A propos du code de justice pénale des mineurs,
qu’est-ce qu’être, selon Kant et B. Stiegler, mineur et majeur ?

L’effacement de la distinction entre majeur et mineur dans la responsabilité des actes délictueux a franchi un pas supplémentaire. Avec l’ordonnance du « code de la justice pénale des mineurs », déjà ratifié en procédure accélérée par l’Assemblée nationale. Il passe au Sénat en séance publique les 26, 27 et 28 janvier 2021. Ce Code de la justice pénale des mineurs (CJPM) est porté par le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, et a été initié par son prédécesseur. Il est censé entrer en vigueur le 31 mars 2021. Le renforcement de l’arsenal répressif au détriment de l’éducation de mineurs en formation, occulte les causes profondes de la situation de la jeunesse. C’est l’occasion pour moi de revenir sur ce qu’en écrivait Bernard Stiegler en 2008, lors d’un premier effacement de l’âge de la responsabilité pénale. En passant par Immanuel Kant.

Francisco Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres » ( 1797-1798)

Immanuel Kant
Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung?

Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbstverschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Mutes liegt, sich seiner ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Sapere aude! Habe Mut dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung.
Faulheit und Feigheit sind die Ursachen, warum ein so großer Teil der Menschen, nachdem sie die Natur längst von fremder Leitung frei gesprochen (naturaliter maiorennes), dennoch gerne zeitlebens unmündig bleiben; und warum es Anderen so leicht wird, sich zu deren Vormündern aufzuwerfen. Es ist so bequem, unmündig zu sein. Habe ich ein Buch, das für mich Verstand hat, einen Seelsorger, der für mich Gewissen hat, einen Arzt, der für mich die Diät beurteilt, u.s.w., so brauche ich mich ja nicht selbst zu bemühen. Ich habe nicht nötig zu denken, wenn ich nur bezahlen kann; andere werden das verdrießliche Geschäft schon für mich übernehmen. Daß der bei weitem größte Teil der Menschen (darunter das ganze schöne Geschlecht) den Schritt zur Mündigkeit, außer dem daß er beschwerlich ist, auch für sehr gefährlich halte: dafür sorgen schon jene Vormünder, die die Oberaufsicht über sie gütigst auf sich genommen haben. Nachdem sie ihr Hausvieh zuerst dumm gemacht haben und sorgfältig verhüteten, daß diese ruhigen Geschöpfe ja keinen Schritt außer dem Gängelwagen, darin sie sie einsperrten, wagen durften, so zeigen sie ihnen nachher die Gefahr, die ihnen droht, wenn sie es versuchen allein zu gehen. Nun ist diese Gefahr zwar eben so groß nicht, denn sie würden durch einigemal Fallen wohl endlich gehen lernen; allein ein Beispiel von der Art macht doch schüchtern und schreckt gemeinhin von allen ferneren Versuchen ab.“

(Immanuel Kant : Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung ? Berlinische Monatsschrift 1784)

Immanuel Kant :
Réponse à la question : Qu’est-ce que “les Lumières” ?

« L’Aufklärung, les Lumières, c’est la sortie de l’homme de sa minorité, dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement?. Telle est la devise des Lumières.
La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps d’une direction étrangère (naturaliler maiorennes [naturellement majeurs]), restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit si facile à d’autres de se poser en tuteurs des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre, qui me tient lieu d’entendement, un directeur, qui me tient lieu de conscience, un médecin, qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui, très aimablement, ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail, et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas hors de la voiture d’enfant où ils les tiennent enfermées, ils leur montrent le danger qui les menace, si elles essaient de s’aventurer seules au-dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand ; car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte détourne ordinairement de l’envie d’en refaire l’essai.
Il est donc difficile pour l’individu de s’arracher à la minorité, qui est presque devenue pour lui un état naturel. Il y a même pris goût, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions et formules, ces instruments mécaniques d’un usage de la raison, ou plutôt d’un mauvais usage raisonnable des dons naturels, voilà les grelots que l’on a attachés aux pieds d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux ceux qui sont arrivés, par le propre travail de leur esprit, à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.
Mais qu’un public s’éclaire lui-même rentre davantage dans le domaine du possible, c’est même, pour peu qu’on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent par eux-mêmes, parmi les tuteurs patentés de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la minorité, répandront l’esprit d’une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque homme à penser par soi-même ».

(Immanuel Kant : Qu’est-ce que les Lumières in Emmanuel Kant / Moses Mendelssohn : Qu’est-ce que les Lumières ? Révision de la traduction – commentaires – postface de Cyril Morana. Editions Mille et une nuits)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, qui motive la publication de ces extraits du philosophe de Prusse, Immanuel Kant, une remarque sur les mots Aufklären, Aufklärung. Ils font partie de ces mots allemands comme Heimat ou Bildung que l’on devrait éviter de traduire. Aufklärung est habituellement rendu par Lumières. The Age of Enlightenment, en anglais. L’expression française désigne plutôt un état là où la substantivation du verbe aufklären, clarifier, élucider, contient en elle-même une dynamique. Il rend mieux le fait que l’Aufklärung est un processus de propagation des Lumières et non un état donné. L’extrait ici mis en exergue de Kant montre bien qu’il s’agit d’un mouvement, d’un travail, pour sortir de la minorité et devenir majeur. Il ne suffit pas d’allumer la lumière pour être éclairé.

« Vers toujours plus de répression et toujours moins d’éducation ».

Le détricotage de l’Ordonnance du 2 février 1945 a déjà une longue histoire. Cette ordonnance adoptée au lendemain de la Seconde guerre mondiale se caractérisait par le fait que la justice pénale des mineurs méritait un traitement particulier. L’enfance délinquante nécessitait d’être protégée en même temps que punie, éduquée plutôt que réprimée et le particularisme de sa situation exigeait d’en confier le traitement à des magistrats spécialisés, tant au stade de l’instruction qu’à celui du jugement. Cette philosophie est en voie d’abandon.

« Bien loin de revenir aux fondamentaux de l’ordonnance du 2 février 1945, maintes fois dénaturés, ce projet ne fait que conforter un progressif abandon de la spécificité de la réponse devant être apportée aux enfants, par rapport aux adultes, vers toujours plus de répression et toujours moins d’éducation.
En effet, comme nous avons déjà pu l’indiquer à maintes reprises avant la crise sanitaire et depuis celle-ci, le réel problème de la justice des enfants, qu’elle soit pénale ou civile, est avant tout l’indigence de ses moyens, qui ne sera nullement résolue par les moyens alloués dans la loi de finances 2021 principalement concentrés sur le pénitentiaire et sur le recrutement de contractuels précaires, bénéficiant d’une formation de moindre qualité, voire aucune, ce qui n’est pas sans poser des difficultés majeures quand il s’agit de prendre en charge des enfants en souffrance».

C’est ce qu’affirme un collectif de plus de 200 personnalités, professionnels de l’enfance, membres d’organisations syndicales de magistrats, travailleurs sociaux et avocats dans une tribune publiée par Franceinfo, mardi 1er décembre 2020.

Dans une autre tribune publiée dans le journal Le Monde du 3 décembre 2020 et accompagnée d’une pétition, 120 associations et personnalités écrivaient :

« Si ce projet est adopté, le juge des enfants n’instruira plus, le rôle du parquet sera renforcé, la nouvelle procédure ouvrira grandes les vannes vers le flagrant délit pour les mineurs. Un nouveau pas sera franchi pour rapprocher cette justice des enfants de celle des adultes. […]
Ce projet a surtout comme objectif affiché de juger toujours plus vite, au détriment du travail éducatif pourtant essentiel pour un enfant en délicatesse avec la loi. Comme si l’enjeu n’était pas plutôt de réagir vite aux carences éducatives, y compris par des mesures fermes. Ce n’est pas d’être tenu pour coupable qui permettra au jeune de rompre avec une séquence de vie difficile, mais le fait de retrouver de l’espoir, des perspectives et déjà de l’estime de soi par la mobilisation d’adultes présents et équilibrés ».

Après cinq années de durcissement, un premier grand tournant dans le floutage de la différenciation entre majeur et mineur en matière de répression de la délinquance avait eu lieu en 2007 avec le projet de loi sur la récidive des majeurs et des mineurs.

« L’excuse de minorité est retirée en cas de deuxième récidive pour les 16-18 ans auteurs de crimes et de délits violents. Les lois Perben de 2002 et 2004, la loi sur la récidive de 2005, celle sur la prévention de la délinquance de mars 2007 avaient déjà accru la sévérité des lois pénales pour les mineurs. Depuis 2002, des sanctions sont prononcées dès l’âge de 10 ans ; des programmes de construction de centres éducatifs fermés et de prisons pour mineurs ont été lancés ; les procédures d’urgence ont augmenté ; enfin, le rôle du parquet a été considérablement accru ». (Le Monde 03 juillet 2007)

Parallèlement à l’effacement de « l’excuse de minorité », l’on assiste à un affaiblissement sinon un déclin des dispositifs de soins consacrés à la jeunesse.

Quand j’ai pris connaissance des deux tribunes évoquées, je me suis souvenu que j’avais, il y a bientôt 13 ans, en 2008, lu ceci :

Dès la première page de son livre Prendre soin de la jeunesse et des générations, Bernard Stiegler posait la question de l’effacement de l’excuse de minorité en termes de dilution de responsabilité. Celle des adultes. Et élargissait la question juridique à sa dimension philosophique. Il posait la nécessité d’examiner en même temps ce qui conduit à la destruction de l’appareil psychique juvénile et réclame donc un soin. Il le faisait dans la suite de ce qu’affirmait, en 1971, Adorno pour qui, si l’on a pu parler de siècle d’Aufklärung, on ne peut plus le faire aujourd’hui :

« Il serait très problématique de dire aujourd’hui de la même façon que nous vivons dans une époque d’Aukflärung étant donné la pression indescriptible qui est exercée sur les hommes, du simple fait de l’organisation du monde et déjà du contrôle planifié de toute notre sphère intime par l’industrie culturelle »

(Theodor W. Adorno : « L’éducation à la majorité » (Erziehung zur Mündigkeit). 1971. Cité par Alain-Patrick Olivier : L’éducation à la majorité selon Theodor W. Adorno

Et plus tard, Félix Guattari écrira, en 1989  :

« La planète Terre connaît une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçant, à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs, évoluent dans le sens d’une progressive détérioration. Les réseaux de parenté tendent à être réduits au minimum, la vie domestique est gangrenée par la consommation mass-médiatique, la vie conjugale et familiale se trouve fréquemment « ossifiée » par une sorte de standardisation des comportements, les relations de voisinage sont généralement réduites à leur plus pauvre expression. C’est le rapport de la subjectivité avec son extériorité — qu’elle soit sociale, animale, végétale, cosmique — qui se trouve ainsi compromis dans une sorte de mouvement général d’implosion et d’infantilisation régressive. L’altérité tend à perdre toute aspérité. Le tourisme, par exemple, se résume le plus souvent à un voyage sur place au sein des mêmes redondances d’images et de comportement.
Les formations politiques et les instances exécutives paraissent totalement incapables d’appréhender cette problématique dans l’ensemble de ses implications ».

(Félix Guattari : Les trois écologies. Galilée 1989. pp11-12)

L’abandon, en 2007, de l’ordonnance de 1945 était pour Bernard Stiegler le « symptôme » d’un « autoritarisme des impuissances » qui ne faisait qu’aggraver ce qu’il prétendait traiter. On ne naît pas responsable, on le devient, notamment par la transmission intergénérationnelle de savoirs.

« Remettre en cause la minorité des enfants délinquants, c’est aussi remettre en cause la majorité de leurs ascendants adultes, et en fin de compte, décharger ceux-ci des responsabilités que leur confère leur majorité. C’est décharger la société majeure de sa responsabilité, et c’est l’en décharger sur les mineurs. Car en atténuant la différence entre la minorité et la majorité, cette modification de la loi, qui redéfinit la minorité, et qui redéfinit du même coup la majorité, tend à occulter que la responsabilité est une compétence socialement acquise, et que la société est en charge de la transmettre aux enfants et aux adolescents. Ceux-ci sont dits mineurs précisément en ce que la société majeure est d’une façon générale en obligation à leur endroit, mais tout d’abord et tout spécialement quant à leur éducation : l’éducation est précisément le nom de cette transmission de compétence sociale qui élève à la responsabilité, c’est-à-dire à la majorité. En occultant l’obligation de transmission en quoi consiste la majorité, la modification de la loi occulte le sentiment de cette responsabilité dans la conscience des adultes majeurs aussi bien que dans celle des enfants et des adolescents mineurs, et elle signe la faillite d’une société qui est devenue structurellement incapable d’éduquer les enfants, faute d’être encore capable de distinguer minorité et majorité. Car la différence entre minorité et majorité n’est pas effacée seulement par cette loi : comme je vais essayer de le montrer dans ce qui suit, cette indifférenciation entre mineurs et majeurs est à la base même de notre société de consommation, qui tend systématiquement à installer les consommateurs, mineurs comme majeurs, dans un sentiment structurel d’irresponsabilité »

(Bernard Stiegler : Prendre soin de la jeunesse et des générations. Flammarion. 2008. pp 12 et 13)

Lors de la rédaction de ce texte, Canal J, chaîne de télévision qui s’était spécialisée dans la captation de temps de cerveau disponible des enfants et qui se mettait à émettre 24h/24, avait lancé une campagne publicitaire sur le thème  : les enfants méritent mieux que ça. Sans vergogne, ce ça désignait les parents et les grands-parents. On y voit notamment un grand-père tentant de faire rire son petit fils en exhibant son dentier.

Mais plus profondément que veut dire ce ça ? s’interrogeait B. Stiegler. Il est une dénégation de la responsabilité éducative des adultes à laquelle la chaîne de télévision prétend se substituer. Elle fait des enfants, en une « inversion générationnelle », les prescripteurs des adultes infantilisés de la société de consommation, et signe la « ruine de l’éducation ». Ce ça qui est ridiculisé est ce qui se transmet de générations en générations tant sous forme de savoirs (faire, vivre et penser), que de symbolique (langue, matériaux et supports de mémoire en tous genres).

« En court-circuitant les générations, en effaçant ce qui les distingue comme enfants, pères et grands-pères, en effaçant les parents et avec eux la mémoire, la conscience, et l’attention à ce qui est légué par l’expérience humaine, accumulées sous forme de rétentions secondaires et tertiaires de toutes sortes qui supportent des savoirs, en court-circuitant l’expérience, présente et passée, et en obérant par avance la possibilité d’une expérience, c’est à dire aussi une projection du futur comme expérience, il s’agit, avec les systèmes de captation des audiences découpées en tranches [d’âge], de remplacer l’appareil psychique que constituent le moi et le ça, et les circuits qui s’y forment comme circuits de transindividuation [ie qui transforment les je et leurs histoires singulières en nous au présent] en tant qu’objets et fruits du désir, par les appareils des psycho-technologies qui permettent le contrôle attentionnel et qui ne s’adressent plus au désir, mais aux pulsions » (oc p 31)

Après avoir rappelé que les actuelles psycho-technologies renversent, avec des objectifs autres que d’en prendre soin, les psychotechniques de l’esprit que sont entre autres l’écriture, le livre qui eux-aussi captent et forment l’attention, Bernard Stiegler en vient dans l’ouvrage cité à sa lecture du texte de Kant dont est cité ci-dessus un extrait.

« La bataille de l’intelligence pour la majorité »(Stiegler)<

A partir de Kant, il appelle bataille de l’intelligence, expression reprise au discours de politique générale du Premier ministre d’alors, François Fillon,

« cette bataille de l’esprit qui pose en principe que la majorité démocratique et en cela collective est fondée sur la majorité entendue comme courage et volonté de savoir individuels ». (oc p 42)

Cette bataille se mène, selon Kant, contre la tendance à la paresse et la lâcheté. Elle ne peut, selon Stiegler, se comprendre et se mener sans qu’il soit fait référence aux techniques et technologies qui sont à double tranchant et qui la conditionnent. Platon dans Phèdre soulignait déjà les dangers de l’écriture. Elle peut aussi rendre bête. Pour Jacques Derrida dans sa lecture de la Pharmacie de Platon, l’écriture est un pharmakon, c’est-à-dire à la fois un poison et un remède.

« Or, nous dit aussi Kant, en tant qu’adulte mineur, incité en cela par ma paresse et par ma lâcheté, je peux toujours me décharger de cette responsabilité dialectique de penser et de savoir sur ceux qui me rendront le ‘service’ – des sophistes de la Grèce antique aux sociétés de service de notre XXIème siècle, en passant par ceux que Kant appelle les tuteurs à la fin du XVIIIème siècle [aujourd’hui appelés coaches]– de satisfaire ma paresse et ma lâcheté, aux dépens de mon courage et de ma volonté de savoir et de penser, c’est à dire de ma responsabilité individuelle, et dans ce qui est donc une constante bataille pour l’intelligence.
[…]
Le contrôle de l’attention, à travers les technologies culturelles et cognitives, qu’il faut appréhender comme des technologies de l’esprit, y compris des esprits malins qui hantent l’esprit adulte mineur, c’est à dire comme des appareils de captation et de formation aussi bien que de déformation de l’attention, est aujourd’hui devenu le cœur de la société hyperindustrielle » (oc pp 45-46)

La responsabilité est définie comme « usage libre et public de sa propre raison ». La bataille pour l’intelligence doit commencer par prendre en compte le fait qu’il y a des instruments de l’intelligence qui sont aussi ceux de la bêtise. « Se battre de nos jours pour l’intelligence, c’est se battre pour conduire une politique industrielle [des technologies dites cognitives ] qui soit aussi une politique de formation de l’attention et donc de l’intelligence ». Et donc développer d’abord une intelligence des technologies qui sont devenues computationnelles, constituer un savoir sur les instruments (organon), une organologie, de la bêtise et de l’intelligence.

Il ne s’agit pas seulement d’une raison en puissance mais en acte c’est à dire capable de décider.

Reconstruire une Bildung de l’ère numérique.

Moses Mendelssohn qui, au même moment, dans la même revue, répondait à la même question que Kant, sous le titre Ueber die Frage: was heißt aufklären ? définissait la Bildung ainsi :

„Bildung zerfällt in Kultur und Aufklärung“
« La Bildung se compose de culture-civilisation et d‘Aufklärung »

La culture inclut les mystères autant que l’Aufklärung en favorise la critique dans un processus de devenir adulte en responsabilité de chacun. Il passe aussi toujours par un devenir adulte collectif condition par ailleurs sine qua non d’une communauté politique souveraine. Bernard Stiegler traduit Bildung par « formation de l’attention, qui est ici une attente, et une attente critique ». Il soutient qu’une telle attente ne peut se passer d’artifices pharmacologiques. Dans le livre Bifurquer du collectif Internation, dont il a déjà été beaucoup question (ici, et ), est proposé comme quasi synonyme de Bildung, l’expression sculpture sociale de soi, comme processus d’individuation psychique et collective.

Dialectique du savoir et de la bêtise

„Denn wenn die Dummheit nicht von innen dem Talent zum Verwechseln ähnlich sähe, wenn sie außen nicht als Fortschritt, Genie, Hoffnung, Verbesserung erscheinen könnte, würde wohl niemand dumm sein wollen, und es würde keine Dummheit geben. Zumindest wäre es sehr leicht, sie zu bekämpfen“.
(Robert Musil : Der Mann ohne Eigenschaften I, 16)

« Si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre, de l’intérieur au talent, vers l’extérieur au progrès, au génie, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête, et il n’y aurait pas de bêtise. Du moins serait-elle facile à vaincre»
(Robert Musil, L’Homme sans qualités (1931)

Son masque de progrès et d’espoir lié à la paresse, nous empêche de percevoir notre bêtise et d’en avoir honte. On peut y ajouter la rhétorique et la manipulation du vocabulaire. Les technologies que l’on fait passer pour de l’intelligence artificielle et dont on se gargarise sont des artefacts de la bêtise, de la prolétarisation des savoirs. Elles sont conçues comme des processus d’automatisation, de mise sous tutelle au sens de Kant. Mais c’est aussi parce que la raison a tendance à devenir instrumentale. Cette dimension fonctionnelle tend aujourd’hui à devenir hégémonique étouffant la dimension noétique.

« Si la raison se forme (en passant par une Bildung), c’est tout aussi bien et avant tout parce qu’elle se déforme : elle est un état à la fois mental et social essentiellement précaire – et c’est peut-être là ce que nous, les tard venus du XXIème siècle, découvrons : cette conquête reste toujours radicalement à refaire et à défendre. A la définition kantienne de la conquête qu’est l’Aufklärung, Adorno et Horkheimer ajoutent qu’elle doit toujours être défendue contre elle-même, telle qu’elle tend toujours, en devenant rationalisation c’est à dire réification à se retourner contre elle-même comme savoir devenu bêtise – cette dialectisation de l’Aufklärung survenant après que Max Weber a mis en évidence le fait de la rationalisation comme caractéristique du devenir capitaliste »

(Bernard Siegler : États de choc / Bêtise et savoir au XXIème siècle. Mille et une Nuits. 2012. p.36)

Par le devenir techno-sciences des sciences, les savoirs sont absorbés par la machine qui les prolétarise . Cette prolétarisation  n’épargne personne.

Au moment où Bernard Stiegler évoquait la question de la destruction du ça, court-circuitant sa composante intergénérationnelle, en l’occurrence la place des pères et grand-pères, les smartphones ne s’étaient pas encore généralisés. Les premiers i-phones datent de 2007. Les instruments de captation de l’attention étaient ceux du capitalisme consumériste et des mass-medias analogiques incluant la publicité de masse. Entre-temps, le smartphone s’est insinué dans la relation de la mère et de l’enfant détruisant ce que Winnicott appelait la relation et l’espace transitionnels  :

« A travers l’espace transitionnel comme à travers le ça, l’inconscient, le moi et la conscience en formation négocient en quelque sorte leur héritage de la nécromasse noétique sur un mode transitionnel élargi (cet élargissement constituant la noèse même, comme art, comme science, et comme tous autres aspects de la vie noétique et spirituelle – dont ceux que Bergson appelait la fonction fabulatrice). C’est cette négociation qui permet d’inscrire les processus d’identification et d’idéalisation dans un ‘principe de réalité’ qui ne persécute pas tout ‘principe de plaisir’, mais le transforme, et comme différance en sublimation ».

(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? 2. La leçon de Greta Thunberg. LLL 2020. p 39)

 

Smartphone porte-biberon

«Ce que l’on disait de la télévision dans Prendre soin est incommensurablement aggravé par le smartphone, apparu avec les réseaux sociaux. Lorsque le smartphone vient entre les mains du bébé, les dégâts noético-psychiques sont encore bien plus graves ; c’est l’accès au langage et plus généralement à la relation qui se trouve barré. » (o.c. ibidem)

Par ailleurs, peut-on imaginer les effets sur les jeunes générations du spectacle du discrédit et de l’irresponsabilité que leur offrent ceux qui se présentent comme des adultes et dont un sommet a été atteint à Washington, le 6 janvier dernier ? On y a vu un chef d’État (des États-Unis) se comporter comme un éléphant dans un magasin de porcelaine selon l’expression d’Alexander Kluge et casser ce qu’il considérait comme son jouet avec lequel il s’est amusé pendant quatre années pour ne pas le transmettre à d’autres. Dans cette infantile bouffonnerie est engagée aussi la responsabilité de ceux qui n’ont pas voulu critiquer la démocratie faisant comme s’il elle était une donnée immuable. Sans même parler de ceux qui quittent le navire à la dernière heure tels les réseaux sociaux dominants qui cherchent à se dédouaner après la catastrophe dont ils ont été complices. Même si l’on peut se réjouir de l’effet boomerang qui frappe celui qui s’en est servi, le fait marquant à relever est que des plateformes digitales s’arrogent l’exorbitant pouvoir se s’ériger en justiciers. Ce pouvoir est par ailleurs inscrit dans leur logique de « souveraineté fonctionnelle ». Et la scène de l’occupation du Capitole, le 6 janvier dernier, initiée par le roi Ubu de la défiance, est «  une scène de carnaval endiablé, burlesque mené par des clowns aux déguisements d’animaux »(Christian Salmon). Elle est l’équivalent d’un coup d’état symbolique – réussi sur ce plan au point que la transition peut se faire et le carnaval des bouffons continuer – ruinant, cette fois aux yeux de tous, tout crédit sur lequel reposait la démocratie américaine. Et « occidentale ».

