Moi, correspondant de l’Humanité en RDA (1976-1982).
1. Et avant, en colonie de vacances

A mes enfants et petits enfants

Il y a cinquante ans, en février 1976, j’atterrissais à Berlin-Est pour y exercer la fonction d’envoyé spécial permanent – c’est ainsi que mes articles étaient signés – du quotidien L’Humanité. J’y resterai en poste jusqu’au tout début de 1982.

Un de mes premiers articles en exemple

Tu écris cela, en 2026, avec l’idée de confronter ta candeur de l’époque avec ce que tu en sauras plus tard.
La question avait été simple et directe : Le journal L’Humanité cherche un correspondant en RDA, est-ce que cela t’intéresse ? La réponse avait été encore plus simple. Elle tenait en un seul mot : oui. Tu ne t’étais même pas demandé ce que cela impliquait ni à quoi tu t’engageais. J’effectuais à ce moment là mon service militaire d’un an depuis le 1er août 1974 au 15.2, 152ème régiment d’infanterie de Colmar. Je devais être libéré le 31 juillet 1975. Terminer mes études de lettres et continuer à être maître auxiliaire pour subvenir à mes besoins ne m’intéressait plus vraiment. J’avais envie de partir, de quitter Mulhouse. Peut-être explorer ta part germanique ? Pour la plupart des communistes, anciens résistants et leurs enfants nés dans l’immédiat après-guerre, l’existence de la République Démocratique Allemande (RDA) permettait de renouer avec la culture allemande. Elle était la bonne Allemagne. A cet égard l’Allemagne fédérale était moins engageante même si, dans les années 1968, j’avais entendu parler d’une personnalité comme Rudi Dutschke et du mouvement de contestation qu’il représentait. Les mouvements de ces années-là me semblent toutefois avoir peu intéressé les étudiants de l’époque, en Alsace ou ailleurs. 
La demande initiale m’avait été faite par Cécile Hugel, alors membre suppléante du Comité central du Parti communiste français. Elle connaissait la RDA et les pays de l’Est pour avoir travaillé à la Fédération démocratique internationale des femmes. Elle en fut la secrétaire générale de 1966 à 1972. Son siège était à Berlin-Est. Son mari Lucien, syndicaliste CGT, l’avait rejointe et avait fait fonction de correspondant de l’Humanité en RDA. Je les avais alors côtoyés à leur retour à Mulhouse. Je leur dois cette opportunité. Le poste était resté vacant un bon moment. Je n’avais rien entrepris d’autre que de répondre que cela m’intéressait sans avoir à fournir de lettre de motivation ou à exhiber des diplômes. Je n’en avais pas.

