H.C.Binswanger : Faust et la chimisterie monétaire

L’économiste suisse atypique Hans Christoph Binswanger est décédé le 18 janvier 2018 à Saint-Gall en Suisse, à l’âge de 88 ans. Il a, pour moi, fait partie de ces personnes qui vous ouvrent à des horizons nouveaux sans même qu’il soit nécessaire de les côtoyer longuement. Cela s’était passé dans le train ICE qui me ramenait de Leipzig à Francfort. En première classe, dont j’avais profité par un de ces mystères de la tarification ferroviaire qui fait qu’un billet en 1ère est parfois moins cher qu’en seconde, la Frankfurter Allgemeine Zeitung était à disposition des voyageurs. A la question posée dans l’édition du 30 juin de cette année-là – Que pouvons-nous apprendre de Goethe (dans la crise actuelle) ?-, Hans Christoph Binswanger avait répondu :
  «  Je m’apprête à publier un livre avec pour titre : En avant vers la tempérance). Nous devons nous atteler à la Sorge (au soin) – soin pour la préservation de la nature, soin de son pays et souci de la mesure ».
J’ignorais jusqu’à ce jour que l’on pouvait lire tout cela dans le Faust de Goethe, le Faust II plus précisément, très peu lu  il est vrai, dont l’un des personnages allégoriques est Sorge qui signifie à la fois souci et soin et finit par rendre l’activiste entrepreneurial et « global player » (entrepreneur de la globalisation) Faust, devenu riche, définitivement aveugle. Aveugle au risque entropique du capitalisme en ce qu’il est anthropique ce dont Hans Christoph Binswanger n’a eu de cesse de prévenir ses contemporains. Même s’il n’utilise pas le mot, il interprète Faust, comme on le verra plus loin, comme le  témoin de la naissance de  l’anthropocène.
La lecture du Faust de Goethe par un H C Binswanger fut une véritable découverte. J’ai eu l’occasion d’assister, en 2010 à l’une de ses conférences, au Théâtre de Karlsruhe et surtout de lire son livre Geld und Magie / Eine ökonomische Deutung von Goethes Faust (Argent et Magie, une lecture économique du Faust de Goethe) paru au MurmannVerlag 2009, non traduit.
Ce professeur d’économie ET d’écologie s’est employé à dénoncer la dimension théologique de l’économie – dont la Rome est à Davos où elle tient ses conciles – et la transformation religieuse de sa corporation en Congrégation des économistes, titre d’un autre de ses livres. Il réfléchissait aux limites, celles de la croissance devenue mécroissance (Bernard Stiegler), mais aussi aux limites de l’économiste lui-même. Il pensait dans son dernier livre Die Wirklichkeit als Herausforderung (La réalité comme défi) que l’économie devait s’ouvrir à ce qui n’était pas elle, à ce qui n’était pas comptable, mesurable. Pour lui, la connaissance et le savoir ne pouvaient faire l’économie des arts, de la poésie. Pas seulement celle de Goethe mais aussi de Ronsard, par exemple, dont il citait Contre les bucherons de la forest de Gastine.
Né le 19 juin 1929 à Zürich, il portait un nom déjà célèbre étant le neveu du psychiatre et psychanalyste Ludwig Binswanger qui avait dirigé le Sanatorium Bellevue à Kreuzlingen où avait séjourné comme patient notamment Abi Warburg. Les thèses de l’économiste écologiste ont connu un regain d’intérêt à la faveur de la crise financière de 2008. Il était alors souvent présenté dans les medias comme le directeur de thèse de Josef Ackermann qui était à ce moment-là pdg de la Deutsche Bank, celui là-même qui s’était fait remonter les bretelles par l’Eglise protestante pour avoir exigé des taux de rentabilité de 25%.  On peut penser que le professeur n’en pouvait mais. Quand on le regardait, et sur certaines photos en particulier, on se disait qu’on le verrait bien dans le rôle de Méphisto. Ou même de Faust. Sans doute aurait-il préféré Goethe lui-même dont il disait qu’à la différence de nos ministres actuels dont la fonction est le déni, il avait utilisé son talent pour nous transmettre quelque chose de son savoir du réel, ayant été lui-même ministre… de l’économie.
L’ intrusion d’un économiste dans le monde bien gardé de l’exégèse goethéenne a suscité un immense intérêt et donné envie de revisiter une œuvre majeure de la culture allemande, elle-même écrite dans une période de bouleversements importants de l’histoire de l’Europe, celle des révolutions industrielles et politiques de la fin du 18ème siècle et du début du 19ème.
