Nathan Katz : Jetz fangt das scheene Friehjohr a
Voici que commence le beau printemps

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Jetz fangt das scheene Friehjohr a

Jetz fangt das scheene Friehjohr a,
un alles fangt jetz z’bliehje a,

Es bliehjt e Maiele üf em Fald
un d’Chranket isch scho in dr Walt

Un d’Chranket isch e härti Büess,
un i weiss scho ass i starbe müess,

Stirb i hit, so bin i morn scho tot,
Derno läge si mi üf Resla rot.

Üf Resle rot im griene Chlee,
jetz sehn i mi liebe Schatz nimmi meh

Es chämme vier Männer un trage mi üsse;
Se trage mi üf dr Chilchhof üsse.

Es bliehje dräi Resla üf mim Grab,
Schatz, o Schatz, chumm brich dr si ab.

‘s erschte isch wiss, ’s zweite isch rot,
’s dritte bedittet dr bitter tod.

(Nathan Katz)

C’est le texte d’une chanson. Je vous invite à l’écouter. Elle est interprétée par Daniel Muringer au cours d’une conférence que nous avions faite ensemble sur Nathan Katz

 

Voici que commence le beau printemps

Voici que commence le beau printemps
Et tout se remet à fleurir,
Une fleur s’ouvre dans le champ
Et la maladie va déjà par le monde.

Et la maladie est une lourde pénitence,
Et je sais déjà que je dois mourir.
Si je meurs aujourd’hui, demain je ne serai plus là,
Alors on me couchera sur la rose rouge.

Sur la rose rouge dans le trèfle vert,
Je ne reverrai plus mon cher amour.
Arrivent quatre hommes qui me portent au-dehors,
Ils me portent au cimetière.

Trois roses poussent sur ma tombe,
O, ma bien-aimée, viens les cueillir.
La première est blanche, la deuxième est rouge,
La troisième représente la mort amère.

(Traduction Daniel Muringer)

Chanson de la peste

C’est sous le titre chanson de la peste que j’avais ce poème en mémoire. Or, il n’en est pas question dans le texte. Nathan Katz l’a inséré dans sa première pièce de théâtre en alémanique intitulée Annele Balthazar. Parue en 1924, il y évoque une situation moyenâgeuse, un climat de chasse aux sorcières, cette autre peste.  J’ai raconté cela déjà. Certaines indications vont cependant dans le sens de la peste. La chanson  parle à coup sûr d’une pandémie, une maladie, « lourde pénitence »,  qui court le monde.

On trouve

“dans le chant des jeunes filles rieuses de l’acte II, une vieille chanson populaire d’Alsace de l’époque de la peste. C’est que le drame se passe au moyen Âge où la mort fauchait à grands andains, ”

écrit Jean-Louis Spieser en postface de sa traduction de la pièce dans l’édition bilingue parue chez Arfuyen

Il y a eu plusieurs épisodes de peste en Alsace et dans le Sundgau, la haimet de Nathan Katz, la terrible peste noire de 1349 et celles de la guerre de Trente ans. Nathan Katz lui même, soldat en 14-18, a sans doute eu écho sinon vécu la pandémie d’influenza plus connue sous le nom de grippe espagnole, qui a fait 50 à 60, sinon plus, on parle même de 100 millions de morts en 1918. Après tout,  Annele Balthazar n’est pas une pièce historique.

Cette façon de lier la mort à la renaissance de la vie, au thème du printemps est une constante de l’œuvre de Nathan Katz,

 

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« Alliés de guerre » en mode préservatif

Après consultation du comité scientifique du SauteRhin, c’est à dire de moi-même (le virologue est excusé), nous continuons notre télétravail. Avec ce tract de crise épidémiologique.

Préservatif = Qui a la vertu ou la faculté de préserver en parlant de remède.

« Portrait eines cholera präservativ Mannes aus Saphirs Zeitschrift: der deutsche Horizont » (koloriert) Staatsarchiv Freiburg A 66/1. Portrait d’un homme qui se préserve du choléra. (Source)

Vers 1826, le choléra fait son apparition en Inde, gagne Moscou et la Russie en 1830. Il s’agissait de la deuxième pandémie de choléra. A partir de 1830, ce qui était  l’une des maladies infectieuses les plus craintes atteignait l’Europe centrale. En fonction des connaissances en vigueur à l’époque, on considérait qu’elle était transmise par contact physique avec un malade et par ses exhalaisons. Par de nombreuses mesures – désinfection au chlore, installation de quartiers de quarantaines – les autorités sanitaires du Grand Duché de Bade tentèrent de contrôler l’épidémie. Le plus souvent en vain. Le choléra a provoqué peur et effroi dans la population. Ces dernières ont, comme en tous temps et jusqu’à aujourd’hui, été exploitées par des charlatans préconisant non sans succès de nombreux remèdes plus ou moins insolites. Devant des recommandations contradictoires, et à défaut de savoir les discerner, il y a deux options : soit les ignorer toutes, soit les adopter toutes. C’est cette dernière possibilité qui a inspiré l’auteur autrichien Moritz Gottlieb Saphir (1795-1858) pour son journal satirique paraissant à Munich „der deutsche Horizont“. Pour mieux comprendre la caricature, l’auteur explique lui-même son dessin en ces termes :

« Un homme, une femme munis de tous les préservatifs doit se déplacer de la façon suivante. Autour du corps d’abord une peau de caoutchouc (Gummi elasticum), par dessus un gros emplâtre entouré des six aunes de flanelle. Dans le creux de l’estomac une assiette de cuivre. Sur la poitrine un gros sac de sable chaud, autour du cou un double bandage avec des baies de genièvre et des grains de poivre, dans les oreilles du coton imbibé de camphre, sous le nez, il a un flacon de vinaigre des quatre voleurs [en français dans le texte. En allemand Pestessig = vinaigre de la peste] et dans la bouche un cigare. […] Derrière lui attaché par une ceinture, il tire un chariot sur lequel se trouve une baignoire, quinze aunes de flanelle, un appareil pour bain de vapeur, une machine à fumage, huit brosses, dix-huit tuiles, deux fourrures, une chaise d’aisance et un pot de chambre. Sur le visage il lui faut encore un masque en pâte de menthe verte.

