Jorge Luis Borges : « A la langue allemande »

À LA LANGUE ALLEMANDE

Mon destin est la langue castillane,
le bronze de François de Quevedo,
mais mon parcours devers la lente nuit
s’exalte à des musiques plus intimes.
Mon sang me fit présent de l’une d’elles,
– Ô voix de l’Écriture ou de Shakespeare-;
je dois quelque autre au généreux hasard,
mais toi, parler suave d’Allemagne,
je t’ai choisi, cherché. Mes solitudes,
mes veilles ont fatigué tes grammaires
et la jungle de tes déclinaisons
et ce lexique où manque la précise
nuance. Enfin je te sentis plus proche.
Je l’écrivais un jour, mes nuits sont pleines
de Virgile: de Hölderlin aussi, .
ou d’Angelus Silesius; de Heine
qui me fit don de ses hauts rossignols.
Je dois à Goethe une tardive amour,
tout à la fois indulgente et vénale;
Keller m’a dit la rose qu’une main
laisse en la main de ce mort qui l’aimait :
fleur blanche ou rouge, il ne le saura pas.
Ton chef-d’œuvre, Allemagne, c’est ta langue :
ce sont les mots composés, amoureux
enlacement, les voyelles ouvertes
et le sonore élan qui te permettent
le studieux hexamètre du grec,
cette rumeur de forêts et de nuits.
Tu fus à moi quelque jour. À présent,
sous la fatigue et l’usure des ans,
comme je te sens loin, mon Allemagne.
Aussi loin que l’algèbre ou que la lune.
Jorgue Luis Borges : Al idioma alemán / A la langue allemande
Mis en vers français par Nestor Ibarra in Jorge Luis Borges : L’or des tigres (NRF Poésie Gallimard)
Le poète argentin était entré en contact avec la langue allemande en 1914 à Genève, à 15 ans, étant déjà bilingue anglais, par sa mère, et espagnol par son père. Il dit l’avoir choisie et trouvée tout seul : Te he elegido y buscado, solitario. Le traducteur n’a pas l’air d’accord.
C’est pas souvent qu’on qualifie la langue allemande de dulce lengua de Alemania, milde ou  süße Sprache Deutschlands, parler suave d’Allemagne. Que l’on pense à « cette horrible langue allemande » de Mark Twain. Ou à tous ceux pour qui « la vie est trop courte pour apprendre l’allemand ». Ton chef-d’œuvre, Allemagne, c’est ta langue, écrit Borges alors que pour Voltaire et le Roi de Prusse, Frédéric II, elle fut créée pour parler aux soldats et aux bêtes.
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