Heiner Müller :  » Krieg der Viren / Guerre des virus »

« Galloudec : C’est toujours un seul qui meurt.
Mais on ne compte que les morts.

Debuisson : La mort est le masque de la révolution.
Tous ou personne »

Heiner Müller : La mission

Le vidéaste Luis August Krawen imagine le théâtre de Zürich réinvesti par la nature. Dystopique. On peut retrouver l’ensemble des vidéos ici

Petite précision pour éviter d’entrée toute méprise : je n’ai pas changé d’avis sur le fait qu’un phénomène biologique qui relève de la vie ne peut-être assimilé à ce que seuls les humains sont capables de faire : la guerre. Même si un certains nombre d’entre eux sont gravement pathogènes, nous avons parmi les virus plus d’amis que d’ennemis, selon l ‘expression de Karin Mölling. Leur fonction première n’est pas de rendre malades, mais ils sont opportunistes et se saisissent des occasions que leur offrent les modes de vie des humains. Dans la nature, il n’y a ni Bien ni Mal, ni bons ni méchants, pas plus que de « monstres, » il y est question seulement de survie et de reproduction. S’il s’agissait d’une vraie guerre, il y a fort à parier que nous serions moins démunis en armements que nous ne le sommes face à la pandémie :

« Les mandarins qui gèrent l’épidémie aiment à parler de guerre. Ils font même du terme un usage littéral et non métaphorique. Pourtant, s’il s’agissait réellement de guerre, qui mieux que les Etats-Unis y eût été préparé ? Si, au lieu de masques et de gants, leurs soldats avaient eu besoin de bombes surpuissantes, de sous-marins, d’avions de chasse et de têtes nucléaires, aurait-on assisté à une pénurie ? »
(Arundhati Roy : La Pandémie, portail vers un monde nouveau Tracts Gallimard 08 avril 2020)

On voit ainsi les champions des ventes d’armes – la France est très bien placée dans ce domaine – ne pas être capables par manque de matériel de faire face à une pandémie annoncée autrement que par une déclaration de guerre à un virus alors que des bombes atomiques, ils en ont plus qu’il n’en faut et que ces dépenses-là sont jugées utiles. La ministre allemande de la défense trouve que c’est le bon moment pour confirmer l’achat de 45 avions de combats F-18 à l’américain Boeing, dont 30 « Super Hornet » destinés à la participation allemande vassale à la dissuasion nucléaire américaine. Au demeurant, les vraies guerres continuent malgré certaines réponses positives à l’appel au cessez le feu général de l’ONU. Autre chose sont les phantasmes de guerre, le besoin de héros, la recherche de substituts à la perte de la dichotomie ami/ennemi chère à Carl Schmitt, le tout plus ou moins instrumentalisé au profit d’une stratégie du choc telle que définie par Naomie Klein. Tout cela, comme nous le verrons, ne date pas d’aujourd’hui, cela dit sans déni de la nouveauté actuelle. S’il y a des textes littéraires qui parlent d’épidémies, Sophocle (Oedipe-Roi), Daniel Defoe, Albert Camus, Edgar Poe, Jean Giono, Gabriel Garcia Márquez, Goethe (Faust, on oublie que le célèbre docteur a d’abord guéri les habitants de la peste), je n’en connais pas qui parlent de virus proprement dit. Nous nous intéresserons donc à un texte de théâtre, le tout dernier avant sa mort, de Heiner Müller intitulé Guerre des virus.

« Il y a un quart de siècle, j‘ai travaillé avec Heiner Müller à la préparation de sa dernière pièce Germania 3. Quelques jours après sa mort, le 30 décembre 1995, j‘ai reçu le retour de notre publication de travail commune. Il contenait un acte dont on peut admettre qu‘il faisait partie de la pièce. On peut admettre également qu‘il s‘agissait du dernier texte de Heiner Müller pour le théâtre. Son titre : Guerre des virus ».
(Mark Lammert, peintre et scénographe dans la Berliner Zeitung du 14 avril 2020)

L’existence de la scène a donc été connue après la mort de son auteur. Le dossier contient d’autres textes et documents sur lesquels je reviendrai plus loin. De mon point de vue, le tableau dont on trouvera ci-dessous la version allemande puis française doit se lire avec Antonin Artaud dans l’optique d’un théâtre de la cruauté, d’une utopie noire.

X. KRIEG DER VIREN
Leeres Theater. Autor und Regisseur, betrunken.

AUTOR
Der Krieg der Viren. Wie beschreibt man das.

REGISSEUR
Das ist dein Job. Dafür wirst du bezahlt.

AUTOR
Tretet vor Unbekannte verdeckten Gesichts
Ihr Kämpfer an der unsichtbaren Front
Oder so
Die grossen Kriege der Menschheit Tropfen Tropfen
Auf den heissen Stein Die Schrecken des Wachstums
Das Verbrechen der Liebe das uns zu Paaren treibt
Und den Planeten zur Wüste macht durch Bevölkerung.

REGISSEUR
Und wie soll ich das auf meine Bühne bringen.

AUTOR
Was weiss ich. Was bedeutet mir deine Bühne.

REGISSEUR
Gott und die Welt.

AUTOR
Gott ist vielleicht ein Virus
Der uns bewohnt.

REGISSEUR
Was willst du. Soll ich dir
Zweitausend Greise auf die Bühne stelln
Mit weissen Bärten, Nummer eins zwei drei
Und weiter bis zweitausend. Geh ins Kino.
Die Viren zählen nach Milliarden und
Unser Theater ist ein Armenhaus.

AUTOR
Ich habe vor zwanzig Jahren in Brooklyn ein Mann auf der Strasse
nach einer Strasse gefragt und er sagte zu mir : Thats your problem

REGISSEUR
Der Mann hat recht. Ich kann ihm nur beipflichten.

AUTOR
Ich habe ein Gedicht geschrieben.

REGISSEUR
(hält sich stohnend die Ohren zu)
Sags auf

AUTOR
Tödlich der Menschheit ihre zu rasche Vermehrung
Jede Geburt ein Tod zu wenig Mord ein Geschenk
(Erdbeben Hoffnung der Welt)
Jeder Taifun eine Hoffnung Lob den Vulkanen
Nicht Jesus Herodes kannte die Wege der Welt
Die Massaker sind Investitionen in die Zukunft
Gott ist kein Mann keine Frau ist ein Virus
Du hörst mir nicht zu.

REGISSEUR
Stimmt. Warum sollte ich. Wir sind im Theater.

(Aus Heiner Müllers Szenenentwurf  Krieg der Viren. Paru dans Drucksache 20 Berliner Ensemble)

X. GUERRE DES VIRUS

Théâtre vide. Auteur et metteur en scène, ivres.

AUTEUR
La guerre des virus. Comment la décrire.

METTEUR EN SCÈNE
C’est ton job. Tu es payé pour cela.

AUTEUR
Avancez, inconnus au visage masqué
Combattants de l’invisible front
Ou bien
Les grandes guerres de l’humanité des gouttes des gouttes
Sur la pierre brûlante Les terreurs de la croissance
Le crime de l’amour qui nous fait vivre en couples
Et de la planète fait un désert en la peuplant

METTEUR EN SCÈNE
Et comment vais-je montrer ça sur ma scène.

AUTEUR
Pas la moindre idée. Que représente ta scène pour moi.

METTEUR EN SCÈNE
Dieu et le monde.

AUTEUR
Dieu est peut-être un virus
Qui nous habite.

METTEUR EN SCÈNE
Que veux-tu. Que je te
Mette deux mille vieillards sur la scène
Avec barbe blanche, numéro un deux trois
Et ainsi de suite jusqu’à deux mille. Va au cinéma.
Les virus se comptent par milliards et
Notre théâtre est un hospice.

AUTEUR
Il y a vingt ans à Brooklin à un homme dans la rue
J’ai demandé une rue et il m’a dit : Thats your problem.

METTEUR EN SCÈNE
Cet homme a raison, je ne peux que l’approuver.

AUTEUR
J’ai écrit un poème.

METTEUR EN SCÈNE
(se bouche les oreilles en gémissant)
Récite-le.

AUTEUR
Mortelle à l’humanité sa rapide multiplication
Chaque naissance une mort de moins Le meurtre un cadeau
(Tremblement de terre espérance du monde)
Chaque typhon une espérance Loués soient les volcans
Hérode et non Jésus connaissait les voies du monde
Les massacres sont investissement dans le futur
Dieu n’est ni homme ni femme c’est un virus
Tu ne m’écoutes pas.

METTEUR EN SCÈNE
Exact. Et pourquoi le ferais-je. Nous sommes au théâtre.

(Traduction : Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil. Paru dans Théâtre public n° 160-161 Heiner Müller / Généalogie d’une œuvre à venir. 2001).

Le texte Guerre des virus a été publié avec un titre précédé d’un X en chiffre romain dans le programme du Berliner Ensemble consacré à la mise en scène de Germania 3. Les textes qui composent Germania 3 Les spectres du Mort-Homme étaient numérotés de I à IX. Ceci laisse à penser qu’il s’agissait d’une suite.

La dernière pièce de Heiner Müller est une revue historique, non pas revue dans le sens d’une légèreté de spectacle de cabaret, encore que…, mais dans celle d’un collage de revisitations d’une histoire qui, comme le titre l’indique, est à la fois une fresque historique, un passage en revue, une remise en mémoire du passé et de ses fantômes depuis Verdun et ses spectres– Mort-Homme – jusqu’à la chute de ce mur que cette histoire à produite. Ce n’est pourtant pas la fin de l’histoire mais d’une histoire telle qu’elle s’est inscrite dans une géopolitique est-ouest particulière durant le « court 20ème siècle ». Avant le chapitre X, il y a le IX, Le géant rose, déjà une autre histoire. Le géant rose est le nom donné par la presse, celle qui aime ce genre de ce qu’elle appelle fait divers, à un tueur en série qui peu après le tournant de la Chute du Mur avait entrepris une série de meurtres féminicides, neuf en tout dont un bébé, jusqu’à son arrestation en 1991. Il doit son surnom à sa grande taille et au fait qu’il commettait ses crimes vêtu de sous-vêtements féminins. Il fut condamné à l’internement psychiatrique au cours duquel il obtint l’autorisation de changer de sexe. Müller inscrit cette histoire dans la réminiscence de contes cruels et dans le temps long en faisant du personnage la progéniture d’une femme violée par l’Armée rouge.

Le tableau se termine par cette phrase en contrepoint alors que le meurtrier traîne les cadavres dans les buissons :

« [NOIR CAMARADES EST LE COSMOS, TRÈS NOIR] »

C’est donc sur ce noir qu’enchaînerait le texte Guerre des virus. Noir est un terme de théâtre qui indique l’extinction des projecteurs pour un changement de scène. Je ne voudrais pas en fermer l’interprétation, ni en réduire la potentialité imaginaire, mais on sait cependant que la phrase noir est le cosmos a été prononcée par le premier cosmonaute, soviétique, Youri Gagarine ouvrant la voie à la conquête d’une techno-sphère, volonté de domination humaine sur la biosphère. Une techno-sphère qui obscurcit le monde alors que la terre se désertifie en se peuplant comme le dit le texte. Ce noir est déjà évoqué par Antonin Artaud dans le Théâtre et la peste (1933) comme celui du tragique.

« La terrorisante apparition du Mal qui dans les Mystères d’Eleusis était donnée dans sa forme pure, et était vraiment révélée, répond au temps noir de certaines tragédies antiques que tout vrai théâtre doit retrouver.
Si le théâtre essentiel est comme la peste, ce n’est pas parce qu’il est contagieux, mais parce que comme la peste il est la révélation, la mise en avant, la poussée vers l’extérieur d’un fond de cruauté latente par lequel se localisent sur un individu ou sur un peuple toutes les possibilités perverses de l’esprit.
Comme la peste il est le temps du mal, le triomphe des forces noires, qu’une force encore plus profonde alimente jusqu à l’extinction ».

(Antonin Artaud Le théâtre et son double in Œuvres complètes IV NRF Gallimard p 29)

Je ne veux pas dire que Müller ferait complètement  siens ces propos mais souligner les affinités dans ce que devrait être la fonction du théâtre : extérioriser la cruauté. Le temps noir est chez Heiner Müller l’utopie noire de l’enfer, le moment d’effroi, par lequel, selon Nietzsche, la philosophie doit commencer. Encore faut-il que le théâtre puisse avoir lieu. Au-delà de son interruption pour cause de pandémie.

« Les moments exceptionnels ou de crise peuvent aider à porter un regard critique sur ce que chacun considère comme « normal ». J’ai proposé ailleurs qu’on se regarde dans le « miroir de la terreur » pour mieux comprendre la société du capitalisme tardif qui avait engendré les formes nouvelles de terrorisme. De façon analogue, je crois pertinent de réfléchir aux temps présents à partir de l’image en train de se former sur le miroir obscur de la pandémie».

(Gabriel Zacharias : Dans le miroir obscur de la pandémie )

Guerre des virus

Le dossier de Heiner Müller sur Germania 3, dont parle Mark Lammert, contient cet article de l’hebdomadaire Der Spiegel (n°49 (1995) 6, p. 176-177.) Je n’en montre ici que la première des deux pages. Elle permet de voir d’où vient le titre du fragment müllérien. Et que le virus dont il est question est le HIV apparu à la fin des années 1970, provoquant dans les années 1980 une pandémie quelque peu oubliée mais qui sévit toujours et qui a fait plus de 32 millions de morts. C’est moi qui surligne.

Sans être exhaustif, je relève, pour les non-germanistes, quelques éléments du champ lexical. Materialschlacht = dans le corps de la personne infectée se déroule si l’on traduit littéralement une bataille de matériel. Materialschlacht est une référence explicite à Verdun, au déluge d’abattage matériel dans la guerre de tranchées de la Première guerre mondiale. Il est fascinant de relever dans cet article les emprunts au vocabulaire de la guerre 14-18. Il contient d’ailleurs l’expression Stellungskrieg = guerre de position. Il est question de « guerre de titans », d’ « armées de milliards de cellules immunitaires », d’ « escadrons de la mort », etc…, plus fantasmé, tu meurs. Spectres du Mort-Homme est le sous titre de la pièce de Germania 3. C’est comme si le virus était un substitut d’ennemi apparu dès la rupture des équilibres géopolitiques de l’ancien monde. Bien avant que le néo-terrorisme ne le remplace. Cet article date d’il y a 25 ans et nous permet de mesurer ce qu’il en est du nouveau monde guerrier que le recul de 25 années n’a pas fondamentalement modifié.

J’ai évoqué le virus HIV mais ce n’est pas le seul que Müller avait à l’esprit. Dans une note contenue dans les archives, il évoque un autre sujet traité la même année par l’hebdomadaire der Spiegel, ce que Müller appelle « la caverne de Kinshasa » (sans doute die Kitum-Höhle, la taverne de Kitum) qu’il met en relation avec la « caverne de Platon ». L’hebdomadaire allemand avait à l’époque des titres tels que Le déluge arrive, Le démon de la brousse, les virus tueurs bondissent de leur niche, quittant leur « paradis » Dans ce dernier article, l’hebdomadaire cite le micro-biologiste Joshua Lederberg pour qui les virus « sont nos seuls vrais concurrents dans la lutte pour la domination de la planète »

Black Mirror

La jaquette de la première édition en livre de la pièce qui valut à son éditeur un procès de la part des héritiers de Brecht présentait un poème de Müller intitulé Vampire qui ouvre une autre optique de lecture. Le premier vers est le suivant :

« Les masques sont usés fin de Partie »

Et les deux derniers

« A la place des murs des miroirs tout autour de moi
Mon regard cherche mon visage Le verre reste vide »

Indépendamment de la note d’humour sur le verre vide, cela peut désigner aussi le vide de l’écran du smartphone. Müller a par ailleurs écrit un texte intitulé Black Mirror, miroir noir, dédié au peintre Gottfried Helnwein dans lequel il rapporte un rêve et un passage à l’acte nazis d’un adolescent aux Etats-Unis. (J’en ai parlé ici).

Capture d’écran d’une vidéo du Berliner Ensemble dont Heiner Müller fut directeur, fermé en avril 2020 pour cause de pandémie. La saison est définitivement interrompue.

Théâtre vide. Auteur et metteur en scène, ivres.

Deux personnages : l’un nommé auteur, l’autre metteur en scène. En dialogue, si l’on peut dire. Plutôt, lu dans le contexte actuel, dans une forme de distanciation sociale. Moi auteur, toi metteur en scène dans une relation dont le moins que l’on puisse en dire est qu’elle n’est pas très collaborative : That’s your problem. A chacun son job. Sont-ils ivres parce que le théâtre est vide et qu’ils sont des-oeuvrés ? Ou cela doit-il suggérer que ce sont plutôt deux clowns, finalement ? Un côté Fin de partie, peut-être. Et l’auteur dont on imagine qu’il est de théâtre se met à écrire … un poème. Et pourquoi le metteur en scène l’écouterait-il puisque nous sommes au théâtre qui n’est pas fait pour cela ? Voilà qui n’est pas sans nous rappeler la situation qu’a connue William Shakespeare privé de théâtre pendant la peste de Londres.

« Lors d’une terrible épidémie de peste en juin 1592, lorsque les théâtres furent fermés pendant près de six mois, Shakespeare se tourna vers la poésie : ses longs poèmes narratifs Vénus et Adonis et Le viol de Lucrèce furent tous deux composés pendant cette période, peut-être parce que leur jeune auteur était désespérément à la recherche d’une source de revenu plus fiable. Si les maisons de théâtre étaient restées fermées et que sa carrière de poète forcée par une pandémie avait décollé, il n’y aurait peut-être pas eu Lear – ou Roméo et Juliette, Hamlet, Macbeth, Antoine et Cléopâtre, ou l’une des meilleures œuvres de Shakespeare » écrit Andrew Dickson.

Le Dieu-virus

«AUTEUR
Dieu est peut-être un virus
Qui nous habite.»

 Il y a bien sûr une ironie dans le renversement. On peut prendre cela comme un simple enchaînement de boutades, ne sont-ils pas ivres ? L’ironie enchaîne sur l’expression Gott und die Welt / Dieu et le monde. Gott und die Welt est en allemand une expression qui signifie Tout et rien, La pluie et le beau temps. Ici, elle désigne le monde de la scène de théâtre. Les épidémies ont longtemps été des fléaux de Dieu punissant les hommes. Aujourd’hui les virus le remplacent et menacent les hommes qui se prenaient pour des dieux. Yuval Noah Harari affirme en ouverture de son blog que « L’Histoire commença quand les humains inventèrent les dieux et se terminera quand les humains deviendront des dieux ». J’imagine Heiner Müller prenant la parole et lui demandant ironiquement : Et si Dieu était un virus ?
Je vois poindre beaucoup de métaphores virales. Je m’en méfie un peu en ce qu’elles ont tendance à nier la réalité biologique, ce que Müller, j’en suis convaincu, ne fait pas. Je pense en particulier à la manière dont le philosophe slovène Slavoj Žižek a réintroduit la « théorie » de la littérature virale de Tolstoï, celle-là même au nom de laquelle Tolstoï a condamné Zola et Beethoven comme non viraux et non artistiques.

Essayons de jouer avec la métaphore müllérienne.

On peut souligner le peut-être qui place la question sur le terrain de l‘hypothèse. Cette hypothèse est levée plus loin sans le rapport à la femme et l’homme. Supposons que le nom de Dieu soit l’incalculable, je suis frappé par le fait que le virus qui nous soucie actuellement semble déjouer les calculs, troubler notre rapport aux chiffres, bousculer la science elle-même. Comme on l’aura observé les statistiques et les modélisations sont discutables manquant souvent des données essentielles non prises en compte. Elles font l’objet de nombreuses critiques. « L’actuelle accumulation de chiffres est à ce point imprécise et porte tellement la marque du sensationnalisme médiatique que c’est vraiment la dernière chose dont nous avons besoin dans cette situation. », écrit le médecin Paul Robert Vogt qui dirige une fondation médicale suisse qui travaille en Asie. Les choses se compliquent encore davantage dans la proximité d’un espace de trois frontières où chacun fait ses propres calculs rendant les comparaisons impossibles.

Et il y a les chiffres du nombre de décès égrené chaque soir auxquels nous sommes incapables de donner un sens véritable. Ce qui rejoint la phrase de Heiner Müller mise en exergue qui veut dire que la mort continue en fait d’être enfouie, tabouisée dans les statistiques des morts. C’est toujours une personne singulière qui meurt mais les singularités sont absorbées dans une totalité indifférenciée statistique et/ou probabiliste, « tous ou personne ». Dichotomie jacobine. Cela vaut aussi pour les vivants et les singularités locales. C’est dans le Haut-Rhin qu’il y a dans l’Est la plus forte surmortalité due à l’épidémie Covid19. Aucune raison sinon idéologique de l’enfouir dans les statistiques d’une entité brumeuse nommée Grand Est.

On peut répéter à cet endroit que les virus sont présents dès l’origine de la vie sur terre, qu’ils constituent 50 % de notre patrimoine génétique, qu’ils sont innovants et moteurs de l’évolution. Ils nous habitent.

Un virus qui nous habite.

Nous sommes en quelque sorte une hostellerie à virus :

« D’un autre côté, rien ne prouve que l’être humain soit la forme de vie dominante sur terre. Peut-être les virus le sont-ils et que nous ne sommes qu’une sorte de troquet pour virus. L’homme-bistrot – cela aussi n’est au fond qu’une question d’optique »

(Heiner Müller : Da trinke ich lieber Benzin zum Frühstück (1989) / Je préfère encore boire de l’essence au petit-déjeuner. Entretien avec Frank M. Raddatz. Gespräche 2 pp 438-4398)

Les virus n’habitent pas que les humains mais toutes les espèce vivantes.

Parler de virus au théâtre est une difficulté réelle, c’est l’autre aspect de la question du poème. Se pose aussi celle du nombre. De figurants, par exemple et celui des budgets.

METTEUR EN SCÈNE
Que veux-tu. Que je te
Mette deux mille vieillards sur la scène
Avec barbe blanche, numéro un deux trois
Et ainsi de suite jusqu’à deux mille. Va au cinéma.
Les virus se comptent par milliards et
Notre théâtre est un hospice.

Les deux dernier vers, Die Viren zählen nach Milliarden und / Unser Theater ist ein Armenhaus, peuvent se lire aussi : les virus comptent en milliards et / Notre théâtre est une Maison-Dieu, une aumônerie, la maison des gueux. Ils se comptent aussi par milliards, 10 puissance 33 pour être précis.

Va au cinéma. Voir quoi ? Pourquoi pas Oedipe-Roi de Pasolini ? Le film ne manque pas de figurants. Allons-y.


Dans son film, Pasolini interprète lui même le rôle du prêtre à la tête d’une délégation de Thébains. Il s’adresse à Œdipe, roi de Thèbes, pour demander son intercession auprès des dieux afin d’endiguer le fléau et de sauver la ville de la peste. Il dit ceci chez Sophocle repris par Pasolini :

« LE PRÊTRE. – Eh bien ! Je parlerai. O souverain de mon pays, Oedipe, tu vois l’âge de tous ces suppliants à genoux devant tes autels. Les uns n’ont pas encore la force de voler bien loin, les autres sont accablés par la vieillesse ; je suis, moi, prêtre de Zeus ; ils forment, eux, un choix de jeunes gens. Tout le reste du peuple, pieusement paré, est à genoux ou sur notre place ou devant les deux temples consacrés à Pallas ou encore près de la cendre prophétique d’lsménos. Tu le vois comme nous, Thèbes, prise dans la houle, n’est plus en état de tenir la tête au-dessus du flot meurtrier. La mort la frappe dans les germes où se forment les fruits de son sol, la mort la frappe dans ses troupeaux de bœufs, dans ses femmes, qui n’enfantent plus la vie. Une déesse porte-torche, déesse affreuse entre toutes, la Peste, s’est abattue sur nous, fouaillant notre ville et vidant peu à peu la maison de Cadmos, cependant que le noir Enfer va s’enrichissant de nos plaintes, de nos sanglots ».

(Sophocle Oedipe Roi. Traduction reprise ici)

Donc notre auteur de théâtre écrit pour un metteur en scène qui se bouche les oreilles, un poème issu du noir enfer :

 « Mortelle à l’humanité sa rapide multiplication
Chaque naissance une mort de moins Le meurtre un cadeau
(Tremblement de terre espérance du monde)
Chaque typhon une espérance Loués soient les volcans
Hérode et non Jésus connaissait les voies du monde
Les massacres sont investissement dans le futur
Dieu n’est ni homme ni femme c’est un virus
Tu ne m’écoutes pas ».

 Se boucher les oreilles pour pas entendre cette « poussée vers l’extérieur de la cruauté latente » (Artaud), du rêve des catastrophes pour régler les questions de l’humanité et à la faveur desquelles pourront s’appliquer des stratégies de choc à la Milton Friedman. En accusant les dieux, l’ennemi invisible ou les monstres. Hérode est la figure de l’hybris, de la « démesure du Prince » « s’abandonnant à sa folie furieuse, tel un volcan en éruption, et entraînant toute sa cour dans sa propre destruction ». Il est le symbole d’une « création devenue folle » (Walter Benjamin : Origine du drame baroque allemand).

Le Géant rose comme féminicide et la Guerre des virus après l‘effondrement de la structure ami/ennemi, ce n’est pas la fin de l’histoire. Mais celle-ci se ramène à la façon d’échapper à la grande catastrophe. Cette dernière a un double visage pour Heiner Müller. Dans un entretien, en 1991, avec Michael Opitz et Erdmut Wizisla sur les aspects infernaux chez Walter Benjamin, et l’importance pour aujourd’hui des chocs (= les collisions du passé et du futur), il déclare :

« Peut-être qu’en fin de compte la seule question qui reste est de savoir qui l’emportera sur qui, la nature sur les humains ou les humains sur la nature. Dans les deux cas, c’est une catastrophe pour l’humanité »

(Heiner Müller : Jetzt sind eher die infernalischen Aspekte bei Benjamin wichtig [Maintenant, ce sont plutôt les aspects infernaux chez Benjamin qui sont importants] in Heiner Müller Gespräche 3 p.124)

C’est d‘une nouvelle façon de co-habiter dont nous aurions besoin. Avec, pour intégrer la phrase de Gagarine, une relation au cosmos que ne résume pas l‘expression «conquête de l‘espace », une relation qui échappe à cette volonté de nous faire croire que la techno-sphère peut se passer de la biosphère, ce qu’Augustin Berque appelle une cosmicité.

A partir de là, reste la question du tragique et du cosmos noir. A l’écoute de Bernard Stiegler et à la lecture de son dernier livre, Qu’appelle-t-on panser 2, je dois introduire ici la question de savoir si nous sommes encore, à l’ère cybernétique, dans le tragique tel que l’évoquait Antonin Artaud. Pour les Grecs, si le destin des humains était tragique, le ciel, lui restait immortel, stable. Est-ce encore le cas pour nous ? Le philosophe nous propose l’expression « plus que tragique » qui inclut la possible mort thermique de l’univers.

Au moment où je terminais la rédaction de ce texte, je recevais la lettre d’information des Éditions Pontcerq avec notamment cette citation de Charles Péguy, écrite en 1912, qui résonne fortement avec mon sujet et notre actualité :

« Depuis quarante et des années pas une guerre ; pas une guerre civile ; pas une émeute même ; pas une révolution ; pas un coup d’État. Pas une articulation de relief. À peine un gonflement, à peine un léger pli. Dont d’ailleurs, et pour combler le manque, nous avons voulu faire des montagnes. Mais nous savons très bien que ce n’étaient pas des montagnes. Et nous savions très bien que par contre de véritables bouleversements s’accomplissaient en dessous. »

(Charles Péguy, Clio, p. 332)

N’est-ce pas parce que le virus tombe dans le désert nihiliste dans lequel nous sommes, dans une catastrophe déjà là (Walter Benjamin), qu’il pose de tels problèmes alors qu’en sous-main se préparent de grandes transformations ?

Noir. Rideau.

Brigitte Maria Mayer, la veuve du dramaturge et sa fille Anna, ont expérimenté en vidéo la scène. Vous pourrez en juger pas vous-même ici.

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Friedrich Hölderlin né à Lauffen sur le Neckar, il y a 250 ans

Hypérion ou l’ermite de Grèce

«Hölderlin, lorsque parut, pour les Pâques de 1797, le premier volume de son « roman grec », Hypérion, était presque totalement inconnu. Né en 1770 à Lauffen, sur le Neckar, et destiné à une carrière théologique, « mille essais poétiques » l’avaient occupé dès l’adolescence. Les cinq années qu’il passa au « Stift » de Tübingen, où il fut l’ami de Hegel et de Schelling, entre 1788 et 1793, furent celles des enthousiasmes décisifs : pour la Révolution française, pour la philosophie de Kant, pour la poésie et la personne de Schiller alors en pleine gloire, mais plus profondément encore pour la Grèce antique, celle d’Homère, de Pindare, de Sophocle et de Platon. […] Hypérion est le seul livre de Hölderlin qui ait paru avant 1806, c’est-à-dire avant que le poète ne sombre dans la folie.»