La description se termine par ces mots : Ainsi équipé et muni, on est sûr d’être le premier à attraper le choléra. »

Citation extraite de Claudia Eberhard-Metzger, Renate Ries : Verkannt und heimtückisch. Die ungebrochene Macht der Seuchen. Birkhäuser Verlag

La variante féminine se présente ainsi :

[Post Scriptum 2 : Jean-Paul Sorg me signale que le grand philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel est mort de cette épidémie de choléra en 1831. C’est du moins l’une des hypothèses de son décès. Il y a une autre selon laquelle il aurait succombé à sa maladie de l’estomac. Ce type d’incertitude est présent aujourd’hui. J-P Sorg m’a envoyé aussi l’extrait d’un livre publié chez Rowohlt qui contient une caricature proche de celle ci-dessus et que voici.

Je le remercie]

Ce qui frappe bien sûr dans ces caricatures est qu’elles sont celles de préservatifs ambulants, il est question de corps en « déplacement » alors que nous vivons aujourd’hui une situation inverse de confinement. Drôle de mot d’ailleurs mais celui de guerre est pire encore.

CONFINEMENT, subst. Masc.

[Correspond à confiner2]

A.− Vieilli. Isolement (d’un prisonnier) :
1. Les quatre familles intéressées écrivirent à la cour pour solliciter la déposition, le confinement dans une forteresse, de l’homme convaincu de tant de désordres. Gobineau, Les Pléiades,1874, p. 219

B.− Fait d’être retiré; action d’enfermer, fait d’être enfermé (dans des limites étroites). Ma pensée reste captive entre Claire et moi, (…) et je vais dans le jardin pour échapper à ce confinement de la tendresse (Chardonne, Claire,1931, p. 203):

2. Jean-Jacques et Thérèse [logeaient] au quatrième. Il se trouva heureux. Il avait le goût du confinement. Il y avait en lui aussi, entre tant de personnages, un petit bourgeois rêveur et gourmand qui aimait ses pantoufles et les petits plats. Guéhenno, Jean-Jacques,En marge des « Confessions », 1948, p. 294.

Spéc. ,,Interdiction faite à un malade de quitter la chambre«  (Méd. Biol. t. 1 1970). Le confinement à la chambre (A. Arnoux, Zulma l’infidèle,1960, p. 11).

C.− BIOL. Maintien d’un être vivant (animal ou plante) dans un milieu de volume restreint et clos.

Confiner2, c’est à dire la seconde acception du verbe confiner qui signifie aussi être très proche de. Confinement évoque la cellule du même nom dans les prisons ou l’enceinte dans les centrales nucléaires. Et l’interdiction faite à un malade de quitter la chambre. On confine donc les prisonniers récalcitrants, les produits radioactifs, les malades contagieux. Aujourd’hui, le confinement concerne des personnes non malades, en bonne santé mais potentiellement et a-symptomatiquement contaminantes. Ce renversement est inédit. On aurait sans doute mieux fait de confiner les personnes et les foyers de contamination infectés mais pour cela il eut fallu les tester, ce que l’on n’a pas fait ou rapidement cessé de faire en France à la grande différence de l’Allemagne. Mais ceci pourrait changer aussi. Il n’y a confinement que parce qu’il n’y a pas assez de tests. L’Allemagne, en l’occurrence le Land de Baden-Württemberg, avait rapidement entrepris d’« isoler » l’Alsace de son côté du Rhin, la considérant comme zone à risques en raison principalement de l’absence de tests (Informations disponibles sur le site de l’Institut Robert Koch, le centre de veille épidémiologique fédéral).

[Post Scriptum  : le gouvernement du Bade-Wurtemberg a envoyé un courrier à tous les hôpitaux du Land en leur demandant de mettre à disposition des malades alsaciens les plus graves, des lits équipés d’appareils respiratoires. La Suisse a fait de même]

Si l’Allemagne a elle aussi pris des mesures de fermetures d’écoles, de « distanciation sociale », que Frédéric Neyrat appelle un « séparatisme de contrôle», on n’y avait pas considéré jusqu’à présent qu’une Ausgangsperre (littéralement interdiction de sortie) généralisée apporte un bénéfice supplémentaire. Mais c’était là un point de vue de virologue. Au fur et à mesure de l’extension de l’épidémie, les Laenders se rapprochent des modalités de confinement qui sont les nôtres. Ils ont des marges d’autonomie en matière de gestion sanitaire et peuvent anticiper des décisions fédérales comme cela avait été le cas pour la « fermeture » des frontières. Il y a aussi la pression de l’opinion publique. Cela dit, leur système sanitaire a subi les mêmes avaries néolibérales que le nôtre.

« Pour prévenir les infections et sauver des vies, le moyen le plus efficace est de briser les chaînes de transmission. Et pour cela, il faut dépister et isoler.
Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Et nous ne pouvons pas arrêter cette pandémie si nous ne savons pas qui est infecté par le virus.
Nous avons un message simple pour tous les pays : testez, testez, testez.
Testez tous les cas suspects. »

(Allocution liminaire du Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé , OMS, lors du point presse sur la COVID-19 – 16 mars 2020)

Des tests, encore faut-il en avoir. Au lieu de cela, on isole les non dépistés. Sous la surveillance des drones de la gendarmerie alors que la police commence à contrôler le contenu des charriots à la sortie des supermarchés. Ces produits sont-ils vraiment de première nécessité ?

Être en résidence surveillée, en bonne, ou relativement bonne, santé, prisonnier de n’avoir rien, ni rien fait, est donc le sort de ceux qui sont désignés comme des « alliés de guerre » selon l’expression du Ministre de l’intérieur. Les actes de soin, les précautions et mesures préventives de santé fussent-ils, de crise, sévères ne sont pas des actes de « guerre », n’en déplaise au Président de la République qui a utilisé sept fois le mot. La « guerre » signifie la suspension des actes civiques. Il n’y a plus de civils dans la « guerre ». Drôle de « guerre » dans laquelle les fantassins sont envoyés au front tout nus, selon l’expression du chef des médecins régulateurs du Centre 15 dans le Haut-Rhin, avec ses « brancardiers », les étudiants en médecine, organisés de « manière martiale » selon l’expression du doyen de la Faculté de médecine de Strasbourg, avec ses « héros de l’ombre » (sic) : les supermarchés. Et à tous ceux-ci, la patrie reconnaissante ! Or, voilà que l’on passe de la guerre à l’état d’urgence sanitaire. On se demande qui panique.

Le « confinement » pose la question de la capacité à le supporter, indépendamment ?- peut-être pas  – du degré de coercition qui l’impose, question qui avait déjà préoccupé Blaise Pascal. On n’en retient en général qu’une seule phrase : « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». L’ensemble du passage, intitulé divertissement, mérite d’être relu. Comme nous avons du temps, le voici.