Dès lors que la déséconomie pulsionnelle – en cela anthropique- a privé les adultes de toute responsabilité et de toute autorité, est apparue, comme émergeant de la souffrance qu’elle engendre auprès de très jeunes gens, la figure de Greta Thunberg, symbole d’une génération incarnant «  en diverses manières et circonstance, la responsabilité, c’est à dire aussi l’expression d’un nouveau principe de réalité »(B. Stiegler).

« Quel est ce nouveau principe de réalité ? Il est que l’on ne peut pas continuer ainsi, et qu’il faut négocier un tournant radical. Comment Greta Thunberg l’incarne-t-elle ? A la fois en posant par principe qu’elle refuse par exemple de prendre l’avion, et en exigeant que les adultes exerçant des responsabilités écoutent les scientifiques. Que faut-il en penser ? D’une part, que rien n’est plus raisonnable, et, d’autre part, qu’il faut pour cela élaborer une responsabilité de la transition qui appelle à mettre en œuvre, et dans l’urgence, des travaux scientifiques nouveaux, tout en engageant des démarches de terrain exemplifiant le nouveau principe de réalité » (o.c. p 40)

Le Comment osez-vous ? [vous qui vous dites « responsables » politiques, ne pas savoir et agir, ne pas sortir de votre état de minorité] de Greta Thunberg résonne comme en écho renversant au Osez savoir ! d’Immanuel Kant définissant l’Aufklärung.

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Heiner Müller :
NEUJAHRSBRIEF 1963 / LETTRE DE NOUVEL AN 1963

 

 

Claude Monet : Les peupliers

NEUJAHRSBRIEF 1963

Ein Jahr ist zu Ende gegangen mit Lärm
Von Glocken und Feuerwerkskörpern Die Zeitung
Die gebracht werden wird in einer Stunde
In deiner Stadt dir mir in meiner Stadt
Von einer alten Frau mit älteren Füßen
Drei Söhne verloren aber noch keine Zeitung
DAS REICH NEUES DEUTSCHLAND RHEINISCHER MERKUR
Wird ein besseres Jahr anzeigen wie üblich
Und das Schwarze in deiner Zeitung du weißt es
Ist das Weiße in meiner Zeitung wir wissen es
Immer neu wächst Gras über die Grenze
Und das Gras muß ausgerissen werden
Immer neu das über die Grenze wächst
Und der Stacheldraht muß gepflanzt werden
Immer neu mit dem genagelten Stiefel
ICH BIN DER STIEFEL DER DEN STACHELDRAHT PFLANZT
Vor meinem Fenster auf einem Parkbaum
Allein wie ein Betrunkener gegen Morgen
Lärmt flügelschlagend eine ältere Krähe
Die Straßenreiniger ALL OUR YESTERDAYS
Haben ihre Arbeit aufgenommen
Manche Dinge kommen wieder und manche nicht
Das Herz ist ein geräumiger Friedhof
IM PARK DIE PAPPELN SCHWIRRN
WER HAUST IN MEINER STIRN

Heiner Müller :  Neujahrsbrief 1963 in Warten auf der Gegenschräge /Gesammelte Gedichte. Suhrkamp.P.57

LETTRE DE NOUVEL AN 1963

Une année s‘est achevée dans le bruit
Des cloches et des feux d‘artifice Le journal
Qui sera apporté dans une heure
A toi dans ta ville à moi dans ma ville
Par une vieille femme sur ses vieilles jambes
Trois fils morts à la guerre mais aucun journal
LE REICH LE NEUES DEUTSCHLAND LE RHEINISCHER MERKUR
N’annoncera une meilleure année comme d‘habitude
Et ce qui est noir dans ton journal tu le sais
Est blanc dans le mien nous le savons
Sans cesse l’herbe pousse sur la frontière
Et l’herbe doit être arrachée
Sans cesse qui pousse sur la frontière
Et les barbelés doivent être plantés
Sans cesse par la botte cloutée
JE SUIS LA BOTTE QUI PLANTE LES BARBELÉS
Devant ma fenêtre sur un arbre du parc
Seule comme un ivrogne au petit matin
Une vieille corneille bat bruyamment des ailes
Les balayeurs municipaux ALL YOUR YESTERDAYS
Ont commencé leur travail
Bien des choses reviennent bien d’autres non
Le cœur est un grand cimetière
DANS LE PARC LES PEUPLIERS BRUISSENT
QUI LOGE DANS MA TÊTE

Heiner Müller : Lettre de Nouvel an  1963 in Heiner Müller Poèmes 1949-1945. Christian Bourgois. P 61. Trad. Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret

Les lettres s’écrivent à quelqu’un.e d’éloigné.e, situé.e à distance. Il y a, séparés l’un de l’autre, un moi ici dans ma ville et un toi là-bas dans ta ville. Entre les deux qui partagent un même moment de festivités du nouvel an, une ligne de démarcation masquée par des rituels analogues. Qu’est-ce qui sépare un lieu d’un autre, une année d’une autre ? Quel sens a encore cette calendarité délocalisée ? Rien ne s’annonce de différent entre l’année qui s’achève et celle qui s’annonce.

Le mot frontière est répété en deux vers qui l’un en efface la réalité, l’autre la rétablit par un geste brutal d’arrachement de l’herbe qui tend sans cesse à la recouvrir.

« Sans cesse l’herbe pousse sur la frontière
Et l’herbe doit être arrachée
Sans cesse qui pousse sur la frontière »

Le mot frontière coupe également le poème en deux parties entre un lointain et une proximité, une envie de partage et son absence souhaitée, la réalité d’une solitude. Les journaux quels qu’ils soient écrivent en noir et blanc. C’est de plus en plus vrai aujourd’hui.

Je laisse ouvert cet énigmatique point d’effroi si caractéristique de l’auteur : « JE SUIS LA BOTTE QUI PLANTE LES BARBELÉS ». Le vers marque la fin du dialogue. Le je y est réduit à un accessoire industriel utilitaire qui n’est pas celui d’un jardinier. Clouté, il serait plutôt policier ou militaire. Cela peut se lire comme une affirmation martiale de co-responsabilité et/ou un sentiment de culpabilité. La botte qui « plante » des barbelés est en forte opposition avec le temps long et plus doux, plus discret, de l’herbe qui, elle, « pousse » et d’une nature toujours renaissante. Et semble se substituer au geste brutal de l’arrachage qu’il faut sans cesse réitérer, soit parce que la séparation n’est finalement pas assez nette ou qu’il faut démasquer l’illusion de son absence.

Qu’importe finalement que l’on se prive ou que l’on soit privé de passage, géographique et/ou temporel, s’il n’y a pas de lieu et/ou un temps qui soient autres.

Au petit matin, reste ce qu’il se passe sous la fenêtre de celui qui écrit à son destinataire. Et le travail des éboueurs en charge de tous nos hiers. « ALL YOUR YESTERDAYS ». La citation de Shakespeare est en anglais dans le texte.

« And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. »

« Et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous le chemin de la mort poudreuse »
(Shakespeare : Macbeth V,5)

Les balayeurs de rue ont entrepris leur travail de déblaiement. Mais tout le passé ne passe pas. Il y a ce qui part et ce qui revient formant une volumineuse nécromasse.

« Das Herz ist ein geräumiger Friedhof » / « Le cœur est un grand cimetière »

Geräumig = vaste, spacieux, d’une grande contenance.

Le poème se termine par deux vers puissamment ar-rimés :

« IM PARK DIE PAPPELN SCHWIRRN
WER HAUST IN MEINER STIRN»

où le verbe schwirren semble faire le lien non seulement entre ce qui agite les peupliers et ce qui habite – hante ? – la tête mais également entre le cœur-cimetière et ce qui tourne dans la tête. En allemand on dit : mir schwirrt der Kopf, la tête me tourne. Ce n‘est plus la question de Büchner : « Qu‘est-ce qui en nous ment, vole et tue » mais qui ai-je dans ma tête ? Qui l‘habite ? Dans haust je n‘entends pas seulement hausen loger habiter dans un sens souvent péjoratif – qui crèche là ? – mais aussi hauen, cogner voire hanter. Qui ravage ma tête ?

Je n’ignore pas les éléments biographiques présents dans le poème et sa date, 1963. Qui peut en faire une lettre non écrite au père et faire partie d’une thématique récurrente chez Heiner Müller. Enfant, il avait rendu visite à son père interné par les nazis. Celui-ci a quitté sa famille et délaissé la RDA pour l’Allemagne de l’Ouest. 1961 : la construction du mur de Berlin. J’ai délibérément ignoré cette dimension pour tenter d’en esquisser une lecture recontextualisée. Assimiler un texte à la biographie de son auteur est une lecture bien pauvre pour ne pas dire une mauvaise lecture en ce qu’elle ignore ce qu’il se passe entre le texte et son lecteur.

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Vœux 2021 : Oser avancer au milieu des dangers

A.R. Penck : Der Übergang / Le passage (1963)

Sapere aude!  Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung.

(Immanuel Kant : Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ?

Sapere aude ! [Ose savoir] Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Telle est la devise des Lumières.

(Immanuel Kant : Réponse à la question: «Qu’est-ce que les Lumières?»

 

« Les trusts du monde s’évertuent frénétiquement à couper les lignes de contact…
La Planète erre à l’aveuglette  vers un destin de fourmilière…
La thermodynamique a gagné par abandon…  »

 William Burroughs, Le Festin nu, 1959, trad. Eric Kahane

 

« Pour le dire simplement, l’état de notre planète est brisé. L’humanité fait la guerre à la nature. C’est suicidaire. La nature riposte toujours – et elle le fait déjà avec une force et une fureur croissantes.

(Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU, à l’Université Columbia de New York, le 2 décembre 2020 . Source)

 

« Quand une civilisation arrive à relever des défis, elle croît. Sinon elle décline. Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre »

( Arnold Joseph Toynbee)

« La pandémie qui a paralysé le monde en quelques semaines révèle désormais comme une évidence l’extraordinaire et effroyable vulnérabilité de l’actuel modèle de développement, et la potentielle multiplication des risques systémiques combinés qui s’y accumulent. Elle prouve que ce modèle est condamné à mort et qu’il nous condamnera à mort avec lui, où que nous soyons dans le monde, si nous ne le changeons pas. »

(Bernard Stiegler : Bifurquer. L’avertissement p.15)

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Waltharii poesis / La chanson de Walther

Je continue de revisiter l’anthologie des poètes et penseurs d’Alsace de Jean Dentinger. Après Otfried de Wissembourg associé à Ermold le noir, c’est au tour de la Chanson de Walther dans laquelle on peut trouver des éléments précurseurs du Chant des Nibelungs

Waltharii poesis

Manuscrit du Waltharii poesis

Tertia pars orbis, fratres, Europa vocatur,
Moribus ac linguis varias et nomine gentes
Distinguens cultu, tum relligione sequestrans.
Inter quas gens Pannoniae residere probatur,
Quam tamen et Hunos plerumque vocare solemus.
Hic populus fortis virtute vigebat et armis,
Non circumpositas solum domitans regiones,
Litoris oceani sed pertransiverat oras,
Foedera supplicibus donans sternensque rebelles.
Ultra millenos fertur dominarier annos.

Attila rex quodam tulit illud tempore regnum,
Impiger antiquos sibimet renovare triumphos.
Qui sua castra movens mandavit visere Francos,
Quorum rex Gibicho solio pollebat in alto,
Prole recens ofta gaudens, quam postea narro :
Namque marem genuit, quem Guntharium vocitavit.

[…]

La chanson de Walther

« L’une des trois parties du monde, frères, a pour nom l’Europe ; elle présente des peuples divers qui se distinguent les uns des autres par les coutumes, la langue, le nom et la culture, et pratiquent différentes religions. Parmi eux réside, comme vous le savez, le peuple de Pannonie, que nous avons plutôt pour habitude d’appeler les Huns. Ce peuple énergique brillait par le courage et la valeur guerrière ; non content de soumettre les contrées voisines, il avait parcouru les lointains rivages de l’Océan, accordant des alliances à ceux qui l’imploraient et terrassant ceux qui se rebellaient. On raconte qu’il régna pendant plus de mille ans.

Il fut un temps où le roi Attila gouverna ce royaume, brûlant de renouer avec les triomphes d’antan. À cet effet, il fit lever le camp et ordonna à son armée de se rendre chez les Francs. Là, le puissant roi Gibicon, qui était alors sur le trône, se réjouissait d’avoir récemment vu naître une descendance, dont je parlerai plus loin : il avait en effet engendré un fils, qu’il avait nommé Gunther.

Fendant les airs, un bruit frappe l’oreille du roi et l’épouvante : une armée ennemie traverse le Danube, surpassant en nombre les étoiles et les grains de sable du fleuve. Le roi, qui se défie de ses troupes et de la force de son peuple, réunit une assemblée et l’interroge sur la conduite à adopter. Tous s’accordèrent à demander une alliance et, si cette requête était exaucée, à unir leurs mains droites aux mains droites des Huns ; on leur remettrait des otages, puis on s’acquitterait du tribut exigé. Cela vaudrait mieux que de perdre, en plus de la vie et du pays, leurs enfants et leurs épouses. »

(Anonyme : La chanson de Walther. Texte présenté et traduit par Sophie Albert, Silvère Menagaldo et Francine Mora. Ellug. Université Stendhal. Grenoble 2008)

Le roi des Francs, ceux du Rhin, d’un territoire allant de Metz à Trêves, Gibicon, avait un fils trop jeune pour servir d’otage. A sa place fut envoyé un «  jeune et noble guerrier » du nom de Hagen présenté comme étant d’origine troyenne. Il part muni d’un « somptueux » trésor conclure la paix avec les Huns. Précisons que le terme d’otage  n’a pas à l’époque de connotation de maltraitance. Le mot latin est obses, garant. Il signifiait néanmoins l’exil. Les Huns traversent la Saône et le Rhône vers le royaume des Burgondes dont le roi est Herrich résidant à Chalon sur Saône. Ce dernier imitant les Francs offre son unique fille, Hildegonde (Hilgunt) en garante de paix. Cette dernière était promise à Walther, le fils d’Alpher, roi des Aquitains. Celui-ci agit comme les Francs et les Burgondes. Ainsi Hagen, Hildegonde et Walther se retrouvent en Pannonie (en gros l’actuelle Hongrie) à la cour d’Attila qui les traite « comme ses propres enfants », assurant leur formation. De guerriers pour les jeunes gens qui finiront à la tête des armées hunniques. Hildegonde est confiée aux soins de la reine, Ospirine. Elle finira nommée « gardienne de tous les trésors ». Hagen et Walther, «frères de sang » volent de victoire en victoire pour le compte d’Attila. Le roi des Francs meure. Gunther lui succède et rompt l’alliance avec les Huns. Apprenant cela, Hagen fuit la cour d’Attila et le rejoint. Inquiète du précédent, la Reine conseille à Attila d’inviter Walther à prendre femme. Celui-ci refuse arguant que les soucis de l’hymen entraveraient sa vaillance guerrière.

Peu de temps après, une guerre se déclara. Avec Walther à la manœuvre en général en chef.

« Le voilà observant le champ de bataille, après quoi il recense ses troupes et les répartit à travers la vaste étendue des champs et des plaines. Déjà les deux formations, après s’être avancées à portée de javelot, s’étaient arrêtées. Alors, de toutes parts, une clameur s’élève dans les airs, les trompettes guerrières entremêlent leurs voix terrifiantes ; aussitôt une grêle de javelots s’abat de tous côtés. Le frêne et le cornouiller se confondaient en une même danse, et les pointes qui s’agitaient étincelaient comme la foudre. Et de même qu’une masse de flocons se disperse sous le souffle de l’aquilon, de même on décochait des flèches meurtrières. Enfin, quand les réserves de javelots sont de part et d’autre épuisées, chacun met la main à l’épée : on tire les glaives flamboyants et on relève les boucliers ; alors les troupes s’entrechoquent et reprennent le combat. Ici, des chevaux face à face se rompent le poitrail ; et là, une grande partie des soldats succombe sous la dure bosse des boucliers. Cependant, Walther, au milieu de ses troupes, plein de fureur guerrière, fauche tout ce qui tombe sous ses armes et se fraye un chemin. Quand les ennemis le voient faire tant de ravages, ils font comme s’ils tremblaient d’apercevoir la mort en face : partout où Walther dirige ses pas, à droite comme à gauche, tous à l’instant tournent le dos, rejettent leur bouclier sur l’épaule et se sauvent à bride abattue.
Alors, imitant son général, le peuple puissant de Pannonie se dresse et, redoublant de fureur et d’audace, accroît le carnage, abat ceux qui s’interposent, foule aux pieds les fugitifs, jusqu’à sortir pleinement victorieux des hasards de la guerre. Puis il se rue sur les cadavres et les dépouille jusqu’au dernier. Enfin, le chef appelle ses troupes au son de la corne creuse ; le premier, il couronne solennellement son front de feuillages, ceignant ses tempes du laurier victorieux en présence de tous ses hommes. Les porte-enseignes suivent son exemple, imités par le reste de la troupe. Et déjà ils s’en retournaient, parés de la couronne triomphale ; une fois de retour dans sa patrie, chacun retrouva sa demeure, tandis que Walther se hâtait de rejoindre le palais royal.»

A son retour au Palais royal, il se fait servir à boire par Hildegonde qu’il trouve seule. Ils se rappellent « qu’ils avaient été fiancés ». Ils échafaudent un plan de sortie de leur exil. Il lui demande de dérober pour cela le casque et la cotte de maille d’Attila, de remplir à ras bord deux coffrets de bracelets, de faire forger des hameçons car, pour les nourrir, il se fera pêcheur et oiseleur. Elle devra aussi leur fabriquer pour chacun quatre paires de chaussures. Quant à lui, il organisera un grand festin, une fête bachique, avec l’intention de saouler tout ce monde afin de favoriser leur fuite.

En évitant les villages, ils ont cheminé à la lisière des forêts dans lesquelles ils se cachaient le jour, lui à cheval avec sa lourde armure et elle à pied tirant le sien chargé des trésors. Après quarante jours, ils arrivent au Rhin près de Worms où siégeait le roi des Francs, Gunther et où se trouvait également le frère de sang de Walter, Hagen. Le récit du passeur qui, payé de poissons inconnus, les avait remis au cuisinier du roi, révèle à Gunther et Hagen qu’il s’agit de Walther en fuite avec un trésor. Voulant en récupérer la part que son père Gibicon avait jadis livrée aux Huns, Gunther se met à la poursuite de Walther et Hildegonde, ordonnant à Hagen réticent de l’accompagner. Walther et Hildegonde seront donc pourchassés non pas les Huns mais par les Francs du Rhin.

Entre-temps,

Interea vir magnanimus de flumine pergens
Venerat in saltum iam tum Vosagum vocitatum.
Nam nemus est ingens, spatiosum, lustra ferarum
Plurima habens, suetum canibus resonare tubisque.
Sunt in secessu bini montesque propinqui,

« Entre-temps le noble héros, s’éloignant de plus en plus du fleuve, avait atteint une région boisée qui était déjà à cette époque appelée les Vosges. C’est une immense forêt, très étendue, renfermant de nombreuses tanières de bêtes sauvages, qui résonne souvent des aboiements des chiens et du son des cors. Non loin de là s’élèvent, à l’écart, deux montagnes, entre lesquelles on peut voir une grotte qui, bien qu’étroite, est pleine d’agréments ; elle n’est pas creusée dans la terre, mais en haut du rocher : c’est un repaire approprié pour des brigands sanguinaires. Dans ce lieu retiré avaient poussé de frêles herbes verdoyantes. Ici , dit le jeune homme lorsqu’il vit la caverne, arrêtons-nous ici. Je serai content de reposer dans ce campement mon corps épuisé. Car depuis qu’il s’était enfui du pays des Huns, il n’avait pas goûté à la tranquillité du sommeil autrement qu’appuyé sur son bouclier ; c’est à peine s’il avait fermé les yeux. Alors, après avoir enfin déposé ses lourdes armes, il dit, reposant sur les genoux de la jeune vierge : Surveille attentivement les alentours, Hildegonde, et si tu vois s’élever un nuage noir, touche-moi doucement pour m’avertir de me lever ; même si tu vois s’avancer une troupe nombreuse, prends garde, ma bien-aimée, à ne pas m’arracher trop brutalement au sommeil. D’ici, tu peux promener au loin tes yeux clairs. Observe sans relâche toute la région alentour. » Telles sont ses paroles ; puis il ferme ses yeux brillants et peut enfin jouir du repos si longtemps désiré ».

La description du lieu est importante. Concentré de temps et d’espace, il conditionne la suite du récit en ce qu’il permettra une succession de combats singuliers. Peut-être quelque chose comme ceci :

La question n’est pas tant de savoir s’il s’agit de ce lieu-ci – cet aspect sera examiné plus loin – l’important est la symbolique de l’image en ce qu’elle marque l’impossibilité du passage d’une troupe au profit de combats singuliers :

« l’étroitesse des lieux imposait de combattre à un contre un, sans que personne pût venir en aide au combattant ».

Apercevant un nuage de poussière, Hildegonde réveille Walther comme convenu. Effrayée, elle s’écrie : ce sont des Huns, et se voit répondre :

Non assunt Avares, sed Franci nebulones,
Cultores regionis….

La traduction française donne : «  ce ne sont pas des Huns mais ces vauriens de Francs qui habitent la région ». La traduction allemande chez Reclam est à peu près équivalente : verschlag’ne Gesellen, des malappris. Mais bien plus intéressante est le rendu de Jacob Grimm chez qui Franci nebulones devient Franken Nibelungen, des Nibelungs francs. Nebu, en latin, Nebel, Nibel, en allemand, désignent la brume, le brouillard. J. Grimm permet ainsi de faire le lien avec la légende des Nibelungs.

L’heure du combat approche. Le premier à s’avancer est Gamalon, présenté comme gouverneur de Metz (Mettensis metropolitanus). Il vient s’informer de qui  est Walther et de ce qu’il fait là. J’aime beaucoup la réplique : « J’ignore absolument quel besoin on peut avoir de chercher à pénétrer les projets d’un voyageur… ». Gamalon réclame la remise de la jeune femme et de l’ensemble du trésor. Walther en propose une partie, ce que Hagen suggère au roi d’accepter. Ce dernier refuse et envoie Gamalon au combat. Il succombera en même temps que son cheval. Puis ce sera le tour de son neveu Sacramond qui aura la tête tranchée. Suit Werinhard descendant de Pandare, lui aussi « la tête séparée du tronc ». Le quatrième , venu des « rivages saxons », se nomme Ekefried. Son échange avec Walther qui toujours précède les combats est amusant.

« Quand il vit Walther prêt à engager le duel, il lui déclara : dis-moi, ton corps à toi est-il animé d’une vie palpable, ou est-ce que tu n’es, maudit, qu’une forme gonflée d’air pour nous tromper ? A mon sens, c’est assurément à un faune que tu ressembles, accoutumé à bondir dans les bois .
Alors Walther dans un éclat de rire lui fit cette réponse : ta langue celtique [welche?] montre que tu es né de ce peuple à qui la nature a donné de surpasser tous les autres dans la plaisanterie. Mais à supposer que tu parviennes en t’approchant à me toucher le bras, tu pourras bien ensuite aller raconter aux Saxons qu’en ce moment tu vois dans les Vosges le spectre d’un faune.

Contrairement aux précédents à cheval, le cinquième Hadaward, « champion de Worms » s’approche à pied, le passage étant bouché de cadavres. De ce combat, il est dit : « Les deux hommes, nés de contrées différentes, se précipitent l’un vers l’autre, et les Vosges s’émerveillent de leurs coups foudroyants ».

Au suivant !