Extrait de la préface de Philippe Jacottet à qui l’on doit aussi les traductions ci-dessous tirées du livre  Hölderlin : Hypérion ou L’Ermite de Grèce précédé de Fragment Thalia. Trad. de l’allemand et préfacé par Philippe Jaccottet Collection Poésie/Gallimard (n° 86), Gallimard

(Textes lus par Jens Harzer. Thalia Theater Hamburg)

(Vous pouvez pour les deux premiers, dans les paramètres sous-titres, activer la génération du texte allemand sur la vidéo)

Hypérion à Bellarmin

« Il est une éclipse de toute existence, un silence de notre être où il nous semble avoir tout trouvé.
Il est une éclipse, un silence de toute existence où il nous semble avoir tout perdu, une nuit de l‘âme où nul reflet d‘étoile, même pas un bois pourri ne nous éclaire.
J‘avais retrouvé le calme. Plus rien ne me faisait errer à la mi-nuit. Je n’étais plus dévoré par ma propre flamme.
Tranquille et solitaire, je gardais les yeux fixés sur le vide au lieu de les porter vers le passé ou l‘avenir. Les choses, lointaines ou proches, n‘assiégeaient plus mon esprit ; quand les hommes ne me contraignaient pas à les voir, je ne les voyais pas.
Naguère, ce siècle m‘était apparu souvent comme le tonneau des Danaïdes, et mon âme avait gaspillé tout son amour à le remplir ; maintenant, je n’en voyais plus le vide, et l’ennui de la vie avait cessé de peser sur moi.
Plus jamais je ne disais aux fleurs : vous êtes mes sœurs ! Ou aux sources : nous sommes de la même race ! Je donnais à chaque chose son nom, fidèlement, comme un écho.
Ainsi qu’un fleuve aux rives arides où nulle feuille de saule ne se reflète dans l’eau, le monde passait devant moi sans ornements. »

Film & Konzept Marina Galic
Musik Robert Galic

Hypérion à Bellarmin

« Je fus heureux une fois, Bellarmin ! Ne le suis-je pas encore ? Ne le serais-je pas, même si le moment sacré où je la vis pour la première fois avait été le dernier.
Je l’aurais vue une fois, l’unique chose que cherchait mon âme, et la perfection que nous situons au-delà des astres, que nous repoussons à la fin du temps, je l’ai sentie présente. Le bien suprême était là, dans le cercle des choses et de la nature humaine.
Je ne demande plus où il est : il fut dans le monde, il peut y revenir, il n’y est maintenant qu’un peu plus caché. Je ne demande plus ce qu’il est : je l’ai vu et je l’ai reconnu.
Ô vous qui recherchez le meilleur et le plus haut, dans la profondeur du savoir, dans le tumulte de l’action, dans l’obscurité du passé ou le labyrinthe de l’avenir, dans les tombeaux ou au dessus des astres, savez-vous son nom ? Le nom de ce qui constitue l’Un et le Tout ?
Son nom est Beauté.
Saviez vous ce que vous vouliez ? Je ne le connais pas encore, mais je le pressens, le règne de la nouvelle divinité, je cours à lui, entraînant les autres avec moi, comme le fleuve entraîne ses frères à l’Océan.
C’est toi qui m’as montré la voie. C’est avec toi que j’ai commencé. Les jours où je ne connaissais pas encore ne valent pas d’être dits.
Ô Diotima, Diotima, fille du ciel ! »

Hypérion à Bellarmin

« Je n’ai plus rien que je puisse dire à moi.
Mes bien-aimés sont au loin et morts, et il n’est pas une voix qui me parle d’eux.
Mon commerce en ce monde est fini. Je me suis mis à l’ouvrage avec zèle , j’ai saigné sur ma tâche et n’ai pas enrichi d’un liard l’univers.
Je rentre sans nulle gloire et seul dans ma patrie, condamné à y errer comme dans un immense cimetière où ne m’attend plus peut-être que le couteau du chasseur pour qui nous autres Grecs sommes une proie aussi tentante que le gibier des forêts.
Pourtant tu brilles encore, soleil du ciel ! Terre sacrée, tu ne cesses point de verdir ! Les fleuves courent encore à la mer, et les arbres qui donnent l’ombre murmurent toujours à midi. La cantilène du printemps berce mes mortelles pensées, et la plénitude du monde vivant revient enivrer ma détresse.
Bienheureuse Nature ! Ce que je ressens quand je lève les yeux sur ta beauté, je ne saurais le dire, mais tout le bonheur du ciel habite les larmes que je pleure devant toi, la mieux aimée,
Tout mon être se tait pour écouter les tendres vagues de l’air jouer autour de mon corps. Perdu dans le bleu immense, souvent je lève les yeux vers l’Éther ou je les abaisse sur la mer sacrée, et il me semble qu’un esprit fraternel m’ouvre les bras, que la souffrance de la solitude se dissout dans la vie divine.
Mais qu’est-ce que la vie divine, le ciel de l’homme, sinon de ne faire qu’un avec toutes choses?
Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes, retourner, par un radieux oubli de soi, dans le Tout de la Nature, tel est le plus haut degré de la pensée et de la joie, la cime sacrée, le lieu du calme éternel où midi perd sa touffeur, le tonnerre sa voix, où le bouillonnement de la mer se confond avec la houle des blés.
Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes ! A ces mots, la vertu rejette sa sévère armure, l’esprit de l’homme son sceptre ; toutes pensées fondent devant l’image du monde éternellement un comme les règles de l’artiste acharné devant son Uranie ; la dure Fatalité abdique, la mort quitte le cercle des créatures, et le monde, guéri de la séparation et du vieillissement, rayonne d’une beauté accrue.
Si je foule souvent ces hauteurs, Bellarmin, il suffit d’un instant de réflexion pour m’en précipiter. Je médite, et je me retrouve seul comme avant, au milieu des tourments de la condition mortelle ; l’asile de mon cœur, le monde éternellement un, se dérobe ; la Nature me refuse ses bras et je suis en face d’elle comme un étranger, incapable de la comprendre.
Que n’ai-je pu éviter le seuil de vos écoles ! La science que j’ai suivie au fond de ses labyrinthes, dont j’attendais, dans l’aveuglement de la jeunesse, la confirmation de mes plus pures joies, la science m’a tout corrompu.
Oui, je suis devenu bien raisonnable auprès de vous; j’ai parfaitement appris à me distinguer de ce qui m’entoure : et me voilà isolé dans la beauté du monde, exilé du jardin où je fleurissais, dépérissant au soleil de midi.
L’homme qui songe est un dieu, celui qui pense au mendiant ; et celui qui a perdu la ferveur ressemble à l’enfant prodigue qui contemple au creux de sa main orpheline les quelques sous dont la pitié l’a gratifié sur son chemin. »

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Tocotronic : Hoffnung / Espoir

Étonnant : cette chanson du groupe allemand Tocotronic, a été écrite il y a un an et devait figurer dans son prochain album dont la sortie était prévue en 2021. Au vu des circonstances, le groupe a décidé d’en faire cadeau et de la mettre en ligne mercredi 8 avril sur des images de villes, d’aéroports, de stations de ski déserts. Des images de « dehors désaffectés » (Frédéric Neyrat) en contrepoint d’une chanson écrite avant la pandémie et qui traitait déjà de l’isolement et se demandait comment sortir du trou.

 HOFFNUNG

„ Hier ist ein Lied / Das uns verbindet / Und verkündet : / Bleibt nicht stumm
Ein kleines Stück / Lyrics and Music / Gegen die Vereinzelung
In jedem Ton / Liegt eine Hoffnung / Eine Aktion / In jedem Klang
In jedem Ton / Liegt eine Hoffnung / Auf einen neuen / Zusammenhang
Hier ist ein Lied / Das uns verbindet / Und es fliegt / Durchs Treppenhaus
Ich hab den Boden / Schwarz gestrichen / Wie komm ich aus / Der Ecke raus?
Aus jedem Ton / Spricht eine Hoffnung / Transformation / Aus jedem Klang
Aus jedem Ton / Spricht eine Hoffnung / Auf einen Neuanfang
Und wenn ich dann / Schweigen müsste / Bei der Gefahr / Die mich umgibt
Und wenn ich dann / Schweigen müsste / Dann hätte ich / Umsonst gelebt

Und wenn ich dann / Schweigen müsste / Bei all der Angst / Die mich umgibt
Und wenn ich dann / Schweigen müsste / Hätte ich / Umsonst gelebt
Wenn ich dich nicht / Bei mir wüsste / Hätte ich / Umsonst gelebt (bis)“

ESPOIR

« Voici une chanson / Qui nous relie / Et nous dit : Ne reste pas muet
Un petit texte / Un peu de musique / Contre l‘isolement
Dans chaque son / un espoir / Une action / Dans chaque sonorité
Dans chaque ton / Un espoir / D‘une nouvelle configuration
Voici une chanson / Qui nous relie / Et s‘envole / Par la cage d‘escalier
J‘ai peint le sol/ En noir / Comment vais-je sortir / De mon coin ?
Dans chaque ton / Un espoir / Transformation Dans chaque son
Dans chaque ton / Un espoir / Un recommencement
Et si je devais / Me taire / Devant le danger / Qui m‘entoure
Et si je devais / Me taire/ J‘aurais / Vécu en vain

Et si je devais / Me taire / Avec toute cette peur / Qui m‘entoure
Et si je devais / Me taire/ J‘aurais / Vécu en vain
Et si je ne te savais pas / A mes côtés / J‘aurais / Vécu en vain
Si je ne te savais pas / A mes côtés / J‘aurais / Vécu en vain»

(Trad Bernard Umbrecht)
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Au commencement était le virus

„Sagt es niemand, nur den Weisen,
Weil die Menge gleich verhöhnet:
Das Lebend’ge will ich preisen“

« Ne le dis à personne qu’aux sages,
Sinon le vulgaire se moquerait :
C’est le vivant que je veux célébrer »

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) : Le Divan d’Orient et d’Occident
(Traduit  et présenté par Auxeméry dans le cadre de ses poèmes du confinement)

 

« Penser les maladies sur le modèle de la guerre, ce qui est courant, c’est se méprendre sur l’essence du vivant. »

Claire Marin, philosophe

Karin Mölling au cours d’un entretien avec Alexander Kluge. Copie d’écran.

Saloperie de virus. Combien de fois ne l’avons nous pas entendu, et même pire, surtout en ce moment. Attention danger ! Et si cela n’était pas aussi simple ? Notre situation d’assignés à résidence est une occasion de réfléchir à certaines questions non comme des infantilisés mais comme des citoyens qui se voudraient éclairés. Elles pourraient se résumer en ceci : qu’est-ce que la vie ? Pour ce qui concerne les virus, le terme de guerre est particulièrement inapproprié. Un virus n’est pas en guerre contre les hôtes dont il a besoin. Il est opportuniste et saisit les occasions qui se présentent à lui quand il vient à manquer de ses hôtes naturels. Dans la nature, il n’y a ni Bien ni Mal, ni bons ni méchants, il y est question seulement de survie et de reproduction, explique Karin Möling, virologue et cancérologue. Karin Mölling, née en 1943 a été 20 ans chercheuse à l’Institut Max Planck de génétique moléculaire à Berlin avant de devenir professeure et directrice de l’Institut de médecine virologique à l’Hôpital universitaire de Zürich. Au centre de ses travaux : le virus HIV et le développement de nouvelles thérapies contre le sida et le cancer. Elle a publié en 2015, en allemand, un livre étonnant : La suprématie de la vie / Voyage dans l’étonnant monde des virus. En anglais, le titre choisi est particulièrement évocateur de sa thèse : Viruses: More Friends Than Foes (Virus: plus d’amis que d’ennemis). Les virus sont pour le moins présents dès l’origine de la vie. Ils lui sont indispensables. Une infime minorité devient pathogène pour l’essentiel pour des raisons environnementales. J’ai été scotché par une telle démarche quand j’ai pour la première fois entendu Karin Mölling s’exprimer là dessus dans un long entretien public au Centre culturel de Lucerne, en Suisse, et chez Alexander Kluge. D’autres entretiens à la radio dans lesquels elle faisait un important effort de vulgarisation m’ont permis de comprendre son livre par ailleurs, par endroits, assez ardu en raison de la complexité des cas particuliers traités et du langage de la spécialité. Mais il contient aussi suffisamment de passages dans lesquels elle résume son propos de manière accessible. Son livre décrit un moment de l’évolution des connaissances sur les virus tout en précisant à chaque fois tout ce qu’on ne sait pas, ou pas encore. Elle fait aussi état des difficultés rencontrées par certains virologues dont des découvertes pourtant devenues primordiales ont été jugées, en leur temps, trop insolites. Cela évoque l’état de la recherche dont je dirai un mot à la fin de ce texte. Elle raconte également ce qu’elle a elle-même laissé passer ou raté. Tout cela donne du crédit à ses propos.

Nota Bene

Le mot latin « virus », dans le Dictionnaire latin français, de Félix Gaffiot

Contrairement à ce que certains allemands eux-mêmes croient, on dit das Virus et non pas der Virus, quand bien même le masculin serait toléré dans le langage courant. Le virus est, en allemand, un nom très expressivement neutre. Mais cet aspect grammatical n’est pas le seul à considérer. Les questions de vocabulaire sont importantes. On se retrouve rapidement en terrain glissant. Exemple : quand on dit comme Carl Zimmer (Planète de virus. Belin) que l’océan est contaminé par les virus, on induit en erreur. C’est même tout à fait faux si l’on se souvient que contaminer signifie étymologiquement souiller par un contact impur. L’océan n’est pas contaminé, il contient comme le corps de chacun d’entre nous un nombre incroyable de virus qui ne sont ni purs ni impurs. Boire la tasse dans une mer pleine de virus ne rend pas malade.

Il ne sera pas ici question du coronavirus Covid 19. L’auteure ne l’évoque pas dans son livre, et pour cause. Il a été publié en 2015. Elle a cependant travaillé sur – et évoque – le SRAS, le premier Coronavirus de 2002 et le MERS, coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient. On trouvera pour l’actuel les informations qu’il faut. Je recommande en particulier le site de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Où l’on peut d’ailleurs constater que d’autres épidémies sévissent au même moment dans le monde sans qu’on en parle. On peut par exemple y lire ceci :

« Le 12 février 2020, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a signalé une augmentation du nombre de cas de dengue en Guyane française, en Guadeloupe, en Martinique et à Saint-Martin. En janvier 2020, les autorités sanitaires de la région ont déclaré une épidémie de dengue en Guadeloupe et à Saint-Martin, et ont indiqué qu’il existait aussi un risque d’épidémie à la Martinique. »

Ou l’exposition virtuelle sur le Convid 19 au Palais de la Découverte, la Conférence du professeur Philippe Sansonetti au Collège de France : Covid-19 ou la chronique d’une émergence annoncée dont est extraite la diapositive ci-dessous qui évoque le lien entre virus et anthropocène, etc.


Ce qui m’a intéressé au départ, c’est l’idée générale que l’on ne peut pas faire l’équation virus = maladie, voire mort. Or, c’est bien cette idée fausse qui se transmet. Et en termes guerriers.  J’ai entendu, une « psychanalyste » sur France Info, Claude Halmos, dire sans nuance qu’aux enfants petits, « on peut expliquer que les virus sont des petites bêtes invisibles, et très malines mais que l’on peut être plus malins qu’elles, leur faire la guerre, et la gagner ». Il parait que c’est une façon ludique d’enseigner… Or, « penser les maladies sur le modèle de la guerre, ce qui est courant, c’est se méprendre sur l’essence du vivant » . Entre temps, mais, comme on le voit l’idée était déjà là, l’État nous a déclaré en guerre. Ce qui nous place en situation infantile. Et j’ai vu passer l’expression pédagogie de guerre. Pauvres enfants.

Je fais à travers ce livre et les entretiens que j’ai pu dénicher une sorte de reportage d’étonnements tel un candide que je suis. Commençons par un tutti sur les virus, tiré du livre de Karin Mölling qui devint biologiste mais aurait pu être organiste. Avec comme d’habitude un extrait en allemand plus court que la traduction française qui suit.

Hier kommt eine Schlussapotheose auf die Viren. Orgelspielern ist vertraut, dass bei Johann Sebastian Bach nach dem Präludium die Fuge folgt, die mit einer «Engführung» und Tutti endet. Hier ein Tuti auf die Viren: Die Viren waren von Anfang an dabei, die Viren haben alles ausprobiert, und wir brauchen nur die heute vorhandenen Viren aufzulisten, um daran die Stufen der Evolution nachzuvollziehen. Diesen Ansatz habe ich in diesem Buch verfolgt. Die Enwicklungsstufen des Lebens sind an der heutigen Viruswelt ablesbar. Das ist erstaunlich, wo doch 99 Prozent aller Arten zwischendurch zugrunde gegangen sind. Die Viren verfügen über viel mehr Information als alle Zellen zusammen. Die Genome von Viren weisen alle erdenklichen Formen auf, sie bestehen aus komplexen Genomstrukturen, RNA oder DNA, einzel oder doppelsträngig oder beides. Oder beides nur partiell, zirkulär, fragmentiert, strukturiert, Kodierend oder auch nicht. Gegen solch eine Vielfalt erscheint unsere zelluläre DNA-Doppelhelix als Erbgut langweilig, Doch sie ist vielleicht das Endprodukt nach vielen Bewährungsproben, den erwähnten Schlampereien, vielleicht mit den Viren als kreativen Ausprobierern! Viren besitzen die größte Vielfalt in ihren Strategien zur Replikation sowie in ihren Regulationen. Sie sind extrem erfinderisch. Die minimalistischen viralen Strategien finden sich im unseren Stoffwechselvorgängen zwar extrem viel komplizierter, aber nicht grundsätlich anders wieder; so leistet ein Viroïd als Ribozym so viel wie hundert Proteine im unseren menschlichen Zellen, beispielsweise beim Spleißen. Die Viren decken zudem ein Größenspektrum von vier Zehnerpotenzen ab, Nanopartikel bis 0,5 Mikrometer, mit einer Anzahl von Genen von null bis 2500. Null Gene bezieht sich auf die ncRNA der Viroide, die für keine Proteine kodieren und ganz ohne genetischen Code auskommen. Das andere Extrem sind die 2500 Gene des Pandoravirus, P dulcis, fünfmal mehr als bei vielen Bakterien. Auf ein paar besonders kuriose chimäre Viren wurde hingewiesen, als Überbleibsel von Übergangsformen und als Zeitzeugen von Entwicklungsstufen. Dazu zählen die doppeldeutigen seltenen Retrophagen und Retroviro- ide. Viren sind die Entwicklungshelfer der Zellen, die Erbauer unserer Genome.
Man kann also argumenteren, die Viren haben nicht die Zellen bestohlen, sondern haben sie beliefert. Beide haben außerdem voneinander gelernt, Zellen von den Viren, aber auch umgekehrt, durch Koevolution. Besonders geeignet waren dazu wohl die als DNA integrierten Retroviren mit der Reversen Transkriptase. Diese waren nach der Integration sofort als «Zellgene» zur Stelle, mit etwa 10 Mutationen pro viraler Replikation (wegen der Fehlerrate der RT). Die Fehler wurden von den DNA-Proviren den Zellen gleich mitgeliefert. Damit leisteten die Retroviren phantastische Innovationsschube und führten so zu Immunsystemen, antiviraler Abwehr, den Introns, vielleicht den Zellkernen, denn all das sind modifizerte virale Elemente, die die Zellen bereirchert haben, Allein schon durch ihr Tempo sind die Viren bei der Vermehrung allen anderen Erneuerern millionenfach überlegen. Leben Viren also? Beinahe, eher ja als nein!

Karin Mölling :Supermacht des Lebens / Reisen in die erstaunliche Welt der Viren. C.H. Beck. Seite 282-83

Virus : plus d’amis que d’ennemis : titre de l’édition en anglais

Un tutti sur les virus

« Voici l’apothéose finale sur les virus. Les amateurs d’orgue savent bien que, chez Jean Sébastien Bach, la fugue suit le prélude et qu’elle se termine par une strette et un tutti. Voici donc le tutti sur les virus. Les virus étaient présents dès le début, les virus ont tout essayé et il nous suffit aujourd’hui de lister les virus existants disponibles pour y retrouver les étapes de l’évolution. C’est cette démarche que j’ai adoptée dans ce livre. Les étapes de l’évolution de la vie peuvent être lues dans le monde viral d’aujourd’hui. C’est étonnant dans la mesure où 99 % de toutes les espèces ont été anéanties. Les virus disposent de bien plus d’informations que toutes les cellules réunies. Les génomes de virus présentent toutes les formes imaginables, ils sont constitués de structures génomiques complexes, ARN ou ADN, à brin simple ou double ou les deux. Ou les deux seulement partiellement, circulaires, fragmentés, structurés, codants ou non. Comparé à une telle diversité, notre patrimoine génétique d’ADN cellulaire à double hélice paraît ennuyeux. Mais il est peut-être le produit final d’une traversée d’épreuves nombreuses depuis le chaos primordial, avec peut-être les virus comme expérimentateurs inventifs. Les virus disposent de la plus grande diversité de stratégies de réplication tout comme de régulation. Ils sont extrêmement inventifs. Les stratégies virales minimalistes, on les retrouve dans nos processus métaboliques certes de manière bien plus complexes mais pas fondamentalement différentes. Un viroïde comme ribozyme réalise autant que cent protéines dans nos cellules, par exemple pour l’épissage. Les virus couvrent un spectre de grandeur 104,, des nanoparticules jusqu’à 0,5 micromètres, avec un nombre de gênes de zéro à 2500. Le zéro se rapporte à l’ARN non codant du viroïde, qui ne code pas de protéine et concerne les virus dépourvus de code génétique. L’autre extrême est représenté pas les 2500 gênes du pandoravirus, P.dulcis, 5 fois plus que nombre de bactéries. J’ai évoqué un certain nombre de curieuses chimères [recombinaison de virus différents] virales, vestiges de formes de transition et témoins d’étapes de développement. Parmi ces derniers, on compte les rares et ambigus rétro-phages et retro-viroïdes. Les virus sont les vecteurs de développement des cellules, les constructeurs de nos génomes.

On peut donc argumenter : les virus n’ont pas été piller les cellules, ils les ont fournies. En outre les uns et les autres ont appris les unes des autres, les cellules ont appris des virus et inversement par coévolution. Particulièrement aptes à cela sont les rétrovirus intégrés sous forme d’ADN avec la transcriptase inverse. Ces derniers étaient après leur intégration immédiatement à disposition sous forme de « gêne cellulaire » avec environ 10 mutations par réplication virale (en raison du taux d’erreur de la transcriptase inverse). Les erreurs ont été livrées en même temps aux cellules par le provirus à ADN. De cette manière les rétrovirus ont réalisé de formidables poussées d’innovation et ont conduit aux systèmes immunitaires, aux défenses anti-virales, les introns, peut-être aux noyaux des cellules, car tout cela, ce sont des éléments viraux modifiés qui ont enrichi les cellules. Ne serait-ce que par leurs rythmes, les virus sont pour leur reproduction des millions de fois supérieurs à tous les autres innovateurs. Les virus sont-ils vivants ? Plutôt oui que non !

[…]

Dans la nature, il n’y a pas de Bien et de Mal. Il y est toujours question de survie et de reproduction. Quand les virus rendent malade, c’est le plus souvent la faute des humains eux-mêmes qui ont rompu des équilibres. Les virus sont des opportunistes, des extrémistes, des minimalistes, pluralistes, égoïstes, mutualistes ! Il a été question de manteaux partagés, de maternage de couvées étrangères, de la protection et de l’aide à la survie des hôtes. Les virus peuvent tricher, ils savent profiter d’eux-mêmes et des autres, ils entrent en symbiose, réparent des gênes défectueux, s’adaptent à leur milieu et se multiplient – comme toute vie. Ils coopèrent et entrent en compétition. Il semble que ces propriétés humaines premières soient déjà présentes chez les virus, elles font partie de la vie.

[…]

J’ai souligné que les micro-organismes ne rendent pas malades dans un environnement, un écosystème équilibrés. Mais un tel système n’existe pas sinon nous ne serions jamais malades. Et des milieux pondérés, il y en aura de moins en moins compte tenu tant de la surpopulation que du changement climatique et les catastrophes naturelles qui en découlent.Le manque de place et la proximité tant des humains que des animaux porteurs de virus infectieux sont de moins en moins évitables. Le stress et le manque peuvent activer les virus. Les maladies infectieuses restent alors une importante cause de mortalité dans le monde.

Les micro-organismes et les virus existeront bien plus longtemps que les mammifères et les eucaryotes, ils étaient déjà là avant nous depuis 2 milliards d’années. Nous sommes arrivés bien plus tard, ils n’ont pas besoin de nous mais nous nous avons besoin d’eux. Nous en sommes dépendants.

Pour autant que nous sachions, les micro-organismes se jettent sur d’autres hôtes quand les hôtes primaires viennent à manquer. Lorsque, au Nouveau-Mexique, le hanta-virus en vint à manquer des souris, il prit les humains pour hôte. Cela dure aussi longtemps qu’il existe des hôtes alternatifs. Nos mobilités rendent les nouveaux hôtes rapidement atteignables, comme nous l’avons vu pour le SRAS ; sa diffusion de Hong-Kong à Vancouver n’a duré que quelques heures. Mais que se passe-t-il quand les micro-organismes ne trouvent plus du tout d’hôtes ? Ils changent de stratégie : ils ne tuent pas plus longtemps leurs hôtes quand il n’y en a plus de nouveaux, mais s’arrangent, s’adaptent dans une coexistence. Il y a longtemps que c’est ainsi ; des exemples comme les singes et les koalas résistants au VIH ont été évoqués, ils s’arrangent avec les virus par leur endogénéisation. Ainsi le micro-organisme ne sera plus un danger mortel pour l’humanité.

[…]

Les virus sont des éléments génétiques mobiles et inventifs, qui contribuent au maintien de la vie et à l’accroissement de la biodiversité. Rien que dans la mer s’échangent quotidiennement, entre virus et hôtes, 1027 gênes. Chez les humains, c’est moins mais ils nous aident pour survivre et nous adapter. Car les virus ont développé jusqu’à présent tout ce qui est nécessaire pour la vie et la survie de toutes les espèces sur cette terre. Sans virus, il n’y aurait pas de diversité, pas de progrès. Sans eux nous ne serions pas. Merci aux virus  »

Karin Mölling :Supermacht des Lebens / Reisen in die erstaunliche Welt der Viren. C.H. Beck La suprématie de la vie / Voyages dans l’étonnant monde des virus. Extraits des pages 282 à 296.

Traduction de l’allemand : Bernard Umbrecht

Les virus « architectes » de paysages. Les mégavirus des algues marines Emiliania huxleyi, les Coccolitho-virus (du grec κοκκος «pépin», λίθος «pierre») transforment le calcium des algues en carbonate de calcium et forment ces falaises de craie que l’on peut voir sur l’île allemande de Rügen. Et ailleurs. L’éditeur anglais dont le siège se trouve à Singapour ayant, contrairement à l’éditeur allemand, opté pour des images couleurs, je vous en fais profiter. Karin Mölling explique à ce propos qu’elle a refusé de cautionner un projet visant à un enrichissement en fer des océans pour que les algues captent plus de CO2 de l’atmosphère. Elle trouvait cela trop dangereux.

Le refus d’un vocabulaire guerrier

L’être humain est un super-organisme. Il forme un écosystème complexe. En bonne santé, il est composé en tout d’environ 1012 cellules et peuplés par 10 14 bactéries et encore de 100 fois plus de virus qui forment une sorte de second et troisième voire quatrième génome si l’on ajoute les mycètes (champignons). Ils forment notre microbiome. « Dans cet écosystème, ne règne pas de guerre permanente, pas de course aux armements, mais un équilibre, une coévolution qui a conduit à l’adaptation ». Gare cependant à la rupture de cet équilibre par des influences extérieures ! « La plupart du temps, ce sont les humains eux-mêmes qui en sont la cause – alors apparaissent les maladies ». Les virus et les bactéries sont les profiteurs « opportunistes » de situations inhabituelles, de « la faiblesse de leur hôte ». Ce sont-là les seules formulations que l’auteure admet, refusant le « vocabulaire guerrier ». Et pour cause. Sans les virus, nous n’aurions pas de système immunitaire. On dit qu’il y a plus de virus sur terre que d’étoiles dans le ciel. Et plus de virus que d’humains. 1024 étoiles, 1033 virus, 1010 humains. On peut même dire que ce sont les humains qui ont pénétré le monde des virus et non l’inverse. D’ailleurs ils nous ont préexisté. Une certaine histoire de la médecine nous induit dans l’idée partielle que virus = maladie alors que les virus peuvent aussi guérir. Ils sont plus des amis que des ennemis.

La question de savoir si les virus sont des êtres vivants ou pas est controversée dans la communauté scientifique. On aura noté que Karin Mölling penche pour le vivant.

« Selon de nombreuses définitions du vivant (entité matérielle réalisant les fonctions de relation, nutrition, reproduction), les virus ne sont pas des êtres vivants. Cependant en élargissant la définition du vivant à une entité qui diminue le niveau d’entropie et se reproduit en commettant des erreurs, les virus pourraient être considérés comme vivant ». (Wikipedia)

Selon Erwin Schroedinger, le vivant est ce qui produit de l’entropie tout en étant capable d’en soustraire, ce que l’on appelle aujourd’hui de la néguentropie.

« Quel est le trait caractéristique de la vie ? Quand dit-on qu’une portion de matière est vivante ? Quand elle ne cesse de « faire quelque chose », de se mouvoir, d’échanger des matériaux avec le milieu environnant et ainsi de suite… »

(Erwin Schroedinger : Qu’est-ce que la vie. Points Sciences. P 126.)

Karin Mölling faisant référence au livre de Schroedinger écrit :

« La vie suit les lois de la thermodynamique et de la conservation de l’énergie. Les cellules vivantes se caractérisent par l’entropie négative, elles se basent sur des structures ordonnées pour lesquelles l’entropie est une mesure du désordre. Un exemple : d’elle-même, ma table de travail devient toujours plus désordonnée. Quand cependant je mobilise de l’énergie pour la ranger, l’ordre revient. Il en va ainsi de la vie et de la deuxième loi de la thermodynamique : nourriture et donc énergie permettent une vie ordonnée. Schrödinger s’interrogeait sur les lois de la vie, pas sur son origine »

Elle confirme que le livre de Schrödinger a constitué une étape importante pour la biologie moléculaire. Elle-même a commencé par étudier la physique. C’est à la fin des années 1960 à Berkeley, en plein « 68 », qu’elle a fait le saut de la physique à la biologie moléculaire. Sur recommandation de l’un des pionniers de la discipline, Gunther S. Stent, elle fait sa thèse à l‘Institut Max Planck de Tübingen. Son sujet : la réplication des rétrovirus.

Les virus sont-ils des êtres vivants ? Plutôt oui que non. Ils forment les premières biomolécules capables de duplication et d‘évolution. Ils ont besoin d‘énergie extérieure mais cette dernière ne doit pas forcément être délivrée par les cellules, elle peut être électrique ou chimique. Peut-être que les fumeurs noirs ont fourni l‘énergie primordiale. Les mégavirus sont très proches des bactéries, ils disposent même d‘un bout de machine de synthèse protéinique. Pour l‘auteure, les virus se situent dans le cadre des débuts de la vie sur terre, cadre dont elle a une conception élargie. L‘acide ribonucléique (ARN) est la première molécule qui peut tout sauf coder. Elle les nomme viroïdes primordiaux : Ur-Virus. Ils sont analphabètes mais peuvent tout. Ils ont une fonction régulatrice et sont sensibles aux environnements. Ils hantent nos cellules. La palette des virus s’étend pour Karin Mölling, du viroïde, dépourvu de gêne, au virus XXL, les mégavirus qui font passer les bactéries pour des nains. Dans l‘extrait ci-dessus, elle cite le pandoravirus, virus géant ainsi appelé, par ses découvreurs du CNRS d‘Aix Marseille, d‘une part parce qu‘ils n‘ont pas la forme d‘un icosaèdre mais d‘une amphore et‚ d‘autre part, parce que sa découverte ouvre vers plein de surprises comme quand on soulève le couvercle de la boîte de pandore. On n‘arrête pas de découvrir des mégavirus.

