Michael Ende : Le Pagad et l’enfant, en guise de (re)présentation

J’entame une série de quatre articles consacrés à Michael Ende, un auteur que j’aime beaucoup bien qu’il soit classé dans des catégories mal vues par certains : la littérature pour l’enfance et la jeunesse et/ou la littérature fantastique. Les textes qui vont se suivre sont issus d’une conférence, toujours disponible, que j’ai faite sur l’écrivain allemand.

La meilleure approche que l’on puisse faire d’un auteur est de commencer par l’un de ses textes. J’ai choisi le Pagad et l’enfant – c’est moi qui donne le titre à cet extrait – parce qu’il y est question de (re)présentation et de mener un petit au bout, ce qui se dit en allemand Ende comme Michael

« Au milieu d’une fête foraine déserte dans une ville déserte au milieu du désert, un enfant entre dans une baraque foraine et attend …

Sur la scène, dans la pénombre, se tient un homme qui porte un grand chapeau bizarre. De la main gauche, il désigne le plafond, et de la droite le sol. Il reste ainsi immobile un moment. Puis, soudain, il s’approche de la rampe et s’incline très bas, presque jusqu’à terre, devant l’enfant assis sur le dernier banc.
– Merci, dit-il. Tu as très bien réussi.
– Qui es-tu donc? demande l’enfant.
– Le Pagad, répond l’homme, qui s’assied sur la rampe et balance ses jambes dans le vide.
– Et qu’est-ce que tu es? demande l’enfant.
– Un magicien, répond l’homme, et un prestidigitateur. Les deux.
– Et comment t’appelles-tu? interroge l’enfant.
– J’ai une foule de noms, répond le Pagad, mais pour commencer je m’appelle Ende [Ende = Fin. Pour commencer je m’appelle Fin]
– Un drôle de nom, remarque l’enfant en riant.
– Oui, dit le Pagad. Et toi, comment t’appelles-tu?
– Je m’appelle seulement Enfant, dit l’enfant, gêné.
– Je te remercie mille fois, en tout cas, dit l’homme au chapeau, de t’être représenté mon image. De cette façon, je peux à mon tour me représenter la tienne. Et ainsi s’achève la représentation.
Il cligne des yeux.
– Déjà? demande l’enfant. Alors que fait-on, maintenant?
– Maintenant, répond l’homme assis sur la rampe, tout en croisant les jambes, maintenant nous allons entreprendre quelque chose.
– Puis-je rester avec toi? demande l’enfant.
– On va se demander où tu es passé, fait remarquer le Pagad d’un air grave.
L’enfant secoue la tête.
– Où habites-tu? interroge le Pagad.
– On ne peut plus habiter nulle part, répond l’enfant. Du moins, c’est mon cas.
– Le mien aussi, alors, dit le Pagad, songeur. Que faire?
– Nous pourrions partir ensemble, propose l’enfant, et chercher un autre monde où nous demeurerions tous les deux.
– Bonne idée! dit le Pagad en soulevant son grand chapeau bizarre. Et si nous n’en trouvons pas, nous nous en créerons un par magie.
– Tu saurais? demande l’enfant.
– Je n’ai encore jamais essayé, répond le Pagad, mais si tu m’aides … D’ailleurs, je trouve que tu devrais avoir un véritable nom. Je vais t’appeler Michael.
– Merci, dit l’enfant en souriant. A présent nous sommes quittes.
Et les voilà qui sortent de la baraque, s’éloignent du champ de foire, de la ville. Sous le ciel noir, ils marchent, absorbés dans une conversation animée; ils marchent vers l’horizon et deviennent de plus en plus petits. Ils se tiennent par la main et l’on ne sait pas bien lequel des deux guide l’autre. »

Michael Ende : Le miroir dans le miroir Belfond page 195-197
Traduction de Dominique Autrand

Le Pagad est un magicien, un médiateur entre le réel et l’imaginaire. Il est dans le jeu de Tarot ce que l’on appelle le Petit Bout, l’atout qui porte le n°1. Le joueur se fixe comme objectif de « mener le petit au bout », bout qui se dit Ende en allemand. Au début, il faut se donner un nom. Pour distinguer les êtres et les choses les unes des autres, il faut leur donner un nom véritable. En les nommant, elles se différencient et deviennent réalité. Le nom différencie et fait exister, sortir de la masse indifférenciée et sans nom. « Je m’appelle seulement Enfant [« bloß Kind »], dit l’enfant, gêné ». Peut-être pourrait-on parler de L’enfant neutre, das Kind. Neutre avant de s’appeler non seulement Ende mais de porter un prénom Michael. L’enfant neutre, das Kind est le titre d’un texte que Laurent Margantin a mis en ligne au moment où je préparais celle du mien. Magie du Net !