Voici Patafried, neveu de Hagen dont on peut relever la complainte :

« Ô abime du monde, soif insatiable de posséder, gouffre de la cupidité, racine de tous les maux ! Puisses-tu, Ô Furie, n’engloutir que l’or et les autres richesses, en laissant les hommes indemnes ! Mais toi, à présent, tu souffles en eux le feu de désirs pervers, si bien que personne ne se contente plus de ce qu’il possède, ni ne tremble d’encourir par amour du gain une mort honteuse. Et plus ils possèdent, plus ils brûlent de la soif de posséder. Le bien d’autrui, ils s’en emparent tantôt par la violence, tantôt furtivement et— ce qui arrache plus de gémissements encore, et fera couler plus de larmes — ils jettent dans la fournaise de l’Érèbe des âmes d’origine céleste. Et moi, je ne puis rappeler mon neveu bien-aimé, car c’est toi qui l’aiguillonnes, ô cruelle cupidité. Voici qu’il se hâte aveuglément vers une mort infâme et qu’en vue d’une méprisable gloire il ambitionne de descendre parmi les ombres. Hélas, mon cher neveu, que faudra-t-il dire, malheureux, à ta mère ? Qui consolera, mon cher, ta jeune épouse, à qui tu n’as pas laissé — espoir à présent enfui — le réconfort d’un enfant ? Quelle est cette folie ? D’où te vient cette démence ? Il se tut, des larmes montèrent qui mouillèrent sa poitrine ; longtemps il répéta Adieu, mon bel enfant, au milieu des sanglots ».

Bien entendu le héros de cette histoire triomphe de tous les combats qui se différencient par leurs approches, les échanges verbaux et les motivations qui les précédent ainsi que les armes utilisées : épée, lance, flèches, trident, hache… . Cela permet à l’auteur de varier et de dynamiser son récit épique.

La mort du septième, Gerwit, la tête tranchée, commence à faire vaciller le moral des assaillants. Nonobstant, les derniers duels opposent Walther à Randolf, Helmrod, Trogus venu de Strasbourg, Tanaste de Spire. L’auteur semble ici accélérer le déroulement. Ne restent plus que le roi Günther et Hagen. Il en va désormais de l’honneur de la Francie. Hagen propose au roi de partir chercher des renforts, espérant que Walther quitte sa position stratégique et qu’il puisse être vaincu en rase campagne. Walther, dans un premier temps, pour se sustenter et se reposer, campe sur sa position, la consolide non sans avoir, magnifique geste, remis les onze corps des morts en état, les avoir alignés vers l’orient et prié pour eux.

Au petit matin, il quitte son refuge. Le récit s’achève avec le chiffre trois. Restent trois combattants, deux contre un, qui s’affronte cette fois dans la plaine.

« Un triple tourment les poursuivaient tous trois : la peur de la mort, la fatigue du combat, et l’ardeur du soleil »

Hagen se voit en outre déchaussé de « deux fois trois molaires ». En route vers la trinité !

«  Le terme du combat était arrivé, et chacun était marqué d’un signe : là gisait le pied du roi Gunther, la main de Walther et l’œil palpitant de Hagen »

Les trois survivants estropiés se partagent les bracelets du trésor des Huns, se font panser leurs blessures par Hildegonde, et boivent une coupe de vin. La joute se fait oratoire :

« À la fin, l’épineux Hagen et l’Aquitain lui-même, deux esprits invincibles, en dépit de leurs corps tout épuisés, après le tumulte renouvelé du combat et les coups redoutables, mènent au milieu des coupes une joute facétieuse. Le Franc dit : À partir de maintenant, mon ami, tu vas pourchasser les cerfs pour te fabriquer de leur peau des gants sans nombre ; celui de droite, je te le conseille, bourre-le de laine tendre, afin de tromper avec cette imitation de main ceux qui ignorent ton accident. Ah ! mais que diras-tu quand on te verra violer la coutume de ton peuple et ceindre le glaive à la hanche droite, ou quand, si l’envie t’en prend, tu enlaceras ton épouse — quelle perversion, bravo !— de la main gauche ? Mais qu’ai-je à tergiverser ? Désormais tout ce que tu auras à faire, c’est de la main gauche que tu le feras. Alors Walther lui rétorqua : Que tu fasses tant de saillies, je m’en étonne, borgne Sicambre. Si je chasse le cerf, toi tu éviteras la viande de sanglier ; dorénavant tu donneras des ordres à tes serviteurs en clignant de l’œil et tu salueras la foule des héros en les regardant de travers. Mais en mémoire de l’ancienne foi jurée, je vais te donner un conseil : si tu reviens chez toi, dans ton foyer, prépare-toi de la bouillie avec du lard, du lait et de la farine ; elle te servira aussi bien de nourriture que de remède. »

Walther et Hildegonde quittent les Vosges et retournent en Aquitaine où ils se marieront.

L’on retrouvera la trace de Walther dans un monastère de Novalèse dans le Piémont en Italie. Dans la chronique de ce monastère construit par Louis le pieux, près du lac du Mont Cenis, le Chronikon novaliciense cite des extraits du poème évoqué ici.

« Que vient faire à la Novalese ce héros de l’épopée germanique ? Le chroniqueur le fait vivre sous Attila, comme dans le poème latin, et en même temps, par le plus singulier anachronisme, sous le roi des Lombards Desiderius, en sorte que les critiques doutent si la chronique de la Novalese raconte les actes d’un seul ou de deux Waltharius. Quoi qu’il en soit, nous trouvons ici, on ne sait par quelle fortune, annexé au monastère de la Novalese un personnage célèbre dans la poésie germanique, et je ne puis m’empêcher de penser que les clercs qui venaient en Italie, comme Albert de Stade, des parties d’Allemagne, devaient se réjouir, au passage du Mont Cenis, de retrouver à la Novalese ce personnage familier et de saluer sa tombe.
Or le chroniqueur raconte que son Waltharius, après une vie héroïque et belliqueuse, a cherché un monastère où se retirer : il raconte sa conversion, et, chose singulière, le moniage [chanson de geste] de ce héros d’origine germanique ressemble à s’y méprendre au Moniage Guillaume, au Moniage Ogier. Comment Waltharius éprouve les moines de la Novalese en faisant dans leur église sonner son bâton muni de sonnettes — l’apologue du jardin symbolique qu’il cultive, — comment il retrouve et reprend son vieux destrier, — comment il combat des brigands et défend contre eux ses famulaires , — comment il lutte par surcroît contre des Sarrasins qui ont envahi la région, etc… »

(Bédier Joseph. Les chansons de geste et les routes d’Italie (1er article). In: Romania, tome 36 n°142, 1907. pp. 161-183 ;

Il existe en vieil anglais deux courts fragments d´un récit nommé Waldere, antérieurs au Waltharius. Extrait du second fragment :

Waldere maðelode,     wiga ellenróf,
hæfde him on handa     hildefró{f}re
gúðbil{l} {on} gripe,     gyddode wordum:
‘Hwæt, ðú húru wéndest,     wine Burgenda,
þæt mé Hagenan hand     hilde gefremede
ond getwáemde féðewigges;     feta, gyf ðú dyrre,
æt ðus heaðuwérigan     háre byrnan.
Stand{e}ð mé hér on eaxelum     Ælfheres láf
gód ond géapneb     golde geweorðod
ealles unscende     æðelinges réaf

(Source : https://heorot.dk/waldere.html )

« Walther, le brave guerrier qui avait entre ses mains la salvatrice lame de guerre, prononça ces mots : tu croyais sûrement, chef des Bourguignons, que contre moi, dans la bataille, la main de Hagen prévaudrait et qu´elle mettrait fin au combat à pied ; viens prendre, si tu l’oses, l’armure grise. Elle est sur mes épaules, héritage d’Aelfheres, bonne et ornée d’or, un vêtement de prince irréprochable ……. »

On retrouve surtout trois des personnages du Waltharius dans la Chanson des Nibelungs, deux siècles plus tard : Attila qui y est appelé Etzel, Gunther et Hagen qui y sont des Burgondes et non des Francs, et même Walther lui même qui y est l’Espagnol.

D’autres variantes existent évoquant ce Walther, dans les pays scandinaves, en Pologne, au XIII ème siècle, où il se nomme Walczerecz, jusque peut-être en Espagne et dans la Chanson de Roland. Ces dernières hypothèses sont en débat. En tout état de cause, nous avons affaire à une légende européenne.

Je ne résiste pas au plaisir de vous raconter brièvement cette légende polonaise telle que la rapporte Jan Potocki dans ses Chroniques, memoires et recherches pour servir a l’histoire de tous les peuples slaves (etc.) Le chapitre 1 y est consacré et rapporté d’après le Chronicon Poloniae de Boguphal, évêque de Posnan. Elle va en sens inverse du Waltharius, c’est à dire d’ouest en est.

Le comte Walgersz Wdały, ce qui veut dire chez les Polonais, Walter le robuste avait son château près de Cracovie. Mais l’histoire commence à la cour du roi des Francs, père de la belle Helgonde. Se trouvait là un jeune fils du roi d’Alémanie, lequel y achevait son éducation. Son nom n’est pas nommé. Walgerſz s’aperçut que le jeune homme plaisait à la princesse, mais ne s’en laissa pas décourager. Un soir, il monta sur les murs du château, graissa la patte au gardien, et se mit à chanter très mélodieusement. La princesse s’ éveilla et sauta de son lit avec les jeunes filles de son âge. Elles restèrent à écouter le chanteur. Elles ne purent se rendormir que longtemps après qu’il eut cessé de chanter. Le lendemain matin, Helgonde fit venir le gardien et lui demanda quel était l’homme qui avait fait entendre pendant la nuit des sons aussi doux. Le gardien ne crut pas devoir trahir Walgerſz et répondit qu’il ne savait pas. Cependant Walgerſz ayant répété la même chose pendant deux à trois nuits, Helgonde fit encore venir le gardien, le menaça cette fois et ordonna même qu’on lui prononça la sentence de mort. Elle en fit tant qu’il avoua qu’il s’agissait de Walgerſz. Helgonde ne l’eut pas plutôt appris, qu’elle s ‘enflamma pour lui et refusa ses faveurs au fils du Roi d’Alémanie. Ce dernier retourna furieux chez lui et, lorsqu’ il y fut, s’empara de tous les bateaux qui étaient sur le Rhin et ordonna que, si quelqu’un se présentait pour passer avec une jeune fille, il eut à payer un mark d’or. Il recommanda que l’on fit bonne garde. Quelque temps après, Walgerſz ayant trouvé l’occasion d’enlever Helgonde, vint avec elle sur les bords du Rhin ; les bateliers lui demandèrent un mark d’or, qu’il leur donna aussitôt ; mais ils lui dirent qu’ils ne pouvaient pas le laisser passer sans la permission du fils du Roi. Walgerſz pressentant alors tout le danger qu’il y avait à s’arrêter plus longtemps en cet endroit, sauta sur son puissant cheval, demanda à Helgonde de se mettre en croupe, s’élança dans le fleuve, le traversa avec la rapidité d’une flèche. Lorsque Walgerſz eut fait quelque chemin de l’autre côté, il entendit derrière lui le Prince allemand qui lui criait : « Perfide qui a osé enlever la fille d’un roi et qui prétend passer le Rhin sans me payer ce qui m’est dû, arrête, je te défie en combat singulier ; le vainqueur restera en possession de Helgonde et de plus aura le cheval et les armes du vaincu ». Walgerſz s’arrêta et répondit hardiment : « je t’ai payé un mark d’or et je n’ai point enlevé cette fille. C’est elle qui a voulu me suivre et devenir ma compagne ». Ils rompirent leurs lances puis mirent pied à terre et combattirent à l’épée. Helgonde était à coté de Walgerſz presque en face du prince allemand, à qui cette vue donna tant de courage qu’il fit reculer son adversaire, tant que celui-ci se trouvant à son tour, en vue de sa belle, la honte et l’amour augmentèrent tout à coup ses forces. Il tua son rival, prit son cheval et ses armes et revint heureusement chez lui. Walgerſz de retour dans son château de Tyniec s’y livrait aux douceurs du repos, lorsque les plaintes de ses vassaux lui firent comprendre, que Wislaus le beau Prince de Wislicia avait profité de son absence pour leur faire injure ; il résolut de s’en venger, se révolta contre Wislaus, le combattit, le fit prisonnier.

S’en suit une autre partie de l’histoire qui s’éloigne et que je n’évoquerai pas ici. Je ne m’attarderai pas non plus sur les hypothèses concernant le nom de l’auteur de ces manuscrits. Dans certaines variantes de ces derniers figure un prologue d’un certain Geraldus qui dédie son ouvrage à un évêque Ercambaldus qui pourrait-être l’évêque de Strasbourg. A moins que ce ne soit l’archevêque de Mayence. L’autre hypothèse désignerait comme auteur Ekkehard I abbé de Saint Gall dans les Alpes suisses. A moins que ce ne soit « un clerc des cours carolingiennes » (Francine Mora : o.c.). Donc pas forcément un moine, comme l’écrit Gregor Vogt Spira dans l’édition allemande chez Reclam. L’hypothèse que ce soit Ermold le noir, dont nous avons déjà parlé a également été évoquée. Mais ce dernier ne nomme pas les Vosges de la même façon que l’auteur du Waltharius. Restent que ces questions ont une importance sur la datation de l’œuvre : 9ème ou 10ème siècle ? Le récit dont il faut rappeler qu’il est de fiction évoque comme seul personnage réellement historique, Attila qui fut roi des Huns quelques siècles plus tôt de 434 à 451.

La première édition critique du Waltharius, nous la devons à l’un des frères Grimm, Jabob, qui édita en 1838 à Göttingen avec un autre philologue allemand J. Andreas Schmeller, les Lateinische Gedichten des IX und X jahrhundert (Poèmes latins des 9ème et 10ème siècle) estimant qu’ils valaient mieux que leur réputation d’alors. Ils firent cela non sans que J. Grimm eut déniché à Bruxelles un texte intitulé Ecbasis cuiusdam captivi (L’évasion d’un prisonnier), une sorte d’ancêtre du Roman du renard qui se situe également dans les Vosges et dont je parlerai après celui dont il est question cette fois-ci. L’anthologie contenait outre le Waltharius et l’Ecbasis, les fragments d’une épopée en vers Ruodlieb ainsi que quelques autres poèmes.
Ce qui est frappant chez Grimm c’est la manière dont il s’efforce d’arrimer ces textes latins à la culture populaire allemande tant sur le plan de son expression, de sa versification que de son contenu. Même s’il concède que c’est moins net pour le Waltharius, il écrit qu’ une telle poésie ne saurait avoir été conçue par un moine sans avoir existé auparavant sous une forme populaire germanique. Le Waltharius brasse cependant plus largement et c’est ce qui le caractérise le plus une multitude d’éléments disparates et contient des emprunts à la littérature latine. Virgile par exemple.

Un mot encore sur la place des Vosges que nous avons déjà relevée dans le récit d’Ermold Le Noir. La préfacière de l’édition française, Francine Mora, note que les Vosges occupaient une place singulière dans « l’imaginaire carolingien » et donc dans cette « épopée carolingienne atypique ».

« L’histoire a donc laissé des traces, et non des moindres, dans notre épopée. Mais la géographie n’est pas en reste. On peut se demander pourquoi les trois peuples menacés par les Huns au début du récit, et contraints de livrer des otages pour demeurer en paix, sont les Francs, les Aquitains et les Burgondes. C’est sans doute parce que nous avons là les trois pays qui, aux VIIIè et IXè siècles, étaient au cœur de l’empire carolingien : la Francie ou Austrasie, qui couvrait une bonne partie de la Belgique et de la Rhénanie actuelles et même le Nord-Est de la France, en allant au sud jusqu’à Reims ; l’Aquitaine, qui allait de Bordeaux jusqu’à Poitiers et qui couvrait une large partie du Massif central ; la Bourgogne ou Burgondie, enfin, qui, entre Aquitaine et Austrasie, s’étendait d’Orléans à Lyon et poussait vers l’est jusqu’à l’Alémanie en englobant une bonne partie de la Suisse actuelle. Berceau de la dynastie carolingienne, l’Austrasie était au centre du système ; mais l’Aquitaine et la Bourgogne faisaient figure de satellites d’autant plus ménagés, voire courtisés, que malgré leur intégration au royaume franc elles avaient conservé de très nettes velléités d’indépendance. »

L’espace géographique est celui de l’Autrasie. Plus loin , la préfacière ajoute :

« Enfin, n’oublions pas qu’au centre du poème il y a les Vosges — les Vosges doublement chères au cœur des empereurs carolingiens. D’abord parce que, situées en Austrasie, elles pouvaient leur apparaître comme l’un des points d’ancrage privilégiés de leur dynastie depuis qu’un de leurs ancêtres, l’évêque Arnoul de Metz, s’y était retiré vers 630, avec son ami Romaric, sur le mont Habendum pour y fonder le monastère qui donnera ensuite naissance à la ville de Remiremont. Ils y avaient gagné tous deux la qualité de saint, très profitable à leurs descendants. Ensuite, parce que c’était un domaine très giboyeux, couvert d’épaisses forêts où les empereurs pouvaient satisfaire leur passion de la chasse. La Chronique de Saint Arnould ne fait état que d’une visite de Charlemagne à Remiremont, en 805, mais son fils Louis le Pieux y a multiplié les séjours […] pour y chasser l’ours, le cerf et le sanglier. C’est bien sous cet aspect à la fois sylvestre et cynégétique qu’apparaissent les Vosges dans le Waltharius »

(La chanson de Walther. Texte présenté et traduit par Sophie Albert, Silvère Menagaldo et Francine Mora. Ellug. Université Stendhal. Grenoble 2008).

Faut-il dès lors tenter de préciser d’avantage le lieu des combats entre Walther et les chevaliers franques, au-delà de la symbolique de sa description rendant possible des duels singuliers  ? Mieux vaut considérer que le récit concentre l’espace et le temps dans un lieu précis. Aller plus loin n’y apporte rien. Jacob Grimm l’a néanmoins, sans doute le premier, tenté. Mais en l’étudiant de près, l’on s’aperçoit qu’il s’embrouille. Car à suivre ses indications, on ne s’y retrouve pas. Il écrit que toutes les précisions de lieux mènent à un point culminant des Vosges, entre l’Alsace et la Lorraine, qu’il nomme Framont (mons fractus) à 6 heures de Molsheim et trois de l’abbaye de Senones. Il place à proximité la source de la Plaine ce qui nous mènerait au Donon et nous éloignerait de Worms. Dans la Chanson des Nibelungs, se trouve la réplique suivante adressée à Hagen :

« Qui donc était assis sur son bouclier au Wasgenstein, tandis que Walther d’Espagne lui tuait un grand nombre de ses parents? »

Wasgenstein. Ce lieu-ci existe ! Plus au nord et plus près de l’actuelle frontière avec l’Allemagne, dans le Wasgau (Vasgovie) qui va de Moselle en Rhénanie Palatinat. Il est proposé aux touristes comme le lieu de la légende de Walther.

Ruines du château de Wasigenstein qui date du XIIIè siècle. Il est en deux parties sur une faille de crête rocheuse.

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Heure musicale avec Ludwig van Beethoven (1770-1827)

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A propos de Bifurquer : 3. Pour une nouvelle urbanité

Je poursuis ma lecture de l’ouvrage Bifurquer. Avec, cette fois, l’accent sur la question de la ville comme spatialisation [diachronique] de la localité. La nouvelle urbanité telle qu’elle repose sur les savoirs de ses habitants, seule source de richesses.

Vassily Kandinsky : Petits Mondes I (1922)

Wo aber Gefahr ist, wächst
Das Rettende auch
.

Mais aux lieux du péril croît
Aussi ce qui sauve
HÖLDERLIN

Des lieux, il y en a plein. Il existe même des lieux-dits et des non-lieux, des lieux de nulle part – u-topie-, des lieux qui voyagent.« Mon chez-moi, c’était un lieu dans les histoires, à la fois dans l’objet matériel que je tenais entre les mains et dans les mots imprimés ». Alfredo Manguel dans Monstres fabuleux (Actes Sud 2020. Pp. 20-21) décrit ainsi, pour l’enfant de diplomate qu’il était, ce que représentait sa bibliothèque itinérante. Mais la question qui m’intéresse ici, c’est de reprendre la définition de la localité à partir de ce là où de Friedrich Hölderlin. Là où, non pas l’on est, mais où il se passe quelque chose de ce qui peut rendre la localité habitable devant la catastrophe de l’inhabitable, de l’immonde. Ces lieux de périls et de sauvetage sont distribués en de multiples échelle y compris celle globale de la biosphère elle-même. Ils n’ont pas de coordonnées GPS. Ils désignent l’endroit plein de dangers où peut avoir lieu « ce qui sauve ». Ils contiennent un « potentiel de bifurcation ». Il n’y a pas d’automatisme à celle-ci. En effet,  le passage d’une tendance à sa contre-tendance nécessite un travail, une délibération et une prise de décision. C’est ce qu’implique la notion de krisis. Ce travail est celui de la raison. Non pas de la raison calculatrice qui produit du statistiquement probable, c’est à dire de l’uniformité donc de l’entropie, mais celle de la Raison dissidente, qui diverge, produit de la différence, de l’improbable, c’est à dire qui bifurque, innove.

Une localité bifurquante. Où,

« faire face à l’incertitude et à l’indétermination nécessite d’entretenir et de reconstituer sans cesse un horizon de crédit – c’est-à-dire un horizon d’investissements collectifs, visant à inventer et à consolider la possibilité d’un avenir néguentropique surmontant temporairement et localement le devenir entropique (cette localité étant distribuée en échelles qui vont de la cellule à la totalité de la biosphère) – sans jamais pouvoir éliminer le risque ni donc éviter que l’ouverture ne se referme. »

(Bernard Stiegler : Missions, promesses, compromis / 3. Risque, ouverture et compromis)

Dans Bifurquer, la question de la localité comme condition néguentropologique occupe une place importante sinon centrale au sens où beaucoup de choses en découlent. Un chapitre y est directement consacré. Il est intitulé : Localités, territoires et urbanités à l’âge des plateformes et confrontés aux défis de l’ère Anthropocène.

Les infusoires

La localité y est d’abord conçue dans son rapport à la vie productrice d’entropie et d’anti-entropie, c’est à dire productrice de diversification et de nouveauté, lieu comme milieu naturel et technique. Elle doit impérativement rester ouverte tant sur les autres localités que sur les capacités d’inventer de la nouveauté au risque de dépérir.

« Cette localité est ce qui ménage une lutte contre l’entropie, d’abord en luttant contre l’anthropie, c’est à dire contre l’auto-intoxication comparable à celle des infusoires décrite par Freud – , et ce ménagement est ce que nous appelons une néguanthropie et une anti-anthropie »

(B.Stiegler Qu’appelle-t-on panser 1 p. 143)

Sigmund Freud décrit, dans le texte ci-dessus, ce qu’il se passe quand un animalcule se trouve dans un milieu biologique fermé dans lequel il meurt étouffé dans ses propres excréments.

Daniel Ross, dans l’ouvrage dont nous traitons ici, revient sur ce passage de Freud et le commente ainsi :

« Ce que Freud décrit ici correspond aux conséquences entropiques auxquelles s’expose tout organisme vivant placé dans un système fermé où font défaut les moyens d’éradiquer la toxicité générée par ses propres déchets, mettant le système dans un déséquilibre incontrôlable. Pour ce qui est du métabolisme qui occupe les animaux supérieurs que nous sommes, des êtres qui pour le dire dans les termes d’Aristote ne sont pas seulement sensitifs mais noétiques, soit des êtres sachant, ce métabolisme n’est pas seulement biologique, mais fondamentalement et irréductiblement psychologique, sociologique et technologique.
Les productions métaboliques des êtres techniques et noétiques que nous sommes contiennent la possibilité d’exposer notre élément à une toxicité potentiellement fatale, dès lors que nous perdons les capacités de production de savoir et de soin de la vie. A partir du moment où cela touche à notre élément noétique, les conséquences entropiques induites par cet auto-empoisonnement ne sont plus seulement thermodynamiques ou biologiques, mais psychiques et sociales. Tous les systèmes techniques sont localisés, mais la localité du système technique actuel a atteint l’échelle de la biosphère elle-même […] : dans de tells circonstances, où, de fait, il n’ y a pas de dehors, les risques de toxicité sont considérablement accrus »
(Bifurquer p.351)

La plateformisation

Dans son rapport Ambition numérique: pour une politique française et européenne de la transition numérique, le Conseil national du numérique (CNnum) donne la définition suivante de la plateforme :

« Une plateforme pourrait être définie comme un service occupant une fonction d’intermédiaire dans l’accès aux informations, contenus, services ou biens, le plus souvent édités ou fournis par des tiers. Au-delà de sa seule interface technique, elle organise et hiérarchise ces contenus en vue de leur présentation et leur mise en relation aux utilisateurs finaux. À cette caractéristique commune s’ajoute parfois une dimension écosystémique caractérisée par des interrelations entre services convergents. Plusieurs plateformes ont en effet adopté des modèles de développement basés sur la constitution de véritables écosystèmes dont elles occupent le centre ».