Nous vivons dans un océan de virus que nous sommes loin de connaître tous. L‘enfant naît avec une sorte de seconde peau virale qui le protège. Les virus constituent notre système immunitaire tout en pouvant induire une immunodéficience, qui si elle est nécessaire à l’embryon, est catastrophique dans le cas du sida qui a fait 32 millions de morts et en fait encore. On comptait environ 37,9 millions de personnes vivant avec le VIH à la fin de 2018. (Source OMS). Karin Mölling a inventé une technique thérapeutique qui pousse le pathogène au suicide.

Grâce aux rétrovirus, les humains n’ont plus à pondre d’œufs

« Sans doute que le résultat le plus conséquent d’un virus bienfaisant se trouve-t-il dans la constitution du placenta chez les humains. Grâce aux rétrovirus, nous n’avons plus à pondre d’œufs et à les couver. Car les rétrovirus ont la capacité d’induire une immunodéficience. La même qui a conduit à la plus grande catastrophe virale, la maladie du sida par le VIH. Mais c’est aussi cette même capacité, fort crainte, d’étouffer le système immunitaire, qui empêche le rejet immunologique de l‘embryon par la mère. Une tolérance immunologique due à un rétrovirus fait en sorte que l’embryon puisse se développer dans son corps. L’enveloppe protéinique Env d’un rétrovirus endogène défectueux HERV-W, très précisément le syncytiotrophoblaste à multiples noyaux, s’est inséré dans le placenta humain et induit une immunodéficience locale. Grâce à cela, à l’endroit où il naît, l’embryon ne subit pas de réaction de rejet immunitaire. De sorte que chez les humains, il n’y avait plus besoin de coquille d’œuf comme chez la poule ou d’une poche comme chez le kangourou qui permet à l’embryon de grandir hors du corps, séparé et protégé de la réaction de rejet immunologique du corps maternel. Il s’agit là d’un avantage de l’évolution d’un type particulier. Nous avons grâce à un rétrovirus passer l’étape de la ponte d’œufs. »

Le polydnavirus

Karin Mölling a son virus préféré : le polydnavirus, un trublion qui ne se laisse pas facilement cataloguer. Il bouscule la définition scolaire du virus. Il révèle une relation coopérative entre le virus et son hôte. Surtout, il détient une capacité étonnante qui montre que la nature est capable d’essais de thérapie génique. Il faut pour cela s’intéresser aux guêpes. Le polydnavirus tire toute son ADN de l’hôte, il n’infecte aucune cellule pour se multiplier car le travail pour la production de générations futures, l’hôte le réalise seul.

« On pourrait appeler cela outsourcing [externalisation]. L’ADN viral est intégré dans le génome de l’hôte, une guêpe, et veille à la production de nouvelles particules virales dans ses ovaires. Quand arrive l’heure de la naissance des bébés guêpes, les œufs sont expulsés et les virus avec. La guêpe pose des œufs pour l’éclosion sur des chenilles. Les oeufs sont accompagnés par les virus qui, cette fois, font quelque chose. Ils transmettent aux 30 plasmides [molécules d’ADN non chromosomique] de l’information sur les gênes de la toxine qui tuera la chenille dont les restes serviront de nourriture prédigérée pour bébés. C’est un parfait échange de rôles : des virus avec des gênes d’hôtes, des hôtes avec des gênes de virus. […] La multiplication ne se fait donc pas horizontalement mais verticalement, de génération en génération comme pour un virus endogène tout en en étant pas un, car il est en même temps un virus exogène qui est actif même en dehors de l’hôte. Pourquoi tout cela est-il si compliqué ? Pourquoi les œufs de guêpes ont-elles besoin des virus comme force mobile d’intervention ? Il y a encore une autre façon de jouer pour les virus : au lieu de transmettre des gênes de toxine, ils peuvent aussi apporter des gênes pour bloquer le système immunitaire de la chenille »

Celle ci a un comportement « maternel » particulièrement curieux. Elle protège ceux qui vont la tuer.

Thérapie génique topique naturelle

Karin Mölling souligne à cet endroit surtout « un principe victorieux de la nature » qui mériterait d’être imité à savoir le fait que les virus sont des véhicules de transferts de gênes.

VVVVVVVVVVVVVVVVV                                                                                                                  V « Le polydnavirus est pour ainsi dire une expérience de thérapie génique de la nature, une thérapie d’un type particulier car il s’agit d’une action locale des virus sur les chenilles. […] Il s’agit là d’un thérapie ex-vivo à effet topique (local). Cela existait déjà dans la nature avant que les thérapeutes géniques n’y pensent. Et ces derniers n’ont de loin pas autant de succès que le polydnavirus. »             VVVVVVVVVVVVVVVVVVV                                                             VVVV

Nécromasse virale

« Notre patrimoine génétique est un cimetière de rétrovirus fossiles », cimetière d’anciennes infections virales. Depuis des millions d’années, des virus sommeillent dans notre génome : on les appelle rétrovirus endogènes humains, les HERV. Karin Mölling fait ici notamment référence aux travaux du virologue français Thierry Heidmann qui avait réussi à en faire renaître un de ses cendres d’où son nom : Phoenix. Ce sont des virus qui ont infecté nos ancêtres, pour certains il y a des millions d’années, et dont le génome a été intégré au nôtre. Avant le Projet génome humain dont les résultats bruts ont été publiés en 2001, « personne ne pouvait s’imaginer de quoi était constitué notre patrimoine génétique. De virus !! De virus plus ou moins complets, d’anciens virus, d’éléments proches des virus ». Tout cela forme 50 % de notre patrimoine génétique. C’est l’une des raisons, écrit-elle, pour laquelle elle a publié ce livre.

« Une infection virale est pour notre patrimoine génétique une grande poussée innovatrice. D’un coup un jeu de gênes se rajoute au patrimoine génétique existant. Cela apporte du nouveau puisque les virus sont les plus grands inventeurs. Ils sont le moteur de l’évolution. On remarque déjà où ça va : les virus, les micro-organismes nous ont fait ! Cela nous donne une toute autre vision du monde ».

Par analogie, je pourrais dire que ce travail sur les virus m’a fait faire un saut de carpe hors de l’étang de mon ignorance. Une formation accélérée qui me rappelle mes courts débuts rapidement abandonnés d’études de médecine, en 1968, à Strasbourg.

Pour qu’il n’y ait pas la moindre confusion, je rappelle que, bien entendu, il y a des virus pathogènes tout comme il y a des virus thérapeutiques. Mais ils sont rarement sinon pas du tout les seuls facteurs, par exemple de cancers. Sur ce point mais aussi plus généralement pour les pandémies, l’auteure nous avertit de ne pas raisonner en de stricts termes de mono-causalité. Dans quelles circonstances les virus deviennent-ils infectieux ? Prenons l’exemple des carpes Koï au Japon où ils sont l’équivalent des vaches sacrées en Inde. En 2005, Tokyo a connu une hécatombe de carpes Koï due aux modifications de leur milieu de vie qui ont activé le virus de l’herpès. Karin Mölling considère qu’il s’agit là d’un bon exemple du développement d’un virus due à l’activité humaine dont les interventions dans la nature provoque les maladies infectieuses.

« D’abord, les rives du lac ont été rectifiées, les roseaux ont manqué, le frai rendu plus difficile et il manquait les canaux pour remonter le courant. Il y a donc eu de nouvelles conditions environnementales, du stress pour les koïs qui a pesé sur leur système immunitaire et conduit à l’activation du virus de l’herpès ».

J’ajoute qu’une hécatombe de carpes non pas koï mais ordinaires a eu lieu en Irak, l’an dernier, en 2019. Le continent européen n’est pas épargné. Les virus peuvent aussi contaminer ce qui nous sert de nourriture. L’herpès s’est propagé.

« Comment expliquer la propagation d’une maladie de poisson d’eau douce à une aussi large échelle en quelques années ? Ceci est le résultat de l’intense commerce international de carpes ornementales. Partie émergée de cet iceberg commercial, les compétitions internationales de carpes japonaises («showkoï») ont participé à leur mesure à cette vaste dissémination selon un principe simple : des poissons originaires de régions très diverses sont mis en contact quelques heures dans un même bassin pour le plaisir d’amateurs ou l’intérêt de professionnels, puis repartent dans leur région d’origine ou sont transférés chez un acquéreur à la fin de la compétition. Si un poisson est porteur du virus, la transmission aux individus en contact est quasi assurée étant donné le fort potentiel contagieux de ce virus. »

(Laurent Bigarré, Joëlle Cabon, Marine Baud et Jeannette Castric : Un herpesvirus émergent chez la carpe. Bulletin épidémiologique de l’ ANSES. Décembre, 2009)

Dans le stress provoqué par les interventions humaines dans les milieux naturels, s’inscrit la relation entre épidémies pouvant évoluer en pandémies et la question de l’anthropocène. Les trop fortes densités de populations animales ou humaines, l’intense circulation des uns et des autres en sont des vecteurs. Les écosystèmes artificiels (élevages et plantation intensifs) et la désorganisation des écosystèmes naturels par la destruction des espèces, des milieux, etc., engendrent de nouvelles situations favorisant les transferts de virus d’un hôte à l’autre. Et donc produisant des conditions où les équilibres subtils entre virus et hôtes sont chamboulés.

Il faudrait rappeler que les zoonoses sont à double sens, non seulement transmission de l’animal à l’homme mais aussi de l’homme à l’animal. Le virus de la grippe porcine est un descendant de la souche influenza de grippe espagnole qui a tué plus de 50  (voire 100) millions d’hommes… jeunes sacrifiés sur l’autel des patries en 1918. Difficile de se laver les mains au savon dans la boue des tranchées. Cela nous rappelle que guerre veut dire secret militaire.

Les virus procèdent à l’intérieur de la cellule par couper / coller grâce aux ciseaux moléculaires. Pour écrire cela, je viens de faire un couper/coller numérique. Dans ce processus, ils font des essais / erreurs . « Toute la biologie vit d’erreurs ». sachant que l’absence d’erreur signifie la mort, et que trop d’erreurs conduit à la catastrophe. La vie est dans un équilibre entre le trop et le pas assez. Les virus s’appauvrissent dans l’abondance. La nécessité les rend inventifs. Nous avons des choses à en apprendre.

« Je suis, comme découvreuse de la Ribonucléase H (RNaseH) dans les rétrovirus, étonnée par ce qui m’a échappé au cours de mon activité de recherche : l’enzyme qui m’a occupée pendant des décennies, la RNaseH des rétrovirus, participe à la réplication de l’ADN dans le patrimoine génétique des bactéries et jusqu’aux humains. Il participe à la constitution du système immunitaire des humains, tant de l’interféron que de l’immunoglobuline, il participe au tressage de l’ARN des bactéries jusqu’à celui des humains. Il contribue à la défense anti-virale chez les bactéries, les plantes, les hommes. Les RnaseHs semblent participer à tous les systèmes biologiques possibles, virus, bactéries, mitochondries, même au développement de l’embryon humain et aux maladies génétiques héréditaires. On les remarque aussi particulièrement dans les spermatozoïdes où on les appelle piwi, c’est la RNaseH de la protéine argonaute RNAsi.
Les ciseaux RNaseH sont le plus important domaine de toute la biologie, selon les résultats du bio-informaticien Gustavo-Caetano-Annolés de l’Illinois [spécialiste de la génomique comparative]. Même moi j’en ai été surprise. La RNaseH est le plus ancien ciseau du monde. Elle porte presque une douzaine de noms, pour des raisons historiques. Elle succède à l’activité du ribozyme. De l’ARN ciseaux on est passé à la nucléase coupante. Pour réfléchir à cela, il a fallu que je sois à la retraite. C’est un constat triste et joyeux à la fois. C’est le résultat de la spécialisation et de la domination du quotidien, et – sous forme d’excuses – du fait que tout cela est nouveau. Néanmoins, comment tout cela a-t-il pu m’échapper ? »

N’était la complexité technique, avec son vocabulaire spécialisé, d’un grand nombre de façon de procéder des virus, c’est un conte d’émerveillement qu’elle nous conte. Elle procède d’ailleurs par l’extraction d’étonnements. Je n’en ai repris que quelques-uns. Je vais m’arrêter dans la lecture du livre. Je pourrais encore parler par exemple du rétrovirus hydra ou de la paragénétique, qui, contrairement à l’épigénétique dont la descendance subit un effacement dans la durée, se transmet elle durablement. J’évoquerai un peu plus loin encore une question en débat sur la relation virus-hôte.

Avant cela, une excursion hors du livre mais en restant avec la même auteure sur le rôle d’un virus dans la Tulipomanie de 1639, aux Pays Bas. Cela permet aussi de rappeler que, à l’époque comme aujourd’hui, dans les crises, les spéculateurs spéculent. La tulipomanie est considérée comme la première bulle et crise financières de l’histoire. Quel rôle y ont joué les virus ? Karin Mölling s’y est penchée. Les anglophones pourront trouver son étude dans la revue roumaine de chimie sur son site web.

Anonyme, La vente des oignons de tulipe, XVIIe siècle. Huile sur bois.                                                           Musée des Beaux-Arts de Rennes. (Source),

Je la résume à l’aide d’un entretien qu’elle avait accordée, en 2017, à la revue Spektrum. Le virus de la panachure de la tulipe conférait aux plantes des formes et des couleurs inédites, notamment à la Semper Augustus des stries rouges et blanches particulièrement recherchées. Le problème est que les modèles produits par l’interaction du virus avec les gênes de couleur étaient certes beaux mais imprévisibles et surtout éphémères car non reproductibles. On ne pouvait donc pas les cultiver en reproduisant des formes standard de tulipes rouges et blanches. La demande a dépassé l’offre, elle-même soumise au hasard. Les prix ont flambé. Les bulbes importés de Constantinople aux Pays Bas sont devenus des produits de luxe. Le marché a produit du vent, Windhandel, comme disent les Néerlandais, littéralement « commerce du vent », parce que les transactions ne portaient pas sur des bulbes réels mais sur des bulbes à venir. À partir de 1634, les spéculateurs entrent en compte. C’est à ce moment que les prix commencent à s’envoler. La spéculation aurait été amenée suite à une demande subite et élevée en France.

« Le pic des prix est atteint début février 1637. Pour un bulbe de Semper Augustus, il fallait compter 5.500 florins [dans les 60 000 euros]. Par la suite, les prix s’effondrèrent pour une raison floue. Le 24 février 1637, les fleuristes se réunissent à Amsterdam et stipulent qu’uniquement les contrats précédant le 30 novembre 1636 seront respectés. Pour ceux à partir du 1er décembre, l’acheteur se voit dans le droit de ne payer que 10% de la somme. Cette mesure va être refusée. Trois jours plus tard, l’État intervient et décide de suspendre tous les contrats. Les vendeurs peuvent vendre au prix actuel du marché, qui venait de s’effondrer » (Source : Musée de la Banque nationale de Belgique)

Revenons-en au virus de la tulipe.

Semper Augustus

« Les virus dans les tulipes sont si difficiles à analyser car les tulipes ont l’un des plus grands génomes du monde. Il est dix fois plus grand que celui des humains. Les humains ont trois milliards de paires de bases dans le double brin de leur ADN, qui porte toutes les informations génétiques. Une tulipe en a 30 milliards. Et la composition génétique consiste en des répétitions, huit à dix fois. Cependant, ceux-ci ne sont pas identiques, mais se sont développés au fil du temps – et il est très difficile de les différencier même avec les méthodes d’aujourd’hui. Les producteurs de tulipes y ont probablement contribué. Le poil d’un bison suffit à décrypter son ADN. Une expérience comparable a jusqu’à présent échoué avec la tulipe. […]

L’épigénétique est une expression temporaire, non héritable, altérée, des gènes qui est déclenchée par l’environnement. Par conséquent, il n’était pas possible pour les producteurs de tulipes du 17ème siècle de créer les couleurs et les motifs spéciaux des fleurs de tulipes dans la prochaine génération de tulipes. Il en va différemment avec les «vraies» mutations qui modifient la séquence d’ADN: les caractéristiques modifiées restent stables dans les êtres vivants au cours de toutes les générations suivantes, qui peuvent être utilisées spécifiquement pour de nouvelles variétés dans les plantes aujourd’hui.»

La paléovirologie nous confirme cette conclusion importante : les virus sont, sinon l’origine même de la vie, je laisse cette question ouverte, du moins sont-ils présents dès l’origine de la vie. Sans virus pas de vie. Au commencement n’étaient pas Adam et Eve, écrit Karin Mölling mais le virus, plus précisément un viroïde, un quasi virus. Am Anfang war das Wort, lit-on dans la Bible, littéralement : au début était le mot ce que l’on rend d’habitude par au commencement était le verbe. L’expression allemande est plus proche de la biologie si l’on admet que les premières biomolécules d’il y a 3,9 milliards d’années les ARNs sont composés de nucléotides dont les bases sont figurées par quatre lettres A-T-C-G (en allemand AUGC)

« Les virus sont partout, ils sont le plus ancien élément biologique sur notre planète. Et de loin les plus nombreux. La plupart des virus et bactéries ne nous rendent pas malades mais se sont développés avec nous dans les millions d’années passées. Les virus et les humains sont entrés pour l’essentiel dans une coexistence pacifique. Les maladies surviennent quand un équilibre est rompu, lors de modification de l’environnement par des barrages, défrichages, manque d’hygiène, voyages, villes surpeuplées, etc. Les maladies, les humains eux-mêmes en sont le plus souvent la cause ; ce sont en quelque sorte des accidents ».

Attribuer aux virus une volonté de guerre est un non-sens. Le virus est toujours déjà là sans qu’on ne le connaisse forcément. L’expression populaire, j’ai attrapé ou pris froid, résume selon Karin Mölling toute la virologie en une phrase. Les situations de ce qu’elle nomme le stress, c’est-à-dire les modifications de l’environnement, le changement de nourriture, de température, le manque d’espace, d’oxygène, activent le virus.

« Un refroidissement provient d’un courant d’air, comme on le dit fort justement en langage populaire. Et c’est une des influences externes les plus inoffensives, ce n’est même pas un changement environnemental, mais cela suffit pour activer la multiplication des virus. Nous sommes avec notre environnement dans un équilibre subtil, dont la rupture peut conduire à des maladies ».

Les virus, il y en a 1033. Seuls entre 150 et 250 d’entre eux sont pathogènes pour l’homme. Il y en a une telle variété qu’on utilise l’expression de quasi espèce. Il n’y a pas non plus une volonté de tuer. Ce serait attribuer aux virus des comportements humains. Karin Mölling procède à l’inverse. Elle part des virus pour aller vers l’homme. Une démarche bottom-up.

Une problématique en discussion

Il nous reste un sujet de discussions. Maël Montévil, chercheur en biologie théorique à l’Institut de Recherches et d’innovation, a bien voulu accepter de relire le texte que j’avais rédigé. Il m’a signalé un point qui lui paraissait problématique. Il concerne la phrase suivante :

„Soviel wir wissen, weichen die Mikroorganismen auf andere Wirte aus, wenn die ursprünglichen knapp werden „.

Ce que j’ai traduit par :

« Pour autant que nous sachions, les micro-organismes se jettent sur d’autres hôtes quand les hôtes primaires viennent à manquer [se raréfient]. »

Pour Maël Montévil ,

«  ils se jettent sur d’autres hôtes quand ils en ont l’occasion. Il y a une différence entre l’ours ou le sanglier dont on détruit l’habitat et qui du coup va en trouver un autre, potentiellement près de l’homme et le virus qui n’a pas, à ma connaissance, de réponse organisée à la disparition de ses hôtes à ce niveau là [le fait de ne pas tuer ses hôtes est une réponse organisée, mais à un autre niveau] ».

Ce n’est pas que l’affirmation de Karin Mölling soit fausse, ni que les virus ne soient pas opportunistes. L’exemple qu’elle donne de l’ hanta-virus est à cet égard éloquent. La question était de savoir s’il s’agissait d’un principe généralisable. Pour pouvoir dire cela, il faudrait montrer que les virus répondent spécifiquement à un manque d’hôte.

Le mieux était de poser la question directement à Karin Mölling.
Elle m’a répondu dans un échange de courriels et je l’en remercie  :

« Le hanta-virus est un exemple impressionnant.
Il s’agit cependant d’un processus stochastique [aléatoire], les virus sont un mélange de différents mutants, ce que l’on nomme une quasi-espèce. Si un mutant arrive sur un hôte chez lequel la multiplication n’est pas bonne, la reproduction s’interrompt et nous ne le remarquons pas. Si le virus trouve un hôte chez lequel la reproduction est bonne, il se développe. Si ensuite, il y a encore beaucoup d’hôtes de même sorte, cela peut devenir explosif.

C’est toujours l’inquiétante question de savoir si un virus spécialisé sur les animaux passe chez l’homme et ensuite d’homme à homme. S’il y a beaucoup d’humains, il s’opère une sélection pour une transmission entre humains. La plupart des virus atteignant l’homme proviennent des animaux, voir le VIH etc. Ce processus chez les virus est un processus d’évolution en accéléré, une sélection de ceux qui sont en meilleure forme dans les conditions données »

Maël Montévil commente cette réponse ainsi :

« Oui, il s’agit de variations aveugles, couplées avec la rencontre aléatoire (mais changée dans l’Anthropocène) avec des hôtes potentiels (et il y a de nombreuses nouvelles rencontres dans l’Anthropocène – en plus de l’effet bouillon de culture des élevages et plantations intensives). C’est bien différent par contre du cas des sangliers, des tigres ou des chauves-souris qui changent de territoire lorsque le leur est détruit … et apportent leurs virus avec eux (les virus font un peu cela mais au sens où ils doivent toujours trouver de nouveaux hôtes individuels, mais pas à ma connaissance en changeant d’espèce hôte) ».

Il ne nous semble toutefois que cela ne réponde pas complètement à nos questions qui restent ouvertes. En tout état de cause, la destruction massive de la biodiversité à laquelle nous assistons facilite l’extension du phénomène, l’accélère même.

Pour la recherche fondamentale

Le livre de Karin Mölling est aussi un plaidoyer pour la recherche fondamentale. Je voudrais à ce propos, et pour finir, citer le témoignage de Bruno Canard, chercheur du CNRS spécialiste des Coronavirus, lu au moment du départ de la manifestation #facsetlabosenlutte.

« Je suis Bruno Canard, directeur de recherche CNRS à Aix-Marseille. Mon équipe travaille sur les virus à ARN (acide ribonucléique), dont font partie les coronavirus. En 2002, notre jeune équipe travaillait sur la dengue, ce qui m’a valu d’être invité à une conférence internationale où il a été question des coronavirus, une grande famille de virus que je ne connaissais pas. C’est à ce moment-là, en 2003, qu’a émergé l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et que l’Union européenne a lancé des grands programmes de recherche pour essayer de ne pas être pris au dépourvu en cas d’émergence. La démarche est très simple : comment anticiper le comportement d’un virus que l’on ne connaît pas ? Eh bien, simplement en étudiant l’ensemble des virus connus pour disposer de connaissances transposables aux nouveaux virus, notamment sur leur mode de réplication. Cette recherche est incertaine, les résultats non planifiables, et elle prend beaucoup de temps, d’énergie, de patience.
C’est une recherche fondamentale patiemment validée, sur des programmes de long terme, qui peuvent éventuellement avoir des débouchés thérapeutiques. Elle est aussi indépendante : c’est le meilleur vaccin contre un scandale Mediator-bis.
Dans mon équipe, nous avons participé à des réseaux collaboratifs européens, ce qui nous a conduits à trouver des résultats dès 2004. Mais, en recherche virale, en Europe comme en France, la tendance est plutôt à mettre le paquet en cas d’épidémie et, ensuite, on oublie. Dès 2006, l’intérêt des politiques pour le SARS-CoV avait disparu ; on ignorait s’il allait revenir. L’Europe s’est désengagée de ces grands projets d’anticipation au nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheur·ses de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain.
Avec des collègues belges et hollandais·es, nous avions envoyé il y a cinq ans deux lettres d’intention à la Commission européenne pour dire qu’il fallait anticiper. Entre ces deux courriers, Zika est apparu…
La science ne marche pas dans l’urgence et la réponse immédiate.
Avec mon équipe, nous avons continué à travailler sur les coronavirus, mais avec des financements maigres et dans des conditions de travail que l’on a vu peu à peu se dégrader. Quand il m’arrivait de me plaindre, on m’a souvent rétorqué : Oui, mais vous, les chercheur·ses, ce que vous faites est utile pour la société… Et vous êtes passionnés » […]

On peut lire ici l’intégralité du texte

Remerciements

Mes remerciements à Maël Montévil, pour ses importantes remarques et suggestions et sa collaboration et à Bernard Stiegler, philosophe,  pour ses encouragements et pour m’avoir mis en relation avec Maël Montévil.

Merci à Karin Mölling pour ses réponses à nos questions. Et pour son livre.

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Nathan Katz : Jetz fangt das scheene Friehjohr a
Voici que commence le beau printemps

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Jetz fangt das scheene Friehjohr a

Jetz fangt das scheene Friehjohr a,
un alles fangt jetz z’bliehje a,

Es bliehjt e Maiele üf em Fald
un d’Chranket isch scho in dr Walt

Un d’Chranket isch e härti Büess,
un i weiss scho ass i starbe müess,

Stirb i hit, so bin i morn scho tot,
Derno läge si mi üf Resla rot.

Üf Resle rot im griene Chlee,
jetz sehn i mi liebe Schatz nimmi meh

Es chämme vier Männer un trage mi üsse;
Se trage mi üf dr Chilchhof üsse.

Es bliehje dräi Resla üf mim Grab,
Schatz, o Schatz, chumm brich dr si ab.

‘s erschte isch wiss, ’s zweite isch rot,
’s dritte bedittet dr bitter tod.

(Nathan Katz)

C’est le texte d’une chanson. Je vous invite à l’écouter. Elle est interprétée par Daniel Muringer au cours d’une conférence que nous avions faite ensemble sur Nathan Katz

 

Voici que commence le beau printemps

Voici que commence le beau printemps
Et tout se remet à fleurir,
Une fleur s’ouvre dans le champ
Et la maladie va déjà par le monde.

Et la maladie est une lourde pénitence,
Et je sais déjà que je dois mourir.
Si je meurs aujourd’hui, demain je ne serai plus là,
Alors on me couchera sur la rose rouge.

Sur la rose rouge dans le trèfle vert,
Je ne reverrai plus mon cher amour.
Arrivent quatre hommes qui me portent au-dehors,
Ils me portent au cimetière.

Trois roses poussent sur ma tombe,
O, ma bien-aimée, viens les cueillir.
La première est blanche, la deuxième est rouge,
La troisième représente la mort amère.

(Traduction Daniel Muringer)

Chanson de la peste

C’est sous le titre chanson de la peste que j’avais ce poème en mémoire. Or, il n’en est pas question dans le texte. Nathan Katz l’a inséré dans sa première pièce de théâtre en alémanique intitulée Annele Balthazar. Parue en 1924, il y évoque une situation moyenâgeuse, un climat de chasse aux sorcières, cette autre peste.  J’ai raconté cela déjà. Certaines indications vont cependant dans le sens de la peste. La chanson  parle à coup sûr d’une pandémie, une maladie, « lourde pénitence »,  qui court le monde.

On trouve

“dans le chant des jeunes filles rieuses de l’acte II, une vieille chanson populaire d’Alsace de l’époque de la peste. C’est que le drame se passe au moyen Âge où la mort fauchait à grands andains, ”

écrit Jean-Louis Spieser en postface de sa traduction de la pièce dans l’édition bilingue parue chez Arfuyen

Il y a eu plusieurs épisodes de peste en Alsace et dans le Sundgau, la haimet de Nathan Katz, la terrible peste noire de 1349 et celles de la guerre de Trente ans. Nathan Katz lui même, soldat en 14-18, a sans doute eu écho sinon vécu la pandémie d’influenza plus connue sous le nom de grippe espagnole, qui a fait 50 à 60, sinon plus, on parle même de 100 millions de morts en 1918. Après tout,  Annele Balthazar n’est pas une pièce historique.

Cette façon de lier la mort à la renaissance de la vie, au thème du printemps est une constante de l’œuvre de Nathan Katz,

 

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« Alliés de guerre » en mode préservatif

Après consultation du comité scientifique du SauteRhin, c’est à dire de moi-même (le virologue est excusé), nous continuons notre télétravail. Avec ce tract de crise épidémiologique.

Préservatif = Qui a la vertu ou la faculté de préserver en parlant de remède.

« Portrait eines cholera präservativ Mannes aus Saphirs Zeitschrift: der deutsche Horizont » (koloriert) Staatsarchiv Freiburg A 66/1. Portrait d’un homme qui se préserve du choléra. (Source)

Vers 1826, le choléra fait son apparition en Inde, gagne Moscou et la Russie en 1830. Il s’agissait de la deuxième pandémie de choléra. A partir de 1830, ce qui était  l’une des maladies infectieuses les plus craintes atteignait l’Europe centrale. En fonction des connaissances en vigueur à l’époque, on considérait qu’elle était transmise par contact physique avec un malade et par ses exhalaisons. Par de nombreuses mesures – désinfection au chlore, installation de quartiers de quarantaines – les autorités sanitaires du Grand Duché de Bade tentèrent de contrôler l’épidémie. Le plus souvent en vain. Le choléra a provoqué peur et effroi dans la population. Ces dernières ont, comme en tous temps et jusqu’à aujourd’hui, été exploitées par des charlatans préconisant non sans succès de nombreux remèdes plus ou moins insolites. Devant des recommandations contradictoires, et à défaut de savoir les discerner, il y a deux options : soit les ignorer toutes, soit les adopter toutes. C’est cette dernière possibilité qui a inspiré l’auteur autrichien Moritz Gottlieb Saphir (1795-1858) pour son journal satirique paraissant à Munich „der deutsche Horizont“. Pour mieux comprendre la caricature, l’auteur explique lui-même son dessin en ces termes :

« Un homme, une femme munis de tous les préservatifs doit se déplacer de la façon suivante. Autour du corps d’abord une peau de caoutchouc (Gummi elasticum), par dessus un gros emplâtre entouré des six aunes de flanelle. Dans le creux de l’estomac une assiette de cuivre. Sur la poitrine un gros sac de sable chaud, autour du cou un double bandage avec des baies de genièvre et des grains de poivre, dans les oreilles du coton imbibé de camphre, sous le nez, il a un flacon de vinaigre des quatre voleurs [en français dans le texte. En allemand Pestessig = vinaigre de la peste] et dans la bouche un cigare. […] Derrière lui attaché par une ceinture, il tire un chariot sur lequel se trouve une baignoire, quinze aunes de flanelle, un appareil pour bain de vapeur, une machine à fumage, huit brosses, dix-huit tuiles, deux fourrures, une chaise d’aisance et un pot de chambre. Sur le visage il lui faut encore un masque en pâte de menthe verte.