Je vais vous présenter Michael ENDE, auteur d’une œuvre riche et diverse partiellement traduite en français.

Michaël Ende est né en 1929 à Garmisch Partenkirchen.

Né l’année de la grande crise, Michael Ende grandira et ira à l’école sous le nazisme. Peu après sa naissance, ses parents s’installent à Munich dans un univers de pauvreté matérielle et de richesse artistique. Enfant, séparé de ses parents, il connaîtra les bombardements sur l’Allemagne à partir de 1943. Il a échappé de justesse à l’enrôlement dans l’armée allemande.

Il a d’abord reçu une formation théâtrale et exercé le métier d’acteur, il croisera Brecht, avant de se pencher sur l’écriture. En 1954, il commence sa carrière d’écrivain à Munich. Il nous a laissé de nombreux ouvrages : romans, nouvelles, contes, essais et pièces de théâtre.

Ses ouvrages les plus connus sont :

Jim Bouton et Lucas de chauffeur de locomotive (Jim Knopf und Lukas der Lokomotivführer) écrit en 1960, traduit par Jean-Claude Mourlevat et édité chez Bayard Jeunesse en 2004
Jim Bouton et les Terribles 13 (Jim Knopf und die Wilde 13, 1962) traduit par Jean-Claude Mourlevat et édité chez Bayard Jeunesse en 2004
Momo ou la Mystérieuse histoire des voleurs de temps et de l’enfant qui a rendu aux hommes le temps volé (Momo oder Die seltsame Geschichte von den Zeit-Dieben und von dem Kind, das den Menschen die gestohlene Zeit zurückbrachte. 1973), traduction de Corinna Gepner publiée par Bayard Editions en 2009
L’Histoire sans fin (Die unentliche Geschichte1979) (traduit par Dominique Autrand Livre de poche 2008
La Satanormaléficassassinfernale potion du professeur Laboulette (Der Satanarchäolügenialkohöllische Wunschpunsch 1989) traduit par Jean-Claude Mourlevat et édité chez Bayard Jeunesse en 2006
La soupière et la cuillère (Die Geschichte von der Schüssel und vom Löffel 1990) Traduit par Jean-Louis Foncine Pocket Jeunesse 1999
Des parents sur mesure (Lenchens Geheimnis 1991), traduit par Florence de Brébisson Livre de poche 2OO2
Croc Epic le mangeur de rêves. (Das Traumfresserchen 1978) traduit par Pas de nom de traducteur Castermann 1981. Illustrations Annegert Fuchshuber

Il a toujours voulu – il s’était inscrit pour cela aux cours de théâtre – écrire pour le théâtre. On lui doit quelques pièces et des livrets d’opéras notamment avec le compositeur Wilfried Hiller :

Pièces de Théâtre
Die Spielverderber. Le mauvais joueur, 1967.
Das Gauklermärchen. Le conte du saltimbanque 1982.
Der Goggolori. Stück in acht Bildern (Pièce en 8 tableaux)1984. Egalement livret d’opéra

Livrets d’opéra
Die Jagd nach dem Schlarg.La chasse au Snark d’après Lewis Carol Libretto 1987.
Der Rattenfänger. (Le Joueur de flûte)Libretto 1993.

Ainsi que des poèmes et des ballades.

