Le séisme de Bâle (1356)
et l’écho de Fukushima sur les bords du #Rhin

Magnitude

Il est plus clair qu’un jour de mars
Que la terre tectonique, la vieille réfractaire
Se rétracte et vomit notre cuisine nucléaire
Michel Deguy : Écologiques (Editions Hermann)

Editions Hermann

« Elle [la ville de Bâle] ne présentait plus au regard et à l’esprit de l’observateur que des montagnes de pierres, le silence et l’horreur » (Pétrarque)

L’écroulement de Bâle. Gravure sur bois extraite de la « Cosmographia » (1544) du savant humaniste Sebastian Münster, mort à Bâle en 1552. Une “manga” de l’époque en quelque sorte

Que s’est-il passé à Bâle qui explique les propos du poète italien, père de l’humanisme ? Je reviendrai plus loin sur les caractéristiques de cette « vision » et sur ce « au regard et à l’esprit » de Pétrarque. Mais d’abord les faits.
Le 18 octobre 1356, un tremblement de terre a fortement marqué les esprits par son amplitude et son contexte. Un site officiel de la Ville de Bâle  (en allemand) le situe entre 6,2 et 6,7 sur l’échelle de Richter. De 10 à 12 sur l’échelle de Marcalli. Du sérieux jusqu’à 100 kilomètres à la ronde. Au musée de sismologie et de géophysique de Strasbourg, on considère comme établi « de façon formelle qu’il n’y a pas eu une seule secousse mais que la région a vécu une véritable crise sismique qui durera jusqu’au début de l’année 1357. Des sismologues ont montré qu’il n’y avait eu pas moins de douze secousses en l’espace de 48 heures le 18 et le 19 octobre 1356 ».
L’évaluation des dégâts causés à l’époque par ce séisme est basée sur une série de témoignages, en particuliers deux livres, Le Livre Rouge de Bâle (Das Rothe Buch von Basel) et l’Alphabetum Narrationum de K. von Waltenkofen qui sont tous deux écrits en 1356 ou 1357, donc peu de temps après le séisme et probablement l’œuvre de témoins directs.
L’Alphabetum Narrationum décrit les événements ainsi:
En l’an de grâce 1356, le jour de la Saint-Luc, avant vêpres, il y eut à Bâle et dans ses environs jusqu’à une distance de deux milles un tremblement de terre qui provoqua la chute de nombreux bâtiments, églises et châteaux et la mort de nombreuses personnes. Les secousses se poursuivent dans la même journée et la nuit suivante avec une violence telle que les habitants fuirent la ville, s’installèrent dans les champs, dans les cabanes et les fermes pour de nombreux jours. Même les sœurs cloîtrées se rendirent dans un jardin appelé Vögelisgarten et restèrent là de nombreux jours, sous des cabanes avec de nombreuses autres personnes des deux sexes et, une fois retournées chez elles, vécurent encore longtemps dans la grange avant de réintégrer leur cloître. Au cours de cette même nuit, vers une heure, se déclara un incendie qui dura plusieurs jours et consuma presque toute la ville à l’intérieur des remparts. Les faubourgs furent épargnés. Le feu, propagé jusqu’à la cathédrale, fit s’embraser le clocher dans lequel se trouvait la grosse cloche et la détruisit, ainsi que les précieuses orgues de cette maison de Dieu. Les tremblements de terre avaient été si violents que pas un seul bâtiment, notamment ceux construits en pierre, n’échappa à une destruction partielle ou totale. Là-dessus survint une troisième calamité : le lit de la Birs [la Birse, un affluent du Rhin] fut obstrué par les bâtiments détruits et l’eau s’infiltra dans les caves où la population avait stocké ses provisions et les gâta. Parmi les premières secousses, certaines avaient été si fortes que les cloches avaient sonné. Ainsi entendit-on sonner trois fois la cloche du cloître des frères prêcheurs sans que quiconque la remue ni ne la tire. Pendant une année, presque chaque mois, la terre trembla. On peut voir qu’est arrivé ce que le Seigneur disait dans l’évangile de Saint-Luc [21-11]: un peuple supplantera un autre peuple, un royaume un autre royaume et il y aura çà et là de grands tremblements de terre