La description se termine par ces mots : Ainsi équipé et muni, on est sûr d’être le premier à attraper le choléra. »

Citation extraite de Claudia Eberhard-Metzger, Renate Ries : Verkannt und heimtückisch. Die ungebrochene Macht der Seuchen. Birkhäuser Verlag

La variante féminine se présente ainsi :

[Post Scriptum 2 : Jean-Paul Sorg me signale que le grand philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel est mort de cette épidémie de choléra en 1831. C’est du moins l’une des hypothèses de son décès. Il y a une autre selon laquelle il aurait succombé à sa maladie de l’estomac. Ce type d’incertitude est présent aujourd’hui. J-P Sorg m’a envoyé aussi l’extrait d’un livre publié chez Rowohlt qui contient une caricature proche de celle ci-dessus et que voici.

Je le remercie]

Ce qui frappe bien sûr dans ces caricatures est qu’elles sont celles de préservatifs ambulants, il est question de corps en « déplacement » alors que nous vivons aujourd’hui une situation inverse de confinement. Drôle de mot d’ailleurs mais celui de guerre est pire encore.

CONFINEMENT, subst. Masc.

[Correspond à confiner2]

A.− Vieilli. Isolement (d’un prisonnier) :
1. Les quatre familles intéressées écrivirent à la cour pour solliciter la déposition, le confinement dans une forteresse, de l’homme convaincu de tant de désordres. Gobineau, Les Pléiades,1874, p. 219

B.− Fait d’être retiré; action d’enfermer, fait d’être enfermé (dans des limites étroites). Ma pensée reste captive entre Claire et moi, (…) et je vais dans le jardin pour échapper à ce confinement de la tendresse (Chardonne, Claire,1931, p. 203):

2. Jean-Jacques et Thérèse [logeaient] au quatrième. Il se trouva heureux. Il avait le goût du confinement. Il y avait en lui aussi, entre tant de personnages, un petit bourgeois rêveur et gourmand qui aimait ses pantoufles et les petits plats. Guéhenno, Jean-Jacques,En marge des « Confessions », 1948, p. 294.

Spéc. ,,Interdiction faite à un malade de quitter la chambre«  (Méd. Biol. t. 1 1970). Le confinement à la chambre (A. Arnoux, Zulma l’infidèle,1960, p. 11).

C.− BIOL. Maintien d’un être vivant (animal ou plante) dans un milieu de volume restreint et clos.

Confiner2, c’est à dire la seconde acception du verbe confiner qui signifie aussi être très proche de. Confinement évoque la cellule du même nom dans les prisons ou l’enceinte dans les centrales nucléaires. Et l’interdiction faite à un malade de quitter la chambre. On confine donc les prisonniers récalcitrants, les produits radioactifs, les malades contagieux. Aujourd’hui, le confinement concerne des personnes non malades, en bonne santé mais potentiellement et a-symptomatiquement contaminantes. Ce renversement est inédit. On aurait sans doute mieux fait de confiner les personnes et les foyers de contamination infectés mais pour cela il eut fallu les tester, ce que l’on n’a pas fait ou rapidement cessé de faire en France à la grande différence de l’Allemagne. Mais ceci pourrait changer aussi. Il n’y a confinement que parce qu’il n’y a pas assez de tests. L’Allemagne, en l’occurrence le Land de Baden-Württemberg, avait rapidement entrepris d’« isoler » l’Alsace de son côté du Rhin, la considérant comme zone à risques en raison principalement de l’absence de tests (Informations disponibles sur le site de l’Institut Robert Koch, le centre de veille épidémiologique fédéral).

[Post Scriptum  : le gouvernement du Bade-Wurtemberg a envoyé un courrier à tous les hôpitaux du Land en leur demandant de mettre à disposition des malades alsaciens les plus graves, des lits équipés d’appareils respiratoires. La Suisse a fait de même]

Si l’Allemagne a elle aussi pris des mesures de fermetures d’écoles, de « distanciation sociale », que Frédéric Neyrat appelle un « séparatisme de contrôle», on n’y avait pas considéré jusqu’à présent qu’une Ausgangsperre (littéralement interdiction de sortie) généralisée apporte un bénéfice supplémentaire. Mais c’était là un point de vue de virologue. Au fur et à mesure de l’extension de l’épidémie, les Laenders se rapprochent des modalités de confinement qui sont les nôtres. Ils ont des marges d’autonomie en matière de gestion sanitaire et peuvent anticiper des décisions fédérales comme cela avait été le cas pour la « fermeture » des frontières. Il y a aussi la pression de l’opinion publique. Cela dit, leur système sanitaire a subi les mêmes avaries néolibérales que le nôtre.

« Pour prévenir les infections et sauver des vies, le moyen le plus efficace est de briser les chaînes de transmission. Et pour cela, il faut dépister et isoler.
Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Et nous ne pouvons pas arrêter cette pandémie si nous ne savons pas qui est infecté par le virus.
Nous avons un message simple pour tous les pays : testez, testez, testez.
Testez tous les cas suspects. »

(Allocution liminaire du Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé , OMS, lors du point presse sur la COVID-19 – 16 mars 2020)

Des tests, encore faut-il en avoir. Au lieu de cela, on isole les non dépistés. Sous la surveillance des drones de la gendarmerie alors que la police commence à contrôler le contenu des charriots à la sortie des supermarchés. Ces produits sont-ils vraiment de première nécessité ?

Être en résidence surveillée, en bonne, ou relativement bonne, santé, prisonnier de n’avoir rien, ni rien fait, est donc le sort de ceux qui sont désignés comme des « alliés de guerre » selon l’expression du Ministre de l’intérieur. Les actes de soin, les précautions et mesures préventives de santé fussent-ils, de crise, sévères ne sont pas des actes de « guerre », n’en déplaise au Président de la République qui a utilisé sept fois le mot. La « guerre » signifie la suspension des actes civiques. Il n’y a plus de civils dans la « guerre ». Drôle de « guerre » dans laquelle les fantassins sont envoyés au front tout nus, selon l’expression du chef des médecins régulateurs du Centre 15 dans le Haut-Rhin, avec ses « brancardiers », les étudiants en médecine, organisés de « manière martiale » selon l’expression du doyen de la Faculté de médecine de Strasbourg, avec ses « héros de l’ombre » (sic) : les supermarchés. Et à tous ceux-ci, la patrie reconnaissante ! Or, voilà que l’on passe de la guerre à l’état d’urgence sanitaire. On se demande qui panique.

Le « confinement » pose la question de la capacité à le supporter, indépendamment ?- peut-être pas  – du degré de coercition qui l’impose, question qui avait déjà préoccupé Blaise Pascal. On n’en retient en général qu’une seule phrase : « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». L’ensemble du passage, intitulé divertissement, mérite d’être relu. Comme nous avons du temps, le voici.

 Divertissement

« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achète une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville. Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Etc.

Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde. Et cependant, qu’on s’en imagine accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point. Il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arriver et enfin de la mort et des maladies, qui sont inévitables. De sorte que s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit

De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit.»

Blaise Pascal : Pensées

A propos de lectures, pourquoi pas de la poésie ? Donnez-nous notre poème quotidien. On peut pour cela suivre le fil utile pour confinés de Poezibao avec un reportage sur le 250ème anniversaire de la naissance de Hölderlin , Hörlerlin pour qui on peut aussi bien tomber vers le haut que vers le bas. Ou le collectif Pou qui collecte les poèmes du Grand confinement de 2020.

La question des mots justes est plus essentielle que jamais. Les éditions Gallimard proposent quotidiennement des tracts de crise

« Alors qu’aujourd’hui « les événements ont cessé de faire grève », comme l’écrivait Jean Baudrillard en d’autres circonstances (2001), l’écrit a plus que jamais sa place pour nous aider à employer les mots justes ; les mots justes qui nous saisissent autant qu’ils nous libèrent.»

Aux élèves confinés, la Nation apprenante : révisez avec France Culture

A Mulhouse :

Sur Instragram. Résister ! A quoi, au juste ? Du moins à la morosité ambiante. On bricole des masques à l’initiative du collectif d’ artistes regroupé à Motoco, en invitant tout le monde à y participer.


A retrouver sur le compte Instagramm motoco_and_co

 

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Didier Daeninckx et le Ben Hur de Mulhouse

L’affiche du film aux onze Oscars, Ben Hur, film du cinéaste né à Mulhouse en 1902, William Wyler De son vrai nom Willi Weiler. L’omnibus hippomobile à Mulhouse à la fin du 19ème siècle (photo de la Collection Section Histoire Soléa)

 

«

— Il existe un bâtiment assez curieux à Mulhouse, le palais de la Société industrielle. L’immeuble a été construit par une sorte de loge maçonnique pour abriter des salles de réunion, des sièges d’associations. Dès qu’il y avait un problème dans une usine, les ouvriers se réunissaient sur la place, devant ce palais fréquenté par leurs patrons. En règle générale, ça se passait bien, sauf cette fois-là, en 1913. La situation a totalement dégénéré. Je revenais du champ de foire du Nordfeld, et je passais dans le quartier par hasard lorsque la manifestation a envahi tout le secteur après avoir longé le canal. Je ne sais plus trop ce qui avait provoqué la grève, mais les types étaient vraiment remontés. Des costauds sortis des fonderies, des tuileries, des ateliers de chaudronnerie, quelques femmes de chez Dollfus, des ouvriers tonneliers. Les meneurs se sont installés sur une estrade de fortune, des planches posées sur des tonneaux, et ils ont commencé à haranguer la foule. À un moment, les cris de revendication ont été couverts par le martèlement des sabots ferrés sur les pavés. Deux cents soldats du 5° régiment allemand de chasseurs à cheval, venus de la caserne Drouot, ont encerclé le rassemblement. Les pierres ont volé, puis les lames des sabres ont glissé hors des fourreaux… Une femme s’est écroulée à mes pieds, le visage tailladé. Effrayé, j’ai couru pour aller m’abriter sous les arcades de la Société industrielle, protégé par l’escalier de pierre sur lequel les chevaux butaient. Des coups de feu ont éclaté, le visage de l’un des orateurs a explosé comme une de ces vulgaires figures de terre, au stand de tir. Je tremblais de tout mon être, caché derrière un pilier, quand les cavaliers ont mis pied à terre pour mieux ratisser les abords des bâtiments. Ils se dirigeaient droit sur moi avec leurs lames qui captaient l’éclat du soleil. Soudain, j’ai senti qu’une main pesait sur mon épaule. Je me suis retourné, un cri au bord des lèvres pour m’apercevoir que l’un des meneurs venait de me rejoindre. Il m’a dit dans un souffle : « Ne crains rien, petit, c’est après moi qu’ils en ont. » Il s’est dressé d’un coup et s’est mis à courir en longeant la haie de troènes alors qu’un tramway de la ligne Biehler tiré par des chevaux passait sur le boulevard. La mairie avait ressorti ces vieilles voitures du dépôt en raison de la grève des électriciens. Le gars a sauté sur le marchepied, il a bousculé le cocher, s’est saisi des rênes, du long fouet, et a lancé l’équipage. Il a traversé la place de la Bourse, dans un bruit d’enfer, avec les soldats qui récupéraient leurs montures pour se lancer à ses trousses… Sans cette image, je ne sais pas où je serais allé puiser assez d’énergie pour supporter les trois mois qu’a duré le tournage de la course de chars… En plus, et ça peut paraître incroyable, ce type, dans mon souvenir, ressemble trait pour trait à Charlton Heston… Quand je ferme les yeux, c’est ce Mulhousien inconnu que je vois sur la piste du cirque romain, dressé sur la plateforme de son quadrige, seul contre tous…
J’ai fermé les yeux, moi aussi, pour capter les visions de Willy. Le bol de champagne et les onze Martini ne m’ont malheureusement été d’aucun secours. Derrière mes paupières closes, c’était toujours le visage inexpressif d’Heston qui volait la vedette au Ben Hur alsacien en casquette…

»

Didier Daenincks : Arrête ton tram , Ben Hur in Le roman noir de l’histoire (Éditions Verdier)

Dans l’histoire d’où provient cet extrait, nous sommes à Hollywood. Le cinéaste William Wyler vient de rafler onze Oscars pour son peplum, et son Ben Hur «  en jupe plissée ». Au grand dam de son ami Billy Wilder qui venait de tourner Certains l’aiment chaud avec Tony Curtis et Jack Lemmon. Le film n’avait obtenu aucune récompense. Au cours de leur échange – en allemand, leur langue d’origine, pour l’une autrichienne (Wilder), pour l’autre alsacienne, William Wyler naquit à Mulhouse de mère allemande et de père suisse -, Wilder demande à Wyler :

« Qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun entre toi, un américano-alsacien et Ben Hur ? Allez, raconte … Vous avez ramé sur la même galère ? Ne me dis pas que tu étais accoudé au bar quand le Christ lui a offert un verre… »

Wyler lui répond avec son souvenir d’enfance des attelages de chevaux dans les rues de Mulhouse. Puis suit le passage ci-dessus. Il fait référence à des événement qui eurent lieu en juillet 1913, Mulhouse et l’Alsace faisaient alors partie de l’Empire allemand. Les ouvriers embauchés pour la construction de la gare du Nord se sont mis en grève pour des revendications salariales envers leur patron berlinois qui les payait moins que leurs camarades. Le mouvement s’est amplifié atteignant un moment quasi-insurrectionnel. Il sera fait appel à l’armée à cheval et en casques à pointe. La répression fera deux morts. En 1908 avait été mis en circulation, à Mulhouse, un tramway électrique « gleislos / sans rail » que nous avons connu sous le nom de trolleybus. La place de la Bourse est aujourd’hui encore le lieu de rassemblement des manifestations qu’elles soient sociales ou – manque le et – environnementales.

Le texte de Didier Daenincks, Arrête ton tram Ben Hur, était paru la première fois dans un recueil de nouvelles intitulé Rue des degrés (Verdier. 2010). Il est repris ici dans une anthologie qui regroupent 77 nouvelles de « fiction documentée » écrites dans les quarante dernières années et publiées au fil des livres de l’auteur. Elles ont été réunies sous le titre : Le roman noir de l’histoire avec une préface de Patrick Boucheron. Roman noir, cela évoque, bien sûr, la série noire des polars mais aussi la face sombre et souvent cachée de l’histoire. Du polar, Daenincks en a la conception de celui qui veut tirer « à mots réels ».

Rangées selon l’ordre chronologique de l’action, de 1855 à 2030, les nouvelles sont classées en onze chapitres qui rythment le recueil en épousant les grands mouvements du temps, celui de Chronos. Les personnages qui peuplent cette histoire ne sont pas ceux dont les manuels ont retenu le nom, ceux dont les statues attirent les pigeons sur nos places. On y trouve le manifestant mulhousien de 1913, le déserteur de 1917, le sportif de 1936, un contrebandier espagnol de 1938, un boxeur juif de 1941, et encore pêle-mêle : Gitan belge en exode, môme analphabète indigène, Kanak rejeté, prostituée aveuglée, sidérurgiste bafoué, prolotte [féminin de prolo] amnésique, vendeuse de roses meurtrière, réfugié calaisien. On pourrait les dédier à ceux qui ne sont rien aux yeux de certains – il y a fort heureusement des exceptions – historiens. Au mieux figurent-ils parfois en note de bas de page ou les pressent-on exister entre les lignes. Ce sont celles-ci, ces singularités, que Didier Daenincks met en relief.

Roman noir de l’histoire, c’est aussi ce qui donne des nouvelles d’un passé enfoui sous nos pieds et qui se révèle parfois de manière inattendue. Il faut alors savoir le saisir au bond comme le petit dieu cher à Alexander Kluge : Kairos qu’il faut réussir à attraper par les cheveux dont il n’a qu’une touffe sinon il disparaît dans l’oubli. Kairos est le lutin impertinent de l’occasion opportune qui rompt avec le temps du dieu Chronos. Didier Daenincks dispose manifestement de cette capacité. Son imaginaire et son talent d’écrivain font le reste. Qui est ici l’essentiel. Après tout, le temps de Chronos comme celui de Kairos sont aussi des constructions fictionnelles.

Pour en revenir au texte choisi, en le relisant, on s’aperçoit en fait qu’il y a des histoires dans l’histoire mariant la sociale avec celle du cinéma. Sans oublier la langue. Arrête ton tram, Ben Hur est le titre de la nouvelle par analogie avec l’expression Arrête ton char, Ben Hur. L’expression d’origine est arrête ton charre qui signifie : arrête de nous la raconter, arrête de charrier. La charre est une exagération. Le rajout ultérieur de Ben Hur signale le succès du film de William Wyler. (Source). Arrête ton char, Ben Hur est aussi le titre d’un roman de Ange Bastiani paru dans la Série noire

J’ai, pour ma part, souvent été confronté à la face cachée de l’histoire. L’occultation est particulièrement dense en Alsace. Je l’ai été également concernant l’histoire industrielle de Mulhouse. Jusque tout récemment encore. J’ai assisté, il y a peu, à la conférence d’un historien sur la fortune des industriels mulhousiens au XIXe siècle pour m’entendre expliquer en gros que leur richesse, ils se la sont faite par et entre eux-mêmes. Comme je lui faisais observer que l’exploitation des ouvriers y était peut-être pour quelque chose dans l’accumulation de richesses de même que la manière dont ils ont occupé tout le champ politique, il a bien dû le reconnaître. Mais la question n’est pas intégrée dans son travail. Et c’est là le vrai problème. Il est vrai que le manque de documents, de témoignages écrits, hormis les rapports de police à l’occasion d’arrestations dans le cadre de mouvements sociaux, est une réelle difficulté alors même que le patronat a pris soin de coloniser nos mémoires. Mais quand on cherche, on trouve tout de même des choses. Le reste est une affaire de démarche et sans doute aussi d’un peu d’imagination.  La plupart des historiens sont pas ailleurs en froid avec la littérature qu’ils n’intègrent quasiment jamais dans leurs travaux. Que le recueil de nouvelles de Daeninckx soit préfacé par l’un de nos plus grands historiens n’en est que plus remarquable.

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Christa Wolf : « Stichwort Kassandra / mot clé Cassandre ».
2. Cassandre, le récit

 

« Es ist gut, eine Frau zu sein, und kein Sieger »
« Il est bon d’être une femme, et pas un vainqueur »
Heiner Müller : Quartett cité par Christa Wolf dans Cassandre

« Que les choses continuent à aller ainsi, voilà la catastrophe.
Ce n’est pas ce qui va advenir, mais l’état de choses donné à chaque instant. »
Walter Benjamin : Zentralpark. Fragments sur Baudelaire.

« Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! »
Lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Demeny – 15 mai 1871

« Wer lebt, wird sehen »
« Qui vivra verra »
Christa Wolf : Cassandre

Dans une une première partie consacrée aux Prémisses, j’ai décris le processus de déconconstruction / construction dont la romancière nous a fait témoins. Elle y raconte la manière dont elle s’empare du sujet tout en étant pris par lui.  La figure fragmentaire de la Cassandre historique et démythologisée devient projection, personnage de fiction, personnage central de la chute de Troie saisi au moment du passage du matriarcat au patriarcat. Nous assistons à la remémoration de la Guerre de Troie telle qu’elle l’a vécue. Elle est la seule à ne pas être prise dans le délire meurtrier.  Cassandre est la préfiguration d’une quête d’un vivre autrement dans un monde qui met sa propre existence en jeu. Christa Wolf l’a dotée d’une expérience de vie. Ce n’est ni une enfant, ni une jeune fille mais une jeune femme. Peut-être trentenaire. Elle a deux enfants.

Nous passons à la lecture du récit éponyme proprement dit : Cassandre, le récit.

Comme d’habitude, d’abord un extrait, en allemand puis en français :

Image de la partition de l’opéra parlé de Michael Jarrell Cassandre d’après le récit de Christa Wolf

Nach einer langen öden Zeit ohne Träume hatte ich nachts endlich wieder einen Traum. Er gehört zu jenen Träumen, die ich gleich für bedeutsam hielt, nicht ohne weiteres verstand, doch nicht vergaß. Ich ging, allein, durch eine Stadt, die ich nicht kannte, Troia war es nicht, doch Troia war die einzige Stadt, die ich vorher je gesehn. Meine Traumstadt war größer, weitläufiger. Ich wußte, es war Nacht, doch Mond und Sonne standen gleichzeitig am Himmel und stritten um die Vorherrschaft. Ich war, von wem, das wurde nicht gesagt, zur Schiedsrichterin bestellt: Welches von den beiden Himmelsgestirnen heller strahlen könne. Etwas an diesem Wettkampf war verkehrt, doch was, das fand ich nicht heraus, wie ich mich auch anstrengen mochte. Bis ich mutlos und beklommen sagte, es wisse und sehe doch ein jeder, die Sonne sei es, die am hellsten strahle. Phöbos Apollon! rief triumphierend eine Stimme, und zugleich fuhr zu meinem Schrecken Selene, die liebe Mondfrau, klagend zum Horizont hinab. Dies war ein Urteil über mich, doch wie konnte ich schuldig sein, da ich nur ausgesprochen hatte, was der Fall war.
Mit dieser Frage bin ich aufgewacht. Beiläufig und mit falschem Lachen erzählte ich Marpessa meinen Traum. Sie schwieg dazu. Wie viele Tage war mir ihr Gesicht schon abgewandt. Dann kam sie, ließ mich ihre Augen sehn, die, so schiens mir, dunkler, tiefer geworden waren, und sagte: Das Wichtigste an deinem Traum, Kassandra, war dein Bemühn, auf eine ganz und gar verkehrte Frage doch eine Antwort zu versuchen. Daran sollst du dich, wenn es dazu kommt, erinnern.
Wer sagt das. Wem hast du meinen Traum erzählt.
Arisbe, erwiderte Marpessa, als sei das selbstverständlich, und ich schwieg. Hatte ich insgeheim gehofft, ihr, Arisbe, werde mein Traum vorgelegt? War sie also für meine Träume zuständig? Ich wußte, daß in diesen Fragen schon die Antwort lag und fühlte eine Regung in mir nach so langer Starre, die die ersten Monate des Kriegs verursacht hatten. Schon wieder war Vorfrühling, lange hatten uns die Griechen nicht mehr angegriffen, ich verließ die Festung, saß auf einem Hügel überm Fluß Skamander. Was hieß denn das: Die Sonne strahlte heller als der Mond. War denn der Mond zum Hellerstrahlen überhaupt bestimmt? Wer gab mir solche Fragen ein? So war ich, wenn ich Arisbe recht verstand, berechtigt, ja vielleicht verpflichtet, sie zurückzuweisen. Ein Ring, der äuferste, der mich umschlossen hatte, zersprang, fiel von mir ab, viele blieben. Ein Atemholem war es, ein Lockern der Gelenke, ein Aufblühn des Fleisches.

Christa Wolf Kassandra – Erzählung Aufbau Verlag pp 289-291

« Après une longue et morne période sans rêve, j’en fis un à nouveau. C’était un de ces rêves auxquels j’accordai tout de suite une signification importante, sans le comprendre mais sans pouvoir l’oublier. Je marchais seule, dans une ville que je ne connaissais pas, ce n’était pas Troie, et pourtant Troie était la seule ville connue de moi. La ville de mon rêve était plus grande, plus étendue. Je savais que c’était la nuit, mais la lune et le soleil étaient en même temps dans le ciel, s’y disputant la suprématie. Quelqu’un, mais qui était-ce ? m’avait désignée comme arbitre : lequel de ces deux astres peut répandre la plus grande clarté ? Il y avait quelque chose de faux dans ce duel, mais en dépit de mes efforts, je n’arrivais pas à trouver quoi. Jusqu’à ce que, perdant courage et le cœur oppressé, je finisse par dire : n’importe qui le sait et le voit, c’est le soleil qui répand la plus grande clarté. Phoebus Apollon ! s’écria une voix triomphante, et au même moment, à mon plus grand effroi, Séléné, la bonne déesse Lune, descendit vers l’horizon en poussant une plainte. C’était un jugement porté sur moi, mais comment pouvais-je être coupable, car je m’étais contentée d’énoncer les faits. C’est sur cette question que je me suis réveillée. Incidemment, et avec un rire forcé, Je racontai mon rêve à Marpessa. Elle ne fit aucun commentaire. Cela faisait combien de jours que son visage s’était détourné de moi. Puis elle vint, me laissa voir ses yeux qui, Me sembla-t-il, étaient devenus plus sombres et plus profonds, et me dit : Le plus important dans ton rêve, Cassandre, c’était l’effort que tu faisais pour trouver quand même une réponse à une question tout à fait fausse. Voilà ce que tu ne devras pas oublier, si pareille situation se représente.
Qui dit cela ? À qui as-tu raconté mon rêve ?
À Arisbé, répondit Marpessa, comme si cela allait de soi, et je me tus. Avais-je secrètement espéré qu’on lui exposât mon rêve, à Arisbé ? Est- ce que mes rêves relevaient de sa compétence ? Je savais que ces questions contenaient déjà leur réponse, et je sentais bouger quelque chose en moi, après une si longue immobilité provoquée par les premiers mois de la guerre. De nouveau le printemps s’annonçait, cela faisait longtemps que les Grecs ne nous avaient pas attaqués, je quittai la forteresse et allai m’asseoir sur la colline surplombant le Scamandre. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Le soleil répandait une plus grande clarté que la lune : la lune était-elle destinée à don- ner plus de lumière ? Qui m’inspirait de pareilles questions ? Ainsi étais-je en droit, si je comprenais bien Arisbé, dans l’obligation même, peut-être, de refuser ces questions. Un anneau qui m’avait entouré, le plus extérieur, se brisa, j’en fus débarrassée, beaucoup d’autres demeuraient en place. C’était comme une inspiration d’air frais, une détente des articulations, un épanouissement de la chair. »

Christa Wolf Cassandre. Récit. Stock La Cosmopolite. Traduction Alain Lance et Renate Lance-Otterbein. ppp 376-78

J’ai choisi ce passage car il marque une grande étape du chemin vers l’individuation qu’entreprend Cassandre. Par un retour du rêve, elle brise le premier cercle qui l’emprisonne et comprend qu’elle est en droit, en devoir même, de rejeter les fausses questions. Marpessa est la servante de Cassandre, une personne souveraine avec laquelle elle a été longtemps en froid. Et Arisbé, selon certaines sources première femme de Priam, le roi de Troie, avait le talent d’interpréter les rêves. Une sorte de Dr Freud de l’époque. Sans pardessus, j’imagine. Déjà elle entrevoit dans son rêve que Troie n’est peut-être plus la ville qu’elle connaît.

Mais reprenons au début.

Porte des lionnes à Mycènes

Incipit : C’était ici, c’est là qu’elle se tenait. A la porte des lionnes à Mycènes. Une narratrice encadre le monologue de remémoration réflexive de Cassandre. Beaucoup de temps est passé. Des siècles. Ici, Cassandre se tient seule en direction de l’abattoir.

Puis une bascule passe le relai au personnage de Cassandre : « avec ce récit je descends dans la mort ».

Elle sait qu’elle sera exécutée par Clytemnestre. Le récit commence par le passé le plus immédiat avant de dérouler l’histoire de Cassandre qui devient observatrice centrale de la Guerre de Troie . Elle est, avec ses enfants issus d’un mariage forcé, captive d’Agamemnon qui l’a ramenée chez lui, à Mycènes, après la victoire des Grecs sur Troie. Cassandre, fille du Roi Priam, souverain de Troie, est «  le modèle même des esclaves par droit de conquête » dans les tragédies d’Eschyle (Pierre Vidal Naquet). Cassandre se demande pourquoi elle avait tant désiré le don de prophétie. Son seul désir, se dit-elle, était de « parler avec ma voix ». La question de la prophétie se déplace d’emblée vers la conquête de sa voix – et de sa voie – qui constitue le cœur du récit.

Au début, elle est une brave fille de roi, la préférée de son père. Mais elle veut un métier. Elle n’a rien d’une rebelle. Elle marque vite ses distances avec Penthésilée « la guerrière, la tueuse d’hommes » moins avec une autre amazone, Myrine, dont les relations d’attirance sont plus ambiguës. Elle défend Énée qui avait décroché des combats et, restant en vie, a ainsi préservé la possibilité de fonder Rome. Cela, elle ne le dit pas mais le lecteur le sait

La fin de Troie était prévisible. Et par tous :

«  tout ce qu’ils doivent savoir se déroulera sous leurs yeux et ils ne verront rien ».

La question n’est pas tant ce que voit Cassandre que l’aveuglement des Troyens avec cette lancinante question : pourquoi les autres ne voient-ils pas. Voir et comprendre. Elle a tout de suite compris à « son rire » le sort que Clytemnestre réservera à Agamemnon en déroulant le tapis rouge sous ses pieds. Tapis rouge dont j’ai appris en lisant les prémisses qu’il pouvait symboliser la justice (celle de Diké) que la reine se fait elle-même en le tuant. Il avait sacrifié leur fille Iphigénie pour ainsi dire pour… du vent,. A cela s’ajoute, qu’ayant régné en son absence, elle ne pouvait pas partager le trône avec « cette nullité », « une lavette ». Oui, elle parle bien d’Agamemnon. A son propos, elle affirme encore que, à l’exception d’Énée qui est un adulte,

«tous les hommes sont des enfants qui rapportent tout à eux-mêmes (ichbezogene Kinder) ».