Il faut y ajouter l’effet de réseau, ce qui signifie que leur efficacité dépend de la quantité d’utilisateurs. Comme nous l’avons déjà vu, les plateformes ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises. Il en est de contributives. Ce qui est entropique dans le cas des Gafam, c’est  leur fermeture, la tendance hégémonique et dominatrice

« La plateformisation entraîne en outre une verticalisation grandissante qui va de pair avec la reconstitution de silos et l’émergence de très grands groupes qui ont les moyens d’imposer leurs règles aux autres acteurs. Cette domination, qui prend souvent la forme d’une situation quasi-monopolistique sur le marché, conduit à ce que la sénatrice Catherine Morin-Dessailly a appelé “la colonisation numérique de l’Europe
(CNnum : ibid)

Cette concerne également nos villes. On le voit plus loin.

La verticalité féodale et la clôture technologique de leurs systèmes confèrent aux Gafam une souveraineté fonctionnelle, selon l’expression de Frank Pasquale. Bernard Stiegler parle lui de souveraineté efficiente. En effet, ce qui est redoutable, et constitue une difficulté dans la critique des grosses plateformes, c’est leur efficacité. Comment faire non seulement autrement mais aussi bien ? L’extractivisme calculateur de ce que Shoshana Zuboff appelle le surplus comportemental va bien au-delà de ce que l’on appelle les données que l’on croyait personnelles.

Il est donc nécessaire de

« repenser en profondeur les architectures de données en vue de mettre l’automatisation computationnelle au service d’une augmentation des capacités à la désautomatiser, c’est-à-dire à l’enrichir de ce qui n’est pas réductible au calcul, à maintenir ouverts les systèmes automatisés, et à lutter ainsi contre l’entropie que génèrent nécessairement les systèmes fermés. »

(Bernard Stiegler : L’ergon dans l’ère Anthropocène et la nouvelle question de la richesse in Le Travail au XXIe siècle. Sous la direction de Alain Supiot. Editions de l’Atelier)

Dans sa dimension spatiale habitée, la localité, « se pose d’abord dans les territoires urbains » et comme possibilité d’un « nouveau génie urbain où les habitants redeviendraient la source primordiale de l’intelligence territoriale » (Bifurquer p. 83). Et cela en se servant de l’efficience de l’automatisation non pour machiniser et dés-urbaniser la ville, comme c’est le cas actuellement en prolétarisant toute forme d’intelligence urbaine, mais pour la mettre au service de nouvelles formes de « délibération urbaine ».

Cette dynamique à repenser repose, selon les auteurs, sur deux conditions : une « conscience historique de l’urbanité » notamment telle qu’elle s’est développée avec l’industrialisation  et un état des disruptions de l’hyper-industrialisation algorithmique. Les technologies numériques actuelles non en tant que telles mais telles qu’elles sont conçues et manipulées par le marché de la data-économie dissolvent les spécificités de la localité.

« Les territoires réticulés se trouvent ainsi soumis à des logiques extraterritoriales qui conduisent à leur incapacitation, c’est à dire à la perte systémique des savoirs qui constituent ce que l’on appelle ici l’urbanité » (Bifurquer p. 88)

On appelle pompeusement d’une expression de pure propagande ville intelligente ce qui repose sur un abêtissement de sa population et sur l’idiot presse-bouton, voire l’idiot instruit. Cette prolétarisation est la principale cause du délitement des liens sociaux et de l’urbanité, de la perte des idiomes locaux.

Troisième révolution urbaine

Je fais un petit détour par l’exposition Hello Robot dont j’ai amplement parlé ici et . J’y avais repéré les robots-grues constructeurs de ponts :

Joris Laarman – MX3D Bridge (2015). Robots constructeurs de ponts avec impression en 3D.

Plus de détails dans la vidéo ci-dessous (en anglais).

Pour Bernard Stiegler, nous vivons une troisième révolution urbaine. La première débute au Néolithique et s‘étend jusqu‘au 18ème siècle. La seconde, au 19ème siècle, exprime la spatialisation de la révolution industrielle : manufactures, usines, réseaux ferrés, routiers, électriques, télégraphe, téléphone. Cela s‘étend dans le capitalisme consumériste avec les grandes surfaces, les hypermarchés, la télévision de masse et ses marchands de « temps de cerveaux disponibles ». Tout cela est reconfiguré avec la digitalisation et les réseaux numériques :

« L‘ubiquitous computing [informatique ubiquitaire] repose sur une digitalisation systémique globale et intégrale, qui affecte absolument tous les produits, objets, services et modes de vie issus de l’activité hyper-industrielle en cela, y compris en tant qu’hyper-textuelle, c’est à dire cliquable, permettant d’activer des liens en tous sens, et de développer des processus de navigation dans l’espace (cardinaux) et dans le temps (rythmique et calendaires) qui passent de plus en plus par la conception d’espaces augmentés et qui conduisent Franck Cormerais à parler d’hyperville. »

(Bernard Stiegler : Nouvelle révolution urbaine, nouveau génie urbain in Le nouveau génie urbain FYP éditions 2020. p.25)

Les villes ont depuis toujours été reliées entre elles et se sont donc inscrites dans des réseaux. Sans remonter trop loin, elles ont été reliées à des réseaux de routes, puis ferrés, puis aériens. Réseaux d’eau, de gaz et d’électricité. Ces derniers sont désormais dotés de dispositifs dits de communication. Réseaux hertziens et numériques. Jusqu’au béton désormais interactif : à la fois récepteur, média, émetteur et récepteur de données. Les auteurs du chapitre consacré à cette question évoquent le BIM, Building Information Modeling (bâti immobilier modélisé) consistant à doter de puces informatiques chaque élément du bâti, tant les parpaings que les portes, les fenêtres, les murs. Les équipements intérieurs s’insèrent eux-aussi dans l’Internet des objets sans que les usagers des différents objets connectés ne soient mis en capacité de comprendre leur fonctionnement, à fortiori les modèles économiques qui les sous-tendent. Ainsi se met en place la ville prolétarisée, automatisée, gouvernée par des algorithmes, couramment appelée pour ne pas en préciser le sens : smart-city.

Ville et écriture

La ville s’écrit aussi. Dès son origine, la cité grecque, polis, repose sur l’écriture. Jean-Pierre Vernant rappelait « le rôle que l’écriture a joué aux origines de la cité ». Il ajoutait :« mise sous le regard de tous par le fait même de sa rédaction, la formule écrite sort du domaine privé pour se situer sur un autre plan : elle devient bien commun, chose publique ». Aujourd’hui, cette écriture est automatique et insérée dans un réseau mondial et satellitaire. Elle passe par des plateformes propriétaires pour qui les villes ne sont que des marchés. Que devient dès lors le citoyen, dans ce chaos social économique et politique résultant de la dés-intégration (Bernard Stiegler) des systèmes sociaux ? Dans l’ouvrage cité plus haut, Bernard Stiegler définit la citoyenneté « comme une forme de soin collectivement pris d’un espace commun ».

La caporalisation des comportements repose sur les pratiques de l’industrie de l’extraction des données (data-mining) qui en collectant les traces numériques passées des comportements individuels en calcule la prévision future, effaçant du coup la possibilité de chemins de traverse. Ainsi se perd la possibilité même de l’art de flâner chère à Walter Benjamin. Ce dernier écrit, au début d’Une enfance berlinoise :

«Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand-chose. Mais s’égarer dans une ville comme on s’égare dans une forêt demande toute une éducation.»

Comment échapper aux chemins imposés ? L’enjeu est de parvenir, dans la ville, où tout déplacement est numériquement guidé, à sortir des sentiers battus pour découvrir de nouveaux chemins, faire de nouvelles rencontres, trouver de l’in-attendu, de l’improbable.

Un nouveau génie urbain

Alors que le mimétisme technologique de la gestion des villes fait aller du pire au pire – à Mulhouse, le modèle est à Nice, qui lui-même vient de…., la première des délibérations citoyennes devrait porter sur l’introduction même des nouvelles infrastructure technologiques et ses finalités. Une anecdote personnelle à ce propos. J’ai un jour posé cette question dans un débat public. La réponse de l’adjoint au Maire en charge de ces questions m’est restée gravée en mémoire : «  la question est technique et donc pas politique ! ». Ce que l’on appelle un déni. La question est bien évidemment hautement politique en ce qu’elle doit permettre de rouvrir la localité sur elle-même et sur les autres. Et contester la gouvernance par les algorithmes. Elle rend les villes inhospitalières non seulement pour les plus démunis, les SDF ou les migrants mais pour l’ensemble des habitants eux-mêmes. L’espace public tend par ailleurs à y être privé de liberté d’expression comme le confirme la loi Darmanin  dite de sécurité globale autorisant l’usage policier de drones d’hypercontrôle sur l’espace urbain.

Les auteurs, au contraire préconisent :

«  des démarches de recherche urbaine contributive en vue de saisir les dynamiques profondes de ce que nous considérons comme constituant la possibilité d’un nouveau génie urbain, où les habitants redeviendraient la source primordiale de l’intelligence territoriale dans le contexte d’une économie contributive de déprolétarisation des habitants, mais aussi de leurs élus et de leurs administration, aujourd’hui totalement démunis, et très souvent manipulés par des marchands de nouveaux services et autres promesses illusoires. Dans ce nouveau génie urbain, fondé sur cette nouvelle recherche urbaine la technologie serait reconfigurée et re-designée [design] depuis les pratiques territoriales contributives elles-mêmes ». (Bifurquer p. 83)

Reconstituer et partager des savoirs pour les mettre au service d’une véritable intelligence de la ville qui est d’abord celle de ces habitants contre leur prolétarisation comme perte de savoir-faire, vivre et concevoir. Cela, non contre, mais avec la digitalisation mise au service de la délibération urbaine. Cela passe par une réappropriation de son histoire revisitée dans sa relation aux techniques en « particulier depuis la révolution industrielle ». Puis, de son accélération hyperindustrielle. En ce sens il y a une généalogie à construire.

Surmonter l’opposition ville machine / ville organique

« La comparaison avec l’organisme vivant dans l’évolution de l’espèce […] peut nous dire quelque chose d’important sur la ville : comment en passant d’une ère à l’autre les espèces vivantes ou adaptent leurs organes à de nouvelles fonctions ou disparaissent. La même chose se passe avec la ville. Et il ne faut pas oublier que, dans l’histoire de l’évolution, chaque espèce garde avec elle des traits qui semblent les vestiges d’autres traits, puisqu’ils ne correspondent plus aux nécessités vitales […]. Ainsi, la continuité d’une ville peut reposer sur des caractères et éléments qui, à notre avis, ne sont pas indispensables aujourd’hui parce qu’ils sont oubliés ou contre-indiqués pour son fonctionnement actuel »

(Italo Calvino : Les dieux de la cité)

Pour surmonter l’opposition ville-machine et ville-organisme établie par Italo Calvino, il convient de prendre en compte le fait que les villes sont des exorganismes complexes. Les auteurs du chapitre mettent en évidence deux scénarii alternatifs : d’une part, celle de la ville automatique détruisant l’urbanité donc les relations civiles et civilisées ; l’autre est de surmonter l’opposition ville machine / ville organique en partant du fait que l’espèce humaine est un organisme vivant technique, un exorganisme simple construisant des exorganisme complexes inférieurs et supérieurs, par exemple des usines mais aussi des villes et des institutions délibératives, juridiques, elles aussi à différentes échelles.

Il faut empêcher que le « techno-cocon »(Alain Damasio) ne nous transforme en hamster tournant à l’intérieur de sa roue (Alain Damasio), ne nous enferme et nous étouffe. Asphyxie la vie. Au sens des infusoires de Freud, cité plus haut.

Cosmotechniques ( Yuk Hui)

Je reviendrai un peu plus loin sur ce qui rend à la ville sa richesse. Pour en rester à la question de la localité proprement dite, je voudrais introduire ici celle de la recherche de localités dans les technologies elles-mêmes. Elle est proposée par le philosophe chinois Yuk Hui. Elle n’est pas dans le livre Bifurquer. Peu a peu les technologies deviennent en se délocalisant globalisantes. Yuk Hui propose de les ramener à la localité en les fragmentant contre « le mythe de leur universalité ». Il propose d’appeler ces fragmentations des cosmotechniques.

« Une cosmotechnique correspond à l’unification, dans les activités techniques, des ordres cosmique et moral ; or ces ordres diffèrent d’une société à l’autre — par exemple, les Chinois n’avaient pas le même concept de morale que les Grecs. La cosmotechnique pose donc d’emblée la question de la localité. Elle est une enquête sur la relation entre la technologie et la localité, c’est-à-dire une recherche des lieux qui permettent à la technologie de se différencier. À l’inverse, selon la logique de la philosophie moderne, on pose un schème ou une logique supérieure et universelle (ou transcendantale), qu’il suffit ensuite d’imposer partout indifféremment. Cette modalité ignore la question de la localité, ou du moins la traite comme un lieu seulement géographiquement différent — et non pas qualitativement différent. La logique totalisante de la cybernétique, aujourd’hui triomphante, va dans le même sens. Il faut donc élargir la notion d’épistémologie et revenir à la technique, de manière à ne plus la prendre pour quelque chose de neutre. C’est ce que je propose de faire grâce à la notion de « fragmentation » : partir plutôt des différents fragments du globe que constituent les localités. Cela nous oblige à formuler des problèmes locaux et des solutions locales, et nous permet en même temps d’explorer les perspectives possibles que ce local  recèle. »

( Yuk Hui : Produire des technologies alternatives)

Le travail tend à perdre sa fonction de localité n’étant plus un travail que l’on fait mais un emploi que l’on a.

L’Internation

Le concept d’internation a été emprunté à l’anthropologue Marcel Mauss. Il l’a élaboré autour des années 1920. Dans sa réflexion sur la nation, alors qu’il était lui-même membre de l’Internationale socialiste, il prévenait que la nation comme localité n’était pas obsolète et ne pouvait se dissoudre dans le global. Il proposait le terme d’internation en opposition à l’internationnalisme tout autant qu’à l’absence de nation, l’a-nation. S’il le disait face à l’internationalisme qui fut qualifié de prolétarien, nous sommes aujourd’hui devant une autre forme d’internationalisme, un globalisme destructeur de la singularité des localités et reposant sur le dogme de la pseudo-autorégulation des marchés. Moscou a émigré à la Sillicon-Valley via Wall-Street. L’affirmation de Marcel Mauss peut se décliner. Si la nation est une échelle de localité, elle ne doit ni dissoudre elle-même l’infra-national, tendance forte en France, ni être absorbée par le supra-national tout en pensant les hétéronomies, point de départ de la réflexion de M.Mauss et en pansant les multiples échelles de localités, les villes et les régions mais aussi en prenant soin des localités biologiques, sociales, informationnelles. En cultivant leurs singularités dans leur diversité, on évite la babélisation du monde c’est à dire l’uniformisation et la standardisation des langues, des cultures, des savoirs-faire, -vivre, et -penser locaux.

A tous les niveaux, ces localités doivent devenir des mondes habitables en faisant bifurquer les techno-sphères globalisantes qui les encapsulent. L‘accent dans l‘inter-nation doit être mis sur l‘inter, ce qui fait lien entre les différentes échelles tout en constituant un niveau supérieur d‘organisation des niveaux de localités. On peut parler de « nation-localité », tout comme on peut parler de localités infra-nationales, ou de localités de l’inter-nation.

Tout individu, particulièrement celui qui fait l’effort de vouloir s’individuer, appartient à plusieurs échelles de localités

« La langue, les sciences et les coutumes sont des cas d’objectivation de l’esprit à travers ses œuvres – et forment une localité néguantropique. La réalité spirituelle localisée au sein d’une nation n’existent pas en dehors des actes noétiques localement agencés qui rendent cette réalité possible : Meyerson [Ignace Meyerson]soutient en effet que, si cette objectivation, typique de l’esprit comme spécificité de l’humain, apparaît comme universelle, la façon dont elle fonctionne est toujours spécifiquement attachée à un lieu donné, car les œuvres de l’esprit humain sont indissociables de la situation géographique, historique, institutionnelle et du contexte socio-culturel.»

(Bifurquer. pp 198-199)

La biorégion urbaine

Le territoire est en quelque sorte une sculpture écologique et sociale vivante produite dans le temps long de la relation entre l’homme et son milieu. L’enjeu n’est ni la croissance ni la décroissance mais une économie de la sobriété et du soin qui inclut le soin de la langue. L’ensemble des systèmes territoriaux locaux « en équilibre dynamique avec leur milieu ambiant », Alberto Magnaghi le nomme « biorégion urbaine ». Concept qu’il considère d’abord comme une « méthode » pour reconquérir le bien commun territoire et le rendre habitable en revisitant le patrimoine matériel et immatériel légué par l’histoire. Il convient d’opérer une distinction entre projets dans un territoire qui dé-territorialisent (Amazon) et projets de territoire qui ré-territorialise, ce qui n’est pas à confondre avec ce que l’on nomme actuellement un peu vite, voire facticement, relocalisation. Cela pose bien d’autres questions comme celle par exemple des marges d’auto-gouvernementalité à conquérir, ce qui est loin d’être gagné.

L’infrasomatisation

Attention : les zombies smartphonisés sont en chemin. Radio-télévision suisse. Ici à Tel-Aviv

Pour qualifier l’impact de l’automatisation de leur milieu sur les humains, David M Berry (Université du Sussex) a introduit entre l’exosomatisation qui caractérise l’humain et l’endosomatisation, propre au vivant en général, le concept d’infrasomatisation. Ce concept pointe en quelque sorte le degré d’intimité atteint dans la relation entre les technologies en réseau et le vivant. David M Berry se posait la question : « Comment peut-on savoir ce que les infrastructures nous font ? Ou plus précisément : « Comment pouvons-nous avoir la certitude que leurs effets sur nos esprits sont positifs plutôt que négatifs ? »

«  C’est principalement par l’intermédiaire des smartphones et des tablettes que se manifestent ces infrasomatisations. Devenus des prothèses indispensables (exosomatiques) pour la plupart d’entre nous, ces terminaux créent une boucle entre nos corps, nos cerveaux et les serveurs des plateformes, nous coupant ainsi partiellement de l’environnement extérieur, de sorte que l’ouverture de la pensée est médiée et compressée – et la conscience contournée et court-circuitée par les calculs intensifs effectués par les algorithmes sur les serveurs des plateformes.

Cette boucle, rendue possible par une réticulation partiellement ouverte sur l’extérieur ne permet pas aux cerveaux humains de percevoir ce qui relève des algorithmes et ce qui constitue leurs propres pensées et conduisent à la dénoétisation [perte de la faculté de penser], c’est à dire à une hyper-prolétarisation. La raison humaine est fonctionnellement affaiblie, sinon anéantie, et les humains deviennent hautement vulnérables à la persuasion et à la propagande opérées par les usines à trolls et autres industries du mensonge et de la manipulation.

L’infrasomatisation est potentiellement utilisable pour mobiliser certaines instances spécifiques de pensée et d’action – dans une forme de raison cependant amputée d’elle-même en tant qu’elle est intrinsèquement délibérative (synthétique au sens d’Aristote et de Kant), et qui se trouve remplacée par une puissance analytique purement calculatoire qui est une hypertrophie de l’entendement (au sens kantien des mots entendement et raison), ce qui instaure les conditions d’une conception et surtout une gestion des espaces et des temps communs foncièrement et fonctionnellement antidémocratique ».

(Bifurquer Pp 104-105)

Comme l’a souvent rappelé Bernard Stiegler l’entendement est une faculté de la pensée à côté de l’intuition, de l’imagination et de la raison. L’entendement est calculable. Cette faculté est aujourd’hui hypertrophiée au détriment des autres facultés. C’est ce que font les big data. Or la pensée, « c’est justement ce qui va au-delà du calcul, et qui permet des bifurcations qui constituent l’émergence dans le devenir entropique d’une réalité néguentropique, comme disait Schrödinger pour analyser ce en quoi consiste la vie ». (Bernard Stiegler : Toute technologie est porteuse du pire autant que du meilleur).

Dès lors, il impossible de dire de la ville automatique qu’elle est une « ville intelligente ». Ce serait considérer que l’automate peut mieux gérer la ville que la délibération de ses habitants. La des-automatisation est donc l’une de conditions permettant de retrouver des capacités de délibération pour sortir de l’enfermement systémique qu’imposent les entreprises du numérique.

A Tel-Aviv mais aussi à Augsbourg, Shanghai ou Sydney, pour prévenir la multiplication d’accidents dus à l’utilisation par les piétons de leurs smartphones, on expérimente les feux-rouges au sol. (Radio-télévision suisse)

Pour constituer une nouvelle urbanité, il est proposé de :

« consolider localement une conscience urbaine des nouvelles fonctions numériques en faisant de celles-ci des objets de capacitation, et non d’incapacitation — et cela en concevant des services et des fonctionnalités sollicitant et renforçant systématiquement les capacités délibératives des divers groupes que forment les habitants du territoire ».

Les habitants sont des êtres exorganiques, des exorganismes simples. Ils sont aussi des urbains vivant dans la ville, elle-même un milieu exorganique, constitué d’organes artificiels spécifiques (les artères, les réseaux d’assainissement et de distribution, etc..), et à présent les réseaux numériques qui reconfigurent les précédents.

« En s’assemblant, les habitants forment des communautés exorganiques, elles-mêmes formant des exorganismes, dont l’exorganisme urbain lui-même, c’est-à-dire des entités qui durent comme agencements de fonctions et d’agents exorganiques — qu’il s’agisse de quartiers, d’ateliers, d’usines, d’associations, de marchés fidélisés et de clientèles, d’institutions, d’organismes réticulés en tout genre et bien sûr de communautés ethniques, religieuses, politiques, générationnelles, etc. »

La technologie numérique est un pharmakon contemporain, c’est à dire contenant des potentialités qui peuvent être ou bénéfiques ou toxiques.

« Pour être remédiant, et non toxique, tout nouveau pharmakon nécessite la définition de savoirs partagés, qui sont autant de thérapeutiques permettant de mettre l’exosomatisation au service du soin ».

L’industrie met en circulation des objets techniques que Gilbert Simondon qualifiait de « fermés », étrangers aux usagers et « indéchiffrables » pour eux. Il en va de même des villes. Il convient donc de les maintenir ouvertes, seule façon de les maintenir vivantes. En préservant des infrastructures et des architectures incomplètes et inachevées.

Selon Richard Sennett, auteur de Bâtir et habiter : Pour une éthique de la ville, (Albin Michel),

« le design [dessin en fonction d’une intention (dessein)] de la ville ouverte doit mettre en œuvre des formes architecturales incomplètes et inachevées, modifiables au cours du temps, en fonction des besoins des habitants, et par ces mêmes habitants ; les formes doivent pouvoir se transformer avec les fonctions des bâtiments, devenant ainsi des structures évolutives et vivantes. A ce principe d’incomplétude s’ajoute la nécessité [fonction de la densité] de la diversité sociale et culturelle, qui rendent possibles des rencontres inattendues et des bifurcation improbables. […] Sennett invite ainsi à penser les frontières (entre villes, entre quartiers, entre bâtiments) comme des membranes et non comme des murs, c’est à dire comme des limites toujours poreuses, lieux d’interaction et d’échanges »
(Bifurquer. Chapitre Design contributif. p 246)

Les technologies numériques standardisent, homogénéisent, synchronisent (des-historisent) les relations sociales tout comme les langues et les idiomes. Leurs effets sont répétitifs et deviennent addictifs. Je reviendrai dans un prochain article sur la question de l’addiction.

« Les algorithme de Google tendent ainsi à soumettre les langages dits naturels aux contraintes de l’économie mondiale, éliminant les formes idiomatiques les moins calculables qui sont au principe de l’évolution diachronique des langues, donc de leur diversité et de leur historicité, – et court-circuitant les localités où se produisent les idiomes. »
(Bifurquer. Chapitre Design contributif. p 251)

Une ville riche

La ville riche sera différente car sa richesse reposera sur d’autres bases en rompant avec la confusion qui existe entre richesse et valeur. La richesse est la condition de production de valeurs.