Télégramme annonçant le rendez-vous d’entretien à l’Humanité

J’avais quelques références cependant. Je parlais l’allemand. Après avoir été responsable de l’Union des étudiants communistes, je fus membre du Comité de section de Mulhouse et du Comité fédéral du Haut-Rhin du PCF. J’étais passé par l’École centrale du Parti. Un mois à tenter de comprendre le KAMODE, selon l’expression d’André Benedetto, le Capitalisme monopoliste d’État. Cela venait de sortir. Personne n’avait encore très bien compris de quoi il s’agissait.
Restait à prendre langue avec le journal, premier concerné. Je ne sais même plus si j’ai rencontré Roland Leroy, alors directeur, ou René Andrieu, alors rédacteur en chef. A un moment donné, forcément. L’essentiel de l’entretien s’est déroulé avec Yves Moreau, chef du service de politique étrangère, une autorité au sein du quotidien. Je suis entré à L’Humanité en septembre 1975. J’y suis resté jusqu’en janvier 1982, à mon retour de RDA. Avant de partir, il me fallut bien entendu apprendre le b.a.-ba du métier, du fonctionnement d’un journal. Sur le tas. C’était encore possible à l’époque. Un stage de quelques mois. Hormis, la Fête de l’Humanité, je ne connaissais ni Paris, ni la région parisienne. Un parfait provincial. Bernard Bloch m’avait prêté son appartement à Paris, avenue de Saint-Ouen. Je garde un très bon souvenir de cette période. Il régnait une belle ambiance, à la fois au charbon quand il le fallait et détendue, le travail achevé. De bons vivants dans l’ensemble. Yves Moreau, un peu bourru était fort sympathique, fumeur de pipe et amateur de whisky. Il avait une licence d’allemand, avait été fait prisonnier en Allemagne. Sa compagne, Gerda Lorenzi, était une Allemande de l’Est.
Il y avait là aussi Antoine Aquaviva, Robert Lambotte, François Lescure…, une belle brochette de héros de la Résistance, pas trop intimidants pour autant face au jeunot que j’étais. De plus jeunes aussi comme Claude Kroes. Je me dois de citer encore Michel Cardoze aux pages culturelles, avec qui j’aurais à travailler. Et Claude Prévost qui livrait des chroniques littéraires au quotidien avec qui j’entretiendrai une correspondance épistolaire. Germaniste, il connaissait bien la RDA et la littérature allemande. Il y avait encore toute une série de correspondants à l’étranger, Moscou bien évidemment mais aussi Pologne, Cuba, Vietnam, Rome, Bruxelles, j’en oublie. Il me reviendra d’être à cheval sur les deux Allemagnes.
L’Humanité avait son siège rue du Faubourg Poissonnière, un immeuble à plusieurs étages. L’imprimerie du journal se trouvait sur place. Elle se faisait encore au plomb. J’ai aimé cette odeur et cette atmosphère même s’il n’était pas toujours facile pour le jeunot que j’étais d’obtenir de typographes parfois récalcitrants des corrections de dernière minute quand venait mon tour d’être « de marbre », c’est à dire de service de nuit. Apprendre le métier de journaliste, c’est apprendre à sélectionner, à couper et, à L’Humanité, hélas à répéter. La « pédagogie de la répétition ». Je me souviens des visages surpris en m’entendant affirmer un jour que ce qui m’intéressait était ce que je ne connaissais pas.
Ab nach Berlin ! Pour un plus long séjour qui durera cinq années. Dans ma mémoire, j’ai toujours eu le sentiment que cela avait duré plus longtemps, Cela avait peut-être à voir avec le fait que le temps à l’Est s’écoulait plus lentement mais aussi avec le fait que la vie plus généralement même en « occident » n’était pas encore aussi trépidante qu’elle le deviendra. Heiner Müller dira que le Mur de Berlin était un « mur du temps ».

La RDA, tu y avais déjà été. Cela te revient, tu l’avais presque effacé. En 1961, j’avais 13 ans. Tu n’as pas retrouvé les dates exactes mais c’était au mois de juillet. Dans une auberge de jeunesse sur le mont Aschberg près de Klingenthal dans le Erzgebirge, pas loin de la frontière avec ce qui était à l’époque la Tchécoslovaquie. En « colonie de vacances » en quelque sorte dans le cadre de l’Association France-RDA qui militait pour la reconnaissance de la République démocratique allemande par la France. Le comité haut-rhinois venait d’être créé sous la responsabilité d’un cheminot de la CGT. Mon père en était et participait aux échanges inter-syndicaux. Je faisais partie des 14 premiers enfants à partir en colo en RDA. La ville de Mulhouse sera jumelée en octobre 1981 avec ce qui s’appelait alors Karl-Marx-Stadt (Chemnitz) où j’avais été aussi quelques jours, dans la famille de ma correspondante. Dagmar, je crois. Ou Gudrun ? Le voyage s’était fait en train. Pare-soleil baissé au moment du passage à la frontière. De quoi nous inciter à le lever quelque peu. J’ai retenu la vague image d’un gigantesque enchevêtrement de rails et de soldats.
Tu n’as pas grand souvenir de ce séjour mais il y a cette mnémotechnique qu’on appelle un album photo qui faisait partie des activités au programme.. La mémoire quand elle s’externalise dans la technique se perd mais on la retrouve, quoique en quelque sorte refroidie, dans les artefacts. L’époque en était encore à la photographie argentique, le plus souvent en noir et blanc.  Les articles se tapaient sur une machine à écrire,. On échangeait encore des lettres écrites à la main et envoyées par la poste. On se contentait d’un téléphone fixe qui fonctionne. Stop. Tu anticipes, là. Oui bon. Retournes à ton album photo !