L’infantilisation des adultes est un problème pour les enfants empêchés de l’être car ne trouvant pas en face d’eux des adultes. Il est un autre nom sur lequel Cassandre concentre toute sa haine et dont elle dit : « si je pouvais faire disparaître ce nom de toutes nos têtes, je n’aurais pas vécu pour rien ». Ce nom est celui d’Achille, « Achille, la bête » comme elle le désignera le plus souvent. Extirper ce pseudo héroïsme guerrier de nos têtes est un vaste projet d’ébranlement du patriarcat et de l’esprit de guerre. Cependant, il faut le souligner, comme nous l’avons déjà entrevu et comme on le verra encore, pas du tout dans une optique elle-même guerrière. Dans le présent du récit, elle n’a plus d’avenir.

« Le futur a pour moi cette seule phrase, je serai mise à mort avant la fin du jour ».

Nous apprenons qu’enfant, elle a été et s’est intéressée à la politique participant très jeune aux conversation de ses parents, Priam et Hécube. Elle est une privilégiée et on lui reprochera d’avoir été pour cette raison nommée prêtresse. Elle est bien placée pour savoir que ce n’est pas parce qu’il est messager que l’on s’en prend au porteur de nouvelles mais parce que son message nomme les actes.

Rêve :

« Apollon, le dieu des prophètes. Lui savait ce que je désirais ardemment : le don de prophétie qu’il m’accorda à vrai dire en passant, d’un geste que je n’osais pas ressentir comme décevant, seulement pour s’approcher ensuite de moi comme un mâle, alors qu’il se métamorphosa – du seul fait, je crois de ma terreur – en un loup entouré de souris, et qu’il me cracha rageusement dans la bouche quand il ne put me subjuguer »

Elle raconte à sa mère cette transformation du mythe en rêve dans lequel se mélange le mythe plus ancien du dieu-loup (Loup = Wolf qui est aussi le nom de l’auteure) avec le dieu solaire. Hécube, pour qui le mythe contemporain est réalité, lui répond : n’est-ce pas un honneur qu’un dieu s’accouple à une mortelle ? Et n’avait-elle pas, un an auparavant, à sa puberté – obligée, pense-t-elle – participé au rite de défloration d’Athéna ? Certes, mais ce qu’il s’est passé là elle ne l’a pas raconté à sa mère. Sa rencontre avec Enée et le fait que l’amour peut parfois « gêner les devoirs de l’hyménée ». Elle découvre ensuite le temple d’une déesse inconnue d’elle, Cybèle, (Kybélê = gardienne des savoirs), la déesse-mère. Elle s’ouvre aussi à un autre monde. Dans ce temple se réunissent des esclaves et des femmes habitant hors les murs de Troie. « Combien de réalités y avait -il encore à Troie en dehors de la mienne, que j’avais pourtant considérée comme la seule possible ? » Marpessa lui fournit la clé de son rêve :

« Si Apollon te crache dans la bouche, dit-elle solennellement, cela signifie que tu as le don de prédire l’avenir. Mais personne ne te croira »

Cassandre :

« Le don de prophétie. C’était cela. Quelle terreur. J’en avais tant rêvé. Me croire – ne pas me croire – on verrait. Il était tout de même impossible que les gens à la longue n’accordent pas foi aux dire d’une personne qui prouve qu’elle a raison »

Croit-elle encore. Cela va se compliquer.

Tout de suite après ce passage, Christa Wolf introduit l’autre origine du don, issu d’une strate antérieure, celui-ci partagé avec son frère jumeau Hélénos mais de manière différente. Alors qu’ils venaient de naître, les serpents, attributs de Gaïa, leur avaient léché les oreilles.

Cassandre se forme à son métier en compagnie du prêtre de Delphes Panthoos, le grec qui non seulement lui apprend le grec mais aussi « l’art de recevoir un homme ». Elle le fait en pensant à Enée qui n’avait pas voulu. Ou pas pu. Elle joue son rôle, joue à la prophétesse. « Je pensais qu’être adulte c’était jouer à se perdre soi-même ». Elle ne voit rien, est aveugle, routinière. Son savoir-faire est formel, sans vrai contenu, sans engagement, vide de sens. Accablante routine qui mène à souhaiter que quelque chose se passe y compris la guerre. Cet ennui sera un premier déclic.

« Qui vivra, verra. Je crois que derrière tout cela, c’est l’histoire de ma peur que je retrace. Ou plus exactement, comment elle s’est débridée, plus exactement encore : comment elle s’est libérée. Oui effectivement, la peur aussi peut-être libérée, ce qui montre bien qu’elle s’apparente à tout ce qu’on opprime, à tous ceux que l’on opprime ».

Lien entre deux futurs : vivre et voir. Et la question n’est pas de ne pas avoir peur mais de l’extérioriser pour en définir l’objet et ses liens avec toutes les formes d’oppression. Ce sont certes encore des formules mais aussi tout un programme. On ne pourra pas se fier pour transmettre cette histoire sur les scribes du palais. Sur leurs tablettes d’argiles, ils «  ne savaient rien faire d’autre que compter ». Et non conter, raconter.

Départ du DEUXIÈME VAISSEAU. Les vaisseaux numérotés 1, 2, 3 toujours écrits en lettres majuscules, scandent les tensions croissantes entre Grecs et Troyens. Le premier avait encore un rôle de négociation pour l’accès à l’Hellespont (Détroit des Dardanelles), le second, que Christa Wolf nomme en premier parce lié à la première expérience de Cassandre, avait pour prétexte de récupérer Hésione, la sœur du Roi Prima retenue ?, enlevée ? De son plein gré ? à Sparte. Le vaisseau revient vide.

« Pour ne pas être obligés de voir l’inquiétante réalité derrière la splendide façade, nous remplaçons en toute hâte un jugement erroné par un autre »,

comprend Cassandre qui se demande comment le peuple oscillant entre enthousiasme et profonde déception peut avoir l’illusion d’une interruption magique des chaînes de causalité. Un premier mensonge d’État la frappe. Il concerne le devin Calchas qui a changé de camp et est resté volontairement chez les Grecs. Il faut taire cela. Cassandre subit une première mesure, sa servante et confidente, dissidente aussi, Marpessa, est soutirée à son entourage.

« Un anneau de silence se referma autour de moi. Le palais, mon lieu le plus familier, s’écarta de moi, mes chères cours intérieures se turent devant moi. J’étais seule avec mon droit. »

Quand on parle de séparatisme ! En présence d’Énée auquel les dieux avaient oublié « de donner en partage la faculté de mentir », pour la première fois se libère une voix étrangère longtemps restée dans sa gorge et qui disait qu’elle savait, qu’elle avait toujours su. A partir de là, il y aura un avant et un après. Elle devient celle se sachant savoir. Sa voix se singularise au prix de la solitude. Il y a constamment des moments de maladie et de santé recouvrée qui lui donnent de nouvelles clés de compréhension. Après l’une d’entre elles :

« La fonction de prêtresse m’attirait comme le salut que promet la terre ferme au naufragé. Je ne voulais pas du monde tel qu’il était mais servir avec dévouement les dieux qui le dominaient : il y avait une contradiction dans mon désir. Je m’accordai un délai avant d’en prendre conscience, je me suis toujours accordé ces périodes de cécité partielle. Devenir voyante d’un seul coup, cela m’eût détruite ».

Je me rend compte que la façon dont je présente les choses, en privilégiant la trajectoire de Cassandre, rythmée par des crises, contient le risque d’effacer quelque peu la sinuosité du récit d’introspection qui avance, revient en arrière, reprend emportant au passage de nouveaux éléments antérieurs avec des retours à l’enfance comme aux derniers moments de sa vie. Le roman s’organise autour d’une série de retours mnésiques vers les mêmes lieux et les mêmes moments et, bien entendu, les mêmes personnages. Peut-être que ce récit tente aussi de dire quelque chose sur la façon dont la mémoire travaille. Simple hypothèse. C’est terrible à résumer. A chaque fois que je remettais l’ouvrage sur le métier s’offraient de nouvelles pistes. Bien d’autres lectures sont possibles. Mais je ne vais pas tout révéler et vous priver de la lecture du livre. J’espère seulement vous donner l’envie de le lire. J’en profite pour signaler aussi que, bien entendu, le corps est impacté. Il réagit : « la peau de mon crâne se rétracta ». Il a, lui aussi, une mémoire. Dont celle de son viol par Ajax, pas le grand, le petit.

« Pareil aux fourmis, nous nous précipitons dans chaque incendie. Chaque inondation. Chaque fleuve de sang. Uniquement pour ne pas être obligé de voir. Quoi donc ? Nous. »

L’effondrement progressif du nous sera encore précisé

Voici un revenant : Pâris, fils de Priam devait être tué parce que sa mère Hécube avait rêvé qu’elle enfanterait « une bûche dont sortait d’innombrables serpents ardents » et que cela avait été interprété comme le fait que cet enfant portait en lui le malheur de Troie. Il revient dans la cité. Il avait été recueilli par un berger et avait survécu. La volonté de savoir s’incruste en Cassandre mais ceux à qui elles posent des questions n’ont pas de réponses non parce qu’ils les refuseraient mais parce qu’ils n’en ont pas eux-mêmes. Elle apprend mais hors de son milieu de privilégiés, chez ceux qui habitent hors les murs et qui allaient devenir son « véritable foyer », qu’il y a une autre vérité sur Pâris. Cet enfant « pouvait être appelé à redonner tous ses droits à la déesse des serpents en la rétablissant gardienne de chaque foyer ». Son père Priam n’est donc pas différent d’Agamemnon. Tous deux ont sacrifié l’un de leurs enfants. Pour Cassandre ce sont des crimes. Lancinante, cette reprise du thème de la terre-mère opposée à la facticité de Troie. Les serpents, on les retrouvera mais différemment dans un livre ultérieur de Christa Wolf : Médée. Voix. On les verra revenir, cette fois sous forme d’artefact, un peu plus loin. Les sorties de Cassandre hors les murs sont comme un passage « de la tragédie au burlesque », une façon de « ne pas se prendre soi-même au tragique ».

Eumélos et la fin de l’hospitalité.

Au cours d’un repas, à la veille du départ du TROISIEME VAISSEAU, Cassandre apprend que l’on n’a plus le droit de qualifier d’hôte Ménélas, roi de Sparte. Qui a décrété la fin de l’hospitalité et distribue ce que l’on appelle aujourd’hui des éléments de langage ? Un certain Eumélos.

« Qui c’est, Eumélos ? Ah oui. Ce membre du conseil qui présidait désormais la garde du palais. Depuis quand un officier décidait-il de l’usage des mots ? »

Ce personnage a été beaucoup commenté. Je ne m’y attarderai pas. Même s’il a existé dans la mythologie, il est sans doute celui avec qui Christa Wolf a pris le plus de libertés. Je voudrais simplement dire qu’à mon avis, et surtout pour les jeunes générations qui n’en savent plus rien, il n’est pas nécessaire d’invoquer le « Parti » ou la Stasi.  Cela y est bien entendu, mais nous en avons sous les yeux chez nous aussi, de même que nous pouvons voir dans chaque nouveauté une régression. Disons simplement que cet arriviste introduit l’option sécuritaire et que le temps d’interprétation des oracles est remplacé par un dispositif de propagande et de manipulation de la langue. Cela ne vous dit rien ?

Au cours de ce même dîner officiel, Cassandre s’aperçoit que quelque chose avait changé dans la cité. Pâris, ivre, bafoue toutes les conventions et annonce, en présence de Ménélas, son époux qu’Hélène lui est promise.

Cassandre :

« Moi seule, j’ai vu. Ai-je vraiment vu ? Comment dire ? J’ai senti. J’ai éprouvé – oui voilà le mot ; car c’était une épreuve, c’est une épreuve, quand je vois quand j’ai vu : ce fut en cet instant que se déclencha le mécanisme conduisant à notre perte ».

C’est d’abord encore une épreuve psycho-pathologique. Petit à petit, elle saura la vivre autrement. Elle sort littéralement d’elle même, pars très loin d’elle et des autres, crie, éructe, ne se contrôle plus, de l’écume sur les lèvres, ne pouvant s’arrêter de «  fabriquer de la folie ». Arisbé discrètement revenue prend soin d’elle, lui conseille d’ouvrir son œil intérieur. Elle revient de très loin. Le mensonge, la propagande, la flagornerie s’installent à Troie, les fabriques d’armement tournent à plein régime. On ne montrera jamais Hélène aux Troyens qui la réclament. Et pour cause : elle n’y est pas. C’est une guerre pour un leurre. Une guerre pour la guerre.

« Quand la guerre commence, on peut le savoir. Mais quand donc commence l’avant-guerre ? Si jamais il existait des règles en la matière, il faudrait les transmettre aux autres : Graver dans l’argile, dans la pierre, transmettre. Que pourrait-on y lire ? Entre autres phrases, celle-ci : ne vous laissez pas tromper par les vôtres »

Chronique d’une fin annoncée. Hélène n’existe pas et «  une guerre entreprise pour un fantôme ne peut-être que perdue » mais cela elle le crie au palais et non à la population. Elle est encore du côté du pouvoir au sein duquel le secret d’état est partagé. Son père Priam, à qui elle suggère de négocier avec les Grecs reste sourd à tout argument en faveur de la paix. La guerre commença donc. A ce moment-là Cassandre dit encore nous quand elle s’inquiète du sort de Troie.

« Achille leva très haut son épée et l’abattit d’un seul coup sur mon frère. Toutes les règles tombèrent à jamais dans la poussière.
[…]
Qui avait des yeux pour voir, put le voir dès le premier jour : cette guerre nous allions la perdre. Cette fois, je n’ai pas crié. N’ai pas eu de crise de folie. Restai debout immobile. Brisai sans m’en rendre compte le gobelet d’argile que je tenais dans la main. »

Ce frère, Troilos, vit encore et se réfugie dans le temple, Achille y pénètre armé, ce qui ne se fait pas, et le décapite, en quelque sorte l’immole. Cassandre continue néanmoins de plaider pour la négociation. Les Troyens n’ont-ils pas violé les lois de l’hospitalité ?

« Ainsi y a-t-il eu des temps, et je les ai connus, où les morts étaient sacrés, chez nous au moins. L’époque nouvelle n’a respecté ni les vivants ni les morts. Il m’a fallu quelque temps pour le comprendre. Cette époque nouvelle était déjà dans la forteresse avant que l’ennemi ne vînt. Elle a pénétré, j’ignore comment par chaque fissure »

Cassandre ne sait pas les choses d’emblée, la compréhension s’installe progressivement. Souvent elle ressent avant de savoir. Elle a même honte d’avoir cru qu’il put y avoir en elle des vérités toutes faites. Elle prend petit à petit conscience que l’effondrement a déjà eu lieu, comme dirait Walter Benjamin cité en exergue de mon texte. Le délitement de la ville était déjà en cours avant que la guerre ne commence. Il a débuté par la rupture avec ce qui était jusque là sacré : l’hospitalité et le respect des morts. Elle est emprisonnée. Ses parents sont de plus en plus impotents et submergés par des forces qui les dépassent. Ils ont perdu le courage de voir.

Jusque là, Cassandre se considère encore comme faisant partie de l’élite troyenne en tentant de lui faire prendre un autre cours plus pacifique. Elle est bannie par son père qui ne la considère plus comme son enfant.

Nous sortons un court instant de la remémoration par un retour au présent du récit :

« A présent la femme égorge Agamemnon.
A présent, tout de suite, c’est mon tour.
Je remarque que je ne peux pas croire ce que je sais ».

Elle raconte que lors de sa dernière rencontre avec Enée, elle refusa l’anneau « en forme de serpent » que ce dernier a voulu lui offrir et qu’il a ensuite jeté dans la mer. Refus et geste qui restent mystérieux. Peut-être la scène symbolise-t-elle la fin du matriarcat, le serpent étant un attribut de la déesse-mère Gaïa. Ou la fin de l’utopie d’un rapport autre entre les hommes et les femmes. A moins que cela ne signifie de la part de Cassandre le refus de participer au monde à venir d’Enée, un monde qui continuera à avoir besoin de héros et dans lequel elle ne le suivra pas :

« Contre une époque qui a besoin de héros, nous ne pouvons rien faire, tu le savais aussi bien que moi. Tu as jeté dans la mer l’anneau en serpent. Je devrai aller loin, très loin, as-tu dit, et sans savoir ce qui m’attend.
Moi, je reste »

Elle envisage un temps, sans parvenir à y croire, de se jeter aux pieds de Clytemnestre pour la supplier de lui laisser un peu de temps et une esclave afin qu’elle prenne note de son histoire et que celle-ci soit transmise de fille en fille afin «  qu’à côté du fleuve des épopées, ce minuscule ruisseau, à grand peine atteigne ces hommes lointains, plus heureux peut-être, vivront un jour ». Une définition du projet de la romancière de nous faire parvenir une voix issue d’un monde sans voix et sans traces écrites, en rupture avec l’épopée héroïque.

Le roi Priam la met à la porte une seconde fois.

« Je croyais toujours qu’il suffisait d’un peu de désir de vérité, d’un peu de courage, pour écarter définitivement tout ce malentendu. Nommer vrai ce qui est vrai et faux ce qui n’est pas vrai : c’est la moindre des choses, pensais-je, et cela eût beaucoup mieux servi notre combat que n’importe quel mensonge ou demi-vérité. Car, pensais-je, on n’allait tout de même pas bâtir toute la guerre – la guerre n’était pas notre vie !- sur les aléas d’un mensonge. »

La vérité est un processus d’élaboration. Elle n’est pas donnée. Elle doit se frayer un chemin entre le dit, le non-dit, le déni. Et trouver un destinataire. Achille, la bête est la métaphore de la pulsion guerrière et aussi de celui et de ce sur quoi les paroles n’ont pas de prise, fussent-elles vraies.

Vient le moment où s’éclaire la raison de tous ces mensonges. Une ville fictive s’installe sur le défaut, sur l’absence, de ville réelle :

« Avec Hélène que nous avions inventée, nous défendions tout ce que nous n’avions plus. Mais que nous étions tenus de déclarer comme toujours plus réel à mesure que cela disparaissait. De telle sorte qu’à partir de mots, de gestes, de cérémonies et de silence naissait une autre Troie, une ville de fantômes dans laquelle nous devions nous installer et nous sentir à l’aise. Étais-je donc la seule à le voir ?

Mais reste encore la peur d’aller fouiller dans ce monde virtuel. Cassandre reste dans la souffrance. Achille, la terreur a pour fonction de conforter les fantômes, bâtisseurs de la fiction factice.

Puis revint le rêve. Celui dont j’ai cité le texte au début. Grâce à lui, elle comprend qu’elle doit se débarrasser des fausses questions et alternatives.

Pendant tout ce temps bien sûr la guerre continue. Elle a duré dix ans. Cassandre n’a pas cessé d’officier, elle y est tenue bien que sachant que « les interprètes des oracles étaient les bouches de ceux qui les commandaient ». Énée revient. Énée, Cassandre. Cassandre, Énée. Un poème d’amour. Et d’une nuit. Énée qui est l’âme de Troie ne doit pas y rester

« Ce dont il faudrait parler au conseil maintenant, pendant la guerre, ce n’est plus l’affaire des femmes.
Évidemment , dit Anchise, puisque cela devient l’affaire des enfants. »

Féroce. Anchise, le père d’Énée est une sorte de dissident discret et proche de la nature particulièrement attaché aux arbres. Cassandre trouve auprès de lui et de ceux qui l’entourent un cocon dans lequel elle se sent bien, loin des imbéciles. Elle en parle encore comme des eux opposé à son nous qui achève de s’épuiser.

« Le nous auquel je m’accrochais devenait transparent, malingre, de plus en plus insignifiant, et le je devenait par conséquent pour moi-même de plus en plus impalpable »

Le je et le nous sont dans un rapport étroit, l’un ne va pas sans l’autre. Un lien s’établit entre la virtualisation de la ville qui se coupe de ses traditions et la dislocation du nous alors que l’autorité du roi pâlit à force de jouer un rôle qui ne lui sied plus. Son policier en chef met l’ensemble de la société sous surveillance et contrôle permanents. « Son pouvoir allait bientôt être total ». Prise de panique, Cassandre se réfugie dans le temple, s’adonne aux cérémonies de sa fonction avec un grand détachement, car elle avait entre-temps « cessé de croire aux dieux ». Elle avait perdu l’espoir mais restait la crainte. Cette dernière ne suffit pas pour retenir les dieux, trop vaniteux pour se contenter de cela. Elle est atterrée par les nouvelles directives adressés aux prêtres de ne plus honorer que les héros vivants et non plus les morts, une rupture avec les fondements de la communauté troyenne. Peut-on espérer vaincre en prenant le masque de l’ennemi. Et si tout en s’en affublant on perdait quand même ? C’est l’ennemi qui dicte la conduite de son adversaire.

Le troisième terme

« Pour les Grecs, il n’y a que la vérité ou le mensonge, c’est juste ou c’est faux, la victoire ou la défaite, l’ami ou l’ennemi, la vie ou la mort. Ils pensent d’une autre façon, ce qu’on ne peut voir, sentir, entendre, toucher n’existe pas. Ce qui est écrasé entre leurs notions tranchantes, c’est l’autre élément, le troisième terme, celui qui selon eux ne peut exister, cet élément vivant et souriant, qui est capable de renaître sans cesse de lui-même, qui ne se divise pas, esprit dans la vie, vie dans l’esprit. »

Cassandre rejette l’option femme domestiquée personnifiée par sa mère, Hécube et sa sœur Polyxène qui la provoque avec ses rêves masochistes voire scatologiques et qui finit par s’offrir à Achille la bête. Mère et sœur ont abandonné Athéna pour Apollon. Elle prend également ses distances avec la femme guerrière, absolutiste, Penthésilée qui se moque de sa prétention à vouloir opposer ses « rêves à des javelots ».

« Entre tuer et mourir existe une troisième possibilité : vivre ».

Cassandre refuse d’accepter le désir de mort chez une femme. Il est plus facile de dire Achille la bête que nous, ce nous qui est ici la communauté à statut égal des hommes et des femmes.

«  J’ai une mémoire-peur. Une mémoire-sentiment. »

Cassandre ne parvient pas à se résigner que Troie ne soit plus Troie, Mais la voici enfin prête, se souvient-elle,

«  à devenir cette autre femme qui depuis si longtemps bougeait en moi, sous le désespoir, la souffrance et le chagrin. »

Est-ce lié à la mort de son frère Hector dans un combat singulier avec Achille la bête ? Ou à la suite de la tentative de marchandage pour obtenir son corps en lambeaux contre l’équivalent-or de son poids ? Ce sera plutôt une sorte de résurrection après être devenue comme Hector mort « un tas de chair déchiquetée »

« Ce fut ce jour et dans la nuit qui suivirent que fut détruite cette part de nous d’où viennent les rêves, Achille la bête occupait chaque pouce de terrain autour de nous et en nous »

Achille le bourreau sanguinaire, symbole de la brutalité guerrière, de la sauvagerie sans foi ni loi achève de dominer les esprits. Massacres de représailles et de contre représailles des Grecs contre les otages prisonniers troyens et réciproquement.

Cassandre libère Énée de son engagement à prendre soin d’elle. Ce dernier la porte chez « les femmes dans les grottes » où elle trouve refuge, réconfort et guérison et où  sa voix trouve « l’espace qui était prévu pour elle ». « Là, enfin, j’avais le nous ». Grâce à un trou dans le déroulement du temps qui permet aussi le retour du rêve. Hécube vient la chercher pour la faire participer à un plan visant à frapper Achille en son talon en se servant de Polyxène. Cassandre refuse tant le plan que l’injonction de se taire. Elle est arrêtée, embastillée. La rupture avec son milieu est consommée. Quand elle se remet à parler, c’est avec les souris, « avec un serpent qui logeait dans un trou et qui s’enroulait à mon cou pendant mon sommeil », avec le rayon de soleil qui pénètre à travers l’ouverture qu’elle a réussi à pratiquer dans l’ouvrage d’osier dans lequel elle est enfermée. Le rapport au serpent est ici d’abord un rapport avec la terre. A la différence de Médée qui est elle même une « pharmacienne », une guérisseuse, ce sont Arisbé et Marpessa qui soignent Cassandre.

Ceux qui réussissent leur coup ont finalement raison : Achille a été tué.

Sur le Mont Ida où se trouve le sanctuaire de Cybèle, déesse-mère symbolisant la nature sauvage mais signifiant aussi la gardienne des savoirs (Kybélê), elle découvre un nouvel univers de gaîté, de fruits de la terre, de chants, de danses mais aussi de partage des savoirs :

«  Nous ne cessions d’apprendre. Chacune faisait profiter l’autre de son savoir particulier »

Un Territoire apprenant contributif, comme lieu d’expérimentation et de capacitation, en quelque sorte. Le savoir soit dit en passant passe en premier lieu par la main et le travail manuel. Elles se torturent néanmoins les méninges pour imaginer comment laisser un message aux générations futures, elles qui ne possèdent pas l’écriture. Pourquoi ne pas graver dans les cavités rocheuses des représentations de leur époque. Une expérience et une expérimentation.

«Nous étions reconnaissantes qu’on nous permit de jouir de ce privilège suprême : projeter un mince rayon d’avenir dans les ténèbres du présent, qui tient chaque époque sous son emprise »

Avec son expérience de vie qui bute sur les obstacles infranchissables et ne mènent à aucun résultat, Cassandre effleure un instant l’expérimentation vers une alternative.

Priam la fait chercher pour être donnée à Eurypylos, ici le fils de Télèphe, en échange de renforts de troupes. Un mariage forcé dont elle aura des jumeaux.

«  Tout ce qu’il faut vivre, je l’ai vécu »

Tout ? Nous approchons de la fin de la remémoration analytique de sa vie entamée peu avant sa proche exécution.

Et le cheval, alors ?

Il arrive pour la toute fin qui est aussi celle de Troie où personne ne s’étonne que le cheval soit si grand. La fin de la cité comme son début sont qualifiés de « déshonorante imposture ». Les Troyens ont même oublié qui elle était. Ils n’ont retenu que sa folie. Elle est folle, c’est tout. Massacre final. Cassandre croise une dernière fois Eumélos, le policier en chef de la cité qui est parti à temps et qu’elle qualifie de Personne. Elle comprend que si personne ne voulut la croire comme ce Personne, sans personnalité propre, c’est tout simplement qu’ils en sont incapables. « Alors, je maudis Apollon ».

Les vainqueurs écriront l’histoire leur façon. Cassandre aura tenté de donner sa version. Peut-être même aura-t-elle réussi à faire, ne serait-ce qu’un peu, bouger les choses en démythifiant cette « guerre de rapine » dont la glorification est à l’origine de la littérature de l’occident.

Les bourreaux arrivent.

Bascule vers la narratrice pour les dernières phrases du livre, le passé devient présent. Nous retournons à la porte des lionnes, devant l’abattoir où elle s’est arrêtée pour nous conter par introspection, son histoire :

« C’est ici [et non plus c’était ici]. Ces lionnes de pierres l’ont regardée. Dans la lumière qui change, on dirait qu’elles bougent ».

 

C’est une nouvelle figure de Cassandre que nous propose Christa Wolf en dévoilant une origine plus profonde à son don de voyante disant la vérité sans être crue. Il est le résultat d’un travail, et d’abord d’un travail sur elle-même. Cassandre est une voix autre que celle des guerriers enfermés dans l’opposition binaire ami/ennemi et qui soumettent tout à cette dichotomie qui les aveugle. La mise à jour des tendances autodestructrices à l’œuvre dans la cité prennent le pas sur les prophéties par ailleurs transformées en outils de propagande. L’autodestruction de Troie allait au-devant de sa destruction par l’ennemi.

« Cassandre, c’est celle qui dit non. Vous me dites que c’est une femme forte, je ne le crois pas. Elle est la voix de l’être humain contre la Cité, la société. Et c’est de plus en plus important dans notre époque où la pensée commune asphyxie l’esprit. Cassandre, ça se joue en une heure, la dernière heure avant sa mort. »

(Fanny Ardant, interprète de Cassandre dans l’Opéra parlé de Michael Jarrell. Le rôle avait été créé par Marthe Keller)

Certes, elle dit en effet non mais avec une furieuse envie de pouvoir dire oui, ce qui lui est impossible. Cette impossibilité ne tient pas à elle-même mais aux structures de domination. Christa Wolf a fait le choix – judicieux parce plus riche – de ne pas en faire une rebelle. En mettant aussi en évidence son statut social de fille de roi. En optant, par ailleurs, pour celui de son exécution, ce qu’elle ne fera pas pour Médée. Et si on ne veut pas croire ce que dit Cassandre, ce n’est pas en raison de je ne sais quelle malédiction mais parce que le pouvoir en place est incapable de croire, pas seulement à ce qu’elle dit mais incapable de croire en quoi que ce soit, n’ayant pas d’autre alternative que la guerre. La prise de conscience de Cassandre est laborieuse, complexe et progressive, souvent dans la souffrance. Elle va de pair avec la dislocation du nous que constitue l’élite troyenne dont elle fait partie et passe par la découverte d’un ailleurs plus proche de la terre et de ses mystères dont elle a gardé un souvenir d’enfance par sa nourrice et qu’elle redécouvre.En filigrane du récit de Christa Wolf, l’espérance d’un monde partagé entre les hommes et les femmes. Nous n’y sommes pas encore.

Je vous invite à écouter quelques minutes la voix de Christa Wolf au cours d’une lecture-performance de Cassandre. Elle commence par quelques mots de la poétesse grecque de l’Antiquité, Sappho, cités en exergue du récit.

 

 

 

 

 

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Christa Wolf : «  Stichwort Kassandra / mot clé  Cassandre ».
1. Préliminaires

Sehr gefällt mir die Figur, ihr Ausdruck, ihre Haltung, ihre Kraft. Die linke Hand, in das Gewand gehüllt, zur Brust hochgezogen, die Rechte nach unten fallend/weisend: Dies sei, sagt H., im Altertum die Haltung mit der Bedeutung gewesen: Die Erde sei mein Zeuge. Er glaubt, daB Marcks diese Bedeutung kannte und gewollt hat. Ich nehme sie freudig an, wie überhaupt das Zusammengenommene, Unaffektierte, dabei Klagende der Figur. Ihre Wahrhaftigkeit. »Resigniert« nennt eine Schrift über den Lübecker Figurenfries sie, später: »entsagendk. Das gefällt mir eher. Trauernd, entsagend. Nicht ängstlich, zurückweichend, nicht exaltiert.

