Décès du metteur en scène Dimiter Gottscheff

Le metteur en scène allemand d’origine bulgare Dimiter Gottscheff est décédé  à l’âge de 70 ans, dans la nuit de samedi à dimanche 20 novembre 2013. La nouvelle a été annoncée par le Deutches Theater. D. Gottscheff a joué un rôle important dans le théâtre de Heiner Müller comme le rappelle ci-dessous le metteur en scène Jean Jourheuil que je remercie de m’avoir confié ce texte écrit il y a quelques mois pour la revue allemande Theater der Zeit

L’HETEROTOPIE BULGARE ET LE THEÂTRE DE DIMITER GOTTSCHEFF

Par Jean Jourdheuil

Dimiter Gottscheff dans HamletMachine de Heiner Müller

Ce que sa « librairie [1]» était pour Montaigne, la Bulgarie le fut pour Heiner Müller, dès les années 70 : un « espace en retrait » dans le bloc de l’Est, un espace à la fois biographique et littéraire. Plusieurs des pièces qu’il écrivit alors ont été ruminées, décantées, écrites en Bulgarie. Un cahier d’écolier déposé aux archives Heiner Müller de l’Académie des Arts, le bulgarian notebook témoigne de cet « espace littéraire », on y trouve des « brouillons », des notes, qui se réfèrent à Hamlet-machine, à La Mission, et à Bildbeschreibung. L’écriture de ce texte fut déclenchée ou suscitée par le dessin, un dessin « de rêve », d’une étudiante en scénographie de Sofia, amie de Ginka Tscholakova qui était alors la compagne et l’épouse de Heiner Müller. La création de ce texte fut assurée par Ginka Tscholakova au Festival de Graz. A la fin des années 60 Ginka Tscholakova et Dimiter Gottscheff assistaient aux cours de Wolfgang Heise à la Humboldt Universität.
En 1983, au Théâtre dramatique de Sofia, dans des conditions de semi clandestinité, à onze heures du soir sur la scène du théâtre, devant une salle vide, sans affiche ni publicité, le Philoctète de Müller fut représenté dans une mise en scène de Dimiter Gotscheff. Le public, une centaine de spectateurs, était sur la scène ainsi que les acteurs. Une représentation fantomatique dans la nuit bulgare. Mal lu et mal interprété en RFA et en RDA, le Philoctète de Heiner Müller devint intelligible en Bulgarie dans cette mise en scène de Dimiter Gotscheff qui devint à son tour un matériau littéraire : la fameuse Lettre au metteur en scène de la première représentation de « Philoctète » en Bulgarie au Théâtre dramatique de Sofia. Dans l’espace clos de la RDA après la construction du mur, espace psychopathologique du fait des relations nouées entre les deux Allemagnes, Heiner Müller devenu claustrophobe s’inventa pas à pas, de pièce en pièce, un espace d’écriture : la Bulgarie réelle ou fictive fut un élément décisif de cet « espace d’écriture » et de cette « ligne de fuite ». Gottscheff dans sa lecture et ses mises en scènes des textes va droit à ce qui relève de cette hétérotopie bulgare, de l’imaginaire de l’écrivain, de l’espace littéraire, de l’expérience littéraire. L’interprétation politique et sociologique est le dernier de ses soucis. C’est ainsi que Heiner Müller devint une croix que Dimiter Gottscheff est désormais condamné à porter ; son calvaire est celui d’un clown, tragique certes mais joyeusement, tragique et clownesque.
Les héros de la tragédie grecque, revus et corrigés par H. Müller, par exemple dans Les Perses ou dans Ödipus Tyrann, sont par Gottscheff arrachés à l’ontologie des philosophes et des poètes de l’idéalisme allemand : Hegel, Schelling, Hölderlin. Dépouillés du costume antique de la philosophie allemande classique ces héros grecs redeviennent humains, des cousins de Buster Keaton, des clowns, des figures de l’antiquité observées et réécrites par Shakespeare, par Beckett, par Heiner Müller, des squelettes recouverts de chair et qui ne reculent devant aucune désinvolture. Ils finiront un jour par inventer sur scène les règles du football. Dans les spectacles de Dimiter Gottscheff j’ai l’impression de retrouver le « regard méchant », plébéien et rustique qui fut, autrefois, l’apanage de Benno Besson.
Le théâtre de Dimiter Gottscheff repose sur deux axiomes : 1 — Le théâtre c’est ce que moi j’appelle théâtre, 2 — l’anatomie du théâtre c’est encore et toujours du théâtre. Une fois posés ces deux axiomes, rien ne l’arrête. L’action est facultative, on peut s’en passer. Le temps de l’action peut connaître le même destin. Que reste-t-il : dans le temps de la représentation le théâtre c’est-à-dire la présence de l’acteur comme tremplin de l’écoute, l’actualisation de l’espace comme espace d’une écoute et d’une imagination. « Quand les discothèques seront abandonnées et les académies désertées, le silence du théâtre, qui est le fondement de son langage, sera de nouveau entendu.» On l’aura compris : « Le temps du texte au théâtre est à venir ». Dimiter Gottscheff sur la scène vide, dans la nuit berlinoise, tisse les fils de cette conspiration. Les autres conspirateurs sont bien connus des services de police de l’espace Schengen.

[1] Une « librairie » à l’époque de Montaigne était une « bibliothèque ».

Voir aussi ici pour un autre hommage en français.

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