L’album photo

A l’évidence les jeunes haut-rhinois n’étaient pas les seuls car le nombre d’allemands et de français devait être à peu prêt équilibré.
L’auberge de jeunesse portait le nom de Klement Gottwald, le principal artisan du Coup de Prague, en 1948, qui désigne la prise de contrôle de la Tchécoslovaquie par le parti communiste d’obédience stalinienne.
Dans l’album, tu retrouves la trace des appels au drapeau, des excursions, par exemple, au musée des instruments de musique à Markneukirchen, les épreuves sportives, la fête du 14 juillet. Et…, la visite du camp de concentration de Buchenwald. Tu l’avais oubliée. Les jeunes allemands de l’Est savaient chanter et danser. Les Français ont du improviser à la hâte de quoi se hisser à leur hauteur. Ce sera je ne sais plus quel chant ni quelle forme d’expression corporelle, mais pas brillant. Je me souviens, par contre, que, à Karl-Marx Stadt, les parents de ma correspondante m’avaient demandé si j’avais envie de quelque chose de particulier. Quelles difficultés j’avais eues pour leur expliquer en allemand ce qu’était cette chose ronde à la chair orange avec des pépins au milieu qu’on appelait chez nous un melon. Zuckermelone, un fruit qu’ils ne connaissaient pas.
J’étais loin de m’imaginer que quelques semaines plus tard, le 13 août, la RDA construira ce que l’on appellera le Mur de Berlin ou le Rideau de fer, qui avait été qualifié, à l’est, de rempart antifasciste. (voir ma petite série sur le sujet : ici, ici et )

Le camp de concentation de Buchenwald

Dans l’album photo

Sur la page de droite, le monument de Fritz Cremer inspiré par les Bourgeois de Calais de Auguste Rodin et le clocher qui a tant choqué Jorge Semprun, censé élever les visiteurs vers l’avenir radieux du socialisme. Et en dessous, cette photo :

Le porteur de gerbe, c’est toi, côté français. A ta gauche, Mme Versolato, notre accompagnatrice.
Je me rappelle, mais c’est très flou et je n’y suis jamais retourné, la présence d’un four crématoire, du lieu d’exécution d’Ernst Thälmann, dirigeant du Parti communiste d’Allemagne, KPD. Prisonnier des nazis dès 1933, Thälmann avait été transféré à Buchenwald, en août 1944, pour y être aussitôt exécuté. La RDA en avait fait une figure tutélaire, marqueur d’un combat dont elle se voulait l’héritière.
Peut-être que les souvenirs s’estompent aussi par ce que l’on apprend par la suite. Et c’est peut-être mieux ainsi car ce que l’on a dû te raconter à l’époque ne correspondait pas vraiment à ce que tu peux savoir aujourd’hui. On allait tout de même pas te dire qu’il y avait là, de 1945 à 1950, un camp d’internement soviétique. Il avait d’ailleurs bloqué jusqu’à cette date la construction d’un mémorial. La RDA s’y est attelée tardivement. Après avoir rasé le camp en le débarrassant de ses baraquements et envisagé d’abord d’en faire un lieu du souvenir, la Nationale Mahn- und Gedenkstätte fut inaugurée en 1958. L’on notera ce doublon : Gedenk und Mahn à la fois mémoire et avertissement traduit dans la version française du guide par Mémorial national d’exhortation de Buchenwald, On relèvera la dimension nationale que l’Allemagne de l’Est avait voulu lui donner. Depuis 1991, le lieu se nomme simplement Mémorial de Buchenwald.
Le camp de concentration de Buchenwald, Buchenwald signifie la forêt de hêtre, fut ainsi appelé, sur décision du Reichsführer SS, Himmler, pour ne pas l’appeler camp de l’Ettersberg qui évoquait la colline boisée, à proximité de Weimar, sur laquelle Goethe aimait de promener. La proximité de Weimar ne relève pas du hasard si l’on se rappelle que s’y est tenu en 1919, l’assemblée constituante et qu’y fut proclamé de la République de Weimar qui succéda à l’Empire allemand après la révolution de 1918. C’est elles qu’il fallait effacer. Le premier congrès du parti nazi (NSDAP) s’est tenu dans la ville de Goethe et Schiller en 1926. Weimar et Buchenwald ne sont pas deux entités étrangères l’une à l’autre.