« Elle me plaît beaucoup, dans son expression, sa posture, sa force. La main gauche, rentrée dans le vêtement, est posée sur sa poitrine, la droite retombe, désignant quelque chose. H. nous explique que cette posture signifiait dans l’Antiquité : Que la terre me soit témoin. Il pense que Marcks a repris cette signification en connaissance de cause. Je la reçois avec joie, tout comme cette concentration, cette absence de pose pour un personnage au caractère pourtant aussi accusateur. Sa véracité. Dans une publication consacrée au bas-relief de Lubeck, il est question à son propos de résignation, et ensuite d’abnégation, ce qui me plaît davantage. Dans le deuil, dans l’abnégation. Pas dans la crainte, le recul ou l’exaltation. »

(Christa Wolf : Ein Tag im Jahr 1960-2000. Luchterhand
Un jour dans l’année 1960-2000. Fayard 2006 p 326. Trad. Alain Lance et Renate Lance-Otterbein)

Première entrée en matière. Cette sculpture en terracotta, intitulée Cassandre, de Gerhard Marcks (1889-1981), Christa Wolf en a découvert un spécimen sous une bâche de travaux sur la façade de la maison d’art Lempertz à Cologne, en septembre 1985. Son livre Cassandre était paru deux ans auparavant. L’œuvre de Gerhard Marcks a été conçue en 1947-48 pour compléter l’ensemble de la communauté des saints, commencée par Ernst Barlach en 1929 et interrompue par les nazis, pour. Elle est ici une figure de deuil et de témoignage de la barbarie nazie. (Image de l’ensemble ici)

« Mot-clé : Cassandre »

«  Stichwort Kassandra / mot clé  Cassandre ».  Mot clé qui ouvre et qui œuvre, ou plutôt l’inverse qui œuvre et qui ouvre car les choses s’ouvrent rarement d’elles-mêmes. Mot qui ressort d’un nuage de mots. Pistes à suivre. Mot obscur qui ferme aussi. Stichwort : mot aiguille. Qui pique. Stechen évoque aussi l’aiguille à coudre. Mot qui aiguillonne.

Par où commencer ? Cela tombe bien, commençons par les prolégomènes puisqu’il y en a. Le livre portant le titre Cassandre, paru en 2003 chez Stock, est en effet constitué par le récit proprement dit, précédé de ce qui est nommé Prémisses (Vorausetzungen) sous forme de quatre conférences préliminaires de poétique, qui avaient été tenues à l’Université de Francfort sur le Main. Cela me permettra de tirer vers nous d’aujourd’hui les questions qui se posent à … et que (se) pose l’auteure en suivant la piste Cassandre. Ce qui est intéressant pour moi en tous les cas, c’est ce que cela nous dit à nous au contraire des ennuyeuses lectures se limitant aux relations que le texte peut avoir avec l’ex-RDA ce que je ne nie pas mais ce pays n’existe plus. Le livre paraît en 1983 dans les deux Allemagnes d’alors. J’ajouterai aussi quelques prémisses personnelles issues du travail d’élaboration de ce texte.

Mot brouillard d’abord :

Souhaitant dans un premier temps commenter des propos récents nous invitant à faire fi des Cassandre, je me suis vite aperçu que les dictionnaires ne sont d’aucun secours. Ils ne nous disent rien du sens précis de cette expression. Je suis fort heureusement tombé sur un travail de thèse qui m’a permis de faire l’économie d’une épuisante recherche. La citation un peu longue dit bien l’essentiel :

« Cassandre se détourne du sens de son nom, étant dans les dictionnaires, nom propre ou nom commun, masculin ou féminin. Comment un nom peut-il conserver une identité alors qu’il sert tous les usages ? Linguistiquement, ce mot « cassandre » est pour la langue un signifiant réinvesti par un ensemble de significations dont les origines demeurent parfois introuvables, ne figurant nulle part dans les textes littéraires. L’usage l’associe à une énonciation qui est fausse. Ou encore à un individu qui se prétend autre chose, pour dire ce que personne ne veut entendre. « Jouer les cassandre », c’est se déguiser de son nom pour dire un mensonge sans mentir soi-même. Or, prendre son identité est loin d’être un simple jeu. Le « cri » de Cassandre, outre la référence chez Homère dans une très brève allusion à son cri de mort, ne se réfère plus à un délire bruyant de l’usage populaire, mais à un avertissement raisonné, effrayant et vrai dans la littérature. En somme, Cassandre s’est scindé en deux ; d’une part, dans la langue ayant une vie dans un usage linguistique indépendant, et de l’autre part, dans des représentations littéraires. Le point commun entre ces deux tangentes est qu’elle survit grâce à la béance qui ne demande qu’à être investie. Dans le Trésor de la langue française publié en 1977, sous l’entrée Cassandre n’est mentionné que ce vieillard sot et ridicule, mot utilisé par Stendhal, sans aucune autre entrée. Dans le Robert des citations, 1991, Cassandre est Adolphe Mouron, le célèbre publiciste, aucune mention n’est faite de la prophétesse. Puis, dans le Grand Robert de la langue française, datant de 2001, une mention très courte, Cassandre prophétesse de la mythologie grecque, puis la locution « jouer les Cassandre » : « Faire des prophéties pessimistes au risque de déplaire ou de ne pas être cru ». Enfin dans un plus petit dictionnaire, édité chez Bordas, datant de 1984, la même expression « jouer les Cassandre ». Il semblerait comme en témoigne l’écart entre les œuvres de notre corpus, (1935, 1979, 1994, 1998, 2006, 2009) qu’elle ait été écartée entre les années [19]30 et 70 de la littérature et de la langue française, retrouvant un regain d’intérêt dans les années 1990 à 2010, ce qui explique son absence des dictionnaires. Sa parole survit et renaît avec les œuvres contemporaines manifestant un intérêt pour sa parole subversive et son besoin de dire ».

Justine Desmeules : «Je»dis la vérité, Parole de Cassandre ! : Polymorphisme de l’indicible, de l’innommable et de l’irreprésentable. Thèse

C’est donc en toute mé-connaissance de cause que l’expression est employée. L’indétermination du mot suffit à disqualifier l’expression chez ceux qui veulent l’instrumentaliser. Ainsi, le Président de la République affirmait : « Certains prédisent le pire. Il ne faut jamais céder aux Cassandre ». Ceci a été dit en référence à la rentrée sociale de l’année dernière. Nous en connaissons six mois, et une réforme des retraites, plus tard le résultat. De même le Président de l’Université de Strasbourg, dans ses vœux pour la nouvelle année, appelait à faire « fi des Cassandre ». Osant même un : « Nous avons le devoir moral d’être heureux ». Et fustigeant « une certaine pseudo-science, la collapsologie, dangereuse tentation de paresse intellectuelle ».

Cassandre = malheur = collapsologie = paresse. Très ancien monde, ces propos. Et très vieille théologie.

Tentons de dissiper un peu le brouillard. Avant de voir que Christa Wolf fouille plus en amont, voyons ce que nous transmet une certaine tradition. Dans la Grèce antique, Cassandre est une alèthomantis. Qu’est à dire ? Lisons ce qu’en dit l’helléniste et anthropologue Marcel Detienne :

ἀλήθεια

Alètheia =vérité

«  Cassandre est « prophétesse véridique (alèthomantis) » ; elle n’est pas un de ces devins qui « cherchent à tromper », mais, pour avoir trahi un serment, pour avoir bafoué la pistis, elle a été privée par Apollon du pouvoir de persuader : sa parole n’exerce aucune puissance sur autrui. Le défaut est si grave que, même si sa parole est efficace, Cassandre semble ne pouvoir dire que des paroles « vaines » (akranta) ou encore « non fiables » : privée de peithô, elle est du même coup privée de pistis. Incapable de persuader, l’Alètheia de Cassandre est pour ainsi dire « condamnée à la « non-réalité » ; son Alètheia de prophétesse est menacée en ses fondements. Qu’est-ce donc que la « persuasion » ? Dans la pensée mythique, Peithô est une divinité toute-puissante, aussi bien sur les dieux que sur les hommes ; seule la Mort peut lui résister. Peithô dispose des « sortilèges aux mots de miel » ; elle a pouvoir de charmer ; elle donne aux paroles leur douceur magique ; elle réside sur les lèvres de l’orateur. Peithô répond dans le panthéon grec au pouvoir de la parole sur autrui ; elle traduit, sur le plan mythique, le charme de la voix, la séduction de la parole, la magie des mots. Les verbes thelgein, terpein, les mots thelktèrion, philtron, pharmakon, la définissent sur le plan du vocabulaire, Sous le masque de Thelxinoè, elle est une des Muses, et sous celui de Thelxiepeia, une des Sirènes. Mais, comme ces dernières, elle est fondamentalement ambivalente : bénéfique et maléfique </span»

Marcel Detienne : Les maîtres de Vérité dans la Grèce antique. Poche. Pp 127-129

Nous retiendrons d’abord qu’elle dit vrai. Marcel Détienne établit une relation étroite entre la question de la vérité et celles de la persuasion et de la confiance. Ces deux dernières sont, comme techniques, des pharmaka autant des remèdes que des poisons. C’est une image figée, peu dynamique.  Christa Wolf ne la verra pas tout à fait ainsi. Elle cherche une origine plus profonde à son don qui, par ailleurs, devient plus le résultat d’un travail, et d’abord d’un travail sur elle-même. Mais cette question n’est pas absente dans le récit quand Cassandre comprendra que les oracles sont devenus des machines de propagande au service du pouvoir. Déjà la post-vérité, sans les moyens technologiques qui la sur-détermine aujourd’hui et qui modifient les conditions de la littérature. Par ailleurs, cette vérité, il faut pouvoir y croire, l’admettre et parvenir à la formuler, car :

« de plus en plus, nous prenons conscience de l’inadéquation des mots avec les phénomènes auxquels nous sommes à présent confrontés. Ce que les états-majors nucléaires anonymes projettent de faire avec nous est indicible ; le langage qui les atteindrait semble ne pas exister. Pourtant nous continuons d’écrire dans des formes auxquelles nous sommes habitués. Cela signifie que nous ne pouvons [pas] encore croire ce que nous voyons. Ce que nous croyons déjà, nous ne pouvons l’exprimer »

C.Wolf : Troisième conférence in Cassandre Stock La Cosmopolite. Traduction Alain Lance et Renate Lance-Otterbein. ppp 376-78. Toutes les citations qui suivent sont tirées de ce livre sauf indication contraire.

Dans le non-dit, il y a aussi du non-savoir et de l’indicible. Ainsi que du déni. Et ce que le dramaturge grec, le poète chrétien, la littérature courtoise ou celle de la bourgeoisie naissante pouvaient faire, l’écrivain de l’ère atomique ne le peut plus. Je reviendrai plus loin sur le contexte de crise nucléaire. La question de la vérité est un processus complexe, non dénué de souffrance. Un processus de guérison aussi comme nous le verrons plus amplement dans la seconde partie.

« Regarder en face le véritable état du monde est psychiquement insupportable » (p 157)

Christa Wolf délie. Elle nous fait témoin du travail qu’elle entreprend en défaisant,  comme Pénélope, la tapisserie qui a figé une certaine image de Cassandre. Pour en libérer les éléments. Dans un dialogue avec l’humus de la mythologie grecque et de sa transmission qu’elle questionne, elle fait renaître sur ce terreau une Cassandre métamorphosée. Elle cherche en outre dans une strate antérieure, celle restée sans voix, d’avant l’écriture. Car ce qui nous en a été transmis par l’écriture porte la marque du passage au patriarcat. Ce travail de dé-liaison et d’élaboration fait l’objet des quatre conférences prémisses. Elle y utilise la forme littéraire de l’essai et celle aussi d’un journal de travail. Mais c’est toujours un travail littéraire. Et la quête d’une forme adéquate.

L’auteure s’empare ainsi de l’entrée Cassandre du dictionnaire de la mythologie de tous les peuples du Dr [Wilhelm]Vollmer (1874),  :

« CASSANDRE, la plus malheureuse des filles de Priam et d’Hécube. Apollon, qui l’aimait, lui promit, si elle répondait à son amour, de lui apprendre à dévoiler l’avenir. Cassandre accepta mais ne tint pas parole une fois qu’elle eut été dotée de cette capacité par le dieu. C’est pourquoi il ôta toute crédibilité à ses prédictions, l’exposant ainsi aux railleries des gens. On tint dès lors Cassandre pour folle et, comme elle ne prédisait rien d’autre que le malheur, on en eut bientôt assez de celle qui gâchait tous les plaisirs, et on l’enferma dans une tour. Plus tard elle devint prêtresse de Minerve [erreur : elle devint prêtresse d’Apollon, C.W.] et c’est hors du temple de cette déesse qu’Ajax la traîna par les cheveux et, comme elle s’était cramponnée à la colonne représentant la déesse, il fit tomber par terre cette dernière en même temps que la malheureuse ».

Cette entrée de dictionnaire, ce mot-clé de fermeture, la romancière le fracture.

« Le malheur : voilà le mot qui revient le plus fréquemment. Ce qui semble gêner le Dr Vollmer et ses collaborateurs en 1874 au point qu’ils ne puissent l’exprimer, c’est la version contestée selon laquelle l’Achéen Petit Ajax, l’un des principaux héros de la prise de Troie, aurait violé Cassandre au pied de la statue d’Athéna, un acte devant lequel la déesse, impuissante, ne put que tourner les yeux vers le ciel. À ce propos : son père, le roi troyen Priam, aurait marié Cassandre vers la fin de la guerre pour des raisons politiques — pour gagner un allié qui amenait un renfort de troupes dont on avait grand besoin — à un homme qu’elle refusait ; c’est vraisemblablement de ce mariage que naquirent les jumeaux qu’Agamemnon emmena avec elle vers Mycènes, où ils furent mis à mort après elle. Hypothèse : avec Cassandre nous avons l’un des premiers personnages féminins dont le destin préfigure ce qui va arriver ensuite à la femme pendant trois mille ans : être transformée en objet. »

L’article du dictionnaire soulève des questions et notamment celle de savoir pourquoi l’on associe l’idée de prophétie de malheur à Cassandre, une femme et non par exemple à Laocoon qui fit les mêmes. On ne qualifie pas Laocoon de prophète de malheur.

« Comment donc Apollon, ce «jeune » dieu masculin, peut-il confier à une femme le don de prophétie ? Pourquoi s’empresse-t-il, pourquoi les conteurs s’empressent-ils aussitôt d’annuler la portée de ce don ? Pourquoi tenait-elle tant à ce don ? Pourquoi l’opprobre, associé à la prophétie malheureuse («des prédictions de Cassandre ! »), demeura-t-il accolé au nom d’une femme, alors qu’au même moment et pour les mêmes motifs le prêtre troyen d’Apollon Laocoon lançait ses mises en garde et prédisait le malheur ? Lui aussi adjura ses compatriotes de ne pas faire entrer dans les murs de la ville le cheval que les Achéens avaient abandonné. Pourquoi pas donc des « prédictions de Laocoon » ? Comment se fait-il qu’il fut, avec ses fils, étreint et étouffé par des serpents ? »

Que de questions et il y en encore plein d’autres.

En France, presque à la même période que le dictionnaire du Dr Vollmer paraissait l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle : Répertoire universel des sciences, des lettres et des arts : avec la biographie de tous les hommes célèbres. Paris : Librairie de l’Encyclopédie du XIXe siècle, 1883. Il contient certes une entrée Cassandre mais intéressons nous plutôt à celle de Prophétesse, où elle est à nouveau évoquée parmi les femmes, esprits pauvres, infirmes et inutiles :

Saint-Priest, Ange de : Encyclopédie du dix-neuvième siècle : Répertoire universel des sciences, des lettres et des arts : avec la biographie de tous les hommes célèbres. Paris : Librairie de l’Encyclopédie du XIXe siècle, 1883.

Les deux premières conférences rendent compte du voyage en Grèce de la romancière. D’emblée, Cassandre lui semble la seule à se connaître elle-même. Elle l’imagine débarrassée de la charge de prophétesse mais non de la contrainte de voir. « Elle a encore cette obligation vis-à-vis d’elle-même : savoir qui elle est, prendre distance et, tout en étant intimement concernée, tenter une approche objective des choses »

Quand à nous, aujourd’hui,

« quelle prophétie pourrait encore nous surprendre […] ? Ne sommes-nous pas au-delà de ce que l’on peut nous annoncer et nous prédire, donc au-delà de la tragédie ?  (p 42)

Cassandre sera celle qui ose savoir (Immanuel Kant). Qui en a le courage. Au-delà du tragique ? Au sens de la tragédie grecque, c’est évident, elle n’y tient qu’un rôle secondaire. Au sens de l’héroïque, aussi. Mais encore ? Au-delà des lois divines et des dieux. Censés être ceux qui « veillent aux intervalles »(Borgès), ils ne sont pas ceux qui diffèrent les catastrophes. D’ailleurs, ils sont morts. C’est aux humains de le faire.

Poursuivons, « le calamar est cuit, le pita est au four ».

La perception de Cassandre serpente entre les pages pour y ressurgir régulièrement avec d’autres facettes, de nouvelles questions, de nouvelles pistes. Une impressionnante bibliographie est jointe aux textes des conférences : des lectures littéraires, les tragédies grecques bien entendu, Sapho, les historiens de l’antiquité, Goethe, Schiller, Thomas Mann mais aussi des théoriciens et philosophes. Lecture croisée de Faust et d’Aristote. Dialogue critique avec la littérature grecque et allemande. « A qui puis-je raconter que l’Iliade m’ennuie ? » Certains auteurs font l’objet de citations commentées. Lewis Mumford, par exemple, et son mythe de la machine. J’en traduis l’esprit : Les externalités négatives et toxiques des prouesses techniques n’ont jamais été aussi dangereuses.

Qui était Cassandre avant que quiconque n’écrivit sur elle ? Elle se situe à la charnière de deux cultes, dans le passage du matriarcat au patriarcat.

Une poétique des serpents

Hans Baldung Green : Allégorie figurant une femme tenant un miroir ainsi qu’un serpent un cerf et une biche (1529). Une femme au bord du précipice. Son corps ondulant évoque lui-même un serpent. Photo prise dans la rétrospective H,B.Green à Karlsruhe

Visite à Epidaure. Esculape

« le dieu masculin, descendant d’Apollon, un des nouveaux dieux ; qu’il ait repris [übernehmen] des femmes son art de guérir, c’est ce dont témoigne son emblème, le serpent » (Traduction modifiée).

Nous avons déjà rencontré cette question du serpent à propos d’un autre texte de Christa Wolf : Médée/voix. Il est postérieur à celui dont il est question ici. D’où ma question : ne pourrait-on pas définir la poétique de Christa Wolf comme celle du serpent ? Du pharmakon qu’Esculape a peut-être adopté, j’ai hésité à traduire übernehmen par adopter. Repris des femmes dans sa version poison et remède. Christa Wolf ne veut pas se prononcer, elle cherche un terme neutre. Je me suis demandé pourquoi. Aurait-il pu le voler ? Mais il y a encore une strate plus ancienne. Au tout début, le serpent créature bienveillante était un symbole de Gaïa. :

« Cassandre à encore de nombreux autres frères, et parmi eux Hélénos. C’était ce frère jumeau qui était assis avec elle dans le bosquet d’Apollon quand ils étaient enfants ; des serpents leur ont léché les oreilles, leur donnant par là même à tous deux le don de divination ; des serpents, les attributs de l’ancienne déesse mère Gaia. Cela est donc la plus ancienne strate de la tradition, et seulement ensuite s’y superpose l’autre, selon laquelle Apollon aurait désiré Cassandre après lui avoir offert le don de divination… »

(CW : Troisième conférence p 179)

Cela me renvoie au dernier livre de Bernard Stiegler :

« de symbole du pharmakon, c’est à dire du soin dont le dieu est Asclépios [Esculape] mais étant à la fois poison et remède et nécessitant une hermeneia (une interprétation), comme l’indique le caducée d’Hermès, le serpent deviendra avec le monothéisme le mal et le malin, c’est à dire le diabolique qui sème la zizanie et écarte les créatures de Dieu de son Eden.
Est dia-bolique ce qui brouille le sym-bolique »

(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser II, pp. 29-30

Pour Christa Wolf c’est précisément la fonction d’interprétation qui sera retirée à Cassandre, étant désormais réservée aux hommes.

Et la guerre ?

Cassandre est une voix autre que celle des guerriers enfermées dans l’opposition binaire ami/ennemi. J’ai été frappé dans les nombreux commentaires que j’ai pu lire, sans doute de loin pas tous, du peu de référence au contexte de la guerre tant pour la guerre de Troie, une guerre pour un leurre, que pour celle froide et de menaces nucléaires dans laquelle se situe Christa Wolf au moment où elle écrit Cassandre. A cela s’ajoute l’idée que « la littérature de l’Occident commence par la glorification d’une guerre de rapine ». Peut-on parler du rapport à la guerre sans la qualifier ? Christa Wolf en a pourtant beaucoup parlé.

Doomsday Clock, l’horloge de l’apocalypse. « Nous exprimons désormais en secondes le temps séparant le monde de la catastrophe, non plus en heures ou en minutes », a déclaré Rachel Bronson, présidente et directrice générale du Bulletin of Atomic Scientists, lors d’une conférence de presse à Washington, jeudi 23 janvier 2020.

Faisons d’abord un détour par Berlioz

Je vous invite à prendre le temps de regarder cet extrait sur la prise de Troie dans « Les Troyens », opéra d’Hector Berlioz, avec Anna Caterina Antonacci dans le rôle de Cassandre. L’ Orchestre révolutionnaire et romantique est dirigé par sir J. E. Gardiner. Le contraste est saisissant entre les propos de Cassandre qui sait que le cheval est un piège et l’inconsciente et aveugle illusion populaire prise, elle, de folie et menée par le roi qui accuse Cassandre d’être folle.

La fin de Troie est aussi celle des vainqueurs, de la Grèce qui sera supplantée par Rome fondée par l’un des fils de Troie. Berlioz raconte l’Enéide d’après Virgile. Une civilisation meure d’hubris, une nouvelle la remplace.

« Une civilisation repose sur la destruction de la civilisation qui la précède. Berlioz est bien le fondateur de l’opéra urbain. La fondation de Rome présuppose la chute de Troie et de Carthage ainsi que le mort tragique de Cassandre et de Didon, toutes deux victimes sacrificielles d’une vision nihiliste de l’histoire »,

écrit Hermann Hofer (connu aussi comme Charles Ofaire), un auteur franco-suisse (et « jurassien ») co-auteur notamment d’un Hector Berlioz. Ein Franzose in Deutschland (Berlioz, un Français en Allemagne).

Ce détour de l’histoire a intéressé aussi Heiner Müller. Interrogé sur son rapport aux sujets de l’actualité, il répond que les histoires actuelles l’intéressent peu parce qu’elles ne sont que la résurgence d’événement enfouis bien plus déterminants. Il ajoute :

« Un bon exemple est la guerre de Troie. Les Grecs détruisent Troie. Enée, un prince de la maison Priam ( de la maison royale de Troie) y survit. Il traverse l’Afrique jusqu’en Italie où il fonde Rome. A partir d’un long recul historique, la guerre de Troie avait dans le fond pour seule fonction la défaite de la Grèce et son remplacement par Rome. Voilà ce qu’il en est de la victoire grecque, le début de la fin »

(Heiner Müller „Geschichte geht immer auf Umwegen“ (1991) (L’histoire prend toujours des détours) in Heiner Müller : Gespräche 3)

La chute de Troie s’est faite au prix d’un véritable carnage, d’une démesure.

« Les Grecs ne se sont pas contentés de la vaincre, de la prendre, ils l’ont saccagée, incendiée […]. Les hommes ont été tués, les femmes, les enfants, emmenés en esclavage, il n’y a plus que des ruines. Les Grecs s’imaginent que l’affaire est enfin réglée, mais c’est alors que se découvre l’autre versant de cette grande aventure guerrière. Il va falloir, d’une façon ou d’une autre, que les Grecs paient les crimes, les excès, l’hubris, dont ils se sont rendus coupables au cours même de leur victoire. »

(Jean-Pierre Vernant : L’univers, les dieux et les hommes. Seuil. p. 115)

Une guerre pour un hologramme

Selon l’histoire « officielle », la guerre de Troie a été déclenchée par le rapt de la belle Hélène, la « plus belle femme du monde », femme de Ménélas, roi de Sparte par Pâris, fils du roi troyen Priam – et donc frère de Cassandre – déguisé en berger. A moins que ce ne soit une fugue adultère de la belle en compagnie du bellâtre. Peu importe ici. L’hypothèse intéressante est celle formulée par Euripide lui-même, hypothèse selon laquelle pendant toute la guerre de Troie, Hélène était réfugiée en Égypte. Une guerre donc pour un leurre !

Dans le prologue du texte éponyme d’Euripide, Hélène nous présente le Nil aux eaux pures et nous annonce qu’elle va nous raconter son histoire et dire pourquoi elle se trouvait là tout au long de la guerre alors que l’on croyait qu’elle était prisonnière à Troie. Ce n’était pas elle mais son hologramme pourrait-on dire aujourd’hui :

« Pâris quitta l’Ida et ses étables pour accourir à Sparte, où il pensait s’emparer de mon corps. Mais Héra irritée de n’avoir pas vaincu fit que Pâris, croyant m’étreindre, ne saisit que du vent : elle lui accorda, non ma personne, mais un fantôme semblable à moi, fait d’éther et par elle animé, Le roi fils de Priam crut donc me posséder quand il ne tenait qu’un mirage. Vinrent ensuite d’autres décrets de Zeus pour ajouter à mon malheur. Car s’il porta la guerre à la terre des Grecs ainsi qu’aux malheureux Troyens, ce fut pour soulager notre mère la Terre du fardeau des mortels qui allaient se multipliant, et aussi pour donner la gloire au plus brave des Grecs. L’enjeu de la lutte troyenne, le trophée proposé aux Grecs, ce n’était pas moi-même, mais mon nom seulement. Car Hermès m’avait enlevée aux replis de l’éther, cachée dans un nuage — Zeus en effet veillait sur moi — et logée en ces lieux au foyer de Protée, qu’il jugeait le plus vertueux des mortels, pour que j’y garde intact le lit de Ménélas. C’est donc ici que je demeure, tandis que mon époux infortuné réunit une armée, poursuit mes ravisseurs jusque sous les murs d’Ilion. Combien de vies aux rives du Scamandre se sont pour moi éteintes! Et moi qui n’ai fait que subir, on me maudit, on me croit une épouse infidèle, on m’impute la longue guerre qui éprouve les Grecs ! Comment se fait-il que je vive encore ? C’est que je tiens de la bouche divine d’Hermès que je dois revenir vivre un jour dans la plaine illustre de Sparte, avec mon époux qui saura que je ne fus jamais à Troie, ayant voulu que dans mon lit il fût seul à entrer. »

(Euripide : Hélène in Tragédies complètes II. Folio p 934)

Hérodote dit avoir trouvé Hélène en Égypte où le bateau de Pâris avait été déporté par une tempête. A cette guerre pour un leurre s’ajoute une autre dimension donnée comme cause profonde de la guerre de Troie, la question de la surpopulation : « ce fut pour soulager notre mère la Terre du fardeau des mortels qui allaient se multipliant ». Cela n’a pas échappé à Jean-Pierre Vernant qui écrit : « Lorsque les Grecs réfléchiront eux-mêmes sur la guerre de Troie, ils diront parfois que les vraies raisons de cette guerre, c’est que, les hommes s’étant multipliés en masse, les dieux s’irritaient de cette foule bruyante et voulaient en purger la surface de la terre » (J-P Vernant : L’univers, les dieux et les hommes. Seuil p. 98)

Crise des euromissiles

Et Christa Wolf, de quelle guerre parle-t-elle ? L’écriture du récit coïncide avec la crise des euro-missiles quand les docteurs Folamour de l’Otan et du Pacte de Varsovie dans leur pensée délirante (C.W.) s’imagineront pouvoir circonscrire au continent européen de part et d’autre de la ligne séparant les deux Allemagnes, une catastrophe nucléaire. Avec des armes nucléaires dites de théâtre.

Le 12 décembre 1979, à Bruxelles, l’OTAN décidait l’installation en Europe de 600 missiles balistiques à moyenne portée ( ou de portée intermédiaire = de 1000 à 5000 kms) équipés de têtes nucléaires (Intermediate Nuclear Forces – INF) en réponse à la modernisation, côté soviétique, des missiles de moyenne portée. 15 jours plus tard, l’Urss créait son Vietnam en intervenant en Afghanistan alors que le Sénat américain refusait de ratifier l’accord Salt II sur la limitation des armes nucléaires stratégiques signés par L. Brejnev et J. Carter 6 mois plutôt à Vienne. Le tout finira par la dislocation de l’URSS. Mais les armes nucléaires, elles, sont toujours là. La fin de Troie n’est pas seulement celle tant décrite de la RDA seule mais concerne potentiellement tout le continent européen. Dans son discours de réception du Prix Büchner, en 1980, C.Wolf avait déclaré :

«  L’écriture n’en devient pas plus facile depuis que nous savons que nos deux pays qui s’étaient appelés Allemagne et en on perdu le nom en le ruinant à Auschwitz, que ce pays des deux côtés de l’Elbe sera effacé l’un des premiers en cas de conflit atomique. Peut être y a-t-il déjà des cartes qui retracent les étapes de cette éradication. J’imagine que Cassandre a dû aimer Troie plus qu’elle-même lorsqu’elle a osé prophétiser à ses compatriotes la chute de Troie »

Cette réalité d’une catastrophe nucléaire a influencé l’écriture de Cassandre y compris dans ses effets sur la vie quotidienne. Christa Wolf est bien consciente des mécanismes de son refoulement, de son déni, mais mise sur la capacité de résistance de l’espérance qui, au moment où elle écrit, glisse vers le principe de responsabilité. Dans la mythologie ce que Cassandre prédisait advenait. Mais on peut aussi considérer avec Hans Jonas que la prédiction soit faite pour qu’elle ne se réalise pas. Son livre Le principe responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, paru en 1979, avait eu avec Cassandre, pour cette dernière surtout dans sa composante féministe, un grand écho dans les mouvements pacifistes de l’époque. L’on sait aussi que la romancière était en correspondance avec Günther Anders dont la relecture du mythe de  Noé a, elle aussi, connu une forte résonance.