 Divertissement

« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achète une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville. Et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Etc.

Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu’on se figure, où l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde. Et cependant, qu’on s’en imagine accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point. Il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent des révoltes qui peuvent arriver et enfin de la mort et des maladies, qui sont inévitables. De sorte que s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit

De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit.»

Blaise Pascal : Pensées

A propos de lectures, pourquoi pas de la poésie ? Donnez-nous notre poème quotidien. On peut pour cela suivre le fil utile pour confinés de Poezibao avec un reportage sur le 250ème anniversaire de la naissance de Hölderlin , Hörlerlin pour qui on peut aussi bien tomber vers le haut que vers le bas. Ou le collectif Pou qui collecte les poèmes du Grand confinement de 2020.

La question des mots justes est plus essentielle que jamais. Les éditions Gallimard proposent quotidiennement des tracts de crise

« Alors qu’aujourd’hui « les événements ont cessé de faire grève », comme l’écrivait Jean Baudrillard en d’autres circonstances (2001), l’écrit a plus que jamais sa place pour nous aider à employer les mots justes ; les mots justes qui nous saisissent autant qu’ils nous libèrent.»

Aux élèves confinés, la Nation apprenante : révisez avec France Culture

A Mulhouse :

Sur Instragram. Résister ! A quoi, au juste ? Du moins à la morosité ambiante. On bricole des masques à l’initiative du collectif d’ artistes regroupé à Motoco, en invitant tout le monde à y participer.


A retrouver sur le compte Instagramm motoco_and_co

 

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Didier Daeninckx et le Ben Hur de Mulhouse

L’affiche du film aux onze Oscars, Ben Hur, film du cinéaste né à Mulhouse en 1902, William Wyler De son vrai nom Willi Weiler. L’omnibus hippomobile à Mulhouse à la fin du 19ème siècle (photo de la Collection Section Histoire Soléa)

 

«

— Il existe un bâtiment assez curieux à Mulhouse, le palais de la Société industrielle. L’immeuble a été construit par une sorte de loge maçonnique pour abriter des salles de réunion, des sièges d’associations. Dès qu’il y avait un problème dans une usine, les ouvriers se réunissaient sur la place, devant ce palais fréquenté par leurs patrons. En règle générale, ça se passait bien, sauf cette fois-là, en 1913. La situation a totalement dégénéré. Je revenais du champ de foire du Nordfeld, et je passais dans le quartier par hasard lorsque la manifestation a envahi tout le secteur après avoir longé le canal. Je ne sais plus trop ce qui avait provoqué la grève, mais les types étaient vraiment remontés. Des costauds sortis des fonderies, des tuileries, des ateliers de chaudronnerie, quelques femmes de chez Dollfus, des ouvriers tonneliers. Les meneurs se sont installés sur une estrade de fortune, des planches posées sur des tonneaux, et ils ont commencé à haranguer la foule. À un moment, les cris de revendication ont été couverts par le martèlement des sabots ferrés sur les pavés. Deux cents soldats du 5° régiment allemand de chasseurs à cheval, venus de la caserne Drouot, ont encerclé le rassemblement. Les pierres ont volé, puis les lames des sabres ont glissé hors des fourreaux… Une femme s’est écroulée à mes pieds, le visage tailladé. Effrayé, j’ai couru pour aller m’abriter sous les arcades de la Société industrielle, protégé par l’escalier de pierre sur lequel les chevaux butaient. Des coups de feu ont éclaté, le visage de l’un des orateurs a explosé comme une de ces vulgaires figures de terre, au stand de tir. Je tremblais de tout mon être, caché derrière un pilier, quand les cavaliers ont mis pied à terre pour mieux ratisser les abords des bâtiments. Ils se dirigeaient droit sur moi avec leurs lames qui captaient l’éclat du soleil. Soudain, j’ai senti qu’une main pesait sur mon épaule. Je me suis retourné, un cri au bord des lèvres pour m’apercevoir que l’un des meneurs venait de me rejoindre. Il m’a dit dans un souffle : « Ne crains rien, petit, c’est après moi qu’ils en ont. » Il s’est dressé d’un coup et s’est mis à courir en longeant la haie de troènes alors qu’un tramway de la ligne Biehler tiré par des chevaux passait sur le boulevard. La mairie avait ressorti ces vieilles voitures du dépôt en raison de la grève des électriciens. Le gars a sauté sur le marchepied, il a bousculé le cocher, s’est saisi des rênes, du long fouet, et a lancé l’équipage. Il a traversé la place de la Bourse, dans un bruit d’enfer, avec les soldats qui récupéraient leurs montures pour se lancer à ses trousses… Sans cette image, je ne sais pas où je serais allé puiser assez d’énergie pour supporter les trois mois qu’a duré le tournage de la course de chars… En plus, et ça peut paraître incroyable, ce type, dans mon souvenir, ressemble trait pour trait à Charlton Heston… Quand je ferme les yeux, c’est ce Mulhousien inconnu que je vois sur la piste du cirque romain, dressé sur la plateforme de son quadrige, seul contre tous…
J’ai fermé les yeux, moi aussi, pour capter les visions de Willy. Le bol de champagne et les onze Martini ne m’ont malheureusement été d’aucun secours. Derrière mes paupières closes, c’était toujours le visage inexpressif d’Heston qui volait la vedette au Ben Hur alsacien en casquette…

»

Didier Daenincks : Arrête ton tram , Ben Hur in Le roman noir de l’histoire (Éditions Verdier)

Dans l’histoire d’où provient cet extrait, nous sommes à Hollywood. Le cinéaste William Wyler vient de rafler onze Oscars pour son peplum, et son Ben Hur «  en jupe plissée ». Au grand dam de son ami Billy Wilder qui venait de tourner Certains l’aiment chaud avec Tony Curtis et Jack Lemmon. Le film n’avait obtenu aucune récompense. Au cours de leur échange – en allemand, leur langue d’origine, pour l’une autrichienne (Wilder), pour l’autre alsacienne, William Wyler naquit à Mulhouse de mère allemande et de père suisse -, Wilder demande à Wyler :

« Qu’est-ce qu’il peut y avoir de commun entre toi, un américano-alsacien et Ben Hur ? Allez, raconte … Vous avez ramé sur la même galère ? Ne me dis pas que tu étais accoudé au bar quand le Christ lui a offert un verre… »

Wyler lui répond avec son souvenir d’enfance des attelages de chevaux dans les rues de Mulhouse. Puis suit le passage ci-dessus. Il fait référence à des événement qui eurent lieu en juillet 1913, Mulhouse et l’Alsace faisaient alors partie de l’Empire allemand. Les ouvriers embauchés pour la construction de la gare du Nord se sont mis en grève pour des revendications salariales envers leur patron berlinois qui les payait moins que leurs camarades. Le mouvement s’est amplifié atteignant un moment quasi-insurrectionnel. Il sera fait appel à l’armée à cheval et en casques à pointe. La répression fera deux morts. En 1908 avait été mis en circulation, à Mulhouse, un tramway électrique « gleislos / sans rail » que nous avons connu sous le nom de trolleybus. La place de la Bourse est aujourd’hui encore le lieu de rassemblement des manifestations qu’elles soient sociales ou – manque le et – environnementales.