Edgar et Michael Ende

Michael Ende est le fils du premier peintre surréaliste allemand : Edgar Ende

Son œuvre fourmille de références à la peinture surréaliste par exemple Salvador Dali dont le tableau La Persistance de la mémoire qui date de 1931, encore appelé Les montres molles est décrit dans un des romans de Michael Ende, L’histoire sans fin. Michael Ende partage avec Salvador Dali, le refus d’une conception purement mécanique, mesurable du temps.
Alors que Michael Ende a écrit une Histoire sans fin, Salvador Dali a peint une …Enigme sans fin : un tableau contenant plein d’images qui changent selon la façon de le regarder.  On peut ainsi distinguer un chien, un cheval, une barque, un visage, un compotier, un corps allongé…Un tableau avait d’abord été appelé « le grand crétin cyclope ». Le Cyclope avec son œil unique symbolise l’incapacité de voir sous les apparences.
Un autre tableau surréaliste est décrit dans L’histoire sans fin (La mine aux images) : « un homme dont le buste était une cage à oiseaux dans laquelle il y avait deux colombes ». Il s’agit d’un tableau de René Magritte : Le thérapeute

Le livre cité dont dont j’ai tiré le premier extrait, Le miroir dans le miroir, repose sur un dialogue père fils qui est en même temps un échange texte image

Arrêtons nous sur deux d’entre elles

1. Le patineur d’Edgar Ende a inspiré une nouvelle à son fils :

« Sur la vaste surface grise du ciel, un patineur glissait, la tête en bas, son écharpe de laine flottant au vent. Il pouvait le faire car le ciel était gelé.
La goutte au nez, bouche bée, la foule au sol le regardait, le désignait du doigt et applaudissait de temps à autre, quand il venait de réussir un saut particulièrement difficile (à l’envers naturellement).
Il décrivait de larges courbes et des boucles, recommençant les mêmes figures jusqu’à ce que la trace de ses patins s’imprime dans le ciel. On put alors constater qu’il avait dessiné des lettres, c’était peut-être un message urgent. Mais le patineur s’éloigna et disparut au loin derrière l’horizon.
Tout le monde regardait fixement le ciel, personne ne connaissait l’alphabet, personne ne pouvait déchiffrer l’inscription. La trace s’effaça lentement et le ciel ne fut plus à nouveau qu’une vaste surface grise.
Les gens rentrèrent chez eux et ne tardèrent pas à oublier l’évènement. Chacun avait ses propres soucis et puis, d’ailleurs, qui sait si le message était si important que cela ?

Michael Ende, Miroir dans le miroir page 117

Dans cette description dynamique, très animée, d’une image statique, Michael Ende qui semble tantôt s’en approcher tantôt s’en éloigner, à la fois parachève l’œuvre de son père – un tableau est toujours aussi créé, coréalisé par celui qui le regarde, et en même temps il construit un œuvre distincte. L’auteur a perçu dans l’image que le peintre avait dessiné des lettres.

Après un texte inspiré au fils par son père voici un tableau du père inspiré par un texte de son fils, le portrait de Michael Ende par son père.


Inspiré d’un nouvelle intitulée Le fils de Personne. Comme elle est nettement plus longue que la précédente, j’en extrais quelques lignes :

« Voici un loup gris noir, puissant et fougueux. Puis un renard frêle, sournois. Non, songe-t-il, je ne les ai jamais apprivoisés. Ils m’ont suivi de leur plein gré. C’est une bien étrange amitié, vraiment, qu’ils ont nouée avec moi quelque part dans le désert sauvage. Ils ont mis longtemps à s’admettre l’un l’autre, et puis finalement ils ont réussi à vivre en paix. Et ils m’ont accompagné partout, même dans les villes, même sur les bateaux, et même pour cet ultime voyage, le plus insensé de tous. Jamais ils ne m’ont quitté, même cette nuit ils sont resté avec moi, fidèles et patients, l’un à ma droite, l’autre à ma gauche, immobiles comme des animaux héraldiques.
Mais déjà il se repent de les avoir fait surgir…. »

Michael Ende, Miroir dans le miroir page 91

Nous avons là une image et un texte qui tous les deux forment une description d’états d’âmes intérieurs. Evoquant les animaux, qui forment comme des armoiries ou un blason Michael Ende écrira : « Ils sont nés de la sauvagerie de mon cœur »

La capacité à transformer son monde intérieur en images et à voir au-delà des apparences est en quelque sorte le programme de travail de Michael Ende

Il est décédé en septembre 1995 en Italie où il s’était retiré.

Site consacré à la peinture d’Edgar Ende

A suivre :
Michael Ende(2) – Jim Bouton et Lucas le chauffeur de locomotive
Michael Ende (3) – Momo ou la Mystérieuse histoire des voleurs de temps et de l’enfant qui a rendu aux hommes le temps volé
Michael Ende (4) – L’Histoire sans fin

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