La question nucléaire un temps estompée par la signature, en 1987, d’un Traité FNI entre Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan a fait retour sur le devant de la scène. D’abord parce qu’il n’existe plus, les Américains s’en sont retirés en août 2019 et ont relancé la course aux missiles intermédiaires ; aussi parce qu’ils se sont retirés de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran sans compter le jeu infantile avec la Corée du Nord ; enfin surtout parce que les tensions mondiales s’accentuent. Et que la course aux armes pseudo tactiques dans l’espoir d’en faire des armes de combat est repartie La situation décrite par Christa Wolf est donc encore plus dangereuse qu’elle ne l’était à l’époque où elle écrivait Cassandre. Le monde était alors encore structuré en deux camps qui n’ont cessé de se déliter alors que la structure militaire survivante est en « état de mort cérébrale ». La dernière rupture en date porte sur la levée des restrictions que les États-Unis s’étaient imposées, sans n’avoir jamais signé le Traité d’interdiction, sur les très humanistes mines anti-personnelles.

Pensée délirante

Je voudrais m’arrêter sur cette idée de pensée délirante.

« La pensée délirante [Wahndenken] est bien entendu mathématisée. (Comme paradoxalement la mathématique — si on commence à croire en elle comme en une formation autonome, dont les lois peuvent s’appliquer à d’autres formations et y prouver, voire y créer ce qui est actuellement l’un des plus grands mythes de la défense contre la vie : la « scientificité » [die Wissenschaftlichkeit] —, comme donc la mathématique dans son indiscutable exactitude est particulièrement appropriée pour être intégrée dans un délire et pour le rendre inattaquable.) À deux reprises, la semaine dernière, l’ordinateur des USA a sonné l’alarme, signalant que des missiles soviétiques se dirigeaient sur les États-Unis. Dans un pareil cas, le Président disposerait de vingt-cinq minutes pour prendre une décision. Il paraît qu’on a maintenant débranché l’ordinateur. L’erreur qui relève du délire : faire dépendre la sécurité du fonctionnement d’une machine plutôt que de l’analyse d’une situation historique (ce qui signifie aussi : d’une compréhension de la situation historique de celui d’en face).
Le risque d’une guerre atomique en Europe n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, déclare l’Institut suédois de recherches pour la paix dans son rapport annuel. […]
Qu’ai-je en tête quand, je dis « pensée délirante » ? Je veux parler du caractère absurde de cette affirmation : le surarmement atomique diminuerait les risques de guerre grâce à l’« équilibre de la terreur » ; il offrirait à la longue ne serait-ce qu’un minimum de sécurité. Je veux parler de cette manière grotesque de jongler avec les stratégies qui, déjà dévastatrices quand on les appliquait aux armes conventionnelles, sont devenues insensées, irrationnelles quand on les applique aux armes atomiques ainsi que l’exprime cette phrase cynique : celui qui frappe le premier mourra le deuxième.) »

La tentative de circonscrire le champ de bataille nucléaire modifie radicalement la donne :

« L’Europe ne peut se défendre en cas de guerre nucléaire. Elle survivra ou périra tout entière. L’existence des armes nucléaires a poussé jusqu’à l’absurde toutes les stratégies de défense imaginables pour notre petit coin de terre. »

CW Troisième conférence pp140-142

La notion même de défense n’a plus de sens avec le nucléaire. Je pourrais ajouter à cela que la dissuasion nucléaire dont on se félicite à nouveau et quoi que l’on en dise sur le plan métaphysique  ne saurait dissuader de l’autodestruction des sociétés qui portent la destruction mutuelle assurée, MAD, qui veut dire fou. L’important pour notre propos est de considérer ici qu’avec la possibilité d’une guerre nucléaire la question de Cassandre se modifie.

Christa Wolf :

« Ma motivation d’écrire Médée, qui présente déjà aussi pour Cassandre, portait sur la question des tendances autodestructrices de notre civilisation occidentale qui sont d’autant plus funestes que nous perfectionnons nos armes d’anéantissement »

(Christa Wolf : Wir leben verkehrt. Nous vivons faussement. Entretien dans l’hebdomadaire die Zeit. 2007)

A la sortie du Théâtre d’Epidaure, après une représentation de l’Orestie :

« Toutes les arguties échangées pour savoir si, dans cet homme malheureux, Oreste, il faut voir le meurtrier de la mère ou le vengeur du père n’arrivent pas à masquer ceci : là ou devait se développer l’esprit d’harmonie et de réconciliation, une contradiction est ouverte, qui se trouve comme un déchirement dans l’homme [im Manne] et, comme ce déchirement doit être perpétuellement nié, maquillé, réinterprété et refoulé, il engendre la peur, la haine, l’animosité et les conséquences que cela entraîne sont toujours aussi graves pour nous et pour la génération de ceux qui, comme nous le faisons maintenant, quitteront dans quatre mois le théâtre d’Epidaure. La Troie que j’ai devant les yeux est – bien plus qu’une description rétrospective – un modèle pour une sorte (eine Art) d’utopie »

(CW : deuxième conférence p.133)

« Une sorte d’utopie ». L’auteure semble prendre ici une distance sur la question de l’utopie. En même temps, il y aurait là enfoui dans ce que l’on appelle Troie une nécromasse noétique (Bernard Stiegler) qui pourrait nous servir de terreau, de source d’inspiration.

Petit à petit et à la faveur de son voyage à Mycènes et en Crète, la question traditionnelle d’une Cassandre qui prédit sans être crue passe à l’arrière plan et l’idée d’en faire un travail didactique, façon Lehrstück de Brecht, s’estompe. La figure se métamorphose.

« Berlin, 2 janvier 1981. L’histoire de Cassandre telle qu’elle se présente à moi maintenant : Cassandre, la fille aînée et la préférée du roi troyen Priam, une personne vive, s’intéressant aux questions sociales et politiques, ne veut pas imiter sa mère Hécube ou ses sœurs en se confinant dans les tâches du foyer, ne veut pas se marier. Elle veut apprendre quelque chose. Pour une femme de haut rang, le seul métier possible est celui de prêtresse, de prophétesse (métier qu’en des temps plus anciens seules les femmes ont exercé : lorsque la divinité suprême était une femme ? Gê, Gaia, la déesse de la Terre : un métier qu’au cours de luttes semble-t-il millénaires les hommes disputèrent aux femmes en même temps que les dieux évincèrent les déesses. Un exemple frappant est celui de l’oracle de Delphes, que le dieu Apollon reprend directement de Gaia. On lui accorde ce métier, un privilège : Cassandre devra l’exercer en se conformant à la tradition. C’est justement ce qu’elle est amenée à refuser — d’abord parce qu’elle pense qu’en s’y prenant autrement, à sa manière, elle servira mieux les siens, avec lesquels elle s’identifie et auxquels elle se sent liée ; plus tard, parce qu’elle comprend que « les siens » ne sont pas les siens. Un douloureux processus de détachement au cours duquel, pour avoir « dit la vérité », elle est d’abord déclarée démente, puis jetée dans la tour par son bien-aimé père Priam. Les visions qui s’emparent d’elle n’ont plus rien à voir avec les interprétations rituelles des oracles : elle « voit » l’avenir parce qu’elle a le courage de voir le présent tel qu’il est. Elle n’y parvient pas toute seule. Parmi les groupes hétérogènes qui vivent dans le palais et autour de lui — socialement et ethniquement hétérogènes —, Cassandre en vient à fréquenter des minorités. Ce faisant, elle se met délibérément en marge, se dépouille de tous ses privilèges, s’expose aux suspicions, aux railleries, aux persécutions : c’est le prix de son indépendance. Elle ne s’apitoie pas sur son sort ; elle vit sa vie même pendant la guerre. Tente d’abolir la sentence qui la frappe : devoir être transformée en objet. À la fin elle est seule, proie de ceux qui ont conquis sa ville. Elle sait que pour elle il n’existait aucune autre solution vivable. L’autodestruction de Troie allait au-devant de la destruction par l’ennemi. La période qui s’annonce sera dominée par la violence et la lutte pour le pouvoir. Mais les villes de la région ne seront pas toutes détruites. »

CW Cassandre 3ème conférence p155-6

Ce n’est pas le dernier mot.

Anthropocène

Si la menace nucléaire persiste plus présente que jamais, une autre s’y est rajoutée depuis, la menace d’extinction de la vie sur la planète, la première pouvant être une conséquence de la seconde. Ou inversement. Les armements sont d’ailleurs tant en termes de production, de commerce, que d’utilisation, entropiques et anthropiques.

Cassandre = « Contribution à l’élaboration d’un système d’aide à la décision pour la gestion des espaces naturels : application à la constitution des trames vertes au regard du changement climatique et de la dynamique urbaine »,

« Berlin 2 février 1981. […] Aujourd’hui, l’on n’est plus obligé d’être Cassandre : la plupart commencent à deviner ce qui va arriver. Un malaise que beaucoup perçoivent comme un vide, comme une perte de sens, qui fait peur. Qu’un sens nouveau puisse venir des institutions usées auxquelles beaucoup étaient habitués est un espoir inexistant. Course en zig-zag. Pas de moyen de fuite en vue. On se sent coincé. L’Australie n’est pas une issue. »

L’Australie n’est pas une issue. Cela veut d’abord dire,  bien sûr,  qu’il n’y a plus aucun lieu, nulle part – titre d’un autre livre de Christa Wolf – où se réfugier. Mais la métaphore permet d’autres parallèles qui peuvent être établis au regard des évènements d’aujourd’hui. Troie peut-être Venise, ou l’Australie en feu, des villes de Syrie en cendres, ou des lieux dont on parle moins (Zambie, Zimbabwe), voire la terre entière.

Peut-être que deux images de pyrocumulus peuvent servir à faire le lien. La première au-dessus d’un incendie de forêt en Californie qui vaut aussi pour ceux d’Australie ou de Sibérie :

La seconde, le champignon atomique d’Hiroshima :

Christa Wolf n’évoque pas directement l’anthropocène, le mot n’existait pas encore. Mais elle en repère des traces en Grèce sur les lieux mêmes qui furent sacrés. Pour n’en citer qu’un exemple :

« Je cherche à m’expliquer pourquoi on est saisi d’une aussi irrépressible amertume en constatant la destruction d’une ville comme Aulis par des installations industrielles, l’anéantissement d’Éleusis par des raffineries de pétrole : ce n’est pas la même indignation que celle éprouvée ordinairement par la destruction d’un paysage par l’industrie. Pourquoi devrait être épargné l’endroit où Iphigénie a été sacrifiée par son père ? Pourquoi la Voie sacrée entre Athènes et les Mystères d’Éleusis ne devrait-elle pas être profanée par des poids lourds ? Au nom de quoi pèserait une malédiction sur les transports d’essence alors qu’elle aurait épargné les charrettes tirées par des ânes qui apportaient marchandises et vivres à la cité d’Éleusis et au sanctuaire de Déméter ? Ce mouvement de rejet que nous ressentons, n’est-ce pas déjà un signe de retrait et de résignation ? Ici au moins (c’est peut-être ainsi que nous raisonnons), en ces lieux au moins, si éloignés de toute religion valable aujourd’hui qu’ils pourraient être sacrés pour toutes les religions aussi bien que pour les athées, ici devrait se perpétuer un tabou qu’on ne respecte nulle part ailleurs : et tout en cherchant encore à expliquer notre sentiment d’effroi, nous savons pourtant qu’un respect parqué dans des réserves ne peut être un vrai respect mais rien d’autre qu’un calcul, et que cette civilisation qui est la nôtre est sûrement plus honnête – comme les mots perdent leur sens !- en faisant, vers la fin de ses jours, disparaître sous l’excavatrice les lieux sacrés dont elle est issue »

( Christa Wolf : Deuxième conférence pp 118-19 )

Pourquoi tout cela échappe-t-il tant aux commentaires littéraires ?

« Empêcher le naufrage causé par le réchauffement de la planète »

Un livre récemment paru en Allemagne, rassemblant des entretiens menés en 2008 par Thomas Grimm avec Christa et Gerhard Wolf s’achève sur la page ci-dessous. Christa Wolf y fait le lien entre ce qui précède et la catastrophe environnementale qui nous menace aujourd’hui.

Q : Dans l’un de vos premiers livres, il y a cinquante ans, vous décriviez une utopie : « Un jour nous nous réveillons et le monde est socialiste. Les bombes atomiques sont englouties dans la mer et le dernier capitaliste a renoncé à son paquet d’actions. » Avez-vous encore une utopie ?

Christa Wolf : Une utopie ? Ah, je ne saurais dire l’émotion que j’éprouve lorsque je dis qu’en fin de compte l’humanité – c’est dans ces grandes dimensions qu’il nous faut penser aujourd’hui – ne peut survivre si elle ne se donne pas un objectif qui semble aujourd’hui utopique, par exemple empêcher le naufrage de notre civilisation causé par le réchauffement de la planète ou d’autres catastrophes environnementales. De tels objectifs semblent s’imposer, même si, dans le langage courant, on peut parler d’ «  objectifs utopiques ». Je veux dire tout simplement tenter de stopper la disparition des espèces ou les émissions de dioxyde de carbone. Au fond, c’est toute l’humanité, c’est nous tous qui devrions concentrer nos forces là-dessus et ne pas produire toujours plus, toujours plus d’automobiles, toujours plus de vêtements…Nous devons à tout prix renoncer à la croissance. Il faudrait une véritable révolution dans l’économie et dans les cerveaux. Le fait que nous déclarions cet objectif comme une utopie souhaitable en dit long sur les chances effectives de sa réalisation. Mais je sais que ce n’est pas vraiment ce que vous entendez par utopie.

(Christa Wolf : Umbrüche und Wendezeiten, éditions Suhrkamp. Je remercie Alain Lance de m’avoir fait parvenir ce texte et sa traduction inédite.)

Je ne dirais pas renoncer à la croissance mais à la mé-croissance

Wort sucht Tat

Je veux pour terminer évoquer une autre Cassandre, de Bourgogne celle-ci. Elle est l’œuvre du poète surréaliste et alsacien Maxime Alexandre. Je le fais en raison de la définition du rêve qu’elle contient comme solution à la question du rapport entre le mot et l’action :

« À ce point précis, dans la nuit succédant au jour où j’avais écrit les dernières pages, j’ai fait un rêve qui m’a livré une définition du rêve, profondément révélatrice. Ce sont trois mots allemands, comme si le rêve n’avait pas su trouver des mots français capables de rendre l’idée, et d’ailleurs, il m’est impossible d’en trouver l’équivalent en français, langue dans laquelle je pense habituellement. « Wort sucht Tat. » Traduit littéralement, cela veut dire : « Le mot cherche l’action. » Mais il faut conserver la phrase telle qu’elle m’a été dictée par le rêve, en allemand, pour en bien saisir la signification. L’opposition entre les termes bibliques : au commencement était le verbe, et les termes du Faust de Goethe : au commencement était l’action, se trouve ici résolue. Le mot contient l’image, et l’image engendre l’action. Le rêve sert de laboratoire à la transmutation. Le mot y accomplit le premier pas vers l’action ; Wort sucht Tat. »

(Maxime Alexandre : Cassandre de Bourgogne, 1939 pp. 40-41)

Les rêves ici définis comme processus de métamorphose jouent un rôle clé dans le récit de la vie de Cassandre par Christa Wolf.

Au terme du processus de déconconstruction / construction dont la romancière nous fait témoins de la manière dont elle s’empare du sujet tout en étant pris par lui, la figure fragmentaire de la Cassandre historique et démythologisée devient projection, personnage de fiction, personnage central de la chute de Troie saisi au moment du passage du matriarcat au patriarcat. Elle est la seule dans Troie à ne pas être prise dans le délire meurtrier après être devenue ce qu’elle est. Et une femme libérée du regard exclusivement masculin. Flaubert n’est pas Madame Bovary. Cassandre est la préfiguration d’une quête d’un vivre autrement dans un monde qui met sa propre existence en jeu. Précisons que Christa Wolf l’a dotée d’une expérience de vie. Ce n’est ni une enfant, ni une jeune fille mais une jeune femme. Peut-être trentenaire. Elle a deux enfants.

Il ne nous reste donc plus qu’à lire le récit éponyme.

À suivre…

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Otfrid von Weißenburg / de Wissembourg (env 790 ; † 875)

Liber evangeliorum, Das Evangelienbuch, Le livre des évangiles,
Cur scriptor hunc librum theotisce dictaverit
« Pourquoi l’auteur a écrit ce livre en langue populaire [i.e. en allemand] »

Relief en pierre représentant le poète Otfrid de Wissembourg. Photo Peter Christian  — Originally created and uploaded to the http://en.wikipedia.org/wiki/Image:Otfrid.jpg by Pfold, CC BY-SA 3.0, Lien

Ce que je vous propose de découvrir ou de vous remémorer ci-dessous, n’est rien moins que la première grande œuvre littéraire poétique de langue germanique, Liber evangeliorum, Das Evangelienbuch, Le livre des évangiles, achevée en 870. Il y a certes eu quelques écrits antérieurs en langue vernaculaire comme le Chant de Hildebrand, un récit profane peu antérieur mais qui n’atteint pas la dimension de celui dont il sera question ici. Et sans la même technique. Son auteur est Otfrid von Weißenburg, moine bénédictin, théologien lettré, directeur de la « schola monasticae » et bibliothécaire de l’abbaye de Wissembourg aujourd’hui dans le nord de l’Alsace, abbaye fondée en 631-32, non par Dagobert comme le veut une supercherie montée par des moines mais par l’évêque de Spire (Speyer), Dragobod. A l’époque, Wissembourg faisait partie d’une zone limite de la Lotharingie et de la Francie orientale que le petit-fils de Charlemagne, Louis le Germanique, reçut en héritage par le Traité de Verdun de 843. La querelle d’héritage sera tranchée en 870, date du partage de la Lotharingie. Je détaillerai ces questions plus loin. L’aire linguistique était celle du francique rhénan méridional partagée entre la région de Wissembourg, le Palatinat, la Hesse. Les langues ne faisaient pas encore les royaumes.
Je publie le chapitre premier du livre, remarquable en ce qu’il revendique non seulement d’écrire en langue vernaculaire mais avec l’obligation de mettre celle-ci en capacité de s’élever à la hauteur des modèles admirés, grecs et latins, de produire du beau, du sens et du plaisir de la lecture. Pour ce faire, Otfrid invente une forme, un ensemble de règles grammaticales et poétiques qui nécessiteront une vingtaine d’années de travail et remplace la versification allitérative, comme l’est encore le Chant de Hildebrand, par la rime finale dans un vers long groupé par deux.
Pour Susanne Beyer, dans le livre du Spiegel, Karl der Große: Der mächtigste Kaiser des Mittelalters – Ein Spiegel-Buch,  consacré à Charlemagne, cette œuvre, au commencement de la poésie germanique, est aussi « le début de quelque chose de dangereux : l’instrumentalisation de la poésie allemande aux fins de propagande politique ». Il serait sophiste aussi donc. On verra plus loin que cette affirmation est discutable. Mais comme dirait Platon dans Phèdre l’écriture est un pharmakon, à la fois poison et remède. Certes, Otfrid avait aussi un objectif politique : concurrencer «  les chants honteux laïcs » (laicorum cantus obscenus) et chanter la vaillance des Francs qu’il place à l’égale de celle des Romains. Voire, c’est mon hypothèse, une volonté de fonder sinon le royaume du moins son otium sur une base chrétienne et une langue populaire. Précisons aussi que la christianisation de ce qui deviendra l’Allemagne est encore en cours, entamées par les missionnaires irlandais et accentuée par Charlemagne qui l’institutionnalise. Quant au clergé, il entendait au mieux un peu de latin de cuisine. C’est d’abord à lui que le livre s’adresse.

Intéressons nous d’abord au grammairien.
Commençons par les premiers vers de la version originale en langue francique permettant de se faire une idée de la construction du texte.


Le texte est écrit dans ce que l’on appelle la minuscule caroline (Karolingische Minuskel) qui conformément à la volonté unificatrice de Charlemagne se substitue à l‘écriture mérovingienne et précède l‘écriture gothique. Elle est plus ronde et plus lisible.

La transcription telle que présentée dans le Projet Titus (Thesaurus Indogermanischer Text- und Sprachmaterialien [Thesaurus de textes et matériaux linguistiques indo-européens]) de l’Université Goethe de Francfort, sous la direction de Jost Gippert, donne ceci :

Cur scriptor hunc librum theotisce dictaverit

Was líuto filu in flíze,  \  in managemo ágaleize,
sie thaz in scríp gicleiptin, \  thaz sie iro námon breittin ;
Sie thés in íó gilícho  \  flizzun gúallicho,
in búachon man giméinti  \  thio iro chúanheiti.
Tharána dátun sie ouh thaz dúam:  \  óugdun iro wísduam,
óugdun iro cléini  \  in thes tíhtonnes reini.
Iz ist ál thuruh nót  \  so kléino girédinot
(iz dúnkal eigun fúntan,  \  zisámane gibúntan),
Sie ouh in thíu gisagetin,  \  thaz then thio búah nirsmáhetin,
joh wól er sih firuuésti,  \  then lésan iz gilústi.
Zi thiu mág man ouh ginóto  \  mánagero thíoto
hiar námon nu gizéllen  \  joh súntar ginénnen.
Sar Kríachi joh Románi  \  iz máchont so gizámi,
iz máchont sie al girústit,  \  so thíh es uuola lústit ;
Sie máchont iz so réhtaz  \  joh so fílu sléhtaz,
iz ist gifúagit al in éin  \  selp so hélphantes béin.
Thie dáti man giscríbe :  \  theist mannes lúst zi líbe ;
nim góuma thera :  \  thaz húrsgit thina dráhta.
Ist iz prósun slihti,  \  thaz drénkit thih in ríhti ;
odo métres kléini :  \ theist góuma filu réini.
[….]

Otfrid von Weißenburg Evangelienbuch Buch I Kapitel I. Edition Reclam

Passons à la version en haut allemand moderne. Avec, cette fois, l’ensemble du chapitre. Ceux qui le souhaitent peuvent passer directement à la version française.

Warum der Autor dies Werk in der Volkssprache abfaßte
Mit Fleiß und großer Anstrengung bemühten sich viele Völker,
das schriftlich festzuhalten, was der Verherrlichung ihres Namens dienen konnte.
Ebenso setzten sie sich mit rühmenswertem Eifer dafür ein
daß man ihre kühnen Taten in Büchern verkünde.
Hiedurch vollbrachten sie noch eine weitere Ruhmestat : Sie zeigten ihre Weisheit,
zeigten ihren Kunstverstand in der Vollkommenheit ihrer Werke.
Alles, was sie schrieben, ist sehr sorgfältig und kunstvoll dargestellt;
sie haben es in einer dunklen und verhüllenden Manier gestaltet.
Bei der Wahl ihrer Ausdrucksweise ging es ihnen auch
darum, daß ihre Bücher keinen Anlaß zur Geringschätzung böten für den,
der sie lesen wollte, sondern zur Schärfung des Geistes beitrügen.
In diesem Zusammenhang kann man nun vieler Völker
Namen hier anführen und einzeln aufzählen.
Vor allem Griechen und Römer schaffen so schöne,
so bis ins letzte ausgefeilte Werke, daß man sich daran von Herzen erfreuen kann.
Sie schreiben so fehlerlos und in solcher Vollendung,
alles ist ebenmäßig wie Elfenbeinarbeiten.
Die Aufzeichnung der Taten, die gibt dem Menschen Lebensfreude;
beschäftige dich angelegentlich mit Literatur : das schärft deinen Verstand.
Handelt es sich um das Ebenmaß der Prosa : das ist wahrlich ein Trank für dich;
oder aber um die Feinheit des Metrums: das ist eine sehr reine Speise.
Was sie schaffen, ist erfüllt von süßem Wohllaut ; sie messen die Versfüße
nach Länge und Kürze, damit es Wohlgefallen errege.
Haben sie dafür Sorge getragen, da ihnen keine Silbe fehlt,
dann gilt ihr Hauptaugenmerk der Bemühung um die Versfüße,
und alle Zeiteinheiten bestimmten sie ganz genau ;
alles wird auf einer solchen Waage gewogen, und niemals läft sie eine Abweichung zu.
Sie erreichen dabei so große Reinheit und äuferste Feinheit,
vergleichbar der gründlichen Säuberung des Korns.
Auch den heiligen Büchern geben sie dieselbe reine und anmutige Form;
du kannst dort mit ungetrübter Freude lesen, ohne den geringsten Fehler zu finden.
Da es nun viele Menschen unternehmen, in ihrer Sprache zu schreiben,
und viele sich eifrig bemühen, das, was ihnen teuer ist, zu preisen —
warum sollen die Franken als einzige zurückschrecken
vor dem Versuch, in fränkischer Sprache Gottes Lob zu verkünden?
Freilich ist in ïhr noch nicht in der genannten Weise gedichtet worden;
die fränkische Sprache fügt sich noch nicht der Regel;
und doch gehorcht sie der Regel in schôner Vollendung:
bemühe nur du dich mit allem Eifer um ihren schönen Klang,
und darum, daß Gottes Gesetz schön in ihr erschalle,
daß es in ihr verkündet, auf schöne Weise vorgetragen werde,
auf daf wir in seinem Verständnis sicher bewahrt seien.
Gottes Gesetz laß dir süß sein, dann wird auch das Fränkische durch Versfüße,
Quantität und metrische Regel bestimmt; ja, dann spricht Gott selbst durch dich.
Wenn du dich mit dem Gedanken trägst, metrische Gedichte zu machen,
in deiner Sprache ein rühmliches Werk zu vollbringen und schöne Verse zu dichten,
so bemühe dich, Gottes Willen allzeit zu erfüllen ;
dann schreiben die Diener Gottes auf fränkisch regelgemäß.
In der Süße von Gottes Gebot laß deine Füße wandeln, versäume keine Zeit dabei :
dann ist sogleich ein schöner Vers entstanden.
Dies dichte stets, die ganzen sechs Zeitabschnitte hindurch,
damit du so gerüstet bist, daß du in der siebenten ruhen kannst.
Was Christi Worte uns sagten und seine Jünger uns mitteilten,
dem gebe ich den absoluten Vorrang, wie es recht und billig ist ;
denn sie haben ihre Botschaft in einer Sprache von besonderem Adel vorgetragen :
bei allem, was sie sagten, war Gott ihr Ratgeber, mit
seiner Hilfe haben sie alles schön ins Werk gesetzt.
Ihre Botschaft ist freudespendend und hilfreich zugleich, und sie lehrt uns Einsicht,
sie ist ein Werk des Himmels; deswegen ist sie ganz unvergleichlich.
Warum sollen nun, wie gesagt, allein die Franken zu so etwas nicht fähig sein?
Die anderen oben erwähnten Völker haben es doch ohne Zögern in Angriff genommen !
Sie können es an Kühnheit durchaus mit den Römern aufnehmen,
und man kann auch nicht behaupten, daf ihnen die
Griechen auf diesem Gebiet gewachsen seien.
Ihnen stehen ebensolche Geistesgaben zu Gebote,
in Wald und Flur sind sie genauso tüchtig ;
Reichtum haben sie genug, und sie sind auch sehr tapfer,
gewandt im Gebrauch der Waffen sind alle ihre Krieger.
Sie leben, wie sie es von jeher gewohnt waren, wohlausgestattet mit allem
in einem reichen Lande; deswegen ist ihr Ruhm groß.
Das Land hat ganz ohne Zweifel im Überfluß
vielfältige Schätze — freilich nicht durch unser Verdienst.
Zu nützlichem Gebrauch fördert man da Erz und Kupfer
und auch Kristalle, wie ich dir versichern kann.
Reiche Silbervorkommen kannst du noch hinzufügen ;
ferner waschen sie dort in ihrem Lande sogar Gold aus dem Flußsand.
Sie schaffen mit großer Ausdauer viele vortreffliche und viele nützliche Dinge ;
hierzu befähigen sie ihre Geistesgaben.
Äußerst geschickt verstehen sie sich darauf, sich vor ihren Feinden zu schützen;
kaum wagen diese einen Angriff, sind sie schon von ihnen besiegt.
Kein Volk, das an der Grenze ihres Reiches wohnt, kann sich ihrer Herrschaft entziehen:
es muf ihnen aufgrund ihrer Überlegenheit dienstbar sein,
und alle Menschen — es sei denn, das Meer liege trennend dazwischen —
haben Furcht vor ihnen; ich weiß, daß dies Gottes Werk ist.
Es gibt kein Volk, das es wagte, sich gegen sie zu erheben :
sie haben ihnen gegenüber die Waffen sprechen lassen und sie so überzeugt.
Sie haben sie mit den Schwertern belehrt, keineswegs nur mit Worten,
mit dem Nachdruck ihrer Speere ; deswegen ist die Furcht vor ihnen noch immer lebendig.
Es gibt wohl kein Volk, das glauben könnte, im Kampf mit ihnen
nicht den kürzeren zu ziehen — und seien es auch Meder und Perser.
Ich habe wahrhaftig in gewissen Büchern gelesen — und das ist auch richtig -,
sie seien nach Herkunft und Rang verwandt mit Alexander,
der die ganze Welt in Schrecken versetzte, sie mit dem Schwert unterwarf
und ihr die schweren Fesseln seiner Herrschaft aufzwang.
In jenem Bericht fand ich auch, da die Makedonier
und dieses Volk durch Ausgliederung aus einem gemeinsamen Ursprung entstanden sind.
Sie alle lassen keines Königs Herrschaft zu,
keiner Könige Herrschaft in irgendeiner Epoche, mit Ausnahme derer,
die sie in ihrem Lande haben groß werden sehen.
Sie dulden auch nicht, daß auf dem weiten Erdkreis ein Fremder
aus irgendeinem Volk über sie gebietet.
Des Königs Klugheit und Tapferkeit ist für sie stets von Nutzen ;
sie fürchten niemanden, solange er unversehrt unter ihnen lebt.
Er ist stets voller Entschlossenheit, wie es sich für einen Mann von edler Geburt ziemt,
weise und tapfer ; an solchen Königen herrscht bei ihnen kein Mangel.
Er herrscht ruhmreich über viele Völker
und leitet diese ebenso untadelig wie sein angestammtes Volk.
Es gibt auch niemanden, der ihn in Bedrängnis bringen
könnte, solange die Franken ihn verteidigen,
seine Reiterei ihn schützend umgibt.
Alle ïhre Vorhaben freilich führen die Franken mit Gott aus;
sie tun wahrlich nichts, ohne auf Gottes Weisungen zu achten.
Sie mühen sich eifrig um Gottes Wort,
um das Verständnis dessen, was die Bibel ihnen sagt,
so daß sie Teile davon sogar schon auswendig vortragen können
und auch voll guten Willens sind, das, was die Bibel ihnen sagt, zu erfüllen.
Ich habe nun dargelegt, daß sie tapfere Kämpfer sind,
und daß sie alle Gottesfurcht und vielfältige Kenntnisse besitzen.
So will ich jetzt darangehen, unser Heil zu besingen,
eine evangelische Geschichte zu schreiben,
und zwar so, wie ich hier begonnen habe: in der Sprache der Franken —
damit sie nicht als einzige darauf verzichten müssen,
daß man in ihrer Sprache Christi Lob singe ;
damit vielmehr auch auf fränkisch Er gepriesen werde,
der sie zu sich geholt, in seinem Glauben versammelt hat.
Wenn es jemand in ihrem Land gibt, der es anders nicht verstehen,
in einer anderen Sprache nicht aufnehmen kann,
der höre hier nun zu seinem Heil, was Gott ihm gebietet,
hier in unserer fränkisch abgefaften Dichtung.
Nun môgen sich alle freuen, die guten Willens sind,
alle, die dem Volk der Franken wohlwollen,
daß wir Christus in unserer Sprache preisen konnten
und es uns vergönnt war, sein Lob auf fränkisch vorzutragen.