Dr Jekill et mister Hide
Binswanger a montré que toute la seconde partie de la tragédie faustienne avait pour thème le processus de croissance économique et la mise en évidence de son contenu alchimique dans sa dimension pharmacologique. Faust, on le sait, signe un pacte avec Mephisophéles. A eux deux, ils forment un couple façon Jekill et Hyde. A la différence de la légende sur laquelle s’appuie Goethe, ce pacte avec le diable n’est pas un contrat de service, limité à 24 ans, mais un pari dont la seule limite est celle de l’objectif atteint dans toute sa plénitude, c’est à dire quand Faust sera capable de dire Arrête-toi, tu es si beau. En alchimie, aussi, il est question de surmonter le temps. Sur le plan symbolique, elle consistait à transformer un vil métal, le plomb symbole du transitoire, en métal noble, l’or, symbole de l’éternité. Il s’agit de triompher du temps dans ses deux dimensions, celle de l’aurum potabile, l’élixir de l’éternelle jeunesse dont il est question dans le Faust I et l’or au sens d’argent qui, passant de main en main, ne se détériore pas et qui fait l’objet du Faust II
On dit qu’avec les développements des sciences modernes, la fabrication de l’or est devenue une illusion. Ce n’est pas du tout la thèse de Binswanger. Pour lui, les tentatives de fabriquer de l’or n’ont pas été abandonnées parce que les techniques mises en œuvre ne valaient rien mais parce qu’on y a substitué des méthodes bien plus efficaces. La question n’est pas tant de transmuter du plomb en or que de transformer une substance sans valeur en valeur, ce que l’on fait en changeant par exemple du papier en argent. Notre économiste voit une preuve de cela dans le fait qu’en France, le Duc d’Orléans, après avoir embauché le banquier Law, licenciera ses… astrologues. Dans le mythe originel, Faust est un alchimiste. La thèse est la suivante : Goethe montre que l’économie moderne dans laquelle la création monétaire joue un rôle central est la continuation de l’alchimie par d’autres moyens,. La création monétaire a de toute façon un caractère magique. Pour comprendre cela, reportons-nous à l’acte I du Faust II. Les caisses de l’empire sont vides :
L’EMPEREUR
L’argent manque, eh bien! procures-en donc!
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je vous procurerai ce que vous voulez et plus encore !
Les traducteurs ont opté pour le verbe procurer. En fait, le mot allemand schaffen signifie bel et bien créer. L’argent manque, eh bien créez-en, donc ! Et c’est bien ce qu’ils vont faire : créer du papier monnaie.
Ce plan fonctionne, au sens où chacun est prêt à accepter les billets pour de l’argent. L’acte de création monétaire – une chimisterie – a lieu dans la scène de la mascarade. C’est là que l’empereur déguisé en Plutus, Dieu des profondeurs et des mines, signe, à la lueur des flammes, l’original du billet de banque. En Europe, contrairement à la Chine qui l’avait précédée et où l’Empereur avait créé un Office pour l’argent facile (sic), ce n’est pas l’État qui a eu le privilège de la création monétaire mais d’emblée une banque privée avec des privilèges d’État. Elles n’ont cessé depuis de se renforcer en État dans l’État. Le modèle pour Goethe est la création, en 1692, de la Banque d’Angleterre par des hommes d’affaires de la City de Londres. Elle fut dotée par le Roi du privilège d’émettre du papier monnaie sans que la valeur émise soit entièrement couverte par sa valeur en or. C’est le point de départ de notre système monétaire actuel qui n’en est évidemment pas resté à ce que pouvait décrire Goethe. Plus tard, les États-Unis supprimeront l’étalon-or et la monnaie se digitalisera. H C Binswanger admet que Faust et Méphistophélès ont fondé une banque qui fait crédit – autre invention fausto-méphistophélique – à l’Empereur. Celui-ci peut dès lors payer ses dettes et Faust financer son grand œuvre, la création d’un nouveau territoire de l’économie.
LE CHANCELIER
Le présent billet vaut mille Couronnes.
Il est garanti par la caution assurée
D’innombrables biens enfouis dans le sol de l’empire.
Il est présentement fait diligence pour que ces riches trésors,
Aussitôt déterrés, servent à l’acquitter.
L’EMPEREUR
Je pressens un forfait, une monstrueuse duperie!
Qui a falsifié ici la signature de l’empereur?
Un tel crime est-il resté impuni?
LE TRÉSORIER
Souviens-toi! Tu l’as signé toi-même;
(v 6058 à 6067)
(A l’époque déjà, les politiques ne comprenaient rien à l’innovation technique.)