« Le général Patton a exigé que les civils allemands de Weimar viennent visiter le camp  : ces derniers devaient voir de leurs yeux ce que l’on y avait commis en leur nom. C’était le 11 avril 1945, le soleil brillait, j’étais encore là, assis à côté des baraques, et j’ai vu un groupe ­conduit par les Américains arriver à un baraquement où gisaient des malades atteints du typhus. Les Allemands poussaient des cris d’horreur et d’effroi. Huit années durant, ces gens s’étaient pourtant habitués à avoir dans leur voisinage des détenus à qui il arrivait de traverser la ville au vu et au su de tous. Cette horreur, ils l’avaient vue passer, mais sans savoir.

(Imre Kertész: « Auschwitz n’a pas été un accident de l’Histoire ». Entretien avec le journal Le Monde. 26 janvier 2015)

Ils avaient vu et entendu mais ne savaient pas. Une observation  toujours actuelle.

Le prix Nobel de littérature hongrois Imre Kertész fut déporté parce que juif à Buchenwald en juillet 1944 après être passé par Auschwitz. Il avait 15 ans

Le camp fut créé en 1937 pour y interner d’abord les premiers opposants au régime nazi, à commencer par les communistes. Mais il n’y avait pas seulement des opposants politiques – pas tous communistes. Y étaient internés aussi les victimes de l’antisémitisme congénital de Hitler et de sa clique, de leur racisme biologique : juifs, sintis et roms. Ainsi que les homosexuels, des prisonniers de guerre, et de droit commun, des réfractaires au travail considérés comme asociaux ou saboteurs. D’abord d’Allemagne puis de l’Europe entière. 250 000 personnes furent internées dans ce camp entre 1937 et 1945. Plus de cinquante mille y mourront.

« Tandis que le nom d’Auschwitz peut être aujourd’hui entendu comme la métaphore de l’expérience génocidaire, Buchenwald reste celle de l’expérience concentrationnaire. »

(Sonia Combe : Le site mémoriel de Buchenwald)

Si l’on n’y pratiquait pas l’extermination à l’échelle industrielle dans les chambres à gaz, ce n’en était pas moins un camp de la mort. La vie et la mort s’y côtoyaient à chaque instant, écrit Robert Antelme qui décrit ainsi l’univers concentrationnaire :

« Nous sommes tous, au contraire, ici pour mourir. C’est |’objectif que les SS ont choisi pour nous. Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. Le seul but de chacun est donc de s’empêcher de mourir. Le pain qu’on mange est bon parce qu’on a faim, mais s’il calme la faim, on sait et on sent aussi qu’avec lui la vie se défend dans le corps. Le froid est douloureux, mais les SS veulent que nous mourrions par le froid, il faut s’en protéger parce que c’est la mort qui est dans le froid. Le travail est vidant — pour nous, absurde — mais il use, et les SS veulent que nous mourions par le travail ; aussi faut-il s’économiser dans le travail parce que la mort est dedans. Et il y a le temps : les SS pensent qu’à force de ne pas manger et de travailler, nous finirons par mourir; les SS pensent qu’ils nous auront à la fatigue c’est-à-dire par le temps, la mort est dans le temps.
Militer, ici, c’est lutter raisonnablement contre la mort.