Traduction française

« Pourquoi l’auteur a écrit cette œuvre en langue vernaculaire/populaire.

Bien des peuples se sont efforcés, emplis de zèle
De fixer par écrit ce qui ferait connaître leur nom.
De la même façon ils se sont efforcés, dans leur zèle empressé,
De faire en sorte que dans les livres on chante leur hardiesse.
C’est pourquoi ils sont aussi les auteurs de ce fait glorieux ; ils montrèrent leur sagesse,
Ils montrèrent leur art dans la pureté de leurs vers.
Tout ceci est nécessairement expliqué avec un tel art,
Tout ceci ils l’ont exposé de façon obscure* et enveloppée, 
Ils ont dit ceci ainsi de telle façon que celui qui avait envie de lire cette œuvre
N’ait pas l’occasion de mépriser ces livres mais plutôt d’aiguiser son esprit.
C’est pourquoi on peut indiquer et énumérer en nombre
Ici les noms de maints peuples.
Déjà les Grecs et les Romains : ils le font de façon si délicate,
Ils le font de façon si achevée que tu peux à juste titre t’en délecter.
Ils le font de façon si irréprochable et si parfaite
Tout est ajusté l’un dans l’autre comme de l’ivoire poli
Que l’on écrive ces faits, source de joie dans la vie des hommes.
Préoccupe-toi de cette poésie, cela affûte ta raison.
S’il s’agit de prose achevée, cela te plonge dans la perfection,
Ou s’il s’agit de l’art du mètre, c’est une pure nourriture.
Ils lui confèrent de douces sonorités, et ils mesurent les pieds,
La longueur et la brièveté, afin que cela suscite le plaisir.
S’ils ont veillé à ce qu’aucune syllabe ne manque,
Ils ne cessent de se préoccuper de la justesse des pieds,
Et toutes les mesures, ils les déterminent avec précision.
Ils mesurent tout sans rien omettre, comme sur une balance.
Ainsi ils atteignent pureté et extrême délicatesse,
Exactement comme quand on doit passer au crible son blé.
C’est ainsi qu’ils donnent à ces livres saints aussi belle et pure forme.
Là tu peux ramasser une joie pure, sans le moindre défaut.
Comme maints hommes entreprennent d’écrire dans leur langue,
Et s’efforcent, avec zèle, de louer ce qui leur appartient
Pourquoi les Francs devraient-ils être les seuls à hésiter
À se mettre à chanter la louange de Dieu en langue francique ?
Rien n’a été ainsi chanté, voire contraint par la règle,

Et pourtant elle a cette règle en elle dans cette belle perfection.
Efforce-toi alors de faire en sorte qu’elle sonne bien
Et aussi que la loi de Dieu, alors, y sonne bellement,
Que ce qu’on y chante, puisse être qualifié de beau,
Afin que nous soyons assurés d’être bien conservés dans sa compréhension.
Que la loi de Dieu te soit douce, que la langue francique soit mesurée
Dans ses pieds, sa cadence et sa règle,
c’est la prière de Dieu lui-même.
Tant que tu as en tête de respecter le mètre,
Dans ta langue de rendre gloire, et de faire de beaux vers,
Alors empresse-toi d’accomplir toujours la volonté de Dieu.
Ainsi écrivent les chevaliers de Dieu, cette règle dans la langue francique,
Dans la douceur de la loi de Dieu laisse tes pieds se diriger,
Ne laisse pas le temps t’échapper, afin que soient faits là de beaux vers.
Mets ainsi en vers pendant les six âges
Afin d’être armé pour te reposer au septième.
Ce que les paroles du Christ nous ont dit et ce que ses disciples nous ont raconté,
À cela je donne la prééminence, comme il est juste,
Car ils ont chanté cela dans une langue très noble.
Ils ont été conseillés en cela par Dieu, et avec son aide l’ont transcrit bellement dans leur œuvre.
Cela est doux et aussi utile, et cela nous enseigne la sagesse.
C’est œuvre céleste, pour cette raison à nulle autre pareille.
Pourquoi, comme je l’ai dit, les Francs devraient-ils en être seuls incapables ?
Les autres peuples, que nous avons cités auparavant, n’ont pas hésité à le faire.

Ils sont tout aussi hardis que les Romains,
Et on ne peut pas dire que les Grecs sont à leur hauteur,
Ils possèdent aussi de telles dispositions,
Dans les prairies et dans la forêt ils sont tout aussi courageux.
Riches ils sont suffisamment, vaillants également,
Aptes aux armes, ainsi sont tous ces chevaliers.
Ils vivent bien équipés, comme ils en ont l’habitude,
Dans un pays riche ; c’est pourquoi ils sont pleins de gloire.
Ce pays est opulent, cela ne peut être nié,
Avec un grand nombre de richesses, sans aucun rapport avec notre mérite.
Selon les besoins on exploite ici aussi minerai et cuivre,
Et, comme je peux te l’assurer, aussi du cristal.
On peut aussi y ajouter de l’argent en quantité suffisante.
Et ils ramassent également dans le pays, de l’or dans les fleuves.
Ils sont persévérants pour accomplir maintes choses bonnes,
Maintes choses utiles ; les en rend capables leur sagesse.

Ils sont habiles à se protéger de leurs ennemis.
Si ceux-ci osent les attaquer, ils les ont tout de suite vaincus.
Aucun peuple à leurs frontières ne peut se soustraire à leur domination
Et à cause de leur supériorité il est obligé de les servir.
Et tous les hommes, quand la mer ne les sépare pas d’eux,
(je sais que c’est l’œuvre de Dieu), tous ont peur d’eux.
Il n’est aucun peuple qui ose se soulever contre eux.
Ils les ont convaincus, ont parlé par les armes.
Ils le leur ont enseigné par l’épée, aucunement par la parole,
Par la voie de leurs lances ; c’est pourquoi ils les craignent toujours autant.
Il n’est aucun peuple pour penser qu’en se battant contre eux,
que ce soient les Mèdes ou les Perses, ils puissent l’emporter.
J’ai lu un jour en vérité, dans certains livres, je le sais assurément,
Qu’ils sont par leur origine ou leur rang apparentés à Alexandre,
Qui fit régner la terreur sur le monde et par l’épée les soumit tous
Sous sa domination, avec des liens très forts.
Dans ce récit j’ai lu aussi que des Macédoniens ces gens
Furent séparés après leur naissance. Il n’est aucun parmi eux qui ne tolère
Qu’un roi règne sur eux, de par le monde entier, si ce n’est ceux qui rentrent chez eux,
Ou sur la vaste terre, qu’aucun parmi n’importe quel peuple,
Ne se mette à les commander.
Ils en ont toujours besoin, de la vaillance et de la sagesse.
Ils ne redoutent personne tant qu’ils l’ont en bonne santé.
Il est partout résolu, comme doit l’être tout noble chevalier,
Sage et vaillant ; de tels maîtres ils en ont en nombre suffisant.
Il règne plein de gloire sur maints peuples,
Et il les dirige sans reproche, comme ceux chez lui.
Il n’est non plus personne pour lui nuire, tant que les Francs le protègent,
Personne qui ne résiste à sa vaillance, si bien qu’ils l’entourent à cheval,
Car tout ce qu’ils pensent faire, ils le font avec Dieu.
Ils ne font en vérité rien sans ses conseils.
Ils sont très empressés à suivre la parole de Dieu,
À apprendre ce que les Livres sacrés leur disent,
Si bien qu’ils se mettent à la réciter par cœur,
Et à l’accomplir, avec une grande volonté.
J’ai ainsi exposé à quel point ce sont de bons chevaliers,
Également de bons serviteurs de Dieu, aussi pleins de sagesse.
Maintenant je veux raconter notre salut, une partie des Évangiles,
Comme nous avons ici commencé à le faire, en langue francique,

afin qu’ils ne soient pas les seuls à devoir renoncer
à chanter les louanges du Christ dans leur langue,
afin qu’il soit par leurs paroles glorifié,
lui qui les a amenés à lui, les a rassemblés dans sa foi.
S’il est quelqu’un dans leur pays qui ne soit autrement capable de comprendre,
Qui ne maîtrise aucune autre langue pour l’entendre,
Qu’il entende ici, pour son salut, ce que Dieu lui commande,
que nous racontons pour lui ici en langue francique.
Que tous s’en réjouissent, tous ceux qui sont de bonne volonté
Et tous ceux qui leur veulent du bien en pensée, au peuple franc,
Que nous chantons le Christ dans notre langue,
Et que l’expérience nous soit accordée, de le glorifier en langue francique.

Thérèse Robin, « Le Livre des Évangiles d’Otfrid », Corpus Eve [En ligne], Éditions de textes ou présentations de documents liés au vernaculaire, mis en ligne le 10 décembre 2013,  URL : http://journals.openedition.org/eve/672

[NB : obscure*= dans le vocabulaire de l’ornemennt, une valeur positive]

Pour populariser leur renommée, il faut ajouter aux faits glorieux, la capacité artistique de les raconter dans la plénitude de leurs œuvres. A partir des modèles antérieurs. On notera le degré d’exigence. Y voir de la propagande au sens contemporain, est un pas trop vite franchi. Il me semble plutôt qu’il revendique là la fiction. Tout le plaisir est dans l’extrême précision de la métrique, nourriture spirituelle. Il convoque la métaphore du boire et du manger dont il faut prendre soin, Qu’aucune syllabe ne manque. Atteindre la perfection. En ce sens on peut parler de littérature.

Si les hommes se sont mis à priser ce qui leur est cher, qui a de la valeur pour eux, pourquoi les Francs ne le feraient-ils pas ?

Wánana sculun Fránkon   \  éinon thaz sinaz biwànkon
ni sie in Frénkisgon biginnen \ sie gotes lób singen ?

Pourquoi les Francs devraient-ils être les seuls à hésiter
À se mettre à chanter la louange de Dieu en langue francique ?

C’est à ce moment là seulement qu’il introduit la question de la langue francique qui dans le titre était en latin theotisce (en latin médiéval teutiscus) qui signifie la langue du peuple qui est le sens premier de allemand (diutisc donnera deutsch). Il ne parle plus de langue populaire mais de francique. Il s’agit plus précisément du francique rhénan méridional qui englobe la zone dans laquelle se situe l’abbaye de Wissembourg. A cette époque, il n’y avait pas encore de koiné vernaculaire. Celle des lettrés était le latin. L’héritage de l’empire carolingien était fait d’une mosaïque de langues vernaculaires. Vernaculaire est dérivé du latin vernaculus = « relatif aux esclaves nés dans la maison »

Extrait de la carte géolinguistique du Rhin supérieur publiée dans Atlas historique du Rhin supérieur publié sous la direction de Odile Kammerer aux Presses universitaires de Strasbourg (2019)

On observe que Wissembourg se situe dans une zone un peu plus foncée, à la limite de deux variantes du francique. J’évoquerai plus loin les frontières politiques qui auront aussi leur rôle a jouer.

Après avoir posé qu’il n’y avait pas de raisons de ne pas chanter les louanges de dieu dans la langue francique, il soulève la question de son défaut de grammaire. Celle-ci ne possède pas encore de formes poétiques tout en ayant en elle les sonorités poétiques. Il lui en manque les règles. Mais il suffirait d’avoir en tête de le faire. Après avoir fait la louange de la Francie orientale en oubliant bien entendu le « Tu ne tueras point », évoqué la richesse de ses ressources minières, il conclut qu’il ne lui manque rien si ce n’est une littérature et la possibilité de faire l’éloge du Christ en langue francique.

J’aborderai plus loin l’adresse au roi, Louis le germanique, dans le contexte du partage de l’héritage de Charlemagne. Pour en rester à  la capacitation de la langue, les problèmes que cela soulève sont explicités dans l’adresse à l’archevêque de Mayence dans un texte, lui, en latin. Il y ajoute d’autres justifications pour l’usage de la langue vernaculaire.

Au départ, une dame, peut être de la haute, on ne sait pas (« venerandae matronae ») car il ne la nomme que par son prénom, Judith, est choquée dans ses chastes oneilles par des cantus obscenus qui en plus étaient probablement – horreur – associés à des danses. Elle lui aurait demandé avec quelque insistance d’écrire une « harmonie évangélique en langue populaire » pour meubler ses loisirs par autre chose que des chants laïcs et se détourner de contenus qualifiés d’inutiles. On trouve là la question de l’otium. A cela, il ajoute une autre plainte, celle de la suprématie d’œuvres de poètes païens tels Virgile, Ovide, Lucain nommément cités. C’est par ce procédé rhétorique qu’il justifie auprès de l’archevêque son entreprise qui consiste à transposer en vers franciques des morceaux choisis des évangiles en y ajoutant, précise Orfrid des considérations spirituelles et morales.

L’idée d’harmonie évangélique encore appelée concordance des évangiles n’est pas nouvelle. La première est l’oeuvre de Tatien le Syrien au 2ème siècle. Elle fut traduite au mot à mot du latin en vieil haut allemand à l’abbaye de Fulda où Otfrid avait été parfaire sa formation.

Il n’a pas suivi à la lettre les quatre évangiles passant de l’un à l’autre en établissant une sorte de chronologie « logique » des événements décrits. Son livre se décompose d’ailleurs en cinq parties parce que « la parité sainte du chiffre quatre sanctifie le défaut de parité de nos cinq sens et élève au ciel tout ce qui est démesuré en nous, dans nos œuvres et nos pensées ». Un exercice de purification mystérieux. Mais, en ce sens, cette construction constitue une harmonie, quen termes savants, l’on nomme une concaténation de péricopes. On la dit orientée vers la proximité de la théologie de Saint Augustin. A côté des récits bibliques, on trouve des exégèses, des sermons, des prières. Otfrid se pose en narrateur.

Il se frotte à la grosse difficulté d’écrire sa langue avec un alphabet latin insuffisant à transcrire les phonèmes franciques.

« De même que cette langue inculte est globalement rustique et non cultivée, n’est pas habituée à s’adapter au rêne directeur de la grammaire, de même, pour bien des mots, l’orthographe est difficile, que ce soit à cause de l’accumulation des lettres ou à cause de leur timbre inhabituel. Car parfois elle demande, à ce qu’il me semble, trois u – les deux premiers, à mon avis, sont des consonnes, tandis que le troisième u conserve son timbre de voyelle –. Dans de tels cas il me semblait juste de mettre y. Mais même parfois contre cette lettre se rebelle cette langue ; elle s’allie très difficilement pour certains sons à un signe orthographique précis. Cette langue utilise, à la différence du latin, souvent k et z, des lettres dont les grammairiens disent qu’elles sont superflues. À mon avis, on utilise dans cette langue le z pour exprimer le son sifflant dental qui apparaît parfois, et le k pour un son guttural. Notre langue permet aussi l’utilisation fréquente, bien que non usuelle, d’une forme de métaplasme, que les grammairiens érudits appellent synalèphe [fusion de syllabes], et quand les lecteurs n’y font pas attention, le rythme des mots sonne comme déformé. Alors les lettres restent parfois dans l’orthographe, parfois elles sont abandonnées, comme en hébreu, où, paraît-il, on a l’habitude de laisser et d’abandonner – comme dans la synalèphe – un grand nombre de lettres dans l’écriture. Mais cela ne veut pas dire que le texte de cette œuvre est tenu par des règles métriques compliquées, au contraire il ne cesse de rechercher la figure de l’homéotéleute. Dans cette œuvre, les mots demandent un son final qui corresponde avec le son final précédent et qui lui ressemble. [prédominance du son sur la vue de l’écrit] Et cela conduit très souvent dans toute l’œuvre à un amalgame de synalèphe entre non seulement deux voyelles, mais aussi entre d’autres lettres ; et si cela n’arrive pas, l’accumulation répétée de lettres produit un son inadapté pour les phrases. En prêtant l’oreille, nous pouvons constater que nous ne faisons pas autrement dans la langue de tous les jours. La forme poétique de la langue de ce poème impose ainsi au lecteur des exigences : il doit faire attention à toute synalèphe légère et glissante ; par ailleurs elle demande à l’auteur de respecter l’homéotéleute, c’est-à-dire les finales des mots qui ont le même son. Le sens dans cette œuvre peut s’étendre sur deux, trois, voire quatre vers, afin qu’il soit très clair aux lecteurs ce que le texte signifie.Il n’est pas rare de trouver ici la liaison entre i et o et de la même façon entre i et une autre voyelle, d’une façon telle qu’une fois les deux voyelles sont conservées même dans la prononciation comme des voyelles indépendantes, une autre fois cependant les deux voyelles se fondent dans la prononciation, en fait quand la première voyelle devient consonne. De la même façon, une double négation, qui, en latin, renforce l’affirmation, est, dans notre langue, presque toujours en fait une négation. Et si j’avais pu parfois éviter cela, j’ai pourtant, eu égard à la langue de tous les jours, fait attention à écrire en fonction de l’utilisation habituelle de la langue.La qualité particulière de cette langue ne m’a pas permis à chaque fois de conserver le nombre et le genre. En effet, parfois j’ai rendu un masculin latin par un féminin dans cette langue, et les autres genres, j’ai dû parfois aussi les modifier de la même façon ; j’ai changé un pluriel contre un singulier, et un singulier contre un pluriel, et je n’ai ainsi pas pu éviter de me rendre assez souvent coupable de barbarisme ou de solécisme. […]

Notre langue est en fait considérée comme une langue rustique, car elle n’a été cultivée à aucun moment par une fixation par écrit ou par quelque étude grammaticale et rhétorique que ce soit.[…]

Et pourtant il convient que le genre humain, de quelque façon que ce soit, que ce soit dans une langue fautive ou dans une langue très raffinée, loue le créateur de toutes choses. C’est lui en effet qui leur a donné l’instrument [plectrum = qui sert à faire vibrer les cordes. La métaphore est musicale] de la langue, afin que retentisse sa louange dans cette langue. IL n’attend pas de nous la flatterie de mots lisses, mais une direction pieuse dans notre pensée et un grand nombre d’œuvres dues à un zèle pieux, non à un murmure vain ».

(Otfrid de Wissembourg : Dédicace du Liber evangeliorum à Liutbert, archevêque de Mayence, en latin. Traduction dans Thérèse Robin,  Le Livre des Évangiles d’Otfrid )

On notera toute l’importance accordée à la transcription des sonorités et le fait que le Créateur a doté différends peuples de différentes langues. A la difficulté d’écriture se joint une difficulté de lecture. A défaut de lire les sonorités, la rime paraîtra bancale au lecteur à qui il est demandé un effort d’adapation à cette nouvelle technique.

Même si certaines thèses vont dans ce sens, à l’exemple des difficultés qu’il rencontre avec la double négation latine, il ne semble pas que le terme de traduction soit adéquat indépendamment de la dimension de compilation. Qu’on le qualifie de poète latin de langue francique ou que l’on parle de greffe, quoi qu’il en soit, il se situe entre une langue latine comme modèle de perfection à atteindre et une langue vernaculaire informe dans sa variante écrite, non codifiée qu’il cherche à doter de règles. Cela lui a coûté un travail considérable – une vingtaine d’années – même si l’on ne peut déterminer avec précision à quel moment il s’est mis à l’ouvrage.

Un contexte conflictuel / La dédicace au roi Louis le germanique

J’ai, pour mettre l’accent sur la dimension de grammairien d’Otfrid, inversé l’ordre des dédicaces. La première est réservée au roi Louis le germanique. Elle se lit, elle aussi, en lien avec le premier chapitre traitant de la langue francique

Ce n’est pas une adresse comme celle destinée à l’ archevêque. Contrairement à cette dernière dans laquelle il écrit à son destinataire, il ne s’adresse pas au roi mais en fait l’éloge. Dès les premiers vers il étend la dénomination de son royaume d’abord appelé ostarrichi (Ostreich = royaume oriental de l’ex-empire carolingien) à Francono kúning. (Franconie). Or cette question du passage de l’un à l’autre ne sera tranchée qu’en 887, donc après parution du texte.

Nous sommes en effet passé en quelques dizaines d’années, au cours de la vie d’Otfrid et dans le temps d’écriture de l’evangelorium, dans la succession de l’empire de Charlemagne,

du Traité de Verdun (843) où Charles le chauve reçoit la Francie occidentale appelée France vers 1200, Lothaire 1er la Francie médiane qui va du Nord de l’Italie à la Frise et Louis le germanique la Francie orientale allant de la Saxe à la Bavière noyau du futur Saint empire romain germanique.

au Traité de Meerssen, (870) dans lequel Charles le Chauve et Louis le Germanique se partagent la Lotharingie (Lotharii regnum ) partie nord de la la Francie médiane qui avait été dévolue à Lothaire 2 et séparée du nord de l’Italie au profit de son frère Louis II.

Ce qui nous donnera ceci.


Je passe les détails. Si donc l’on repère les dates, on peut constater qu’Otfrid est en plein dans l’actualité politique de son temps. Voire qu’il l’anticipe quelque peu. Une actualité troublée. Si l’on met en relation la dédicace au roi et le premier chapitre définissant la problématique linguistique on voit bien que le projet de Otfid participe d’une politique de la langue. Mais, question, dans ce conflit fratricide, où se situait Wissembourg et son abbaye construite sur un île de la Lauter, un affluent du Rhin ? Sa position géopolitique n’est pas facile à déterminer. Faisaient-elles comme Lauterbourg partie de la Lotharingie ? Je n’ai pas trouvé de réponse univoque et concluante. Par contre, j’ai trouvé cette carte qui à défaut de démontrer que le couvent se trouvait en Lotharingie, montre au moins qu’il se trouvait dans une zone frontalière. Et donc de conflits. En tout état de cause dans la géographie de l’église, Wissembourg faisait partie du diocèse de Spire (Speyer)

Cartographie : Martin Uhrmacher, extrait de M. Gaillard et al. (dir.), De la mer du Nord à la Méditerranée. Francia Media, une région au cœur de l’Europe (c. 840–c. 1050), Luxembourg, CLUDEM, 2011, p. 600.

L’abbaye de Wissembourg était loin d’être la plus pauvre de son temps comme le montre un état de ses possessions.

La cartes compare les biens prêtés (ronds) et ceux qui se trouvent dans le pouvoir de disposition directe des abbayes (carrés) de Gorze près de Metz (en vert) et de Wissembourg (violet) en Alsace de 661 à env. 860. Source

Adrian Mettauer met en évidence la part des «intérêts de sécurité » de l’abbaye dont on peut trouver traces dans les propos d’Otfrid :

« Le couvent de Wissembourg se situait dans les années quarante du 9ème siècle dans une zone géopolitique disputée. Elle faisait certes partie du comté de Spire en Francie orientale mais se retrouva de justesse, après le Traité de Verdun en 843, en Lotharingie. Le couvent se sentait cependant par l’intermédiaire de son abbé Grimald de Wissembourg (833-870), chancelier et conseiller de Louis le germanique étroitement lié au pouvoir de Francie orientale. A l’orientation vers la rive droite du Rhin de la part du clergé correspondaient les ambitions séculières et de domination politique de Louis le germanique sur les territoires de la rive gauche du Rhin [de son point de vue]. Le roi a souligné cela par des donations et des attributions d’immunités. Cette situation précaire pour l’abbaye et ses propriétaires en position de concurrence entre Louis le germanique et les pouvoirs de la Francie médiane puis de Charles le chauve ne s’apaisa qu’avec le Traité de Meersen en 870 : la frontière occidentale de la Francie orientale fut suffisamment étendue vers l’ouest que l’abbaye de Wissembourg avec toutes ses possessions largement distribuées devint partie intégrante du royaume francique. »

Adrian Mettauer : Dulcis praesentia Christi. Zwei Studien zur politischen Theologie der Karolinger-Zeit (Traduit de l’allemand par mes soins)

Cette extension du royaume et sa sécurisation font partie des arguments qu’utilise Otfrid pour comparer Louis le germanique à David.

« Lui (ie Louis le germanique) avec force, comme Dieu lui-même le recommandait, a consolidé pour toujours ce royaume, de sorte que plus aucun ennemi ne puisse nous atteindre, qu’aucun adversaire ne puisse nous causer de torts ». (Otfrid)

C’est pourquoi on peut le comparer à David. Arrêtons nous un instant sur cette comparaison. Le premier à en avoir bénéficié est Charlemagne. Louis le germanique est ici le second David. Cette utilisation de David est la marque d’un tournant. Avant, l’on comparait les empereurs à Moïse. David est une sorte de compromis historique dans les relations entre le religieux et le séculier. Il sert aussi à marquer une différence. Il a été introduit par le théologien Alcuin, proche de Charlemagne. Les royaumes ne sauraient être des royaumes de Dieu sur terre. Tout au plus comme David peuvent-ils en être les serviteurs. Ce serait arrogance voire usurpation de se dire que l’on régnerait avec ou ensemble avec le Christ. Pas même David n’a osé dire cela et le Seigneur a dit de lui « J’ai trouvé David, mon serviteur, je l’ai sacré avec mon huile sainte »(Psaume 88,21) est-il écrit dans les Libri Carolini.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il semblerait que le Liber evangelorium n’ait pas fait école :

« bien que le texte d’Otfrid ait été copié dans un grand nombre de manuscrits, et ce jusqu’au Xe siècle, il n’a pas instauré de tradition suivie. La littérature du X e siècle va ignorer ce qui aura précédé ».

écrit Thérèse Robin. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne participe pas d’un long cheminement souterrain.

Otfrid pose avec force la question de l’orthographie des sons, utilisant la métaphore musicale du plectrum (Du grec ancien pléktron =« stylet pour pincer les cordes de la lyre »). Je me suis même demandé si l’expression harmonie pouvait avoir une connotation musicale mais c’était en vain, cette notion n’existait pas du tout à l’époque. J’ai interrogé un ami musicien qui m’a fait parvenir un texte qu’il avait écrit sur l’église et sa musique au cours du premier millénaire. J’en extrait le passage ci-dessous qui en outre ouvre la piste du lien entre l’abbaye de Wissembourg et celle de Saint Gall où s’était rendu Otfrid.. Elles étaient toutes deux dirigées par le même abbé, Grimald, proche conseiller de Louis le germanique, chancelier et diplomate

« C’est au sein même de l’immobilisme de la liturgie grégorienne, veillant jalousement sur le respect absolu du modèle et de la tradition, que naît l’élément qui va le briser.
Le trope était à l’origine un procédé mnémotechnique consistant à mettre des paroles sur les vocalises des Kyrie et des Alleluia pour mieux les retenir. Notker le Bègue, bénédictin de St-Gall, systématisa la technique du trope en remplaçant le texte rudimentaire par un texte versifié, et qu’on nomma alors prose ou séquence. Certaines de ces séquences ont inspiré les troubadours et sont probablement à l’origine du lai.
Le trope engendra également le drame liturgique : au milieu du Xè siècle, on distribua un dialogue autour du tombeau du Christ entre deux prêtres représentant les femmes et deux chapelains représentant les anges, plus tard développé pour aboutir à toute une mise en scène.
Ainsi, à l’issue du millénaire, et malgré l’apparente fixité des formes, se trouve réuni à l’état embryonnaire, l’essentiel des caractéristiques de la musique occidentale ultérieure: écriture, polyphonie, invention mélodique, drame musical. Restera en négatif  l’héritage de la méfiance tenace à l’égard de certains intervalles, comme le triton, accusé de faire partie l’attirail diabolique en musique ».

(Daniel Muringer : L’église et sa musique au 1er millénaire)

A coté du travail d’Otfrid de transposition des évangiles en harmonie et en langue vernaculaire, sont rédigées également sous l’abbatiat de Grimald, un cartulaire et un pouillé (ou polyptyque), c’est à dire un inventaire précis des biens fonciers, titres de propriété et privilèges de l’abbaye, tous des écrits « qui créent une identité communautaire, en lien étroit avec Louis le Germanique car le cartulaire sert entre autres les prétentions territoriales du roi », écrit Claire de Cazanove. Elle ajoute que cette construction de la communauté

«  se fait dans un contexte de troubles où les terres de l’abbaye font l’objet de disputes, ce qui explique les formes particulières revêtues par ces écrits. Grimald semble avoir eu une impulsion décisive dans ce processus, supervisé par Otfrid qui s’emploie à définir la communauté, ses biens et ses alliés, avec des incidences sur la communauté elle-même, mais aussi sur son rapport avec la royauté et les autres grandes institutions du royaume de l’est. L’identité de la communauté de Wissembourg se construit en lien étroit avec Louis le Germanique du fait de la position prééminente de Grimald ».

Fort bien, sauf que… Les textes cités ne sont pas équivalents et difficilement assimilables dans une même intention. L’œuvre d’Orfrid fonde une poétique et relève de la constitution d’un otium sur la base d’une langue vernaculaire qu’il dote d’outils, d’une grammaire pour une écriture alors que les autres amorcent ce qui relève d’un negotium y compris dans son acceptation juridique voire de comptabilité. Ces recueils de pièces justificatives sont, si je ne me trompe, en langue latine.

Il faudra attendre quelques trois siècles pour voir apparaître une littérature à contenus profanes en moyen haut allemand avec d’un côté le chant d’amour courtois (Minnesang) et le roman de chevalerie (Höfischer Roman) introduits à partir de la France.

A suivre donc ….

Publié dans Anthologie de la littérature allemande et alémanique / Schatzkästlein deutscher und alemanischer Litteratur | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire