Alexander Kluge / Georges Didi-Huberman :
Machtlos = impuissant ou sans pouvoir ?

Avant de vous inviter à visionner la vidéo ci-dessous, je propose aux non-germanistes de lire les extraits en français du poème de Bertolt Brecht dont il est question dans le film projeté : Der Kinderkreuzzug 1939, dans la belle traduction de Maurice Regnaut.  Alexander Kluge dit que ce poème l‘émeut encore beaucoup. Il est en effet d‘une forte  actualité quand on pense à la question des réfugiés d‘aujourd’hui en lien avec celles qui l‘ont précédées et à la relation entre l‘Europe et la Méditerranée.

Bertolt Brecht :
CROISADE DES ENFANTS 1939 


En l'an trente-neuf, en Pologne,
Il y eut un combat d'enfer
Qui de nombreux hameaux et villes
Ne laissa plus rien qu'un désert.
[...]
A petits pas, par maigres troupes,
Des enfants affamés allaient,
Rencontrant dans les bourgs en ruines
D'autres enfants qu'ils emmenaient.
lls voulaient fuir, fuir ces batailles,
Ce cauchemar, fuir à jamais,
Ils voulaient un beau jour atteindre
Un pays où règne la paix.
[...]


En Pologne, ce janvier-là,
Fut trouvé un chien vagabond
Qui promenait à son cou maigre
Une pancarte de carton.
Sur elle était écrit: A l'aide !
Nous ne savons plus le chemin
Et nous sommes cinquante-cinq.
Vous n'avez qu'à suivre le chien.
[...]
C'était écrit par un enfant.
Des paysans l'ont lu.
Une année et demie est passée à présent.
Le chien est mort de faim.

(traduction Maurice Regnaut)

Mes remerciements à Vincent Pauwal pour la transmission de la vidéo.

L‘extrait ci-dessus est tiré d‘une vidéo réalisée lors d‘une rencontre qui s’est déroulée, le 27 septembre 2018, au Bal, à Paris. Elle réunissait l’écrivain cinéaste Alexander Kluge et le philosophe et historien de l‘art Georges Didi-Huberman dans le contexte de la parution du deuxième volume de la Chronique des sentiments d’Alexander Klug.

Le poème de Bertolr Brecht est entrecoupé, commenté, par des images qu’il commente en retour. Images de glace (nos cœurs), de nos barbelés murs miradors et toutes sortes de dispositifs de contrôle, images du corps de  Aylan Kurdi, petit garçon de trois ans, mort dans un double naufrage en Méditerranée alors qu’il fuyait avec son frère aîné, mort lui aussi, la ville de Kobani, en Syrie, théâtre de violents affrontements entre djihadistes de l’organisation État islamique et les miliciens kurdes. Comme il y a très longtemps avant lui, Enée, le fondateur de Rome, avait fui Troie en portant son père sur le dos. On y voit aussi apparaître Steve Job dont le père était d’origine syrienne.

La construction de ce type de constellation est caractéristique de la façon de faire d‘Alexander Kluge, mélangeant ici textes, images et musique, ouvrant ainsi un espace d‘interrogation sinon d‘inquiétante étrangeté (Freud). Bien sûr la spatialisation scripturale du livre  ne permet pas ce que le cinéma rend possible, la simultanéité, on ne peut lire plusieurs textes en même temps comme on peut voir plusieurs images mais le principe du montage est actif dans les deux cas.  J‘ai déjà décrit cela à propos de la Chronique des sentiments I qui regroupait les Histoires de base. Kluge continue son livre des métamorphoses, son Atlas Mnemosyne. Le second volume est sous-titré cette fois : Inquiétance du temps, en allemand : Unheimilchkeit der Zeit, expression évoquant la résurgence d‘une étrangeté cachée.

DAS POETISCHE HEISST SAMMELN / LE POÉTIQUE C‘EST FAIRE COLLECTE, note Alexander Kluge dès les premières lignes d‘introduction de son livre, en attribuant ces propos à Heiner Müller. Sammeln est un verbe actif très polysémique s‘appuyant sur un sens premier qui désigne la cueillette pour se nourrir. Assembler, rassembler, regrouper, réunir … LE POÉTIQUE C‘EST FAIRE COLLECTE. Kluge ne dit, ici ,ni ce qui se collecte ni comment s‘y exprime le poétique. Le film contenu dans la video donne cependant une idée du comment. Collecter, c‘est aussi assembler dans un montage des éléments disparates dans le temps en en suggérant des liaisons souterraines. La collecte utilise la technique du montage.

Dans l‘extrait vidéo que j‘ai choisi, Georges Didi-Huberman soulève, en outre, la question de la Machtlosigkeit, impuissance et/ou absence de pouvoir, à laquelle nous sommes peu ou prou tous confrontés. Que faire face au sentiment partagé d‘impuissance ?

Pour mieux saisir ce qui se collecte, j‘entame la lecture attentive de cet épais volume à partir de cette ligne directrice du poétique. En commençant par l‘introduction, what else ?

A suivre …

 

 

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