« Chimisterie »
Plus besoin donc de chercher à transformer le plomb en or, puisque l’on a réussi à transformer le papier en argent et que cet argent « force chimique de la société » (Karl Marx) peut circuler. On retrouve d’ailleurs le thème de la transmutation chez les observateurs de la révolution industrielle : « de cet égoût immonde, l’or pur s’écoule », écrit par exemple A.Toqueville à propos de Manchester. Cette création monétaire est toutefois à double tranchant, à la fois remède et poison. D’un côté, elle permet la mise en circulation de l’argent, les investissements, des actions créatrices produisant un élan économique, de l’autre, dans l’œuvre de Goethe, interviennent trois ruffians tout droit issus du 7ème cercle de l’Enfer de Dante, Fauchevite, Hatepilleuse et Grippedur, symbolisations de la violence brutale, de la cupidité et de l’avarice.
Le deuxième étage du processus alchimique sera celui de la création de valeur réelle. Goethe a clairement vu que la garantie or de la monnaie ne suffit pas. L’argent doit devenir capital c’est à dire être investi. Et qu’il faut prendre soin de ses investissements. Et à l’argent ajouter la propriété.
FAUST
C’est du pouvoir que je veux conquérir, de la propriété
L’action est tout, la gloire n’est rien
(v 10186-7)
Il ne s’agit pas ici, souligne l’économiste de Saint-Gall, de propriété foncière au sens du patrimonium mais du dominium, la propriété de droit romain réintroduit en Europe par le Code napoléon et qui est à la base de la propriété industrielle.
Argent, propriété, énergie et machines, nous sommes dans la révolution industrielle et dans la nouvelle religion du capitalisme. « La transcendance que l’homme autrefois cherchait dans la religion a été transférée à l’économie » dit H.C. Binswanger. Je rappelle que Walter Benjamin avait noté de son côté: « Le capitalisme sert essentiellement à l’apaisement des mêmes soucis, supplices et inquiétudes auxquelles les religions apportaient anciennement une réponse ».
Disruption
Faust meurt riche entrepreneur dans l’illusion d’avoir atteint son objectif et gagné son pari. Arrivé au seuil de la dernière et « suprême conquête », il prononce cette phrase absolument monstrueuse qu’il considère comme le « dernier mot de la sagesse » :
FAUST : Celui-là seul mérite la liberté autant que la vie,
Qui chaque jour doit les conquérir. C’est ainsi qu’environnés par le danger,
L’enfant, l’adulte et le vieillard passeront ici leurs actives années.
Je voudrai voir ce fourmillement-là,
Me tenir sur une terre libre, avec un peuple libre.
A l’adresse de cet instant, je pourrais dire :
Arrête –toi donc tu es si beau !
(vers 11574 et suivants)
Faust cède la place à la main invisible qui n’est plus celle de Dieu mais des marchés. Dans ce capitalisme 24h/24, son idéal de disruption, la mise en mouvement de tous et de tout, s’est généralisé à l’ensemble de la société constamment au travail, sans repos ni interruption. Une société qui n’existe d’ailleurs plus en tant que telle puisque placée en insécurité permanente. Rapportée à notre actualité, cela donne qu’il n’est évidemment pas question de retraite, ni d’éducation (l’enfant, l’adulte, le vieillard, chacun doit lutter pour sa vie « environné de dangers », sans protection sociale), on travaille bien sûr la nuit et le dimanche.
Le contenu du pari fausto-méphistophélique était de ne jamais prendre de répit et de repos, ne jamais s’étendre sur un lit de paresse
FAUST à Méphisto :
Si jamais je m’étends sur un lit de paresse,
Que ce soit fait de moi à l’instant
(…)
Je t’offre le pari
MEPHISTO:
Tope !
FAUST
Et masse !
Si je dis à l’instant :
Arrête-toi ! Tu es si beau !
Alors tu peux me mettre des fers
Alors je consens à m’anéantir
Alors le glas peut sonner (…)

Le jour où je mets en ligne cette chronique, la Neue Zürcher Zeitung annonçait un article en ces termes : nous n’aurons bientôt plus d’emploi stable, de salaire garanti, d’horaires fixes, de congés payés. Tout cela sera bientôt terminé. Le rêve de Faust. Source : https://nzzas.nzz.ch/hintergrund/wir-werden-bald-keine-festen-jobs-mehr-haben-ld.1351822?reduced=true

Pour Faust, il n’y a de repos qu’éternel, dans la mort. Bien sûr, son état d’intranquillité permanente n’est pas supportable sans la « fiole solitaire » et quelques excursions dans les cuisines des sorcières qui lui concocte les drogues dont il a besoin.
MEPHISTO :
Avale donc ! Vas-y sans crainte !
(la sorcière défait le cercle. Faust en sort)
Sortons vite, il ne faut pas que tu te reposes (v 2583).