(Robert Antelme : L’espèce humaine. Tel Gallimard. 1957.p.47)

Robert Antelme fut déporté à Buchenwald en août 1944 avant d’être transféré dans l’un de ses kommandos extérieurs à Bad Gandersheim, quelque 200 kilomères plus au nord où était installée l’usine de carlingues pour avions Heinkel. Il en est évacué dans une « marche de la mort ».
Le camp de concentration, avec ses 164 kommandos extérieurs parfois très éloignés, était intégré à la production d’armements du Troisième Reich.

La RDA avait fait de Buchenwald un symbole héroïque de la résistance communiste censé l’inscrire dans un prétendu sens de l’histoire. Il devait conforter son identité d’Allemagne antifasciste d’autant que l’Allemagne de l’ouest, en phase de remilitarisation, s’y était complètement désintéressée. Faire de l’antifascisme une source de légitimation n’a rien de choquant, bien au contraire. Le problème vient de ce que son contenu a occulté. Ce n’est que plus tard que l’on mettra en cause certaines légendes qui y ont été forgées sans que l’on comprenne bien pourquoi elles étaient nécessaires. Ainsi celle de la libération du camp par les déportés eux-mêmes, le 11 avril 1945. Non que ceux-ci n’y auraient pas participé, le comité clandestin avait réussi à se procurer des armes, mais ils n’ont pu s’en servir que directement en lien avec l’arrivée des troupes américaines sur les lieux. La libération du camp par l’armée américaine était ce que, sous prétexte de guerre froide, il fallait faire oublier. De l’autre côté, on admettait difficilement un tel rôle des communistes. Si ces derniers ont été les premiers internés et ont joué un rôle important voire décisif dans la résistance interne au camp, ils n’étaient pas les seuls à être marqués comme « politiques ». Jorge Semprun rappelle que :

« Appliquant, en effet, la stratégie établie par le Komintern dans l’acte même de sa dissolution, en 1943, les différents partis déploient la politique des fronts nationaux antifascistes. Par là, avec les variantes propres à la composition particulière de chaque communauté nationale, des résistants démocrates-chrétiens, agrariens, socialistes – gaullistes dans le cas de la France – se voient associés aux multiples réseaux clandestins qui maintiennent la cohésion des déportés et qui irriguent leur vie quotidienne d’informations, de soutiens matériels et moraux, sous la direction des différents comités nationaux, pyramidalement coiffés par le comité international. »

(Jorge Semprun : Quel beau dimanche. Cahiers rouges. Grasset. p.230-231)

Jorge Semprun, communiste espagnol, arrêté par la Gestapo en 1943, est déporté à Buchenxal en janvier 1944.
Le « Comité international clandestin » de Buchenwald, « ILK » avait vu le jour en été 1943 et chapeautait les différents « groupes d’intérêt » nationaux. Les prisonniers au triangle rouge, marqués donc comme politiques avaient réussis, à Buchenwald, à évincer et prendre la place les prisonniers de droit commun (triangle vert) à qui les nazis trop peu nombreux avaient généralement confiés les tâches d’encadrement et d’administratives internes aux camps et donc les fonctions de kapos, responsables de services, de doyens de bloc ou de camp (Lägerälteste, Blockälteste). De l’avis général, ce remplacement avait conduit à une amélioration des conditions de survie des déportés.