Le texte de Didier Daenincks, Arrête ton tram Ben Hur, était paru la première fois dans un recueil de nouvelles intitulé Rue des degrés (Verdier. 2010). Il est repris ici dans une anthologie qui regroupent 77 nouvelles de « fiction documentée » écrites dans les quarante dernières années et publiées au fil des livres de l’auteur. Elles ont été réunies sous le titre : Le roman noir de l’histoire avec une préface de Patrick Boucheron. Roman noir, cela évoque, bien sûr, la série noire des polars mais aussi la face sombre et souvent cachée de l’histoire. Du polar, Daenincks en a la conception de celui qui veut tirer « à mots réels ».

Rangées selon l’ordre chronologique de l’action, de 1855 à 2030, les nouvelles sont classées en onze chapitres qui rythment le recueil en épousant les grands mouvements du temps, celui de Chronos. Les personnages qui peuplent cette histoire ne sont pas ceux dont les manuels ont retenu le nom, ceux dont les statues attirent les pigeons sur nos places. On y trouve le manifestant mulhousien de 1913, le déserteur de 1917, le sportif de 1936, un contrebandier espagnol de 1938, un boxeur juif de 1941, et encore pêle-mêle : Gitan belge en exode, môme analphabète indigène, Kanak rejeté, prostituée aveuglée, sidérurgiste bafoué, prolotte [féminin de prolo] amnésique, vendeuse de roses meurtrière, réfugié calaisien. On pourrait les dédier à ceux qui ne sont rien aux yeux de certains – il y a fort heureusement des exceptions – historiens. Au mieux figurent-ils parfois en note de bas de page ou les pressent-on exister entre les lignes. Ce sont celles-ci, ces singularités, que Didier Daenincks met en relief.

Roman noir de l’histoire, c’est aussi ce qui donne des nouvelles d’un passé enfoui sous nos pieds et qui se révèle parfois de manière inattendue. Il faut alors savoir le saisir au bond comme le petit dieu cher à Alexander Kluge : Kairos qu’il faut réussir à attraper par les cheveux dont il n’a qu’une touffe sinon il disparaît dans l’oubli. Kairos est le lutin impertinent de l’occasion opportune qui rompt avec le temps du dieu Chronos. Didier Daenincks dispose manifestement de cette capacité. Son imaginaire et son talent d’écrivain font le reste. Qui est ici l’essentiel. Après tout, le temps de Chronos comme celui de Kairos sont aussi des constructions fictionnelles.

Pour en revenir au texte choisi, en le relisant, on s’aperçoit en fait qu’il y a des histoires dans l’histoire mariant la sociale avec celle du cinéma. Sans oublier la langue. Arrête ton tram, Ben Hur est le titre de la nouvelle par analogie avec l’expression Arrête ton char, Ben Hur. L’expression d’origine est arrête ton charre qui signifie : arrête de nous la raconter, arrête de charrier. La charre est une exagération. Le rajout ultérieur de Ben Hur signale le succès du film de William Wyler. (Source). Arrête ton char, Ben Hur est aussi le titre d’un roman de Ange Bastiani paru dans la Série noire

J’ai, pour ma part, souvent été confronté à la face cachée de l’histoire. L’occultation est particulièrement dense en Alsace. Je l’ai été également concernant l’histoire industrielle de Mulhouse. Jusque tout récemment encore. J’ai assisté, il y a peu, à la conférence d’un historien sur la fortune des industriels mulhousiens au XIXe siècle pour m’entendre expliquer en gros que leur richesse, ils se la sont faite par et entre eux-mêmes. Comme je lui faisais observer que l’exploitation des ouvriers y était peut-être pour quelque chose dans l’accumulation de richesses de même que la manière dont ils ont occupé tout le champ politique, il a bien dû le reconnaître. Mais la question n’est pas intégrée dans son travail. Et c’est là le vrai problème. Il est vrai que le manque de documents, de témoignages écrits, hormis les rapports de police à l’occasion d’arrestations dans le cadre de mouvements sociaux, est une réelle difficulté alors même que le patronat a pris soin de coloniser nos mémoires. Mais quand on cherche, on trouve tout de même des choses. Le reste est une affaire de démarche et sans doute aussi d’un peu d’imagination.  La plupart des historiens sont pas ailleurs en froid avec la littérature qu’ils n’intègrent quasiment jamais dans leurs travaux. Que le recueil de nouvelles de Daeninckx soit préfacé par l’un de nos plus grands historiens n’en est que plus remarquable.

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Christa Wolf : « Stichwort Kassandra / mot clé Cassandre ».
2. Cassandre, le récit

 

« Es ist gut, eine Frau zu sein, und kein Sieger »
« Il est bon d’être une femme, et pas un vainqueur »
Heiner Müller : Quartett cité par Christa Wolf dans Cassandre

« Que les choses continuent à aller ainsi, voilà la catastrophe.
Ce n’est pas ce qui va advenir, mais l’état de choses donné à chaque instant. »
Walter Benjamin : Zentralpark. Fragments sur Baudelaire.

« Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ! »
Lettre d’Arthur Rimbaud à Paul Demeny – 15 mai 1871

« Wer lebt, wird sehen »
« Qui vivra verra »
Christa Wolf : Cassandre

Dans une une première partie consacrée aux Prémisses, j’ai décris le processus de déconconstruction / construction dont la romancière nous a fait témoins. Elle y raconte la manière dont elle s’empare du sujet tout en étant pris par lui.  La figure fragmentaire de la Cassandre historique et démythologisée devient projection, personnage de fiction, personnage central de la chute de Troie saisi au moment du passage du matriarcat au patriarcat. Nous assistons à la remémoration de la Guerre de Troie telle qu’elle l’a vécue. Elle est la seule à ne pas être prise dans le délire meurtrier.  Cassandre est la préfiguration d’une quête d’un vivre autrement dans un monde qui met sa propre existence en jeu. Christa Wolf l’a dotée d’une expérience de vie. Ce n’est ni une enfant, ni une jeune fille mais une jeune femme. Peut-être trentenaire. Elle a deux enfants.