« La richesse, c’est ce qui procède du savoir qui caractérise les êtres humains, dont toute la vie est en principe organisée d’abord en vue de leur faire acquérir et accroître un savoir qui est transmis de génération en génération à travers des institutions conçues pour cela. Le savoir est ce qui permet aux êtres humains de faire en sorte que leurs organes exosomatiques soient porteurs de plus de néguanthropie que d’anthropie. Sous toutes ses formes, comme savoir vivre, savoir faire ou savoir conceptualiser, le savoir est ce qui permet aux êtres humains de prendre soin d’eux- mêmes, et avec eux, de leur environnement et de l’avenir de la vie sur terre ».

(Bernard Stiegler : L’ergon dans l’ère Anthropocène et la nouvelle question de la richesse in Le Travail au XXIe siècle<.Sous la direction de Alain Supiot. Editions de l’Atelier. page 80

Pour terminer, je vous propose une vision idyllique de Mulhouse, projetée en 2100 par Dana Popescu lors des Journées de l’Architecture en 2010.

capsule metamulhouse from dana popescu on Vimeo.

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Pandémie et territoires (suite) : Amazon et Huawei s’installent en Alsace-Moselle où se renforce le « cœur numérique » de l’Europe de Schengen

Dans la suite de ma lecture de l’ouvrage Bifurquer, et sans l’interrompre car il y sera fait référence, j’ouvre une parenthèse, le temps d’aller voir ce qu’il se passe sur le terrain.

Lors de la manifestation du Chaudron des alternatives devant la Préfecture du Haut-Rhin, le 5 novembre 2020

En juin dernier, dans Pandémie et territoire (premières approches), j‘avais écris en parlant de ce qu’il se passait dans la région Grand-est :  

« Les préparatifs de faits accomplis pour l’après-Covid tendent à montrer que nous sommes mal partis. Cela a commencé par l’annonce du projet, en fait antérieur, d’implantation d’Amazon à Dambach-la-Ville à une trentaine de kilomètres de Colmar. Sans concertation de la population. 18 hectares d’artificialisation de terre agricole avec la destruction des paysages et la pollution accrue qui vont avec. […] Entre temps des soupçons se sont fait jour sur une possible seconde implantation plus au sud, à Ensisheim, à moins bien sûr qu’Amazon n’ait plusieurs fers au feu et ne se livre à un chantage d’implantation ».

Ces projets font l’objet de manipulations des élus officiellement au courant de rien ou de pas grand chose. Et qui ne demandent même pas à l’être. Ou refusent les questions. Et acceptent de signer des clauses de confidentialité dans une langue qui n’est pas la leur. Au nom de l’emploi. Ils sont l’œuvre de sociétés écrans chargées d’obtenir les autorisations sans que les buts réels ne soient affichés. Cela devrait suffire à les rejeter. Amazon est déjà présent à Strasbourg depuis 2017. Fin août, l’agglomération de Metz a reconnu été autorisée à reconnaître qu’Amazon était bien l’utilisateur pour lequel la foncière parisienne Argan projette de construire un entrepôt de 180 000 m² et d’une hauteur de 24 mètres à Augny, sur le terrain en reconversion de l’ancienne base aérienne de Frescaty.

Entre-temps, nous avons assisté à un épisode aux allures de mascarade au cours duquel nous avions appris que l’implantation d’Amazon se ferait plutôt à Ensisheim près de Mulhouse. 15 hectares de terres agricoles artificialisés. « L’autorisation du projet d’entrepôt Amazon à Ensisheim, déjà rédigée, est sur le bureau du nouveau Préfet du Haut Rhin », affirme le regroupement d’associations qui le contestent, réunies dans le Chaudron des alternatives. Cela est possible parce que le gouvernement a exclu les entrepôts du commerce en ligne du moratoire sur les équipements commerciaux de périphérie. Cela, contrairement à ce que demandait la Convention citoyenne pour le climat. Un dernier arbitrage devait avoir lieu le jeudi 5 novembre. Le projet d’arrêté devait passer devant le Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques. La réunion a été reportée. Officiellement, en raison de la situation sanitaire. Il est cependant évident qu’en pleine fronde du commerce de proximité obligé de fermer pour cause de pandémie, l’autorisation d’ouvrir un entrepôt de commerce en ligne aurait été particulièrement mal perçue. Autant jeter de l’huile sur le feu.

Puis il y eut un petit coup de théâtre, comme chez Guignol. Le directeur général d’Amazon France, Frédéric Duval a affirmé, le 5 novembre :

« Nous n’avons pas aujourd’hui de projet à Ensisheim ou en Alsace. On a forcément des campagnes exploratoires dans un certain nombre de régions, car on ouvre tous les ans un gros site et cinq à dix petits sites. Donc pour ouvrir ces nouveaux sites, nous menons des campagnes d’exploration dans différentes parties du pays et c’est normal. Mais aujourd’hui, je peux confirmer que nous n’avons pas de projet d’implantation en Alsace. Nous avons pour l’an prochain un projet de démarrage de site à coté de Metz et une station de livraison de proximité de Quimper. Ces projets vont ouvrir, mais à Ensisheim, nous n’avons pas de projet. »

Pas de projet donc. Pour l’instant. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y en a pas eu. Ni même qu’il n’y en aura pas. Il confirme même que des tentatives « exploratoires » ont bien eu lieu. Ou alors que contenait le projet qui devait être soumis au Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques, jeudi dernier ? L’autre implantation est confirmée, en Lorraine, en Moselle, à Metz-Frescaty. Et en tout état de cause dans la région Grand Est. Et là le bâtiment est déjà presque achevé.
Le maire de Dambach-la-ville a, de son côté, confirmé que le projet était bien celui d’Amazon. Il aurait été abandonné en raison de la complexité du dossier administratif et des oppositions locales.

 S’il est utile et important de dénoncer l’impact environnemental et social d’une telle implantation, cela ne me semble pas suffisant.  La question ne se limite pas à sa dimension commerciale. Pas même à une affaire de taxation. Derrière elle se trouve en effet tout un projet de transformation sociale et sociétale. Ce sont nos modes de vie qui sont livrés en pâture.

Et elle ne vient pas seule.

Récemment, d’autres annonces  nous sont parvenues. La première concerne le géant chinois Huawei qui hésite encore entre deux sites bas-rhinois : le parc d’innovation d’Illkirch-Graffenstaden et la plateforme départementale d’activités de Brumath. Il s’agit d’y fabriquer les composants des réseaux 4G et 5G. 60 000 m² occupés et 300 emplois annoncés. « On ne peut pas se permettre de laisser passer l’implantation d’une entreprise comme celle-là », s’emballe le maire d’Illkirch qui veut créer un pôle technologique autour des télécommunications et du numérique. Alcatel y construit déjà un site d’innovation, non loin de l’école d’ingénieurs Télécom Physique Strasbourg (Source).

Strasbourg, « cœur numérique » de l’espace Schengen

Mais y a-t-il un lien entre ces implantations ? Personne ne s’est posé la question. Peut-être une troisième information éclaire-t-elle les deux premières : Strasbourg doit devenir le « cœur numérique » de l’Espace Schengen. Assistons-nous à la mise en place d’un ensemble relevant de la paranoïa sécuritaire ? Pour un euro symbolique, l’Eurométropole de Strasbourg a cédé à l’État une surface équivalente à trois terrains de football. Celle-ci a été transférée à l’agence européenne EU-Lisa (Agence européenne pour la gestion opérationnelle des systèmes d’information à grande échelle au sein de l’espace de liberté, de sécurité et de justice). Son siège officiel est à Tallinn en Estonie et le centre opérationnel à Strasbourg.

L’agence gère un empilement de bases de données en partage pour les pays de l’espace Schengen,
• le système d’information sur les visas (VIS) , collecte les données biométriques et dispose déjà de 70 millions d’empreintes digitales
• le système d’information Schengen (SIS II), système automatisé de traitement des données
Eurodac (données sur les demandeurs d’asile et personnes en séjour irrégulier). Il dispose d’un système automatisé de reconnaissance des empreintes digitales (dactylogramme)
ETIAS Système électronique d’autorisation de voyage (équivalent de l’ESTA américain, sera opérationnel en 2022)
• le fichier des non ressortissants d’un pays membre de l’espace Schengen
• le système informatisé d’échanges d’informations sur les casiers judiciaires (ECRIS)

Ceci posé, revenons à la 5 G et à Amazon.

Amish de tous les pays

5 G ? Pfff ! Thierry Breton-de-la-Commission-européenne-qui ne prend-pas-de-retard a déjà les neurones branchés sur la 6 G. Des candidats pour la 7 ?

Le président de la République a délibérément construit un faux débat autour de la 5G, le réduisant, avec des poses à la Sarkozy auquel il ressemble de plus en plus, au choix simpliste entre progrès et retour à la lampe à huile à la mode amish. Il a procédé ainsi avec la volonté d’empêcher que soit posée la question des finalités de ces technologies dont les développement ne sont jamais linéaires et univoques (Bruno Latour). En Alsace, on nous a fait pendant des années le coup du retour de l’éclairage à la bougie pour maintenir en acharnement thérapeutique une centrale nucléaire obsolète.
Daniel Muringer a rappelé quelques éléments de l’histoire et de la culture amish. Il note à la fin de son article que « si nous avons une leçon à tirer des Amish, c’est qu’il ne faut se hâter en rien dans l’adoption des innovations technologiques, et qu’il faut en mesurer au préalable longuement les conséquences ».
C’est en effet une culture, par ailleurs discutable et peu engageante (les Amish votent Trump), dont on peut au moins retenir le principe de la décision collective avant l’adoption d’une innovation.

« Le modèle Amish, s’il existe, nous apprend surtout qu’il est possible de soumettre les choix techniques à des fins supérieures et autres que le seul marché. Contre les incitations incessantes à adopter sans attendre les dernières nouveautés, infrastructures ou gadgets, ils rappellent que le choix est toujours possible. Or c’est précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui, penser une organisation sociale capable d’orienter les choix techniques en les adaptant aux besoins des sociétés et du monde vivant. Pour les Amish c’est leur conception de Dieu et du sacré qui doivent primer, mais pour un athée ça peut tout autant être les enseignements de la science écologique, ou la quête d’une société égalitaire et vivable ».
(François Jarrige : Amish et lampes à huiles / le président Macron piégé par le technosolutionnisme)

Pas besoin, en effet, d’être un adepte d’une religion quelconque pour se demander si l’examen du contenu de votre réfrigérateur, l’appel aux éboueurs quand votre poubelle est pleine, le thermomètre rectal, la brosse à dents, le sex-toy connectés ont besoin de l’être à moins d’une milliseconde. Ou si vous avez vraiment l’intention de vous faire opérer dans une camionnette de l’agence régionale de santé par un chirurgien installé à l’autre bout du monde. Ou encore de vous faire conduire par un véhicule autonome. Cela est tellement peu engageant que « pour masquer les services peu crédibles proposés à un public qui n’adhère pas suffisamment, on transforme la question en un enjeu industriel de pointe ». Il faudrait le faire pour ne pas être dépassé par les autres. Ce qui évacue la possibilité d’envisager de le faire autrement. On reconnaît à ce suivisme la grandeur d’une nation. Nous avions déjà la guerre des cent secondes, avons nous besoin de celle des nanosecondes ?

Les innovations technologiques ont besoin de la délibération, prélude à une capacité de décision politique. Or, moins il y a de délibération réelle, plus on parle de participation alors même que ses dispositifs formels s’accompagnent de reculs. Quant elle ne sert pas purement de paravent à des décisions déjà prises. L’on voit ce qu’il en est des propositions de la Convention citoyenne pour le climat qui avait demandé un moratoire sur la 5G. Le président est passé outre alors même que les conclusions des études demandées à l’ANSES ne seront rendues qu’en 2021. On peut aussi rappeler le détricotage des dispositifs d’enquêtes publiques, les faits accomplis qui précèdent les débats, la pseudo prise en compte des attentes comme par exemple la question du poids des véhicules. La proposition de la Convention citoyenne pour le climat d’instaurer un malus sur le poids des véhicules SUV a été reprise par le gouvernement mais de manière tellement édulcorée que la plupart des véhicules y échappent …. Il n’y a pas, en France, de démocratie participative. On peut même dire que, si elle n’est pas participative, la démocratie n’est pas grand chose.

Effondrement de la démocratie

D’ailleurs, elle s’effondre, alors que l’on nous a fait croire à un retour des territoires :

« Le principe de la séparation des pouvoirs, qui faisait tenir la démocratie politique, s’effondre par la concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif ; le principe de libre administration des collectivités territoriales, qui faisait tenir la démocratie locale, s’effondre par l’affirmation des pouvoirs de l’État central et de ses préfets ; le principe de la négociation collective des conditions de travail, qui faisait tenir la démocratie sociale, s’effondre par le pouvoir donné au gouvernement d’autoriser les employeurs à déroger au droit du travail ».

(Dominique Rousseau, professeur de Droit constitutionnel : L’état de droit mis à nu in Le Monde Mercredi 21 octobre 2020)

La 5 G pour quoi faire ?

On peut se demander : la 5G pour quoi faire ? Et noter qu’une génération nouvelle ne remplace pas les générations précédentes. Les pratiques de l’industrie numérique sont celles d’empilements plutôt que de remplacements. Certaines zones, en France, n’en sont même pas à la 0G. Il y a, par ailleurs, semble-t-il, plusieurs 5G :

« Il existe donc DES 5G, soit trois bandes de fréquence. La première, dans les 700 Mhz, est déjà utilisée et connue et permettrait d’augmenter les performances de la 4G, on parle d’ailleurs parfois de 4G+, elle offre une bonne portée (et donc moins d’antennes) mais un débit moindre, elle permet aussi de pénétrer plus facilement à l’intérieur des bâtiments. Alors que la seconde, la bande des 3,5 Ghz permet un débit plus élevé mais une portée moindre (d’où la multiplication des antennes). C’est cette dernière qui est prioritaire pour les opérateurs actuellement.[…] À l’autre extrême du spectre, le package 5G comporte aussi une allocation de fréquences dans la bande des 26 GHz, qui n’a rien à voir en termes de types d’ondes, de connaissances et de fonctionnalités offertes. Il est quand même très étrange d’avoir continué à agréger des offres techniques aussi disparates sous le même nom et de communiquer sur les performances d’une bande de fréquences qui [n’a pas fait] partie des enchères actuelles (il est prévu un autre marché plus tard). L’argument ici n’est plus celui de l’augmentation des débits mais celui de la latence. En effet, ces fréquences sont dites millimétriques, de portée plus limitée, et notamment peu performantes pour transpercer le bâti mais elles sont de très faible latence, c’est-à-dire qu’elles permettent une réactivité élevée entre les objets connectés, les antennes et les serveurs.».

La 5 G est vorace en énergie

Si la Chine éteint ses antennes 5G la nuit, c’est bien parce qu’elles consomment plus que les 4G alors qu’on nous sert l’argument inverse. A cela s’ajoute que la question ne se résume pas à celle de l’énergie nécessaire à la transmission. Cette dernière est toujours associée au traitement des données qui, lui, représente, selon Alain CAPPY, Professeur émérite en électronique, Université de Lille « bien plus de 50 % de la consommation d’énergie ».
On met toutes les fréquences dans un même paquet pour brouiller les esprits. A moins que ce ne soit – ce qui n’est pas contradictoire – pour masquer l’absence de stratégie. La doxa néolibérale est celle de l’invention pour l’invention.

« Une technologie de rupture en chasse une autre à un rythme toujours plus rapide. Toutefois, rien ne semble réellement fait – en France – pour analyser le rapport entre le besoin et les finalités réelles. »

Une stratégie se construit sur des choix, ajoute l’auteur de cette citation, le géoéconomiste Nicolas Mazzucchi dans Le Monde. S’il n’y a pas de débat c’est aussi parce qu’il n’y a pas de stratégie, donc rien à débattre.

La Silicon Valley et la 5G

On parle de numérique, mais il faut évoquer ceux qui mènent la danse dans ce domaine, à savoir les GAFAM et ce qu’ils récoltent comme profits qu’ils rapatrient en se servant des dispositifs mis en place et financés localement. Ils sont les grands profiteurs de la crise Covid 19. Microsoft a ainsi réalisé près de 19 milliards de dollars de profits supplémentaires, Google plus de 7 milliards et Amazon, Apple et Facebook plus de 6 milliards chacun. D’autres ne sont pas en reste. La société de services de téléconférences qui commercialise Zoom a enregistré un record de trafic en avril 2020. Sur les trois premières semaines du mois, la société californienne enregistre en moyenne 300 millions de participants par jour à des meetings organisés sur sa plateforme, après 200 millions en mars. Avant l’explosion de la crise sanitaire du coronavirus, en décembre 2019, ce chiffre s’élevait à 10 millions.

Quoi ? Qui a parlé de payer des impôts ? Sûrement encore une de ces adeptes de la lampe à huile !

Les Gafam ont leur petite idée de l’après-Covid et de la 5G. Lisons ce qu’en disait l’ancien PDG de Google :

«  Comment les technologies émergentes déployées dans le cadre de la crise actuelle pourraient-elles nous propulser vers un avenir meilleur ? Des entreprises comme Amazon savent rendre efficaces l’approvisionnement et la distribution. Elles devront à l’avenir fournir des services et des conseils aux responsables gouvernementaux qui ne disposent pas des systèmes informatiques et des compétences nécessaires. Nous devrions développer l’enseignement à distance, qui est expérimenté aujourd’hui comme jamais auparavant. En ligne, il n’y a pas d’exigence de proximité, ce qui permet aux étudiants de recevoir l’enseignement des meilleurs professeurs, quel que soit le secteur géographique où ils résident… L’impératif d’une expérimentation rapide et à grande échelle accélérera également la révolution biotechnologique… Enfin, le pays a besoin depuis longtemps d’une véritable infrastructure numérique… Si nous voulons construire une économie et un système éducatif d’avenir basés sur le “tout à distance”, nous avons besoin d’une population pleinement connectée et d’une infrastructure ultrarapide. Le gouvernement doit investir massivement, peut-être dans le cadre d’un plan de relance, pour convertir l’infrastructure numérique du pays en plateformes basées sur le cloud et relier celles-ci à un réseau 5G. »
(Eric Schmidt, ancien PDG de Google cité par Naomi Klein)

Le cloud, la 5G et le“tout à distance”: télé-enseignement, télé-travail, télé-médecine. Le sans contact dans toutes ses dimensions est notre horizon et du pain béni pour les Gafam.

La 5G moteur du changement industriel et sociétal

La 5G moteur du changement industriel et sociétal.( Source via l’Arcep)

Il y a bien des installations quelque part sur ce schéma mais il est difficile d’imaginer à partir de cela qu’il y ait encore un lien réel quelconque avec la réalité d’un territoire.

« En ce qui concerne l’industrie du futur, les améliorations amenées par la 5G visent principalement l’introduction de nouvelles générations de robots connectés, l’interconnexion des sites de production et la multiplication des capteurs connectés pour l’amélioration des processus industriels. Plus généralement, il s’agit donc de généraliser la communication entre machines, qui se développe déjà fortement actuellement »,

notait l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse) dans un rapport de 2017. On trouve de telles projections plus antérieures encore. Les affaires sont dans les tuyaux depuis longtemps. Les technologies déployées sont structurantes et disruptives. On nous promet la 5G comme « le bouleversement le plus important depuis l’électricité ». Elles produisent des disruptions sociétales sans que les sociétés n’aient un mot à en dire.

Les technologies 5G ne sont pas une simple continuation de celles des 3 ou 4 G. Elles constituent un bond en avant vers ce que Bernard Stiegler appelait La société automatique. J’y reviens plus loin.

Il n’est peut-être pas inutile de noter qu’à la tête de la filiale française du géant chinois se trouvent quelques anciens caciques du Parti socialiste, selon les informations du Canard Enchaîné du 4 novembre. Ainsi Jean-Marie Le Guen, ancien ministre des gouvernements Valls et Cazeneuve. Il siège au Conseil d’administration. Jacques Biot, un ancien du cabinet de Laurent Fabius lorsque ce dernier était Premier ministre vient d’être nommé à la tête de Huawei France après être passé par le lobbying pharmaceutique. On lui doit également l’installation, très contestée par les élèves, de Total sur le campus de l’École polytechnique. Il est vrai qu’il l’a fait pour « donner du sens » aux choses.

La vision sécuritaire automatisée du territoire

Dans un premier temps, le marché de la 5G sera d’abord sécuritaire. Selon le cabinet de conseil américain Gartner Inc. les caméras de surveillance extérieures seront le plus grand marché des solutions Internet des objets liées à la 5G au cours des trois prochaines années. L’industrie automobile et les véhicules connectés prendront le relais en 2023. Les caméras de surveillance extérieures – il y a des caméras et même des drones d’intérieur – représenteront 70% de la base installée des terminaux IoT -5G en 2020, avant de passer à 32 % d’ici la fin de 2023.

Mais la 5G ne vient pas seule mais en couplage et en réseau avec d’autres technologies. Les effets toxiques en tout genre de ces technologies tiennent sans doute d’avantage de leur combinaison que de chacune prise isolément alors qu’elle n’existe que dans un environnement donné. Pour Sia Partners, un cabinet de conseil en management et en intelligence artificielle, « le très haut-débit de la 5G va permettre l’obtention d’images en haute définition. Couplés à des technologie de reconnaissance faciale et d’Intelligence Artificielle (IA), ces images permettraient aux policiers ou tout autre intervenant une identification plus facile, rapide et efficace des personnes ».(Source)

Amazon

On se méprend sur la multinationale Amazon en ne la considérant que comme une sorte de supermarché de la distribution en ligne. Et qui ne vend de loin pas seulement des livres. Certes, elle fait cela. Avec le rachat de Whole Foods Market, en 2018, la firme s’est lancée dans la distribution alimentaire « bio ». Livres et poissons frais. Mais, elle fait bien plus que cela. Amazon est à la fois un vendeur directe et une place de marché. L’entreprise sait aussi jouer la proximité. Elle a ainsi développé la supérette sans caisse. En ligne, la multinationale combine plateforme de distribution et ses millions de clients avec un réseau logistique et de livraison, un service de paiement, une maison de crédit et de ventes aux enchères, une offre de vidéo à la demande, un producteur de matériel informatique, un prestataire de capacités de stockage en nuage (cloud). Amazon est spécialiste de la vidéosurveillance par l’intermédiaire de sa filiale Ring (sonnette) qui vient de lancer Always Home Cam, un drone domestique équipé de dispositifs de vidéosurveillance et d’alarme. Ces caméras volantes patrouillent à l’intérieur du domicile. Ring a plusieurs fois déjà défrayé la chronique. Ainsi pour avoir partagé des données de ses utilisateurs. Selon une enquête de l’Electronic Frontier Foundation (EFF), l’application Ring Doorbell sur Android avec la version 3.21.1 contenait des traqueurs qui auraient envoyé des informations privées (adresses IP, noms des clients, données des capteurs…) à quatre sociétés d’analyse et de marketing qui sont Facebook, Branch, AppsFlyer et MixPanel (Source). Précédemment, ce sont les collusions d’Amazon-Ring avec la police étasunienne qui se trouvaient sur le sellette (Cf). La firme permettait à la police d’avoir accès, sans mandat, aux vidéos de surveillance des particuliers. Je n’en rajoute pas ici. Est-ainsi que nous voulons vivre ?

Sur le cloud

Selon les informations de Microsoft, la demande en services d’informatique en nuage, cloud-computing, a augmenté de 775% dans les régions imposant des gestes barrières et/ou des mesures de confinement en raison du coronavirus. Amazon n’est pas en reste. Il domine même le marché. Amazon Web Services en détenait 39% au troisième trimestre 2019.

Trains satellitaires

Obscurcissant le ciel, Amazon prévoit d’envoyer 3 236 satellites en orbite basse. L’entreprise vient d’obtenir le feu vert de la Commission fédérale américaine des communications pour son projet Kuiper, concurrençant ainsi directement le train satellitaire SpaceX, en partie déjà en orbite.

Vers la société automatique

Mais Amazon est aussi un champion de l’automatisation. Et les salariés qu’il emploie sont des servants de ses automates.