« Comme les prisonniers “rouges”. étaient plus intelligents, plus habiles et plus organisés que les “verts”, ils avaient peu a peu pris le contrôle des bureaux chargés de la distribution du travail et du transport. Ils se sont débarrassés des verts petit à petit, en les mettant dans les convois qui allaient dans les camps secondaires, en les affectant à des commandos de travail pénible — mieux vaut ne pas connaître les détails. Et ainsi, les détenus politiques avaient la possibilité de faire certaines choses, et ils en faisaient beaucoup, surtout pour les enfants exposés à une mort certaine dans les baraques à typhus du Petit Camp créé pour les foules anonymes de juifs hongrois en 1944. Leur influence s’étendait vraisemblablement jusqu’au quai de la sélection où ils essayaient de sauver quelques types chanceux parmi les loques humaines qui arrivaient dans les convois en les faisant passer dans le Grand Camp.

(Imre Kertész : Dossier K..Actes Sud. 2008. p.77)

Le narratif est-allemand avait mis l’accent sur le rôle des communistes avec des intentions éducatives. Évoquant la nouvelle scénographie mise en place au Mémorial, après la chute du mur, Sonia Combe écrit :

« Tandis que l’exposition de RDA parlait essentiellement des « antifascistes », entendant ainsi les communistes, et sélectionnant soigneusement ceux qui avaient droit à une exposition individuelle (Ernst Thälmann, par exemple), tandis qu’elle se concentrait sur le rôle du KPD puis du comité international constitué en 1943 sous sa direction (Internationales Lager Komitee), on trouve aujourd’hui rarement le mot « communiste » : il n’y est question que de « prisonniers politiques ». Si la résistance dans le camp est évoquée (sobrement et brièvement), la légende de la libération du camp par les communistes est naturellement mise à mal. À juste titre, mais sans que ne soit véritablement souligné ce fait historique et unique dans l’histoire des camps, à savoir qu’une insurrection avait pu être prévue et préparée dans le camp de concentration de Buchenwald.  » (Sonia Combe : texte cité)

D’abord fêtés en héros et placés dans des postes de responsabilité élevés, les rescapés communistes allemands ont, par la suite, été nombreux à être marginalisés par le groupe venu de Moscou autour de Walter Ulbricht pour diriger la RDA. Ils perpétuaient ainsi une pratique de longue date de Staline :

« Par un mauvais coup du sort, les malheureux incarcérés par les nazis dans les premiers camps de concentration de 1933 venaient en tête de liste des individus suspects. Aux yeux de Staline et de ses sbires, tous ceux qui avaient échappé aux griffes de Hitler avaient forcément promis quelque chose en échange. »

(Katja Hoyer : Au-delà du mur. Histoire de la RDA. Editions Passé/composés. Traduit de l’anglais par Martine Devillers-Argouarc’h. p.34)

Un cas emblématique est celui de Ernst Busse. Ce dernier fut élu député communiste du Reichstag en 1932. Arrêté puis condamné pour « haute trahison «, il est transféré à Buchenwald en 1937 où il sera doyen de bloc puis kapo de l’infirmerie. Il est membre de la direction clandestine du parti communiste allemand et du comité international. Après la libération du camp, il sera premier vice président et ministre de l’intérieur du Land de Thuringe. En 1950, il est arrêté par les services secrets soviétiques et déporté au goulag de Vorkuta où il mourut en 1952 sans avoir jamais pu se défendre des accusations de complicité avec la direction SS du camp.
Les Allemands n’ont pas été les seuls victimes des purges de Staline. Jorge Semprun cite son « copain » de Buchenwald, Josef Frank, communiste tchécoslovaque qui sera pendu à Prague dans le cadre des procès Slánský en 1952. Semprun évoque aussi, dans Quel beau dimanche, et dans Le mort qu’il faut, Willy Seifert. L’ancien résistant et interné de Buchenwald put, lui, faire carrière. Il fut major général de la police est-allemande et vice ministre de l’intérieur. A ce titre, il fut l’un des acteurs opérationnel de la construction du mur de Berlin en 1961.
Tout cela tu l’ignorais bien entendu à ce moment là.