On utilise aussi la chronique latine du dominicain Félix Faber écrite en 1488 :
« L’an 1356, le jour de Saint-Luc Évangéliste, il y eut un tremblement de terre dans toute l’Allemagne et la terre fut secouée non pas une fois mais plusieurs fois pendant trois mois. Ce jour là [le 18 Octobre], avant le soir, il y eut trois secousses et une quatrième plus importante avant la tombée de la nuit. La nuit suivante, de l’heure du coucher jusqu’à minuit, la terre trembla six fois, et la première fois si violemment que beaucoup de bâtiments s’écroulèrent. Le jour suivant [le 19 Octobre], il y eut deux secousses et d’autres ensuite… »
Sur les dégâts causés, il poursuit :
« Dans un premier temps, les premiers tremblements de terre firent s’écrouler une partie de la ville. Une partie de l’église-cathédrale tomba sur les écoles, une autre dans le Rhin. Beaucoup de gens furent ensevelis; les autres fuirent à la campagne. »
Peu après, un incendie se déclara au Monastère de Saint-Alban alors que la plupart des habitants avaient déjà fuit la ville. Puis survint le second choc destructeur :
« A la nuit tombée, il y eut une énorme commotion [praegrandis terraemotus] et plusieurs personnes furent écrasées comme lors de la première secousse. Elle jeta à bas les maisons et les tours qui restaient, toutes les églises s’écroulèrent et leurs voutes tombèrent à l’exception des églises Saint-Jean et des Frères Prêcheurs qui, cependant, montrèrent de nombreuses lézardes…»
Ce séisme est, avec celui de Lisbonne en 1755, celui qui a frappé le plus les imaginations, en Europe, surtout à cause de son contexte. En effet, un séisme assez destructeur s’était déjà produit dans les environs de Bâle en 1348 et a été violemment ressenti dans la ville. Mais surtout la peste dite “peste noire” frappe le pays depuis 1348 et a emporté un quart de la population bâloise. Les Juifs désignés comme boucs émissaires seront victimes de pogroms. Et c’est alors que se produit le fameux séisme “de la Saint-Luc”. Selon les auteurs, le nombre de victimes (100, 300 1000, 2000), de châteaux détruits (entre 60 et 80) varie. Les effets ont été ressentis très loin de Bâle, à Berne, Zurich, Lucerne et jusqu’à Constance en Allemagne. En France, l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne furent plus ou moins touchées.
Les témoignages précédents et suivants proviennent de l’EOST (Ecole et Observatoire des Sciences de la terre) de Strasbourg. Le séisme a eu des effets lointains jusqu’à Strasbourg, Metz et Besançon.
Pour  Strasbourg, le chroniqueur Fritsche Closener (1362) écrit :
« En 1356, le jour de la Saint-Luc, il arriva sur le soir un tremblement de terre assez sensible suivi de quelques autres avant la nuit qui le furent moins. Vers dix heures du soir, survint une commotion très violente: elle jeta à bas des maisons de nombreuses mitres des cheminées ainsi que des faîtières, et à la cathédrale, elle renversa les ciboires et les ornements. »
A Metz, Philippe de Vigneulles rapporte :
« le jour de la Saint-Luc en hyveir, fut le tremblement en Mets, tel et si grant que tout crolloit en plusieurs lieux par la cité et sembloit que les maisons deussent cheoir, et heurtoient les tuppins [les vases, les pots] des maisons et cuisines où ilz estoient pendans l’ung près de l’autre ensemble, dont plusieurs gens avoient peur; et n’estoit mie de merveille car ilz n’avoient jamais eu tel temps, et crolla [trembla] la terre plusieurs fois. » 
A Besançon, un témoin anonyme écrit :