« Amazon est certes plus connue pour son catalogue d’achats en ligne, mais son modèle d’affaires tourne depuis longtemps autour de la vente de solutions informatiques sous forme de logiciel-en-tant-que-service (software-as-a-service). Selon cette logique commerciale, les applications ne sont pas installées sur les ordinateurs de ceux qui les achètent, mais sur une plateforme propriétaire de ceux qui les produisent. L’un des piliers de la stratégie big data du géant américain, est la création d’un marché du travail en appui à l’automation. Il s’agit de la clé de voûte du programme scientifique et industriel du machine learning : pour que les machines apprennent à reproduire le comportement humain, il faut bien que des humains les instruisent à reconnaître des images, à lire des textes ou à interpréter des commandes vocales. Ces humains ne sont plus installés au sein des entreprises qui les emploient, mais sur une plateforme qui les met à disposition de ces mêmes entreprises. « Grosso modo », concluait Jeff Bezos [patron d’Amazon], c’est de l’humain-en-tant-que-service ». (Antonio Casilli :L’automate et le tâcheron)

En d’autres termes, comme l’analysait d’ailleurs déjà Karl Marx, les humains se transforment en servant des automates. Le sociologue Antonio A. Casilli nomme cela la servicialisation de l’humain vis-à-vis des machines.

Naomie Klein écrit dans son texte qui a été traduit sous le titre : La stratégie [en fait une doctrine] du choc du capitalisme numérique :

« Ce futur qu’on nous vend est un avenir dans lequel nos maisons ne seront plus jamais exclusivement des espaces personnels, mais aussi, grâce à la connectivité numérique à haut débit, nos écoles, nos cabinets médicaux, nos gymnases et… nos prisons. Bien sûr, pour beaucoup d’entre nous, ces mêmes maisons étaient déjà devenues nos lieux de travail et de divertissement avant la pandémie, et la surveillance des détenus « dans la communauté » était déjà en plein essor. Mais dans ce futur qui se construit à la hâte, toutes ces tendances sont prêtes à se radicaliser.
Il s’agit d’un avenir où, pour les privilégiés, presque tout est livré à domicile, soit virtuellement par le biais de la technologie de streaming et de cloud, soit physiquement par un véhicule sans conducteur ou un drone, puis « partagé » par écran interposé sur un réseau social. C’est un futur qui emploie beaucoup moins d’enseignants, de médecins et de conducteurs. Il n’accepte ni argent liquide ni cartes de crédit (sous couvert de contrôle des virus), et dispose de transports en commun squelettiques et de beaucoup moins d’art vivant. C’est un avenir qui prétend fonctionner grâce à une « intelligence artificielle », mais qui est en fait entretenu par des dizaines de millions de travailleurs anonymes cachés dans des entrepôts, des centres de données, des usines de modération de contenu, des ateliers de misère électronique, des mines de lithium, des fermes industrielles, des usines de transformation de la viande et des prisons… en première ligne des maladies et de l’hyper-exploitation. C’est un futur dans lequel chacun de nos gestes, chacun de nos mots, chacune de nos relations est traçable et exploitable par une alliance sans précédent entre gouvernements et méga-entreprises High Tech ».

Il ne s’agit pas de s’opposer aux nouvelles technologies. A l’objectif de s’adapter sans critique ni discernement à ce qui vient, ce qui implique de s’adapter aussi à leurs effets toxiques tant mentaux, qu’environnementaux et sociaux, il faudrait opposer la construction d’une « alter doctrine du choc » (Bernard Stiegler), d’un processus d’adoption des nouvelles technologies, c’est à dire de la capacité de s’en emparer pour les faire bifurquer dans d’autres finalités comme la sobriété territoriale. Il est urgent de mettre en place des ralentisseurs, des limitations de vitesse, de la régulation néganthropique. Et d’ouvrir le chantier de la délibération. En n’oubliant pas que l’industrie numérique telle que nous l’avons succinctement et partiellement décrite fleurit sur les ruines d’un modèle économique et de consommation en bout de course. Et que l’on ne peut y répondre en espérant un retour à une situation antérieure mais en allant de l’avant, en inventant un nouveau modèle.

Même quand on n’achète rien sur Amazon, les traces laissées lors d’un parcours de recherche servent à enrichir la multinationale américaine qui les extrait et les exploite.

La data économie

« Les réseaux sociaux pourraient conduire les êtres humains à se conduire comme des fourmis en produisant des phéromones numériques immédiatement traitées par le système algorithmique comme les fourmis produisent des phéromones chimiques immédiatement traitées par leur génome »,

(Bernard Stiegler : De la misère symbolique, Paris, Éditions Galilée, 2004)

L‘histoire du capitalisme est celle de la transformation de toute chose en marchandise. Alors qu‘hier – et aujourd’hui encore – il fouillait la terre pour en extraire de la valeur, aujourd’hui, il extrait, en plus, des données partir de nos activités. Cette nouvelle mine fonde ce que l’on appelle data-économie. On parle de data-mining. Mais en fait en quoi consiste cette « nouvelle source de matière première », basée sur les silicon-technologies comme les nomme Daniel Ross formant une nouvelle économie politique ( Cf Daniel Ross : Carbone et silicium in Bifurquer) ?

L’extraction ne consiste pas simplement en celle de ce que l’on appelle les données que l’on croyait personnelles. Pour l’universitaire américaine Shoshana Zuboff, c’est toute «  l’expérience humaine personnelle [qui est] le nouveau bois vierge, la nouvelle forêt, la nouvelle prairie inexploitées – pouvant être monétisée et transformée en marchandise fictionnelle »

« L’important est de comprendre que ces données comportementales étaient alors implicitement définies comme confidentielles. Elles étaient à nous sans même qu’on pense qu’elles pouvaient être appropriées par autrui. Eh bien, elles se sont trouvées transférées, déplacées dans ce que je considère comme une nouvelle « chaîne d’approvisionnement ». Chaque interface avec des entreprises comme Google, chaque interface activée par Internet s’est fait intégrer dans une chaîne d’approvisionnement. Et maintenant, on a des réseaux de chaînes d’approvisionnement complexes, qui commencent avec la recherche et la navigation en ligne, mais qui s’étendent désormais à toute activité en ligne ».

(Shoshana Zuboff : Nous avons besoin de nouveaux droits pour sortir du capitalisme de surveillance. Entretien avec Yves Citton. AOC )

Et où vont-elles ?

«Eh bien, comme toutes les matières premières, elles vont dans une usine. Mais c’est une usine de l’ère numérique, nommée intelligence artificielle, apprentissage machine  ou apprentissage automatique . Et ce qui se passe dans cette nouvelle forme d’usine, c’est la même chose que ce qui se passe dans toutes les usines : on fabrique des produits. Sauf que dans le cas présent, ce sont des produits informatiques ».

(Shoshana Zuboff : ibidem)

Usines hyper-industrielles de transformation des données extraites par des algorithmes. Ce que les plateformes monétisent sont ce que l’auteure nomme le surplus comportemental. Le modèle économique des Gafam repose sur le fait que, « bien au-delà de ces seules informations personnelles, ils passent en revue chacune des empreintes que je laisse dans le monde numérique, chaque trace que je laisse de mon activité sur Internet, où que ce soit. Ils extraient toutes ces traces et les analysent pour leurs signaux prédictifs ».

Elle nomme cela le capitalisme de surveillance. Il faut comprendre ce capitalisme au sens extractiviste et d’hypercontrôle et non au sens panoptique même s’il en reste quelque chose. La vidéosurveillance n’est pas la surveillance avec les yeux d’un contremaître comme cela fut le cas dans les fabriques. Pas non plus ceux du gardien de prison de l’époque de Jeremy Bentham. Même si son expression est discutable, c’est bien une pratique d’hypercontrôle qu’elle décrit avec la notion de « surplus comportementaux » :

« ce qui entre dans les tuyaux du capitalisme de surveillance, ce qui arrive dans ses nouvelles usines, c’est en partie des informations que nous avons sciemment données (les données personnelles), mais ce sont surtout ces énormes flux de surplus comportementaux qu’ils nous soustraient. Cela a commencé avec nos traces laissées en ligne, mais maintenant, cela s’étend à tous nos comportements, à tous nos déplacements, c’est le fondement de la révolution de la mobilité. En effet, si le smartphone a été inventé, c’est parce que le smartphone est devenu la mule du surplus comportemental. Chaque application que l’on installe sur son téléphone transmet le surplus comportemental – en même temps que les informations que vous avez données à l’application – dans agrégateurs, dans leurs chaînes d’approvisionnement : la localisation du microphone, la caméra, les contacts, tout cela. »

(Shoshana Zuboff : ibidem)

Elle précise ce qu’elle appelle « surplus » en ajoutant, par exemple, que ce ne sont pas seulement les photos de votre visage qui vous taguent, « c’est l’analyse des muscles de votre visage pour déceler les micro-expressions, parce que celles-ci trahissent vos émotions et que vos émotions prédisent fortement votre comportement ». Ce « surplus » est maximisé par un renforcement de la captation de l’attention. Que produisent ces « usines à calcul » ? Le produit final mis sur le marché est ce qu’elle appelle des produits de prédiction (predictive products).

« Ces produits de prédiction sont vendus sur des marchés à terme comportementaux (behavioral futures markets). Je les ai aussi appelés marchés à terme humains (human futures markets) parce que ce sont des marchés qui négocient des contrats à terme humains, tout comme nous avons des marchés pour négocier des contrats à terme sur la poitrine de porc ou sur le pétrole ou sur le blé ».

Shoshana Zuboff réclame la définition de nouveaux droits, qu’elle appelle des droits épistémiques dont les questions principales sont :

« Qui sait ? Qui décide ? Qui décide qui sait ? Qui décide qui décide ? Ce sont des questions de connaissances, d’autorité et de pouvoir. »

« Suzerain digital »

Par le biais de l’intelligence dite artificielle, la démocratie est remplacée par la gouvernance algorithmique. Et conduit à un transfert de la souveraineté démocratique vers une « souveraineté fonctionnelle ». On aura noté la propension de nos « politiques » à réclamer que les plateformes fassent elles-mêmes la police. Plus généralement, en surveillant les transactions et en s‘érigeant en juges des conflits à la place de l’État, les plateformes digitales se sont conquis une « souveraineté fonctionnelle » selon Frank Pasquale, professeur de droit à l’Université du Maryland. En gérant à des milliers de kilomètres de leur siège principal un magasin, elles se désintéressent de l’environnement de ce dernier, de la rue, du quartier, de la ville dans laquelle il se trouve abandonnant ainsi les fonctions traditionnelles du commerce. Elles délocalisent, tout en s’installant dans une localité. Ce que Frank Pasquale nomme absentéisme (Absentee Ownership), un terme qui désignait autrefois l’habitude de certains nobles à vivre hors de leurs terres, un système d’exploitation découlant de la non-résidence des propriétaires.

« Les investisseurs veulent réaliser un rêve de monopole : leurs entreprises ne se contentent pas d’occuper un domaine mais veulent les entourer de douves les protégeant contre la concurrence extérieure afin de garantir leur profits actuels et leur croissance future ».

(Frank Pasquale : DIGITALER KAPITALISMUS – WIE ZÄHMEN WIR DIE TECH-GIGANTEN (Comment dompter les géants de la tech). Conférence prononcée en mai 2018 à la Friedrich Ebert Stiftung dans le cadre du cycle Capitalisme digital. Traduit de l’allemand)

En l’absence de l’État, les groupes privés occupent la vacance de ce dernier. En prétendant exercer l’autorité juridique, les plateformes digitales tentent de « remplacer la souveraineté territoriale par une souveraineté fonctionnelle ». Frank Pasquale donne quelques exemples :

« Qui aura encore besoin de gestion de l’habitat urbain quand Airbnb pourra avec des méthodes de gestion des données réguler efficacement la location d’appartements, puis de maisons et finalement l’ensemble de la planification urbaine ? Quel sens aura la reconnaissance des diplômes par l’État si une plateforme en ligne comme Linkedln évalue les savoirs et les compétences des salariés au moyen de leur propre système de notation ?»

(Frank Pasquale : ibid)

Le déplacement de la souveraineté territoriale vers la souveraineté fonctionnelle crée une « nouvelle économie politique digitale » que l’auteur illustre à l’exemple d’Amazon qui bénéficie d’un effet de réseau centripète d’accumulation. Celui-ci est renforcé par l’efficience des technologies d’ « intelligence artificielle ». Il donne au client, qui est aussi le vendeur qui passe par son intermédiaire, le sentiment de bénéficier « des faveurs d’un géant néo-féodal qui met de l’ordre dans une zone de non-droit ». Une sorte de « suzerain digital ». Technoféodalisme a-t-on pu écrire. Ce n’est pas la technique qui est condamnable mais le caractère féodal de celui qui la met en œuvre et qui lui peut et doit être bifurqué. La souveraineté fonctionnelle doit retourner à la seule souveraineté qui vaille y compris localement : la souveraineté des citoyens :

« La souveraineté technologique implique que les citoyens soient en mesure (et mis en capacité] de contribuer à l’analyse et à la prescription du fonctionnement des infrastructures technologiques qui les entourent, et qu’ils puissent interroger et orienter leurs finalités. »
(Bifurquer p.109)

Les plateformes ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises. Il en est de contributives. Ce qui est entropique ici c’est la tendance hégémonique et dominatrice, la verticalité féodale, l’extractivisme calculateur appauvrissant. Cela sans compter les externalités toxiques sur le plan environnemental.

Nous assistons donc en Alsace-Moselle, dans le Grand Est, à une accélération de la mise en place de dispositifs qui visent l’automatisation et l’hypercontrôle pas forcément du tout dans un rapport harmonieux entre les différents acteurs. Elles s’accompagnent d’un effacement de notre passé. L’actualité rapprochée de différentes annonces m’offrent en effet un autre révélateur situé sur un tout autre plan mais comme éclairant les autres. Car, pendant ce temps, que font les promoteurs du solutionnisme numérique ?

Ils sabotent le patrimoine local, pratiquent une « épuration mémorielle »(G. Bischoff)  :

Démolition de la maison Greder (1662) à Geudertheim (67) (Source)

A propos de cette démolition, Georges Bischoff écrit :

« C’est une mutilation de la mémoire, et, j’irai plus loin, une forme d’épuration mémorielle qui consiste à faire disparaître les témoins d’un passé jugé encombrant dans un monde soumis à la tyrannie de l’instant. Construite en 1662, cette maison était un monument au sens premier de ce mot, le trait d’union permanent entre les temps anciens, notre présent et l’avenir. Elle incarnait la résilience des habitants de Geudertheim au lendemain de la Guerre de Trente Ans. Elle avait connu les générations successives et méritait d’être conservée pour sa valeur d’usage aussi bien que pour sa dimension pédagogique. Elle était parfaitement compatible avec la modernité : celle-ci ne se réduit pas à la consommation d’espace, aux volants et aux écrans, au drive scolaire, commercial, professionnel ou récréatif. À l’asphalte et au béton ».

(Georges Bischoff, professeur émérite d’histoire à l’Université de Strasbourg)

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A propos de Bifurquer :
2. Anthropocène, exosomatisation et néguentropie

Après avoir examiné la notion même de bifurcation à partir de Friedrich Hölderlin, je poursuis ma lecture de l’ouvrage Bifurquer du collectif Internation dirigé par Bernard Stiegler. Le premier chapitre est consacré à l’Anthropocène, l’exosomatisation et la néguentropie. Il forme un socle à l’ensemble du travail. Cette première partie est, pour moi, la plus ardue mais essentielle à la compréhension du reste. En cela, elle aurait mérité de plus amples développements pour les rendre mieux accessibles. D’où ces quelques jalons avant d’entrer dans le vif du chapitre.

‘Welcome to the Anthropocene’ Earth Animation from Globaïa on Vimeo.

Biosphère et technosphère

La biosphère est l’ensemble des organismes vivants dans leurs milieux de vie et regroupe la totalité des écosystèmes. Si le géochimiste russe Vladimir Vernadski (1863-1945) n’a pas été le premier à utiliser le mot qui l’a été par le géologue autrichien Eduard Suess (1831-1914), il a été le premier à le théoriser. Il distinguait cinq différentes couches en interaction : la lithosphère, noyau formé de roche et d’eau ; la biosphère domaine du vivant ; l’atmosphère, enveloppe gazeuse que l’on appelle communément air, la technosphère que nous définirons plus loin comme le système des exorganismes et la noosphère ou sphère de la pensée. Ce dernier terme a été repris par le paléontologue et théologien Pierre Theillard de Chardin.

(En cas de difficulté de lecture de l’image, utilisez la fonction « afficher l’image » proposée par un clic droit de votre souris)

« Mécanisme à la fois terrestre et cosmique », la biosphère est un système dynamique de transformation de l’énergie solaire. Rapportée au rayon du globe, « la caractéristique la plus significative de la biosphère est la petitesse relative de ses dimensions et l’exiguïté des ressources qu’elle offre », commente l’historien britannique Arnold Toynbee dans son livre, « La grande aventure de l’Humanité ». Elle doit faire en tant que telle l’objet de soins. « La biodiversité assure la capacité de l’humanité à choisir des trajectoires nouvelles face à un avenir incertain », écrit l’IPBES, Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques dans un rapport de 2019.

Technofossile (Samsung E570), téléphone prétendument fossilisé sculpté dans la roche de malachite par l’artiste belge Maarten Vanden Eynde en République démocratique du Congo, en 2015.

Imbriquée et en interaction avec elle, la technosphère. L’être humain naît incomplet. On appelle cela néoténie. Pour vivre et se développer, il se crée des instruments dont il ne dispose pas à la naissance et qui sont « à l’extérieur du corps » et qui ne lui appartiennent pas génétiquement. L’homme produit des exorganismes qui eux-mêmes vont des plus simples au plus complexes, des piscines pour nager comme le poisson, les avions pour voler comme l’oiseau. Cela au terme d’une longue évolution au cours de laquelle il a d’abord appris à tailler le silex. Le milieu humain est technique. L’appareil psychique est lui aussi exosomatisé.

Arrêtons-nous sur la définition de la technosphère proposée par le paléobiologiste britannique d’origine polonaise Jan Zalasiewicz qui dirige le Groupe de travail sur l’Anthropocène à la Commission internationale de stratigraphie. Il juge crucial de considérer la technosphère comme un système en référence à celui de biosphère développé par Vernadski :

« La technosphère englobe tous les objets technologiques produits par les hommes, mais pas uniquement. Loin d’être une simple collection de plus en plus fournie d’appareils technologiques, elle est un système. Distinction cruciale, qu’on peut expliquer en la comparant au concept plus établi de biosphère. Forgé au XIXe siècle par le géologue autrichien Eduard Suess, le terme de biosphère a été érigé en concept au XXe par le scientifique russe Vladimir Vernadsky. Celui-ci a proposé d’y voir non seulement la masse des organismes vivants terrestres, mais aussi ses interactions avec l’air, l’eau et le sol qui alimentent la vie organique, et le Soleil où elle puise une bonne part de son énergie. Plus que la somme de ses parties, la biosphère est intimement liée à d’autres sphères terrestres, tout en ayant ses propres dynamiques et propriétés émergentes.

La technosphère, elle aussi, est non seulement faite de nos machines, mais aussi de nous autres, humains, et de tous les systèmes sociaux et professionnels grâce auxquels nous interagissons avec la technologie : usines, écoles, universités, syndicats, banques, partis politiques, Internet. Elle contient les animaux domestiques que nous élevons en nombre pour nous nourrir, les plantes que nous cultivons pour notre alimentation et celle de nos animaux, et les terres agricoles dont l’état naturel a été profondément modifié à cette fin.

La technosphère englobe aussi les routes, voies de chemin de fer, aéroports, mines et carrières, champs pétroliers et gaziers, villes, ouvrages fluviaux et bassins de retenue. Elle a généré des quantités phénoménales de déchets ‒ des centres d’enfouissement à la pollution de l’air, des sols et de l’eau. Il a certes existé une forme de proto-technosphère au cours de l’histoire humaine, mais pendant longtemps, il ne s’est agi que de bribes isolées, éparses, sans grande importance planétaire. Aujourd’hui, elle s’est muée en un système mondialement interconnecté, évolution nouvelle et décisive pour notre planète. »

Son poids se mesure en dizaines de milliers de milliards de tonnes, déchets et production de dioxyde de carbone inclus.

« Les éléments physiques de la technosphère sont aussi très variés. Des outils simples comme les haches en pierre ont été confectionnés par nos ancêtres il y a des millions d’années. Mais depuis la révolution industrielle, et en particulier la grande accélération de la croissance démographique, de l’industrialisation et de la mondialisation au milieu du XXe siècle, on assiste à une incroyable prolifération de machines et d’objets manufacturés de toute sorte. La technologie évolue elle aussi toujours plus vite. Nos ancêtres pré-industriels ont vu peu de changement technologique d’une génération sur l’autre. Aujourd’hui, en l’espace d’à peine plus d’une génération humaine, l’usage du téléphone portable – pour ne prendre qu’un exemple – s’est généralisé au point de coloniser tous les âges. »

Jan Zalasiewicz : L’insoutenable poids de la technosphère in Courrier de l’Unesco

L’être humain se situe à la confluence des sphères précitées, sphères biologique, technique et noétique, tributaire également de la répartition inégales des ressources géologiques. Mais, comment ces sphères qui ont chacune leur dynamique propre s’articulent-elles ? L’exosomatisation différencie l’homme de l’animal. Elle est une production à l’extérieur – exo- du corps – sauma- qui se dote ainsi d’organes techniques (outils, prothèses). La mise en commun forme des exorganismes qui vont du simple que sont les mortels aux complexes, inférieurs – mettons une entreprise – et supérieurs, une institution, par exemple, l’État, l’ONU. Si les transformations techniques ont pu paraître aux humains relativement stables, ne modifiant pas leur rapport au monde, avec l’industrialisation s’installe une instabilité permanent de « destruction créatrice » comme l’exprimait Joseph Schumpeter

Au demeurant, l’exosomatisation est néanmoins dès avant source de mélancolie

Albrecht Dürer Melancholia I

Reprenons à la question des savoirs et de leur devenirs dans le capitalisme industriel, en passant par Karl Marx :


Au 19ème siècle avec l’industrialisation, les sciences devenues technosciences entrent directement dans les processus de valorisation du capital. Par ailleurs, l’outil de l’oeuvrier disparaît dans la machine.

« Étant ainsi accueilli dans le procès de production du capital, l’instrument de travail subit encore de nombreuses métamorphoses, dont l’ultime est la machine, ou mieux, le système automatique de machines, mû par un automate qui est la force motrice se mettant elle-même en mouvement (Le système de la machinerie : ce n’est qu’en devenant automatique que la machinerie trouve sa forme la plus achevée et la plus adéquate, et qu’elle se transforme en un système). Cet automate se compose de nombreux organes mécaniques et intellectuels, ce qui détermine les ouvriers à n’en être plus que des accessoires conscients. […] La machine n’a plus rien de commun avec l’instrument du travailleur individuel. Elle se distingue tout à fait de l’outil qui transmet l’activité du travailleur à l’objet. En effet, l’activité se manifeste bien plutôt comme le seul fait de la machine, l’ouvrier surveillant l’action transmise par la machine aux matières premières et la protégeant contre les dérèglements. Avec l’outil, c’était tout le contraire : le travailleur l’animait de son art et de son habileté propre, car le maniement de l’instrument dépendait de sa virtuosité. En revanche, la machine, qui possède habileté et force à la place de l’ouvrier, est elle-même désormais le virtuose, car les lois de la mécanique agissant en elle l’ont dotée d’une âme. Pour rester constamment en mouvement, elle doit consommer par exemple du charbon et de l’huile (matières instrumentales), comme il faut à l’ouvrier des denrées alimentaires ».

(Karl Marx Fondements de la critique de l’économie politique Traduction Roger Dangeville. Anthropos)

Marx ne décrit pas l‘automatisation en tant que telle mais ses conséquences sur le rapport du travailleur à son outil. L‘ouvrier devient un simple appendice de la machinerie. Marx parle de machinerie c‘est à dire d‘un système de machines qui s‘automatisent et qui est lui-même mû par un automate. Nous sommes non seulement en plein dedans mais en plus dans une phase de formidable accélération. Le texte est extrait des réflexions sur le Capital fixe et le développement des forces productives de la société (Fixes Kapital und Entwicklung der Produktivkräfte der Gesellschaft). Il s’appuie sur une citation d’Andrew Ure, auteur de La philosophie des manufactures. Ce dernier imaginait dans l’avenir un automate géant composé de multiples mécanismes combinés à des organes dotés de fonctions d’entendement qui agissent ensemble et sans interruption et sont soumis à une force qui les met d’elle même en mouvement.