(Un certain nombre de précisions ont comme source le livre suivant : Buchenwald par ses témoins/ Histoire et dictionnaire du camp et de ses kommandos. Sous la direction de Dominique Orlowski. Belin 2014. Et, bien entendu, l’indispensable encyclopédie Wikipedia)

« Il ne faudrait pas sous-estimer, écrit, en 2023, Katja Hoyer, dans sa récente histoire de la RDA, l’attrait que représentait une Allemagne authentiquement anti-fasciste, socialiste, si peu de temps après la fin du régime nazi. Des personnages comme l’écrivain Bertolt Brecht ont délibérément choisi de s’installer à l’Est quand à l’Ouest, d’anciens nazis ont refait surface en politique, et parmi les forces de l’ordre » (Katja Hoyer : oc. p.113).

On peut penser aussi, par exemple, au positionnement complexe de Victor Klemperer. Ce dernier, malgré ses sévères critiques notamment de la politique culturelle du parti au pouvoir (SED),  veut continuer à en être car ce qu’il se passe en Allemagne de l’Ouest, écrit-il, lui est « 1000 fois plus détestable ».

L’Allemagne « antifasciste, socialiste », précise Katja Hoyer. L’autrice a raison, me semble-t-il de pointer cette double dimension. Voilà une chose qu’il te faudra expliquer aussi, mais chaque chose en son temps : le socialisme quoi qu’était-ce ? Sans cela, en effet, on ne peut rien comprendre à ce qu’il se passait dans la confrontation des systèmes économiques et sociaux. Or tout le monde l’efface aujourd’hui et la critique du socialisme qualifié par les dirigeants de réel ou réellement existant, manière de signifier qu’il était sans alternative, manque elle aussi. A Prague, on imaginera un « socialisme à visage humain ».

Quelques années après la colo, ma première expérience conflictuelle avec les pays de l’Est se situe en août 1968 avec l’écrasement du Printemps de Prague par les troupes du pacte de Varsovie.  J’approuverai la condamnation du PCF et serai amené à constater les réticences que souleva cette « désapprobation », pourtant timorée au regard ultérieur, parmi les communistes français. J’ai ainsi vu au cours d’une réunion un camarade en pleurs affirmer qu’un ambassadeur soviétique ne ment pas. Oh que si mon ami ! Mais c’était le début d’un processus de prise de distance avec Moscou qui allait s’accentuer alors que j’arrivai en RDA puis se refermer pendant mon séjour.

Au cours de mon activité de journaliste en RDA, je serai confronté à l’idéologie de l’antifascisme est-allemand qui, en plaçant ses habitants du côté du vainqueur soviétique, les avait déresponsabilisé. Le fascisme avait été sommairement défini comme «  la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes d’une partie de la bourgeoise monopolistique».(Dictionnaire de l’Académie des sciences de RDA publié en 1977. C’est moi qui souligne). Cette définition reprend en la corrigeant un peu celle de Georgi Dimitrov : «  la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins et les plus impérialistes du capital financier». (Thèse adoptée par le congrès de la IIIe Internationale, en 1935).
Fort heureusement pour moi, la littérature est-allemande n’allait pas s’en tenir à cette définition abrupte. J’y consacrerai un chapitre à part. Cette question ne peut être découplée de celle du capitalisme, lui aussi beaucoup trop absent des analyses y compris des réalités d’aujourd’hui. Il faut l’approcher aussi en lien avec le stalinisme. Elle est enfin encore à mettre en relation avec la difficile question de la nation.

La colonie de vacances fut donc mon premier contact avec la RDA. Quinze ans plus tard, j’arriverai à Berlin que je ne connaissais pas du tout. J’y suis venu avec le désir d’être d’abord journaliste. Nous nous disions à l’époque, sans doute naïvement, que « la vérité est révolutionnaire ». Je n’étais toutefois pas préparé au désenchantement qui m’attendait. Tu n’en as pourtant toujours pas le moindre regret.
Ni la moindre nostalgie.

A suivre : 2. Ouh là là, la dictature du prolétariat !

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