Faust était devenu un être pulsionnel qui voyait « dans chaque femme une Hélène » à consommer sur le champ. Nuits de Walpurgis au FMI de DSK ! Dans le fond, Faust est la tragédie de l’épuisement du désir. Tout se passe comme si Goethe avait tenté de penser jusqu’à bout la Fable des abeilles de Mandeville et fait de sa pièce un laboratoire des conséquences culturelles et sociales de sa logique. Méphistophélès fait écho à la célèbre maxime qui sert de fondement au libéralisme et selon laquelle « les vices privés font le bien public » quand il déclare être « une partie de cette force qui veut toujours le mal et toujours fait le bien » (v 1335). Si Goethe permet aujourd’hui de penser la question des limites à ce déferlement, c’est qu’il les avait déjà placées dans son œuvre.
Vitesse et médiocrité
Pour Hans Christoph Binswanger, Faust a échoué parce qu’il s’est laissé emporter par la démesure, c’est la tragédie de la démesure : « aveuglé par sa vision d’un progrès perpétuel, il [Faust] ne voit pas que s’il ne garde pas la mesure, il détruira lui-même les fondements de son projet économique, il épuisera le monde ». A défaut d’en prendre soin. Binswanger a tiré de ce thème l’objet d’un livre qui est un plaidoyer pour une croissance mesurée. C’est par la démesure que Faust se livre « sans condition ». Rien ne doit luis résister. Il ne supporte pas que la demeure de Philémon et Baucis, zadistes avant l’heure, symbole de l’hospitalité, dérange la vue sur l’étendue de son territoire, il ne supporte pas non plus les cloches d’une religion ancienne (on passe du temps de l’horloge au temps argent du time is money) et ordonne leur expropriation.
Avec le « progrès », voici venir les actifs toxiques.
FAUST :
Un marais s’étend le long de la montagne
Empestant tout ce qui a déjà été conquis ;
Assécher aussi ce bourbier putride
Serait la dernière et suprême conquête
Pour Binswanger, Faust est ici victime d’une illusion. L’assèchement des marécages n’est pas l’achèvement de son grand œuvre (au sens alchimique) mais la correction des externalités négatives produites par ses travaux de canalisation, question à laquelle les contemporains de Goethe étaient confrontés. Goethe suivait avec attention les projets du Canal de Suez, Panama, Rhin et Danube. Faust, à ce moment là, a déjà été rendu aveugle par Sorge. Il entend les Lémures manier pelle et pioche, croit qu’ils engagent les travaux d’assèchement et ne voit pas qu’ils creusent sa propre tombe. Les Lémures sont les seuls êtres qui restent à la fin. Il n’a plus d’humains, pas de rituel d’obsèques, la société a été détruite, ce dont rêvaient Margaret Thatcher et tous les ultralibéraux à sa suite.
Goethe mourut le 22 mars 1832, peu après avoir terminé la seconde partie de Faust qu’il avait mis sous scellé. À cette date, l’Europe était lancée dans une dynamique d’industrialisation galopante. Nous savons aujourd’hui que c’était le début de ce qui s’appelle maintenant l’Anthropocène, l’époque où les désordres entropiques sont caractérisés comme produits essentiellement par les activités humaines. Goethe avait prévu cette évolution. Il écrivait ainsi au compositeur et chef d’orchestre Carl Friedrich Zelter en 1825 :
« La richesse et la vitesse, voilà ce que le monde admire et ce que chacun désire. Les chemins de fer, les courriers rapides, les bateaux à vapeur et toutes les facilités de communication possibles, voilà ce que recherche le monde cultivé pour se sur-cultiver et, ainsi, demeurer dans la médiocrité. »
(Cité d’après Walter Benjamin Œuvres II Goethe Folio Essais page 104)
Il faut bien sûr du temps pour poser un acte créateur mais la question n’est pas tant la vitesse que les instruments qui la permettent et qui ne sont pas configurés pour produire de l’intelligence mais de la bêtise.
Au commencement était l’action dit Faust après avoir rayé le Verbe, la Parole et la Force. La boulimie d’action dans le domaine économique est une recherche frénétique d’immortalité dans l’ici-bas. La chasse aux temps morts pour tuer le temps de la mort. Faust échoue à dominer le temps. Il voulait en conquérir la maîtrise mais quand Méphistophélès annonce que le temps devient le maître, l’expérience alchimique a échoué. C’est le pari perdu du Docteur Faust.
Voilà un peu ce que j’ai pu apprendre avec Hans Christoph Binswanger. Qu’il en soit remercié.
La traduction utilisée pour les citations de Goethe est celle de la remarquable édition de Urfaust, Faust I, Faust II, traduite et commentée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider aux éditions Bartillat (2009)

 

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