Nous passons à la lecture du récit éponyme proprement dit : Cassandre, le récit.

Comme d’habitude, d’abord un extrait, en allemand puis en français :

Image de la partition de l’opéra parlé de Michael Jarrell Cassandre d’après le récit de Christa Wolf

Nach einer langen öden Zeit ohne Träume hatte ich nachts endlich wieder einen Traum. Er gehört zu jenen Träumen, die ich gleich für bedeutsam hielt, nicht ohne weiteres verstand, doch nicht vergaß. Ich ging, allein, durch eine Stadt, die ich nicht kannte, Troia war es nicht, doch Troia war die einzige Stadt, die ich vorher je gesehn. Meine Traumstadt war größer, weitläufiger. Ich wußte, es war Nacht, doch Mond und Sonne standen gleichzeitig am Himmel und stritten um die Vorherrschaft. Ich war, von wem, das wurde nicht gesagt, zur Schiedsrichterin bestellt: Welches von den beiden Himmelsgestirnen heller strahlen könne. Etwas an diesem Wettkampf war verkehrt, doch was, das fand ich nicht heraus, wie ich mich auch anstrengen mochte. Bis ich mutlos und beklommen sagte, es wisse und sehe doch ein jeder, die Sonne sei es, die am hellsten strahle. Phöbos Apollon! rief triumphierend eine Stimme, und zugleich fuhr zu meinem Schrecken Selene, die liebe Mondfrau, klagend zum Horizont hinab. Dies war ein Urteil über mich, doch wie konnte ich schuldig sein, da ich nur ausgesprochen hatte, was der Fall war.
Mit dieser Frage bin ich aufgewacht. Beiläufig und mit falschem Lachen erzählte ich Marpessa meinen Traum. Sie schwieg dazu. Wie viele Tage war mir ihr Gesicht schon abgewandt. Dann kam sie, ließ mich ihre Augen sehn, die, so schiens mir, dunkler, tiefer geworden waren, und sagte: Das Wichtigste an deinem Traum, Kassandra, war dein Bemühn, auf eine ganz und gar verkehrte Frage doch eine Antwort zu versuchen. Daran sollst du dich, wenn es dazu kommt, erinnern.
Wer sagt das. Wem hast du meinen Traum erzählt.
Arisbe, erwiderte Marpessa, als sei das selbstverständlich, und ich schwieg. Hatte ich insgeheim gehofft, ihr, Arisbe, werde mein Traum vorgelegt? War sie also für meine Träume zuständig? Ich wußte, daß in diesen Fragen schon die Antwort lag und fühlte eine Regung in mir nach so langer Starre, die die ersten Monate des Kriegs verursacht hatten. Schon wieder war Vorfrühling, lange hatten uns die Griechen nicht mehr angegriffen, ich verließ die Festung, saß auf einem Hügel überm Fluß Skamander. Was hieß denn das: Die Sonne strahlte heller als der Mond. War denn der Mond zum Hellerstrahlen überhaupt bestimmt? Wer gab mir solche Fragen ein? So war ich, wenn ich Arisbe recht verstand, berechtigt, ja vielleicht verpflichtet, sie zurückzuweisen. Ein Ring, der äuferste, der mich umschlossen hatte, zersprang, fiel von mir ab, viele blieben. Ein Atemholem war es, ein Lockern der Gelenke, ein Aufblühn des Fleisches.

Christa Wolf Kassandra – Erzählung Aufbau Verlag pp 289-291

« Après une longue et morne période sans rêve, j’en fis un à nouveau. C’était un de ces rêves auxquels j’accordai tout de suite une signification importante, sans le comprendre mais sans pouvoir l’oublier. Je marchais seule, dans une ville que je ne connaissais pas, ce n’était pas Troie, et pourtant Troie était la seule ville connue de moi. La ville de mon rêve était plus grande, plus étendue. Je savais que c’était la nuit, mais la lune et le soleil étaient en même temps dans le ciel, s’y disputant la suprématie. Quelqu’un, mais qui était-ce ? m’avait désignée comme arbitre : lequel de ces deux astres peut répandre la plus grande clarté ? Il y avait quelque chose de faux dans ce duel, mais en dépit de mes efforts, je n’arrivais pas à trouver quoi. Jusqu’à ce que, perdant courage et le cœur oppressé, je finisse par dire : n’importe qui le sait et le voit, c’est le soleil qui répand la plus grande clarté. Phoebus Apollon ! s’écria une voix triomphante, et au même moment, à mon plus grand effroi, Séléné, la bonne déesse Lune, descendit vers l’horizon en poussant une plainte. C’était un jugement porté sur moi, mais comment pouvais-je être coupable, car je m’étais contentée d’énoncer les faits. C’est sur cette question que je me suis réveillée. Incidemment, et avec un rire forcé, Je racontai mon rêve à Marpessa. Elle ne fit aucun commentaire. Cela faisait combien de jours que son visage s’était détourné de moi. Puis elle vint, me laissa voir ses yeux qui, Me sembla-t-il, étaient devenus plus sombres et plus profonds, et me dit : Le plus important dans ton rêve, Cassandre, c’était l’effort que tu faisais pour trouver quand même une réponse à une question tout à fait fausse. Voilà ce que tu ne devras pas oublier, si pareille situation se représente.
Qui dit cela ? À qui as-tu raconté mon rêve ?
À Arisbé, répondit Marpessa, comme si cela allait de soi, et je me tus. Avais-je secrètement espéré qu’on lui exposât mon rêve, à Arisbé ? Est- ce que mes rêves relevaient de sa compétence ? Je savais que ces questions contenaient déjà leur réponse, et je sentais bouger quelque chose en moi, après une si longue immobilité provoquée par les premiers mois de la guerre. De nouveau le printemps s’annonçait, cela faisait longtemps que les Grecs ne nous avaient pas attaqués, je quittai la forteresse et allai m’asseoir sur la colline surplombant le Scamandre. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Le soleil répandait une plus grande clarté que la lune : la lune était-elle destinée à don- ner plus de lumière ? Qui m’inspirait de pareilles questions ? Ainsi étais-je en droit, si je comprenais bien Arisbé, dans l’obligation même, peut-être, de refuser ces questions. Un anneau qui m’avait entouré, le plus extérieur, se brisa, j’en fus débarrassée, beaucoup d’autres demeuraient en place. C’était comme une inspiration d’air frais, une détente des articulations, un épanouissement de la chair. »

