Occupy et pirates, des « je » à la recherche d’un « nous »

"Du ich wir sein" / Être toi moi nous, de l’artiste suisse Rudolf Walter MUMPRECHT

Le nouveau ne nait pas dans les étages supérieurs des grandes banques quand bien même ce serait la Deutsche Bank. Le président de cette dernière, Josef Ackermann, revenant de Cannes, a récemment égaillé une soirée parisienne en se faisant passer pour Suisse aux yeux de Challenges / le Nouvel Observateur. Suisse, il l’est, certes, mais, quand même, nous faire croire qu’il est neutre alors qu’il est considéré en Allemagne comme le vice-chancelier… Il a été applaudi des deux mains dans les salons de l’Ambassade quand il a expliqué à son auditoire ravi que les limitations de souveraineté budgétaire imposée à la Grèce seront demain celle de l’Europe entière. Même plus besoin d’aller voter. L’Europe des banquiers dans laquelle on  peut toucher à l’indépendance des Etats mais pas à celle des banques.

Mais parlons plutôt de ce qui est – peut-être –  entrain de naître ailleurs.

Parmi les textes qui circulent sur les sites Internet des mouvements occupy allemands – une intense production -, il en est un qui récemment a tout particulièrement retenu mon attention. Diffusé par aCAMPada Berlin – Occupy Berlin, il s’intitule : « Über ich ist wir [au dessus du je il y a  le nous ] ». Il a été écrit par Klaus Raab, ethnologue et journaliste, pour l’hebdomadaire Der Freitag. J’avais déjà vu passer une question qui m’avait intriguée : comment être 1 et 99% ?
Auteur d’un livre au titre mystérieux (Nous sommes en ligne et vous qui êtes vous ?), Klaus Raab cherche à nous dire, me semble-t-il, que nous assistons à un changement de paradigme dans l’articulation du je et du nous.
L’auteur nous rappelle d’abord la parution en 2000 d’un numéro de l’hebdomadaire der Spiegel présentant les « nouveaux allemands » comme promoteur d’un individualisme dérégulé, en « costume BMW [la marque de voiture] » électeurs du parti libéral FDP, etc…On sait aujourd’hui que le parti libéral a eu tout faux, c’est tout juste s’il existe encore. A la place laissée vacante sur le thème du libéralisme sociétal monte le Parti pirate.

Mais une fois ce « moi dérégulé ou négatif » jeté aux oubliettes, qu’en est il du je en 2011 ?

« Le je qui domine en 2011 est caractérisé par l’énorme difficulté à construire un grand nous dans un monde de niches et de tendances court-termistes. On y arrive encore peut-être parfois lors de grands tournois internationaux de football ou dans d’autres manifestations d’envergure mais même là cela ne dure que jusqu’au coup de  sifflet final. Le je actuel se caractérise par la conscience de cette difficulté. Par l’acceptation, peut-être même l’approbation, de ce présent pulvérisé. Mais ce je d’aujourd’hui se caractérise aussi par le désir de vouloir malgré tout quelque chose qui rappelle une communauté. On pourrait l’appeler le moi social. Le nous est, dans ce modèle, constitué par les nombreux je qui se mettent en réseau.
La mise en réseau est la méthode [il pourrait dire la technique] de la constitution d’une communauté. Ce n’est pas nouveau, on en parle depuis des années mais trop souvent  on en parle comme s’il s’agissait exclusivement de l’Internet. « On se met en réseau » en ligne, bien sûr, c’est comme ça qu’on dit. La séparation entre le monde en ligne et le monde hors ligne s’est révélée ces derniers mois anachronique. Ce n’est pas le fait d’être collé à son écran pour échanger des blagues sur Facebook qui fait l’essentiel de la culture de réseau. L’important est le principe d’organisation qui y est lié ».

Si je traduis bien, cela veut dire que la culture de réseau est présente aussi bien dans le campement qu’en ligne.

