Bientôt un bulletin de solvabilité établi sous le contrôle des réseaux sociaux ?

Je reviens sur un épisode qui a eu lieu au mois de juin mais que je n’ai pas eu l’occasion de traiter à l’époque. Je le fais aujourd’hui surtout pour le garder en mémoire dans une petite note, persuadé que la question reviendra à un moment ou un autre. Elle concerne la tentative de systématiser l’utilisation des données personnelles disponibles sur les réseaux sociaux pour élaborer un bulletin (scoring) de solvabilité. Devant la levée de bouclier, le projet a pour l’instant été stoppé net. Mais le coup d’arrêt n’est sans doute que provisoire, tant est grande la tentation de tirer des plus values financières des données produites sur les réseaux.

Présentons d’abord l’acteur principal : la Schufa (Schutzgemeinshaft für allgemeine Kreditversicherung) est une holding de service spécialisée dans la fourniture, aux sociétés de crédit, d’informations sur la solvabilité de leurs clients potentiels. 66, 2 millions de personnes y sont répertoriées avec des renseignements sur leurs comptes, cartes de crédit, contrats téléphoniques, crédits en cours. Un fichier qui n’est pas seulement positif comme en rêvent en France aussi les banques. Les méchantes langues parlent plutôt d’une officine privée de renseignement. Elle sert à faire peur aux gens à qui l’ont demande de fournir pour une location ou un crédit un certificat Schufa, et à rassurer les créditeurs. La manière dont elle y parvient est tout sauf transparente.
Début juin, la Schufa annonçait la mise en route d’un projet de recherche commun avec l’Institut Hasso-Plattner, un Institut de recherche privé associé à l’Université de Podsdam et spécialisé dans l’ingénierie logicielle. Le projet avait pour but de voir comment utiliser, dans la construction des profils de solvabilité, les données disponibles sur le Net et notamment sur Facebook, Twitter et Xing.
Peut être s’agit-il moins de garantir la solvabilité réelle que de vendre un nouveau produit garanti « facebooké ». Il faut cependant noter qu’il ne s’agit pas simplement de partager les données de consommations mais des données de vie, de tirer des déductions des modes de vie.
« La Schufa dispose d’ores et déjà du stockage de données qui lui confère l’influence la plus grande sur la vie quotidienne des Allemands » écrit Frank Rieger, porte parole du Chaos Computer Club(CCC), l’association de hackers allemands. Il estime que même si les dispositifs de protection des données personnelles ont toujours pris soin de veiller à la possibilité pour de tels organismes d’opérer, le projet franchissait un pas de plus :
« Rien que l’idée de s’emparer de données qui n’ont jamais été partagées dans ce but, qui sont changeantes et contradictoires et strictement de nature privée pour la détermination de profils de scoring, rien que cette idée contient un potentiel de petites et grandes catastrophes… Un simple examen éthique, une simple étude juridique auraient montré que le projet contrevenait aux principes de proportionnalité et de finalité ».
Frank Rieger, dans son article « Crédit sur données », s’en prend d’une part à l’apolitisme du technicien allemand pour qui pourvu que ça marche, le reste n’est pas de mon domaine et relève que dans la formation universitaire des ingénieurs informaticiens l’éthique et la responsabilité des programmeurs de puissantes machines ne jouent aucun rôle. D’autre part, le porte parole du CCC reproche également à ceux qu’il appelle « les tenants de l’idéologie post-privacy » de se livrer à un déterminisme technique sans critique en faisant fi des leçons de l’histoire et de la question de la souveraineté de l’individu sur ses propres données. Ces derniers, en retour, estime que lui passe un peu vite sur la manière de poser et résoudre la question de la confiance.
Frank Rieger accuse la politique de traîner les pieds sur les réformes nécessaires et l’appelle à saisir l’occasion pour un débat de fond :
« Jusqu’à présent, on aimait bien arguer du fait que la collecte de données par Facekook, Google & Co. était anodine dans la mesure où elle ne servait qu’à rendre la publicité plus efficace. Mais si la Schufa commence à tirer des conclusions sur les modes de vie à partir des horaires auxquels les tweets ont été postés, dès lors que le graphe social c’est-à-dire le réseau des amis et partenaires de la communication a de l’influence sur la solvabilité, alors les choses deviennent autrement plus sérieuses. Soudain, il faudra se demander si son comportement et sa communication sur Internet ne menacent pas les chances de pouvoir louer un appartement ».

De quoi, en effet, être dissuadé de communiquer librement.

Source de l’article en allemand

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