La machine n‘a plus rien à voir avec l‘outil dit Marx. L‘outil permettait à l‘ouvrier d’œuvrer, de fabriquer un objet à commencer par l‘outil lui-même. L‘ouvrier n’œuvre plus, il est devenu un simple auxiliaire de la machine. Au terme de ce processus il n’y a plus rien de produit dont le travailleur puisse dire que c’est son œuvre. C‘est une totale Entfremdung, le produit fabriqué cesse d‘être le sien, lui devient de plus en plus étranger, fremd. On traduit en général Entfremdung par aliénation. C’est cela la prolétarisation. Le savoir-faire de l‘ouvrier passe dans la machine. Le prolétaire est celui qui a vu son outil et ce qu’il a appris à en faire englouti dans la machine. Qui devient son concurrent.

Tous prolétaires

A la place des ouvriers œuvrant car disposant d’un savoir faire, il n’y a plus que des instruments de travail. Leurs savoir faire ont été extériorisés dans la machine. Mais la prolétarisation est, dans le capitalisme, le destin de tous les producteurs. C’est ce qu’écrivent Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste (1848). Ce ne sont pas seulement les savoir-faire mais tout autant les savoir-vivre qui sont prolétarisés avec le développement des industries de services digitalisés. Nous ne produisons plus nos propres savoir-vivre qui sont délégués au marketing des industries de service qui impose à tous des modèles de comportement médians à partir de profils calculables. Qui décident en fonction d‘une moyenne comment nous devons vivre. Nous sommes aussi des servants, des contributeurs non rémunérés de l‘optimisation commerciale. Cela tue toute forme de désir et nous dés-individue.


Aujourd’hui, l’on n’attend même plus qu’une technologie soit déployée (4G = quatrième génération) pour mettre en place la suivante. Cette pratique du marché interdit à la société de s’approprier ces technologies, de les critiquer pour les faire bifurquer vers d’autres finalités que le profit. Dans le même temps, les promoteurs de ces innovations sont les mêmes rapaces que ceux détruisent tout ce que le web avait de positif.

Le mathématicien et économiste Nicholas Georgescu-Roegen, en publiant en 1971 The Entropy Law and the Economic Process, en appelait à une réforme profonde de la science économique qu’il jugeait trop mécaniste parce que n’intégrant pas les enseignements de la thermodynamique et de la biologie évolutionniste.

« La thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (…) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique »

Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy law and the Economic Process

L’économiste, qui fut assistant de Joseph Schumpeter, reprend la question de l’exosomatisation :

« seule l’espèce humaine a commencé à utiliser et, plus tard, à produire des organes exosomatiques, c’est-à-dire des membres détachables tels les massues, les marteaux, les couteaux, les bateaux et, plus récemment, les canons, les automobiles, les avions à réaction, les cerveaux électroniques, etc. […] Bien sûr, ce phénomène unique n’aurait guère porté à grande conséquence s’il n’avait pas été soutenu par une évolution biologique : le progrès du cerveau humain et le développement parallèle des instincts vebleniens de l’habileté manuelle et de la curiosité désintéressée. Mais, une fois que l’espèce humaine a eu atteint le point crucial à partir duquel elle devint capable de produire des organes exosomatiques, les progrès ultérieurs dans cette direction furent spectaculaires – exponentiels comme on préfère dire de nos jours. Pensons au fait qu’avec des organes détachables nous pouvons aujourd’hui voler jusqu’à la lune et courir plus vite qu’un guépard. »

(Nicholas Georgescu-Roegen : De la science économique à la bioéconomie)

Il annonce ce qui, plus tard, sera nommé Anthropocène :

« Mais pour produire des organes exosomatiques, l’homme doit employer les ressources en énergie et en minerais qui se trouvent dans les entrailles de la terre. C’est pour cela que l’homme est devenu un véritable agent géologique qui fouille et disloque maintenant le sous-sol du matin au soir. N’en doutons pas, nous ne vivons pas seulement de pain ; il nous faut aussi des ressources minérales qui, malheureusement, sont à la fois limitées et, comme nous l’apprend la thermodynamique, irrévocablement épuisables. » (Ibid)

Pour N.Geogescu-Roegen, cette exorganogenèse n’est au départ ni uniforme ni universelle. On ne répare pas la patte cassée d’un âne avec une roue de secours. Mais elle tend à s’uniformiser. Avec la disparition de l’âne comme moyen de locomotion. Le développement de la production d’instruments exosomatiques va se socialiser et conduire à une division sociale du travail. Les sciences économiques ignorent ces phénomènes. L’auteur met en cause en premier lieu « l’épistémologie mécaniste » qui les aveuglent : « Aucun analogue mécanique ne peut donc rendre compte de l’épuisement irrévocable des ressources ».

« Les remarques précédentes suffisent déjà à nous faire entrevoir, premièrement, qu’une science économique construite sur un échafaudage mécaniste est incapable de traiter des problèmes écologiques indissolublement associés au processus économique, et deuxièmement, que l’on ne peut même pas percevoir ces problèmes si l’on n’écarte pas le voile monétaire et si l’on ne va pas bien au-delà des affaires du marché. »
[…]
« L’un après l’autre, des économistes réputés ont soutenu que le mécanisme du marché, huilé ici et là afin que les prix soient « corrects », peut éliminer toute pénurie et par conséquent empêcher toute catastrophe écologique. Dans l’histoire de la pensée économique, il n’y a pas de plus grande accumulation d’erreurs dans une bévue commise volontairement ». (Ibid)

« Le processus économique est entropique et non mécanique »

« Le processus économique est donc entropique et non mécanique. Et parce que la loi de l’entropie domine toutes les transformations matérielles et vitales qui lui sont associées, ce processus se développe d’une manière irrévocable. L’épuisement des ressources ne peut pas être inversé et une bonne partie des déchets reste toujours déchet. Cette simple proposition contient la racine de la rareté vue dans une perspective écologique globale ».

Malgré les découvertes scientifiques de la thermodynamique et de la radioactivité, les conceptions de l’économie restent encore fondamentalement mécanistes comme si elle ne dépendait que des transports et reposent sur l’idée que le système s’équilibrerait de lui-même pour peu que les prix soient ajustés. Cela empêche de penser les questions de l’Anthropocène. Nous sommes ainsi au cœur du travail que propose le livre « Bifurquer » : repenser l’économie politique en changeant ses bases et en rendant les processus économiques néguentropiques.

« C’est justement le mécanisme du marché qui est responsable du déboisement souvent irréparable et de la pollution qui a envahi presque tout le globe. C’est le prix du pétrole pendant des années jusqu’en 1974 qui a écarté tout souci d’économie dans le dessin des automobiles et d’amélioration de la technologie du charbon »

(Nicholas Georgescu-Roegen :De la science économique à la bioéconomie)

La vie et l’entropie

Les auteurs du chapitre Anthropocène, exosomatisation et néguentropie posent la nécessité de « spécifier l’articulation de l’entropie et du vivant, d’une part pour ce qui concerne les diverses formes du vivant, et d’autre part en ce qui concerne le cas spécifique des sociétés humaines » ( Bifurquer p 68). Il faut donc distinguer à l’intérieur du « concept crucial d’entropie », ce qui a l’intérieur du monde vivant concerne l’activité humaine. Car cette dernière n’est pas seulement biologique, elle est aussi exosomatique.

Faisons un détour vers cette question. Qu’appelle-t-on entropie ?

Entropie : « Grandeur thermodynamique exprimant le degré de désordre de la matière » dit le dictionnaire qui précise que c’est probablement un emprunt à l’allemand par analogie avec énergie à partir du grec ἐντροπία, entropia « action de se retourner » pris au sens de « action de se transformer »), terme proposé en 1850 par le physicien allemand Rudolf J. Clausius [1822-1888] pour désigner à l’origine, la quantité d’énergie qui ne peut pas se transformer en travail.

Issue de la thermodynamique, l’entropie désigne en physique un processus (principe de Carnot 1824) de dissipation de l’énergie, facteur de désordre et d’épuisement de ses capacités de renouvellement. L’entropie, fille de la machine à vapeur, mesure la perte de cette disponibilité. Le physicien et philosophe autrichien Ludwig Boltzmann (1844-1906) en a formulé la loi statistique (1873). La mort thermique de l’univers est une des possibilités de son devenir …

Le physicien et théoricien autrichien Erwin Schrödinger, dans Qu’est-ce que la vie ?, écrit que la loi fondamentale de l’entropie « exprime simplement la tendance naturelle des choses à se rapprocher du chaos à moins que nous n’y mettions obstacle ».

Plus loin, il ajoute :

« Comment pourrions-nous exprimer en fonction de la théorie statistique la merveilleuse faculté que possède un organisme vivant de sa chute vers l’équilibre thermodynamique, la mort ? Nous l’avons déjà dit : comme s’il attirait vers lui un courant d’entropie négative et se maintenir ainsi à un niveau d’entropie stationnaire et suffisamment bas ».

(Erwin Schrödinger : Qu’est-ce que la vie ? Points Poche p.131)

Pour échapper à l’entropie maximale qui signifie la mort, l’organisme se « nourrit » d’entropie négative qui lui permet de différer l’inéluctable. Schrödinger discute lui-même et trouve « peu commode » cette notion d’entropie négative. On y substituera le terme de néguentropie. Quoi qu’il en soit, il affirme avec force que la vie est ce qui lutte contre l’entropie tout en en produisant. La notion d’entropie a ensuite été introduite dans la théorie de l’information notamment par Claude Shannon. Pour Shannon, l’entropie désigne le degré d’incertitude sur la source émettant un message.

De même que l’entropie est destructrice de complexité en biologie, elle l’est dans le domaine de la pensée (noétique). L’entropie noétique sera, pour le dire le plus simplement, ce qui nous empêche de penser par nous-même, de développer une pensée singulière.

Au 19ème siècle, avec Charles Darwin, les formes de vie acquièrent une histoire, avec Karl Marx, les sciences s’industrialisent, le cadre scientifique se modifie avec la thermodynamique et l’entropie. Plus tard, à la suite de Claude Shannon dominera l’idée que l’intelligence n’est rien d’autre qu’un « traitement de l’information ». Ce qui évacue la question de la Raison. Dans le processus de ce que Karl Polanyi a qualifié de « grande transformation, l’otium (le temps de loisirs productifs) se soumet au negotium (les affaires du monde) ». Les mathématiques elles-mêmes se transforment en applications à travers les computers. L’ensemble reste dominé par la « perspective newtonienne » dans laquelle « l’équilibre et l’optimisation découlent spontanément des relations entre les parties d’un système ». Ce principe alors même qu’il est incapable de prendre en compte l’état de la planète, comme le montre Georgescu-Roegen, est appliqué aux « sciences » économiques. « Le libéralisme, c’est l’équilibre des échanges » déclarait encore très récemment le patron du Medef. Ces règles favorisent les innovations au détriment des inventions qui incluent, elles, leur socialisation.

« De telles analyses négligent par construction le contexte d’une situation même lorsque ce contexte est la condition de possibilité de cette situation : cette formalisation ignore les localités. De plus, suivant la même logique, tant dans les sciences que dans l’industrie, et sur la base des axiomes de la philosophie moderne, des situations compliquées (co-impliquant une diversité primordiale de facteurs singuliers) sont réduites à une combinaison d’éléments simples qui peuvent être connus et contrôlés » (Bifurquer p.59)

Exit le hasard sans lequel il n’y a pas de liberté et vive la division du travail ! Combien d’ opérations distinctes pour fabriquer une épingle ? Non seulement la fabrication d’épingles est devenu un métier particulier mais il est encore « divisé en dix-huit opérations distinctes ou environ, lesquelles, dans certaines fabriques, sont remplies par autant de mains différentes », écrit Adam Smith dans son étude sur La richesse des nations. La parcellisation des tâches n’épargne plus aujourd’hui aucun secteur, activités dites intellectuelles et sciences comprises.


L’innovation technologique ne s’est pas arrêtée, pas même à l’économie de l’attention alors encore largement analogique. Le capitalisme est devenu consumériste, la consommation et les médias deviennent des productions de masse. La télévision vend du temps de cerveau disponible à Coca Cola, comme le déclarait Patrick Lelay alors PdG de TF1.

La révolution numérique franchit un pas supplémentaire dans un laps de temps très court.

« Avec les technologies digitales réticulaires, les services fournis aux utilisateurs dépendent des données qu’ils produisent, cependant que les fournisseurs de service utilisent ces données pour capter l’attention d’autres utilisateurs – le tout exploitant les effets de réseau. Ces transformations conduisent à une nouvelle vague d’automatisation : des algorithmes comme ceux utilisés dans les réseaux sociaux formalisent et automatisent des activités qui étaient jusqu’alors structurellement étrangères à l’économie formelle » (Bifurquer p 64)

Cela va jusqu’à atteindre la capacité même de penser, dénoétisation encouragée par la confusion qui voudrait que le traitement de l’information serait une intelligence artificielle. Certains vont jusqu’à y voir la fin de la théorie pourtant condition d’une activité scientifique. Les connaissances se balkanisent, les sciences se réduisent aux technologies, « les définitions opérationnelles remplacent les définitions théoriques » (Bifurquer p. 65)

C’est d’autant plus grave que l’Anthropocène requière au contraire une recrudescence de l’activité noétique et l’élaboration de nouveaux savoirs :

«  L’Anthropocène se caractérise par des activités humaines tendant à détruire leurs conditions de possibilité – tant au niveau des organisations biologiques (organismes, écosystèmes) qu’à celui de la capacité de penser (noèse). Dans ce contexte, la capacité a générer des connaissances et des savoirs pour atténuer la toxicité des innovations technologiques, et transformer ces dernières, est profondément affaiblie, a tel point que le problème de cette toxicité est la plupart du temps refoulé comme tel par les gouvernements et les sociétés – au risque de n’être reconnu que trop tard » (Bifurquer p. 67)

A force de croire les villes intelligentes, il n’y a évidemment plus besoin d’en prendre soin, les algorithmes se charge de gérer la bêtise. La dés-automatisation et la dé-prolétarisation sont deux enjeux de la bifurcation.

« L’entropie est une propriété des configurations [i.e. la manière dont les éléments sont répartis, agencés], et plus précisément de l’évolution de ces configurations, ce qui la distingue de la question des quantités de matière et d’énergie. Elle est directement liée à notre (in)capacité principielle à utiliser ces ressources. […] Ce que l’on appelle généralement “consommer de l’énergie“  » (Bifurquer p.67)

Le principe de la thermodynamique qui stipule que l’entropie ne diminue pas dans un système isolé semble contredite par la biologie mais les situations biologiques ne sont pas des systèmes isolés, « elles sont ouvertes et fonctionnalisent des flux d’énergie, de matière et d’entropie afférente ».

« Au niveau de la biosphère, le soleil est le principal fournisseur d’énergie libre (à basse entropie) utilisé par les organismes photo-synthétiques. Par conséquent, les situations biologiques ne contredisent pas le deuxième principe [de la thermodynamique] Mais ce n’est possible que dans la mesure où les organisations biologiques – et, par extension, les organisations sociales – sont nécessairement locales, différant localement l’augmentation de l’entropie par une différenciation locale et organique (organisée) de l’espace, et dépendent de leur couplage avec leur environnement. Dans les organismes, la relation entre l’intérieur et l’extérieur est matérialisée et organisée par des membranes semi-perméables. » (ibid. p 69)

Dans ce domaine, les fonctions mathématiques sont insuffisantes à elles seules.

« La méthode d’analyse d’analyse économique que nous défendons articule organiquement mathématiques (indicateurs notamment) et délibération dans une localité au lieu d’utiliser un cadre mathématiques posé comme universel et permanent »

Pour les auteurs du chapitre ici examiné, il faut aller au-delà « d’une simple opposition entre entropie (considérée comme désordre) et néguentropie (considérée comme ordre) ». Les organisations biologiques se maintiennent en vie en inter-réagissant entre elles et leurs milieux. Ces interactions forment une histoire qui est celle d’une incessante réorganisation. Ce processus de réorganisation est vulnérable aux activités humaines qui détruisent la biodiversité, provoquent le changement climatique ou produisent, par exemple, des perturbateurs endocriniens. Tout cela empêche le vivant de se réorganiser. L’un des résultats de cette perturbation se trouve dans les zoonoses à l’origine de pandémies, alors que les espèces dites sauvages amorcent leur exode rural et en attendant de voir ce que libère la fonte du permafrost.

« Un organisme vivant produit de l’entropie en transformant de l’énergie, il maintient son anti-entropie et créant et en renouvelant en permanence son organisation, et il produit de l’anti-entropie en générant des nouveautés organisationnelles ».

Ces nouveautés sont imprévisibles et échappent aux calculs de probabilité. Elles sont toujours et nécessairement locales.

Le cybernéticien Norbert Wiener parle tantôt d’entropie décroissante, tantôt de ce qui s’oppose ou résiste à l’entropie. Quoi qu’il en soit, le phénomène néguentropique est pour lui toujours local, soit qualifié d’ilôts ou d’enclaves. Il est à la fois limité ET temporaire et suppose une capacité à prendre des décisions,

Les êtres humains ainsi que les sociétés sont des exorganismes. Les organes artificiels -exosomatiques – qu’ils créent ne sont d’eux-même ni un poison ni un remède, ce sont des pharmaka c’est à dire à la fois l’un et l’autre mais ils ne deviennent bénéfiques qu’au terme d’un processus noétique.

« Dans le contexte contemporain, où l’exosomatisation, devenue de part en part technologique (et non seulement technique), est pilotée par le marketing, il ne suffit pas qu’une technologie ait trouvé son marché pour qu’elle puisse être considérée comme bénéfique. Il est également nécessaire de trouver les modalités positives dont cette technologie est réellement porteuse, et les pratiques et prescriptions sociales qui sauront limiter sa toxicité, ce que l’on appellera son anthropie, et intensifier sa curativité, que l’on appellera sa néguanthropie » (Bifurquer p 76)

L’Anthropocène devenu mortifère

En résumé, l’Antropocène est un entropocène en ce que l’on y distingue l’entropie thermodynamique, l’entropie biologique, l’entropie informationnelle. Dans la technosphère, il convient de prendre en compte le caractère pharmacologique des technologies. De même que le GIEC parle de forçage anthropique (gaz à effet de serre, aérosols, déforestation, etc.) pour le distinguer des forçages naturels ayant des effets sur le climat, les auteurs proposent de substituer au couple Entropie / néguentropie celui d’ Anthropie / Néguanthropie
L’économie, dès lors, se situe dans un rapport entre anthropie / néguanthropie et doit donc être conçue pour permettre de bifurquer de l’Anthropocène vers un Néganthropocène. Il y a urgence car les processus d’exosomatiosations entièrement sous la coupe du marché et en cela niés par les puissances publiques ne sont plus seulement toxiques mais sont devenues mortifères.

Le travail noétique

« Pour qu’une nouveauté exosomatique puisse devenir bénéfique, et limite sa toxicité (l‘économise en ce sens), un surcroît de travail est toujours nécessaire, en toute époque de l’évolution anthropologique. Seul le travail ainsi entendu permet d’identifier les nouveautés exosomatiques (techniques ou technologiques) réellement requises par – et compatibles avec – un avenir souhaitable pour une localité — cette localité fût-elle la biosphère elle-même et en totalité. Ce travail est celui de la noésis, c’est-à-dire de la pensée, sous foutes ses formes, et comme savoirs pratiques aussi bien que théoriques, familiaux, artisanaux, sportifs ou artistiques aussi bien que théoriques, juridiques et spirituels au sens large. Il relève de ce que nous nommons en conséquence la noodiversité et la noodiversification.

D’un tel point point de vue, élever un enfant, c’est penser, et cette pensée est aussi un soin (et, en cela, elle constitue ce que l’on peut appeler un pansement noétique) qui fera de la singularité de cet enfant un potentiel de noodiversité. De nos jours, l’évolution technologique empêche de plus en plus les parents de penser, et donc de prendre soin de leurs enfants en les éduquant (en leur fournissant ces pansements noétiques qui sont appelés des cultures). Dans la perspective de l’exosomatisation telle qu’elle requiert de telles formes de pensée et de soin, les savoirs sous toutes leurs formes, pratiques et théoriques, jouent un rôle crucial : ils permettent de prescrire des variantes fonctionnelles et des pratiques sociales des nouveautés introduites par l’exosomatisation. Les savoirs sont ainsi articulés à l’ethos (comme lieu de l’exosomatisation) et, en cela, à l’éthique. » (Bifurquer p. 77)

A suivre …

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Pour une École normale rhénane par Jean-Paul Sorg

Mes remerciements à  Jean-Paul Sorg pour avoir confié au SauteRhin ce texte dans lequel il fait l’audacieuse proposition d’une École normale rhénane, une école saute-Rhin en quelque sorte. Proposition qui intervient à quelques mois de la fusion des deux départements de Bas-Rhin et du Haut-Rhin avec la mise en place de la nouvelle Collectivité européenne d’Alsace, le 1er janvier 2021.

En 1949, le château de la Neuenbourg, à Guebwiller, alors propriété du Département du Haut-Rhin, est transformé en École Normale, puis en IUFM en 1994. Il a également abrité le Centre pour les enseignants bilingues de 2000 à 2011. Le bâtiment a ensuite été mis à disposition de la Communauté de Communes de la Région de Guebwiller afin d’y installer, en 2019, le Pôle Culturel et Touristique de la Neuenbourg.

Pour une École normale rhénane

Q

uand on examine ce qui a l’air d’une idée utopique, sans réalité, sans lieu de réalisation en vue, et qu’on décrit les circonstances dans lesquelles elle est apparue, on peut se rendre compte parfois qu’elle n’est pas une création gratuite, relevant de la liberté de l’imagination pure, mais qu’elle ramasse en elle, synthétise, des choses, des pensées, des actions, qui ont déjà existé ou existent déjà et encore, en circulation dans le corps social et politique. C’est le cas, on le verra par les rétrospectives, de l’idée d’une École Normale Rhénane (donc transfrontalière, « SauteRhin » !). Une dynamique – culturelle, pédagogique – a déjà poussé et pousse encore dans ce sens de multiple façon. L’utopie est une virtualité dormante, engourdie, ou qui tout de même, on le sent, remue dans quelques consciences – dans une sorte de nébuleuse conscience collective – et demande à naître, à venir au jour. Il n’est absolument pas certain, cependant, que sa naissance serait accueillie « les bras ouverts » et applaudie.
S’agissant de cette institution pédagogique qui a reçu en français le nom singulier, qui interroge, d’ « École Normale », on remarquera qu’a été perdu, barré, effacé, non seulement la chose même, mais son nom justement, au profit d’imprononçables et éphémères acronymes. Ou plutôt, si l’on veut : avec le nom a disparu la chose, et avec la chose, le nom.
C’est étrange. Le plus significatif dans cette histoire, le coup du diable, l’irrémédiable, c’est l’effacement, l’oubli des origines, le recouvrement du passé et du sens. Symptôme d’une confusion des esprits, d’un vacillement de la civilisation. Une « bifurcation » est-elle à venir ?

Rétrospective et prospective

École normale rhénane. C’est-à-dire une école destinée à former des enseignants bilingues et de culture européenne, dont l’imminente Collectivité Européenne d’Alsace (CEA) aura besoin, si elle veut exister à la hauteur de son nom et répondre sérieusement aux désirs conjoints d’Alsace et d’Europe.

B

ien que l’appellation « École normale » soit claire et banalisée, certains tiquent et s’interrogent sur le sens donné à « normale ». Dans ces Écoles serait menée une entreprise de « normalisation » ? De quoi ? De l’enseignement et par là de l’esprit des citoyens ? En-dehors, on ne serait pas dans les normes, pas dans la ligne, pas dans le cadre de la République ? On resterait dans le « privé », dans un cadre clérical ?  En fait, les premières Écoles « normales » ont été conçues et construites au temps de l’empire napoléonien. Mais néanmoins, de par la personnalité de leur fondateur, dans un esprit républicain, dans le souci d’une administration moderne, avec la conscience que la nécessaire éducation du peuple est dorénavant une tâche qui relève de l’État, et non plus principalement de l’Église ni d’initiatives personnelles ? Il faut en rappeler les circonstances.