Je voudrais évoquer à cet endroit ce qu’écrit Bernard Stiegler sur la question du je et du nous :

« Je ne suis je que dans la mesure où j’appartiens à un nous. Un je et un nous sont des processus d’individuation. Cela étant, le je et le nous en tant que processus d’individuation ont une histoire. Il ne s’agit pas seulement d’une histoire au sens où chaque nous est une histoire différente, mais au sens où les conditions de l’individuation du nous, au fil de l’histoire de l’humanité,  se transforment » (Cf Bernard Stiegler : Aimer s’aimer nous aimer. Galilée 2003, page 16).

Nous assistons à une telle tentative de transformation. Bernard Stiegler ajoute que l’articulation du je et du nous est surdéterminé par la technique.

Retournons au texte de Klaus Raab.

« Le principe non hiérarchique du réseau est social, dans le fond. C’est celui du Parti pirate. A la différence des Verts qui, à leurs débuts, devaient présenter la démocratie d’en bas, de la base [Basisdemokratie] comme une utopie, le Parti pirate peut lui faire référence aux innovations techniques.
Le moi social ne se trouve pas seulement en germes dans le Parti pirate mais aussi dans les groupes diffus qui agissent actuellement de par le monde qu’ils s’appellent
occupy, anonymous ou protestataires de Stuttgart 21 »

Il leur manque des figures représentatives au sens où les media ont besoin de quelqu’un à qui parler. Quand ils en trouvent, ils ne parlent qu’en leur nom propre. Y mettre à la place Slavoj Žižek à New York ou Lordon à La Défense ne règle pas la question.
Pour Klaus Raab, considérer que les mouvements à Madrid, Londres, New-York, Francfort ou Stuttgart s’organisent à partir du réseau n’est pas l’élément essentiel. Ce qui pour lui est important est qu’ils s’organisent comme le réseau. Ne devrait-on pas plutôt considérer les deux à la fois ?

« Avant tout ils s’organisent de manière décentralisée et poussés par des impulsions et quelque fois en troupeau. Ils partagent un malaise d’où ressortent des questions communes dont les réponses sont individuelles. La base commune est dans la recherche et son organisation.
Dans cette mesure, ils ne sont ni de droite ni de gauche : la CDU (parti chrétien démocrate) autant que die Linke (La Gauche) subodorent la présence d’une partie de leurs électeurs dans le mouvement
Occupy. Et quand les Pirates parlent d’une pensée «  non dogmatique » ou « post-idéologique », d’un dépassement d’une géographie droite-gauche établie, cela ne veut pas dire que pour eux il n’y aurait plus de positions de droite ou de gauche. Cela veut dire qu’une prise de position du Parti ne se déduit plus d’un enseignement transmis mais – du moins en théorie – du vote individuel. Cela veut dire l’organisation décentralisée de la recherche de réponses. La recherche d’un nous par de nombreux je. »

Ce n’est ni le peuple, ni la masse  mais la « multitude » dont parle Michael Hardt et Antonio Negri.

Klaus Raab voit dans cette forme d’organisation plus intéressée à la coopération qu’à la reprise des traditions politiques une des raisons des difficultés rencontrées récemment aussi bien par Occupy que par les Pirates confrontés à la présence parmi eux de membres du parti néonazi. Les contenus de cette multitude sont contradictoires et flous. Personne ne peut dire s’il résultera de tout cela un nous de droite ou de gauche. Personne ne sait si le Parti pirate ne va pas un jour s’opposer à toute forme de régulation par l’Etat. On n’est pas obligé d’applaudir mais, conclut-il, cela n’empêche pas de constater «  qu’il n’y a pas dans ce présent pulvérisé de meilleure possibilité d’agir collectivement que de mettre tous ces je en réseau. Et historiquement, il n’y a pas de communauté donc pas de nous tombé du ciel. Toute communauté est d’abord une construction ».  Et la conclusion :

« Les nombreux moi sociaux inventent un nous en devenir »

L’article en allemand

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