Christa Wolf Cassandre. Récit. Stock La Cosmopolite. Traduction Alain Lance et Renate Lance-Otterbein. ppp 376-78

J’ai choisi ce passage car il marque une grande étape du chemin vers l’individuation qu’entreprend Cassandre. Par un retour du rêve, elle brise le premier cercle qui l’emprisonne et comprend qu’elle est en droit, en devoir même, de rejeter les fausses questions. Marpessa est la servante de Cassandre, une personne souveraine avec laquelle elle a été longtemps en froid. Et Arisbé, selon certaines sources première femme de Priam, le roi de Troie, avait le talent d’interpréter les rêves. Une sorte de Dr Freud de l’époque. Sans pardessus, j’imagine. Déjà elle entrevoit dans son rêve que Troie n’est peut-être plus la ville qu’elle connaît.

Mais reprenons au début.

Porte des lionnes à Mycènes

Incipit : C’était ici, c’est là qu’elle se tenait. A la porte des lionnes à Mycènes. Une narratrice encadre le monologue de remémoration réflexive de Cassandre. Beaucoup de temps est passé. Des siècles. Ici, Cassandre se tient seule en direction de l’abattoir.

Puis une bascule passe le relai au personnage de Cassandre : « avec ce récit je descends dans la mort ».

Elle sait qu’elle sera exécutée par Clytemnestre. Le récit commence par le passé le plus immédiat avant de dérouler l’histoire de Cassandre qui devient observatrice centrale de la Guerre de Troie . Elle est, avec ses enfants issus d’un mariage forcé, captive d’Agamemnon qui l’a ramenée chez lui, à Mycènes, après la victoire des Grecs sur Troie. Cassandre, fille du Roi Priam, souverain de Troie, est «  le modèle même des esclaves par droit de conquête » dans les tragédies d’Eschyle (Pierre Vidal Naquet). Cassandre se demande pourquoi elle avait tant désiré le don de prophétie. Son seul désir, se dit-elle, était de « parler avec ma voix ». La question de la prophétie se déplace d’emblée vers la conquête de sa voix – et de sa voie – qui constitue le cœur du récit.

Au début, elle est une brave fille de roi, la préférée de son père. Mais elle veut un métier. Elle n’a rien d’une rebelle. Elle marque vite ses distances avec Penthésilée « la guerrière, la tueuse d’hommes » moins avec une autre amazone, Myrine, dont les relations d’attirance sont plus ambiguës. Elle défend Énée qui avait décroché des combats et, restant en vie, a ainsi préservé la possibilité de fonder Rome. Cela, elle ne le dit pas mais le lecteur le sait

La fin de Troie était prévisible. Et par tous :

«  tout ce qu’ils doivent savoir se déroulera sous leurs yeux et ils ne verront rien ».

La question n’est pas tant ce que voit Cassandre que l’aveuglement des Troyens avec cette lancinante question : pourquoi les autres ne voient-ils pas. Voir et comprendre. Elle a tout de suite compris à « son rire » le sort que Clytemnestre réservera à Agamemnon en déroulant le tapis rouge sous ses pieds. Tapis rouge dont j’ai appris en lisant les prémisses qu’il pouvait symboliser la justice (celle de Diké) que la reine se fait elle-même en le tuant. Il avait sacrifié leur fille Iphigénie pour ainsi dire pour… du vent,. A cela s’ajoute, qu’ayant régné en son absence, elle ne pouvait pas partager le trône avec « cette nullité », « une lavette ». Oui, elle parle bien d’Agamemnon. A son propos, elle affirme encore que, à l’exception d’Énée qui est un adulte,

«tous les hommes sont des enfants qui rapportent tout à eux-mêmes (ichbezogene Kinder) ».

L’infantilisation des adultes est un problème pour les enfants empêchés de l’être car ne trouvant pas en face d’eux des adultes. Il est un autre nom sur lequel Cassandre concentre toute sa haine et dont elle dit : « si je pouvais faire disparaître ce nom de toutes nos têtes, je n’aurais pas vécu pour rien ». Ce nom est celui d’Achille, « Achille, la bête » comme elle le désignera le plus souvent. Extirper ce pseudo héroïsme guerrier de nos têtes est un vaste projet d’ébranlement du patriarcat et de l’esprit de guerre. Cependant, il faut le souligner, comme nous l’avons déjà entrevu et comme on le verra encore, pas du tout dans une optique elle-même guerrière. Dans le présent du récit, elle n’a plus d’avenir.

« Le futur a pour moi cette seule phrase, je serai mise à mort avant la fin du jour ».

Nous apprenons qu’enfant, elle a été et s’est intéressée à la politique participant très jeune aux conversation de ses parents, Priam et Hécube. Elle est une privilégiée et on lui reprochera d’avoir été pour cette raison nommée prêtresse. Elle est bien placée pour savoir que ce n’est pas parce qu’il est messager que l’on s’en prend au porteur de nouvelles mais parce que son message nomme les actes.

Rêve :

« Apollon, le dieu des prophètes. Lui savait ce que je désirais ardemment : le don de prophétie qu’il m’accorda à vrai dire en passant, d’un geste que je n’osais pas ressentir comme décevant, seulement pour s’approcher ensuite de moi comme un mâle, alors qu’il se métamorphosa – du seul fait, je crois de ma terreur – en un loup entouré de souris, et qu’il me cracha rageusement dans la bouche quand il ne put me subjuguer »

Elle raconte à sa mère cette transformation du mythe en rêve dans lequel se mélange le mythe plus ancien du dieu-loup (Loup = Wolf qui est aussi le nom de l’auteure) avec le dieu solaire. Hécube, pour qui le mythe contemporain est réalité, lui répond : n’est-ce pas un honneur qu’un dieu s’accouple à une mortelle ? Et n’avait-elle pas, un an auparavant, à sa puberté – obligée, pense-t-elle – participé au rite de défloration d’Athéna ? Certes, mais ce qu’il s’est passé là elle ne l’a pas raconté à sa mère. Sa rencontre avec Enée et le fait que l’amour peut parfois « gêner les devoirs de l’hyménée ». Elle découvre ensuite le temple d’une déesse inconnue d’elle, Cybèle, (Kybélê = gardienne des savoirs), la déesse-mère. Elle s’ouvre aussi à un autre monde. Dans ce temple se réunissent des esclaves et des femmes habitant hors les murs de Troie. « Combien de réalités y avait -il encore à Troie en dehors de la mienne, que j’avais pourtant considérée comme la seule possible ? » Marpessa lui fournit la clé de son rêve :

« Si Apollon te crache dans la bouche, dit-elle solennellement, cela signifie que tu as le don de prédire l’avenir. Mais personne ne te croira »

Cassandre :

« Le don de prophétie. C’était cela. Quelle terreur. J’en avais tant rêvé. Me croire – ne pas me croire – on verrait. Il était tout de même impossible que les gens à la longue n’accordent pas foi aux dire d’une personne qui prouve qu’elle a raison »

Croit-elle encore. Cela va se compliquer.