« L’an mil trois cens cinquante six, il fit groz tremblement de terre à Basle…Aussi fist-il en Bourgogne de fasson que la plus grosse tour du chastel de Montron [Montrond-le-Chateau] cheut bas. Et fust ce le jour de la Sainct-Luc environ l’heure du disner. Aussi sembloit-il proprement que les aysemens des rateliers [ustensiles sur les étagères] se batissent l’ung l’autre; enfin toutesfois cela s’appaisa, mais sur l’heure de coucher il recommença pis que devant de manière que le pauvre peuple comme tout esperdu s’en fuyoit hors des maisons. La tour de Vaitte de Besançon en plusieurs endroictz en fut toute rompue et tempestée» 
Sans ces chroniques, il ne resterait aucune trace de la catastrophe. L’archéologie notamment n’en a trouvé aucune.
Je fais un retour à Pétrarque. Dans un texte, dont est extraite la phrase en exergue, intitulé De otio religioso – la seconde version de 1359 – [Le repos religieux qui contrairement à ce que suggère le titre parle de loisir actif], il évoque un « inhabituel tremblement de la terre » :
« secouée fut la capitale du monde, la ville de Rome, des tours renversées, des églises détruites ; une grand partie de l’Italie, oui même les Alpes et les contrées avoisinantes de Germanie ont tremblé. Le Rhin l’a ressenti et cette ville noble, à moitié latine, que l’on nomme Bâle. Elle était située à gauche de ce fleuve et donnait l’impression d’être inatteignable par des coups si soudains du destin. C’est ainsi que je l’ai vue l’année précédente, elle avait au milieu de ces villes barbares [barbaricas urbes] quelque chose d’italien de sorte que je ne sais quoi, la proximité géographique ou une cordialité implantée dans la population, m’a rendu mon séjour d’un mois pendant lequel j’attendais l’empereur des romains pour lequel j’étais venu [Charles IV était attendu à Bâle] non seulement supportable mais agréable. Finalement alors que mon attente fut vaine et qu’un voyage de vingt jours au terme desquels je rencontrai le Prince [à Prague], au retour la ville offrit l’image d’une ville détruite de manière impitoyable et incompréhensible. […]Elle ne présentait plus que des montagnes de pierres, le silence et l’horreur au regard et à l’esprit de l’observateur et cela par une transformation si soudaine que personne ne pensait avoir vu autre chose que l’illusion d’un rêve ou un mirage. »
(Les textes de Petrarque ont été traduits par mes soins de l’allemand à partir de l’étude de Berthe Widmer : Francesco Petrarca über seinen Aufenthalt in Basel 1356)
Le caractère soudain de l’événement est contenu dans la définition de la catastrophe.
Pétrarque qui était venu à Bâle rencontrer l’empereur comme « ambassadeur » de Galéas II Visconti, seigneur de Milan, insiste sur l’impression de solidité que lui avait fait la ville située au coude du Rhin, solidité qui paraissait la rendre inatteignable par les coups du destin. Il avait quitté la ville peu avant le tremblement de terre et au contraire de ce que le texte laisse entendre, il n’y était plus revenu. En rapprochant les termes utilisés par le poète au regard et à l’esprit, on peut suggérer  que d‘avoir pu admirer de visu sa solidité lui permet par les yeux de l’esprit de ressentir ce qu’il s’est passé. Dans deux autres textes, il revient sur la fragilité de ce qui paraît solide. Il parle ainsi du fait que « les Alpes qui montent jusqu’au ciel et que Virgile qualifiait d’immobiles se sont mises à bouger » suivies par toute la vallée du Rhin «jetant à terre sur ses rives la ville de Bâle ». Dans un troisième texte, il évoque encore le séisme qui avait secoué « la basse Germanie et la vallée du Rhin, au cours duquel Bâle fut détruite , une ville non seulement grande et belle mais à l’apparence si solide ».
Il ajoute à cet endroit :
« sed contra naturae impetum nihil est stabile » (Mais contre la violence de la nature rien n’est solide).