Histoire

La première École normale de France a été créée en 1810 à Strasbourg. C’est l’œuvre du préfet Adrien de Lezay-Marnésia, qui n’a pas perdu de temps. Il venait d’être nommé dans le Bas-Rhin en début d’année, le 25 février. Sans doute choisi en hâte par Napoléon pour une mission ponctuelle importante : accueillir le 22 mars la princesse Marie-Louise d’Autriche sur son chemin de Vienne à Paris où elle était destinée à épouser l’empereur. Elle avait quitté la capitale autrichienne le 13 mars « à la tête d’un cortège composé de quatre-vingt-trois carrosses ». A la frontière, au pont de Kehl décoré d’une allée de sapins, le préfet d’empire lui exprime « le bonheur qu’éprouve son département à être le premier qui témoigne son allégresse à sa nouvelle souveraine ». Il devait se rappeler, mais se garda sûrement d’en parler, l’arrivée, quarante ans plus tôt, le 7 mai 1770, de l’archiduchesse d’Autriche, Maria Antonia, destinée à épouser Louis XVI… Une toute autre époque ? Peut-être pas tellement. Ce sont deux moments de l’histoire de l’Europe, entre France et Autriche !
« L’immense flot de magnificence du cortège nuptial, une gigantesque cavalcade de trois-cents-quarante chevaux » (Stefan Zweig), entra par la porte d’Austerlitz et se déversa dans les rues de Strasbourg. L’étudiant Wolfgang Goethe, arrivé il y a un mois à peine, se trouvait dans la foule. Le rite de « la remise de l’épouse » eut lieu alors sur l’île aux Épis au milieu du Rhin.

Statue de Adrien de Lezay-Marnésia à Strasbourg

Adrien de Lezay-Marnésia est né en 1769, un an avant l’arrivée à Strasbourg de Goethe – et de Marie-Antoinette ! D’une famille noble franc-comtoise, installée à Moutonne, dans le Jura, il était le fils d’un député aux États généraux qui rejoignit les rangs du Tiers Etat. Il étudia la diplomatie au Collegium Carolinum de Braunschweig, de 1785 à 1787, et plus tard, dans la situation d’un aristocrate émigré, les lettres à l’université de Göttingen, de 1791 à 1792. Il rencontra Goethe et Schiller, traduisit de celui-ci le drame Don Carlos, une tragédie politique en cinq actes qui montre à la fois la logique interne du pouvoir et la faiblesse des belles idées de liberté, quand le temps n’est pas encore venu… L’inquisition triomphe. Le soulèvement des Pays-Bas contre la domination espagnole sera écrasé. Dans une préface, le traducteur commente la pièce longuement, en philosophe, et souligne que contrairement aux idées reçues « des deux langues, c’est l’allemande qui est la plus souple et la française qui est roide… »
Napoléon l’avait distingué justement pour sa connaissance de la culture et de la langue allemande. Il lui confia en 1805 une première mission à Salzbourg et se montra d’abord quelque peu agacé en lisant ses rapports. Trop de bavardage philosophique (à la Schiller). « Bientôt, il ne m’écrirait plus qu’en allemand… » Il est déplacé en 1806 à Coblence, comme préfet du département Rhin et Moselle. Là il révèle pendant quatre ans ses talents d’administrateur, à la fois inventif, bouillonnant d’idées nouvelles, et pragmatique, tenace, sachant convaincre et entraîner. A Salzbourg déjà il avait lancé une « École normale ». Il en crée une plus développée à Coblence. Le problème est d’organiser et d’assurer un enseignement du français, qui est la langue de l’empire. Il faut le faire en tenant compte de la situation linguistique du pays dont les habitants ont pour langue maternelle et langue d’usage l’allemand.
Il en va exactement de même dans le Bas-Rhin ! Bien que la province soit française depuis un siècle et demi, sa population continuait à s’exprimer « comme le bec lui poussait » ; la plupart des notables, comme les maires, ne maîtrisaient pas le français. Anecdote vraie ou inventée comme blague : à un recensement administratif qui demandait : Combien de crétins dans votre village ?, un maire répondit : Nous le sommes tous ! Par « crétins » il avait compris de bonne foi « chrétiens ».
Cette situation d’ignorance enrageait certains représentants de l’autorité. Le préfet de la Moselle, Vienot de Vaublanc, en visite à Saint-Avold, déchira devant les élèves et leur maître les livres allemands de la bibliothèque et menaça l’instituteur de représailles s’il s’obstinait à se servir de tels livres. Lezay-Marnésia avait déjà compris qu’il fallait former les instituteurs, en partant de leur pratique de l’allemand, et développer un enseignement bilingue, selon un idéal qu’il était heureux d’incarner lui-même. Dans un arrêté préfectoral du 24 octobre 1810, rédigé en français et en allemand, il précisa que l’objectif de l’École normale qu’il ouvrait était bien de « répandre la connaissance de la langue française dans toutes les classes de la société », mais que la langue allemande y serait respectée et sa connaissance renforcée par un enseignement littéraire.
Durant sa courte carrière, ce préfet mit en œuvre encore bien d’autres idées « concrètes » : il fit ouvrir aussi une école de sages-femmes comme à Coblence, il se préoccupa de l’hygiène, organisa des campagnes de vaccination contre le typhus et la variole, interdit aux paysans d’entasser le fumier dans la rue, devant leur maison ; il encouragea la culture de la betterave à sucre, du tabac et du houblon, distribua des prix lors de fêtes agricoles, fit aménager les chemins vicinaux et étendit le réseau routier, avec des « bancs-reposoirs », appelés « bancs du roi de Rome », tous les six kilomètres. En somme, dans les domaines les plus divers, il conduisit un véritable et durable travail de civilisation, s’inspirant, dit-on, de l’exemple du pasteur Oberlin sur son territoire du Ban-de-la-Roche. Il devint comme un « père » pour le département.
Sans faire d’histoire, sachant qu’une nation tient debout par son administration, il était passé en avril 1814 du service de l’empereur au service du roi. En octobre, il lui fallut accueillir et accompagner le duc de Berry, neveu de Louis XVIII, un personnage désinvolte qu’il n’estimait sans doute pas, mais le protocole oblige et il faut faire aimer l’Alsace. Sur la route, vers Haguenau, se produisit alors un accident fatal. Roulant à vive allure, la voiture préfectorale versa dans un fossé et le préfet s’embrocha dans son épée d’apparat. Une mort sans rapport avec l’homme. Une grimace du diable. Ehrenfried Stöber : « Pleure Alsace, il est tombé notre Lezay, lui qui, plus que tous, fut notre père ».

Avenir

Retenons que ce n’est pas un hasard, mais un privilège particulier, si Strasbourg fut le premier siège d’une École normale en France, dans la foulée pour ainsi dire des départements allemands du Rhin, dont le Bas-Rhin ! Ce qu’un préfet-gouverneur avait alors imaginé et réalisé, en répondant à un besoin linguistique pratique, un(e) président(e) de région, je veux dire d’une région comme la Collectivité européenne d’Alsace (et de Moselle ?), pourra-t-il, voudra-t-il, le faire demain, cette fois-ci en réponse à un « désir d’alsacien » et un besoin d’allemand ?
Là où il s’agissait, il y a deux siècles, de réguler (« normaliser ») un enseignement du français en pays de langue allemande, il faudra demain, sans tarder, réguler, instituer, un enseignement de l’allemand dit standard et de l’allemand alsacien, dans la perspective toute européenne d’un bilinguisme et humanisme rhénan.
Une utopie ? Ceux qui (à Paris) nous gouvernent verticalement ne voudront rien entendre et ne permettront rien de particulier qui sorte des clous d’un jacobinisme identifié au génie français d’une République une qui ne partagera (ne « divisera ») jamais le pouvoir ? Des manifestations éparses montrent pourtant que quelque chose comme une École normale spécifique (qu’importe le nom) serait une institution raisonnable et utile. On apprend par la presse que l’université de Strasbourg va ouvrir à la rentrée une formation au dialecte alsacien, qui sera sanctionnée au bout de deux ans par un diplôme universitaire (DU). Et un campus européen va lancer simultanément à Strasbourg et à Fribourg/Brisgau un cursus de master binational dans le domaine de l’éthique. Bravo !
Ces initiatives heureuses seraient plus visibles et plus conséquentes si elles traduisaient une volonté régionale claire, politiquement fondée, et s’inscrivaient dans une institution publique pérenne. La place d’une « formation au dialecte alsacien » et à la dialectologie est dans une École normale que nous appelons « rhénane » parce que ça fait bien et, plus sérieusement, parce que, pour produire des résultats, elle devra s’ouvrir, s’affirmer transfrontalière, accueillir des étudiants des deux rives du Rhin et mobiliser les compétences de professeurs venant de l’Allemagne proche et de la Suisse proche. Tout cela est déjà en germe ici et là, si on regarde bien, et ne demande qu’à être cultivé.

L’idée d’une Ecole Normale rhénane, à bâtir dans le cadre de la Collectivité Européenne d’Alsace, n’est pas une chimère. Mais une solution pratique à de nombreux problèmes de formation et de motivation pédagogique qui durant des décennies n’ont pu être traités que de manière très partielle, bancale, hésitante, qu’au prix de compromis compliqués, sanctionnés par le découragement et souvent soldés par l’échec.

Façade arrière du Château de la Neuenbourg, siège de l’Ecole normale de 1950 à 1990 puis de l’IUFM et ensuite du Centre de formation aux enseignements bilingues jusqu’en 2010 .

Les années 1980, sous le rectorat de Pierre Deyon (1981-1991), avaient vu l’émergence d’un enseignement de Langue et Culture Régionales (LCR) et la reconnaissance presque révolutionnaire, impensable après la guerre, de l’allemand comme « langue régionale de France », avec ses composantes ou variations dialectales. L’enseignement était optionnel, bien sûr, et confiné à la marge, difficilement calé dans les emplois du temps, mais quand même… Il existait, inscrit dans l’institution et couronné par une épreuve au Bac. Que d’espoirs il soulevait !
A l’évidence, il fallait alors former et encadrer les enseignants volontaires, idéalistes, plus ou moins militants ; l’administration rectorale s’y employa, y mit les moyens, contournant les obstacles et vainquant les réticences. Des journées de formation furent organisées à l’université de Strasbourg. Les chefs d’établissement arrangeaient les emplois du temps du professeur volontaire, de façon à lui libérer un mercredi sur deux.

Les pionniers de Langue et Culture Régionales (LCR)

Il y eut des candidats de tous les « coins » d’Alsace, du fond du Haut-Rhin comme du Bas-Rhin. Pour certains, c’était plus d’une heure de route ou de train jusqu’à Strasbourg, plus le trajet de la gare à l’université. Les cours commençaient à 9 heures. Première rentrée 1985-1986. Histoire avec Georges Bischoff, qui ne prétendait pas encore vouloir « en finir avec l’histoire d’Alsace » ! Sociologie avec Freddy Raphaël, qui délaissant les généralités se polarisait cette année-là sur les ex-voto, par exemple ceux qu’on trouve à Notre-Dame de Thierenbach, qu’il nous invitait à analyser comme un phénomène de culture et de religion populaire. La dialectologie était naturellement l’affaire de Raymond Matzen, toujours plein d’entrain avec des sacs d’anecdotes. Et la littérature, à l’institut des études germaniques, revenait à Adrien Finck, qui travaillait alors à composer un manuel, Littérature Alsacienne XXe siècle, qui allait paraître en 1990 et devait rendre les mêmes services que les Lagarde et Michard.
C’était aussi l’âge d’or du CRDP, Centre Régional de Documentation Pédagogique, installé dans un bâtiment universitaire et facile d’accès. Il éditait tous les trois mois de nouveaux Cahiers littéraires (sur des auteurs passés et même contemporains, de Sébastien Brant à Claude Vigée), avec une biographie, des analyses et un choix de textes. De même était produite par des spécialistes une abondante documentation historique et géographique. Les auteurs travaillaient en toute liberté. On y croyait. On avait la foi. Un réel « désir d’Alsace » animait les intellectuels, les artistes et nombre d’enseignants dans toutes disciplines. Une conscience écologique perçait de pair avec la conscience régionale. Des leçons de géographie et d’initiation à la nature (botanique et paysages) furent intégrées spontanément aux programmes. En tout se manifestait une créativité pédagogique rare, encouragée et soutenue d’en haut dans un esprit d’ouverture.
Pierre Deyon lui-même, recteur de l’Académie de Strasbourg, avait préfacé l’ouvrage dirigé par Adrien Finck. « Nous attendions ce manuel de littérature alsacienne du XXe siècle, au moment où nous percevons mieux que jamais la vocation particulière de cette région appelée au cœur de l’Europe à jouer un rôle significatif dans le rapprochement des cultures et l’éveil d’une conscience communautaire. L’histoire de l’Alsace, sa situation géographique, lui permettent aujourd’hui d’organiser facilement un courant permanent d’échanges transfrontaliers dans le domaine de la littérature et des arts… »
Trente ans après, où en sommes-nous ? Qu’entendons-nous ? Les prémices de ce que pourrait reprendre et développer maintenant une Collectivité européenne d’Alsace ? On dirait qu’elle était déjà là, comme en pointillé ? On voudrait avoir confiance. Mais on n’ose, échaudé par l’expérience du lointain et proche passé… Cette collectivité encore indéterminée jouira-t-elle des libertés nécessaires pour engager et mener une politique linguistique et culturelle cohérente, réellement novatrice, sans les entraves qu’y a toujours mises le système de l’Éducation nationale ?

EN-CFEB-IUFM-ESPE

Jusqu’ici, la rhétorique d’un idéal rhénan européen couvrait rituellement de ses fleurs des politiques biaisées, contraintes, et, pire, une absence de politique, une impuissance politique, et un état pédagogique qui ne cessait de se dégrader. A relire les belles circulaires du temps du recteur Deyon, l’on s’aperçoit qu’elles présupposaient – encore – chez les enfants une pratique ou du moins une compréhension première du dialecte comme « parler de la maison ». Or, pendant que l’on bricolait selon les bonnes volontés et les dévouements disponibles un enseignement ouvert de la culture régionale, l’usage privé et public du parler dialectal était en chute libre accélérée, jusqu’à frôler comme aujourd’hui un niveau proche de zéro. Généreuse, évitant toute discrimination, la culture régionale n’exigeait aucune connaissance de la langue régionale et de sa littérature.
Les réformes se succèdent. L’enseignement de LCR recule, se relâche ou stagne. Les options donnant des points au Bac se multiplient et se concurrencent. La production du CRDP fléchit, elle a excédé la demande, c’est-à-dire les capacités de consommation ou d’utilisation des enseignants comme des élèves, de moins en moins informés et motivés. Les deux « Finck », Littérature alsacienne XXe siècle et Histoire de la littérature européenne d’Alsace, se sont mal vendus. Au grand dam de leurs éditeurs, il reste vingt ans après d’importants stocks dont personne ne se soucie.

Un saut politique qualitatif parut être l’ouverture d’un Centre de Formation aux enseignements bilingues (CFEB), inauguré en 2001 à Guebwiller, dans l’ancien « château » de la Neuenburg des princes-abbés de Murbach. Un lieu historique adapté. C’était bien une sorte d’École Normale « spéciale », dans les locaux mêmes et les meubles de l’ancienne Ecole Normale – « normale » !- de jeunes filles (catholiques), qui fut inaugurée là en 1949 et où exerça un temps, il faut que je le dise, le germaniste Emile Storck, un des plus grands poètes de la littérature dialectale alsacienne.
Le Centre accueillait une centaine d’étudiants et de stagiaires et une dizaine de personnels administratifs, c’était bon pour l’emploi et le commerce en ville et le cadre était agréable, mais cédant à une logique économique de concentration et pour des raisons ferroviaires, parce que depuis 1969 le train n’allait plus jusqu’à Guebwiller, le Conseil régional et les Conseils généraux décidèrent le transfert de l’École à Colmar. Puis, le CFEB se perdit dans les sables de l’IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres), avant de couler dans les eaux de la mastérisation et d’une École Supérieure du Professorat et de l’Éducation (ESPE)…
Bref, de sigle en sigle, au gré des ministres de l’Éducation nationale qui changent avec les gouvernements et donc chacun veut corriger les mauvaises réformes de son prédécesseur, on brouille les repères, on se lasse, on s’égare, les intéressés eux-mêmes ont du mal à trouver leur chemin dans la luxuriante broussaille bureaucratique et acronymique. Le public (le peuple) n’y comprend plus rien.

Un test politique

Détail d’un plan de 1910 situant au 3 Heuplatz (place du Foin) l’emplacement du Lehrerinnenseminar (École normale d’institutrices – protestante – de Strasbourg. Source

Il n’y a plus d’avant… Il n’y a plus d’École normale. Le nom devenu familier et le concept se sont effacés. En allemand, on dit depuis longtemps « Lehrerseminar » – ou Pädagogische Hochschule – et tout le monde comprend. « École Normale rhénane » se dirait Oberrheinisches Lehrerseminar. Après les périodes de repli par manque de volonté générale claire et après le coup qui pouvait être fatal de l’absorption de la région Alsace dans un bloc de l’Est, la perspective d’une nouvelle collectivité alsacienne à vocation européenne réveille l’espoir et stimule l’imagination.
La société civile, souple, sensible, inventive, est toujours en avance sur la politique, pétrifiée dans ses structures et entravée par des calculs électoraux. Sans attendre, dans le souffle de l’esprit d’ouverture et pour répondre à des besoins économiques et sociaux manifestes, de nombreuses initiatives de partenariats franco-allemands ont déjà été prises en marge, des échanges sont pratiqués entre les écoles et au niveau universitaire. Il y a les filières Abi-bac et il y a Eucor, le campus européen, Confédération européenne des universités du Rhin supérieur. Par exemple, des étudiants font une première année de licence d’allemand à l’Université de Haute Alsace (UHA) de Mulhouse, suivie à Fribourg d’un premier semestre théorique de sciences de l’éducation et puis d’un second de stages dans les écoles des environs. Retour en 3e année à l’UHA, pour les sciences de l’éducation enseignées en français. Ensuite, la préparation du master, un an à Fribourg, un an à Colmar. En fin de course, habilitation à enseigner aussi bien en Allemagne qu’en Alsace France.
Si de tels dispositifs existent – déjà – et donnent satisfaction, que demander de plus à une École Normale « rhénane » ? La clarté et l’affichage pour l’Alsace d’une politique culturelle déterminée. Construire et ouvrir une telle Ecole, c’est la seule solution durable au problème du recrutement d’enseignants LCR bilingues. « Construire » ne veut pas dire forcément bâtir des murs. Pour commencer, on mettra sur pied une banque de données et un télé-enseignement. Cela ne va pas coûter à la Collectivité les yeux de la tête ! Mais la fondation d’une telle Ecole Normale ou de quelque chose de semblable sera comme un test pour la CEA qui devra prouver la réalité de ses pouvoirs particuliers.

Jean-Paul Sorg

Bibliographie

Claude Muller, L’Alsace napoléonienne 1800-1815, I.D.L’Edition, 2012. Victor Hell, Pour une culture sans frontières, L’Alsace, une autre histoire franco-allemande, bf éditions 1986.

Texte paru d’abord dans L’Ami-Hebdo, Strasbourg, 20 et 27 septembre 2020.

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Claude Vigée (1921-2020)

Le poète Claude Vigée, né Claude Strauss à Bischwiller (Bas-Rhin) le 3 janvier 1921 est décédé le 2 octobre 2020 à quelques mois de son centième anniversaire.
Je republie deux textes de lui que j’avais commenté sur le SauteRhin. On pourra s’y reporter. Le premier est un poème : Soufflenheim dans lequel il évoque la Heimat des Hauches, la Heimat du souffle. Dans le second, il parle de son rapport au dialecte alsacien, idiome dans lequel il a également écrit.

Soufflenheim

Sans lit, sans fond
la rivière du souffle coule
invisible, sous la grange de brique ancienne,
la demeure du temps.

Ceux qui sont nés dans la boue adamique du Ried
sont voués pour toujours au travail double
du potier et du poète :
pétrir la pâte terrestre, modeler la glaise informe,
et puis germer dans la lumière matinale,
inventer les formes justes qui respirent,
réussir l’insufflation soudaine du vide
au cœur de la tourbe charnelle,
dans cette masse de limon lourde et mouillée,
ruisselante d’une opaque noirceur !

Tout lieu natal est travaillé
par la rivière du souffle
débordant sur l’obscur continent souterrain :
la matrice de l’origine
devient le globe
encore lourdement chthonien,
mais déjà rayonnant,
d’un vase.

Il résonne au milieu du feu
qui le peuple et l’enserre :
espace de musique habitable,
île de terre
ferme, où l’esprit-saint s’est pris soudain au piège
entre les parois rondes et sonores
dont la ténèbre a bu les vibrantes couleurs.
Voici notre maison nouvelle
modelée dans la face humaine :
devant un ciel d’oiseaux tissés dans les nuages,
l’haleine d’un visage.

Heimat des Hauches, endlos
sans rives ni frontières
la rivière du souffle coule
taciturne, sous la chape d’argile crue,
la demeure du sang.
Le corps muet me tourne sur sa roue.
J’habite la maison d’un potier du silence.

Claude Vigée : Pâque de la Parole , Flammarion, Paris, 1983

Patois et dialectes

« Patois et dialectes, reliquats d’une existence proche du sol natal, sont de bonnes écoles de silence. On y fait, mieux qu’en Sorbonne ou dans les cocktails des grands éditeurs parisiens, l’expérience originelle de l’être-au-monde humain. Cette réalité première affleure, avec une peine et une lourdeur qui sont l’indice de l’authenticité, dans notre dialecte fruste, pauvrement articulé, au vocabulaire réduit à l’essentiel (c’est-à-dire à l’immédiat quotidien), inapte à la formulation de toute notion abstraite. Langage de la présence : à peine un langage en somme… Dans la période où se forme l’esprit, nous sommes affligés là d’une sorte de pré-langage, enfantin par nature, qui conserve à travers la désignation naïve du visible, un reste de leur dignité première aux choses d’ici-bas. L’usage de ce dialecte dans nos jeunes années nous marque au sceau de l’inachevé, de l’informe, qui est aussi celui de l’origine vitale et du devenir indéterminé, béants sur l’avenir. (…) » Vue dans cette perspective inhabituelle, la situation du poète alsacien d’expression française, si difficile à tant d’égards – ce serait aveuglement ou mauvaise foi de le nier – comporte peut-être de grands avantages intérieurs. Son manque total de moyens à l’origine, sa longue paralysie expressive due à la carence des éléments fondamentaux du langage, la lutte qu’il doit soutenir au départ contre le mutisme dans l’ordre de l’art, ces douteuses richesses négatives peuvent, s’il ose en saisir le sens spirituel, dur mais purifiant, lui servir un jour de garantie, de vérité humaine et poétique. Il sera moins tenté de se payer de mots, car il les aura gagnés chèrement sur un exil linguistique complet – le dialecte étant, plutôt qu’une autre langue, l’absence de toute langue adulte capable d’exprimer la condition humaine – en renversant des obstacles à première vue insurmontables. Un mot qui est d’abord vécu en creux, comme une souffrance et un combat acharné, ne sera pas galvaudé à la façon d’un héritage gratuit. Le langage nouveau, ainsi conquis sur le silence, comptera, au lieu de conter seulement. (…) Par un apparent paradoxe, le succès de cette tentative originale dépend de la conservation du dialecte en nous-mêmes. Il nous faut à tout prix garder la maîtrise de ce pré-langage, étouffant pour qui s’y limite, providentiel si l’on en tire force et subsistance pour de plus hautes métamorphoses. Il est notre instrument original de plongée dans l’être et constitue, de ce seul fait, un héritage irremplaçable. En même temps, nous ferons bien de briser ses bornes étroites, de transposer les ressources qu’il nous procure dans la sphère d’un langage adulte et suffisamment articulé pour dire le tout de l’expérience humaine.

Claude Vigée : La lune d’hiver, Flammarion, Paris, 1970

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