Tout de suite après ce passage, Christa Wolf introduit l’autre origine du don, issu d’une strate antérieure, celui-ci partagé avec son frère jumeau Hélénos mais de manière différente. Alors qu’ils venaient de naître, les serpents, attributs de Gaïa, leur avaient léché les oreilles.

Cassandre se forme à son métier en compagnie du prêtre de Delphes Panthoos, le grec qui non seulement lui apprend le grec mais aussi « l’art de recevoir un homme ». Elle le fait en pensant à Enée qui n’avait pas voulu. Ou pas pu. Elle joue son rôle, joue à la prophétesse. « Je pensais qu’être adulte c’était jouer à se perdre soi-même ». Elle ne voit rien, est aveugle, routinière. Son savoir-faire est formel, sans vrai contenu, sans engagement, vide de sens. Accablante routine qui mène à souhaiter que quelque chose se passe y compris la guerre. Cet ennui sera un premier déclic.

« Qui vivra, verra. Je crois que derrière tout cela, c’est l’histoire de ma peur que je retrace. Ou plus exactement, comment elle s’est débridée, plus exactement encore : comment elle s’est libérée. Oui effectivement, la peur aussi peut-être libérée, ce qui montre bien qu’elle s’apparente à tout ce qu’on opprime, à tous ceux que l’on opprime ».

Lien entre deux futurs : vivre et voir. Et la question n’est pas de ne pas avoir peur mais de l’extérioriser pour en définir l’objet et ses liens avec toutes les formes d’oppression. Ce sont certes encore des formules mais aussi tout un programme. On ne pourra pas se fier pour transmettre cette histoire sur les scribes du palais. Sur leurs tablettes d’argiles, ils «  ne savaient rien faire d’autre que compter ». Et non conter, raconter.

Départ du DEUXIÈME VAISSEAU. Les vaisseaux numérotés 1, 2, 3 toujours écrits en lettres majuscules, scandent les tensions croissantes entre Grecs et Troyens. Le premier avait encore un rôle de négociation pour l’accès à l’Hellespont (Détroit des Dardanelles), le second, que Christa Wolf nomme en premier parce lié à la première expérience de Cassandre, avait pour prétexte de récupérer Hésione, la sœur du Roi Prima retenue ?, enlevée ? De son plein gré ? à Sparte. Le vaisseau revient vide.

« Pour ne pas être obligés de voir l’inquiétante réalité derrière la splendide façade, nous remplaçons en toute hâte un jugement erroné par un autre »,

comprend Cassandre qui se demande comment le peuple oscillant entre enthousiasme et profonde déception peut avoir l’illusion d’une interruption magique des chaînes de causalité. Un premier mensonge d’État la frappe. Il concerne le devin Calchas qui a changé de camp et est resté volontairement chez les Grecs. Il faut taire cela. Cassandre subit une première mesure, sa servante et confidente, dissidente aussi, Marpessa, est soutirée à son entourage.

« Un anneau de silence se referma autour de moi. Le palais, mon lieu le plus familier, s’écarta de moi, mes chères cours intérieures se turent devant moi. J’étais seule avec mon droit. »

Quand on parle de séparatisme ! En présence d’Énée auquel les dieux avaient oublié « de donner en partage la faculté de mentir », pour la première fois se libère une voix étrangère longtemps restée dans sa gorge et qui disait qu’elle savait, qu’elle avait toujours su. A partir de là, il y aura un avant et un après. Elle devient celle se sachant savoir. Sa voix se singularise au prix de la solitude. Il y a constamment des moments de maladie et de santé recouvrée qui lui donnent de nouvelles clés de compréhension. Après l’une d’entre elles :

« La fonction de prêtresse m’attirait comme le salut que promet la terre ferme au naufragé. Je ne voulais pas du monde tel qu’il était mais servir avec dévouement les dieux qui le dominaient : il y avait une contradiction dans mon désir. Je m’accordai un délai avant d’en prendre conscience, je me suis toujours accordé ces périodes de cécité partielle. Devenir voyante d’un seul coup, cela m’eût détruite ».

Je me rend compte que la façon dont je présente les choses, en privilégiant la trajectoire de Cassandre, rythmée par des crises, contient le risque d’effacer quelque peu la sinuosité du récit d’introspection qui avance, revient en arrière, reprend emportant au passage de nouveaux éléments antérieurs avec des retours à l’enfance comme aux derniers moments de sa vie. Le roman s’organise autour d’une série de retours mnésiques vers les mêmes lieux et les mêmes moments et, bien entendu, les mêmes personnages. Peut-être que ce récit tente aussi de dire quelque chose sur la façon dont la mémoire travaille. Simple hypothèse. C’est terrible à résumer. A chaque fois que je remettais l’ouvrage sur le métier s’offraient de nouvelles pistes. Bien d’autres lectures sont possibles. Mais je ne vais pas tout révéler et vous priver de la lecture du livre. J’espère seulement vous donner l’envie de le lire. J’en profite pour signaler aussi que, bien entendu, le corps est impacté. Il réagit : « la peau de mon crâne se rétracta ». Il a, lui aussi, une mémoire. Dont celle de son viol par Ajax, pas le grand, le petit.