Le père des humanistes est loin, lui, de l’idée d’une punition divine ou de l’idée que Dieu s’exprimerait par la nature. Pas plus qu’il ne songe à s’en prendre à elle comme l’avait par exemple fait le roi perse Xerxes qui fit fouetter avec des chaînes en fer la mer qui avait empêcher la traversée vers la Grèce comme le rappelle Alexander Kluge dans un entretien sur Fukushima intitulé Nous jouons avec un monstre. (Source en allemand)
Aujourd’hui, à portée de séisme, on dénombre pas moins de 4 centrales nucléaires, 3 suisses et celle de Fessenheim. Elles ont bien entendu toutes des fondations solides, tous les syndicats vous le diront. « Sed contra naturae impetum nihil est stabile » (Mais contre la violence de la nature rien n’est solide). Et Michel Deguy d’ajouter que peut chaut à la terre nos tambouilles alchimiques quand elle a décidé de les vomir.
Dans l’introduction à une pièce radiophonique consacrée à la catastrophe japonaise, A. Kluge évoque la vibration de son timbre jusque dans les Alpes suisses :
« Le séisme qui déplaça de 4 mètres vers l’est la ville la plus au nord du Japon se mesura au timbre de sa vibration jusque dans les montagnes suisses. Peu avant, un groupe de chercheurs de l’Université de Sendai située dans la même préfecture que Fukushima avait constaté que 1000 ans auparavant, en l’an 869 après Jésus-Christ, un grave séisme d’ampleur équivalente suivi d’un tsunami avait eu lieu [Séisme de Jogan] et que -d’après leurs calculs- tous les mille ans un tel malheur se reproduisait ; plus de 1000 ans s’étaient écoulés et ils se devaient d’alerter devant la possibilité d’un grand tremblement de terre. Peu de semaines plus tard les événements du Japon secouaient le monde.Nous les humains ne sommes pas préparés à cette longue respiration de la nature et à la soudaineté d’une telle violence. Il y a cependant des hommes et des communautés qui veillent à ces griffes de la nature et sont capables d’y apporter des réponses. C’est ainsi que les Hollandais ont réussi à se protéger par des digues d’une Mer du nord meurtrière (comme ils se sont protégés du meurtrier comte Alba). De la sorte nous sommes en mesure de lire les signes de Fukushima et aussi de Tchernobyl au moins postérieurement »
Alexander Kluge introduction à la pièce radiophonique Die Pranke der Natur (und wir Menschen) / Das Erdbeben in Japan, das die Welt bewegte, und das Zeichen von Tschernobyl [La griffe de la nature (et nous les humains) / Le tremblement de terre au japon qui ému le monde et le signe de Tchernobyl] (Source en allemand)
1356 + 1000 = 2356. Peut-être nous reste-t-il encore un peu de temps pour entendre l’écho de Fukushima sur les bords du Rhin contre tous ceux qui pensent que les catastrophes, c’est bon pour le PIB.
Avec ce post, j’inaugure une série nouvelle qui nous mènera de temps en temps sur les bords du fleuve Rhin. A vrai dire déjà commencée :
Pourquoi un Rhin nous sépare-t-il ?
Heinrich Heine : Le rhin est à moi
Le Rhin, ce grand pressoir de l’Europe

 

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2 réponses à Le séisme de Bâle (1356)
et l’écho de Fukushima sur les bords du #Rhin

  1. Breuning Liliane dit :

    BRAVO et MERCI! Votre présentation est admirable – tant dans le fond que dans la forme.
    Je vous re-tweete toujours.
    Bien à vous,
    L.B.

  2. Marc Chaudeur-Büffel dit :

    Merci, Bernard, pour cet excellent article ! Je ne connaissais nullement le SauteRhin; ist wirklich ‘ne Schande !
    Je vous invite sur la pointe des pieds à venir skrüter mon blog :
    Lichtbild, pour un Gai Savoir alsacien
    A bientôt, j’espère !
    Marc Chaudeur

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