« Pareil aux fourmis, nous nous précipitons dans chaque incendie. Chaque inondation. Chaque fleuve de sang. Uniquement pour ne pas être obligé de voir. Quoi donc ? Nous. »

L’effondrement progressif du nous sera encore précisé

Voici un revenant : Pâris, fils de Priam devait être tué parce que sa mère Hécube avait rêvé qu’elle enfanterait « une bûche dont sortait d’innombrables serpents ardents » et que cela avait été interprété comme le fait que cet enfant portait en lui le malheur de Troie. Il revient dans la cité. Il avait été recueilli par un berger et avait survécu. La volonté de savoir s’incruste en Cassandre mais ceux à qui elles posent des questions n’ont pas de réponses non parce qu’ils les refuseraient mais parce qu’ils n’en ont pas eux-mêmes. Elle apprend mais hors de son milieu de privilégiés, chez ceux qui habitent hors les murs et qui allaient devenir son « véritable foyer », qu’il y a une autre vérité sur Pâris. Cet enfant « pouvait être appelé à redonner tous ses droits à la déesse des serpents en la rétablissant gardienne de chaque foyer ». Son père Priam n’est donc pas différent d’Agamemnon. Tous deux ont sacrifié l’un de leurs enfants. Pour Cassandre ce sont des crimes. Lancinante, cette reprise du thème de la terre-mère opposée à la facticité de Troie. Les serpents, on les retrouvera mais différemment dans un livre ultérieur de Christa Wolf : Médée. Voix. On les verra revenir, cette fois sous forme d’artefact, un peu plus loin. Les sorties de Cassandre hors les murs sont comme un passage « de la tragédie au burlesque », une façon de « ne pas se prendre soi-même au tragique ».

Eumélos et la fin de l’hospitalité.

Au cours d’un repas, à la veille du départ du TROISIEME VAISSEAU, Cassandre apprend que l’on n’a plus le droit de qualifier d’hôte Ménélas, roi de Sparte. Qui a décrété la fin de l’hospitalité et distribue ce que l’on appelle aujourd’hui des éléments de langage ? Un certain Eumélos.

« Qui c’est, Eumélos ? Ah oui. Ce membre du conseil qui présidait désormais la garde du palais. Depuis quand un officier décidait-il de l’usage des mots ? »

Ce personnage a été beaucoup commenté. Je ne m’y attarderai pas. Même s’il a existé dans la mythologie, il est sans doute celui avec qui Christa Wolf a pris le plus de libertés. Je voudrais simplement dire qu’à mon avis, et surtout pour les jeunes générations qui n’en savent plus rien, il n’est pas nécessaire d’invoquer le « Parti » ou la Stasi.  Cela y est bien entendu, mais nous en avons sous les yeux chez nous aussi, de même que nous pouvons voir dans chaque nouveauté une régression. Disons simplement que cet arriviste introduit l’option sécuritaire et que le temps d’interprétation des oracles est remplacé par un dispositif de propagande et de manipulation de la langue. Cela ne vous dit rien ?

Au cours de ce même dîner officiel, Cassandre s’aperçoit que quelque chose avait changé dans la cité. Pâris, ivre, bafoue toutes les conventions et annonce, en présence de Ménélas, son époux qu’Hélène lui est promise.

Cassandre :

« Moi seule, j’ai vu. Ai-je vraiment vu ? Comment dire ? J’ai senti. J’ai éprouvé – oui voilà le mot ; car c’était une épreuve, c’est une épreuve, quand je vois quand j’ai vu : ce fut en cet instant que se déclencha le mécanisme conduisant à notre perte ».

C’est d’abord encore une épreuve psycho-pathologique. Petit à petit, elle saura la vivre autrement. Elle sort littéralement d’elle même, pars très loin d’elle et des autres, crie, éructe, ne se contrôle plus, de l’écume sur les lèvres, ne pouvant s’arrêter de «  fabriquer de la folie ». Arisbé discrètement revenue prend soin d’elle, lui conseille d’ouvrir son œil intérieur. Elle revient de très loin. Le mensonge, la propagande, la flagornerie s’installent à Troie, les fabriques d’armement tournent à plein régime. On ne montrera jamais Hélène aux Troyens qui la réclament. Et pour cause : elle n’y est pas. C’est une guerre pour un leurre. Une guerre pour la guerre.

« Quand la guerre commence, on peut le savoir. Mais quand donc commence l’avant-guerre ? Si jamais il existait des règles en la matière, il faudrait les transmettre aux autres : Graver dans l’argile, dans la pierre, transmettre. Que pourrait-on y lire ? Entre autres phrases, celle-ci : ne vous laissez pas tromper par les vôtres »

Chronique d’une fin annoncée. Hélène n’existe pas et «  une guerre entreprise pour un fantôme ne peut-être que perdue » mais cela elle le crie au palais et non à la population. Elle est encore du côté du pouvoir au sein duquel le secret d’état est partagé. Son père Priam, à qui elle suggère de négocier avec les Grecs reste sourd à tout argument en faveur de la paix. La guerre commença donc. A ce moment-là Cassandre dit encore nous quand elle s’inquiète du sort de Troie.

« Achille leva très haut son épée et l’abattit d’un seul coup sur mon frère. Toutes les règles tombèrent à jamais dans la poussière.
[…]
Qui avait des yeux pour voir, put le voir dès le premier jour : cette guerre nous allions la perdre. Cette fois, je n’ai pas crié. N’ai pas eu de crise de folie. Restai debout immobile. Brisai sans m’en rendre compte le gobelet d’argile que je tenais dans la main. »

Ce frère, Troilos, vit encore et se réfugie dans le temple, Achille y pénètre armé, ce qui ne se fait pas, et le décapite, en quelque sorte l’immole. Cassandre continue néanmoins de plaider pour la négociation. Les Troyens n’ont-ils pas violé les lois de l’hospitalité ?

« Ainsi y a-t-il eu des temps, et je les ai connus, où les morts étaient sacrés, chez nous au moins. L’époque nouvelle n’a respecté ni les vivants ni les morts. Il m’a fallu quelque temps pour le comprendre. Cette époque nouvelle était déjà dans la forteresse avant que l’ennemi ne vînt. Elle a pénétré, j’ignore comment par chaque fissure »

Cassandre ne sait pas les choses d’emblée, la compréhension s’installe progressivement. Souvent elle ressent avant de savoir. Elle a même honte d’avoir cru qu’il put y avoir en elle des vérités toutes faites. Elle prend petit à petit conscience que l’effondrement a déjà eu lieu, comme dirait Walter Benjamin cité en exergue de mon texte. Le délitement de la ville était déjà en cours avant que la guerre ne commence. Il a débuté par la rupture avec ce qui était jusque là sacré : l’hospitalité et le respect des morts. Elle est emprisonnée. Ses parents sont de plus en plus impotents et submergés par des forces qui les dépassent. Ils ont perdu le courage de voir.

Jusque là, Cassandre se considère encore comme faisant partie de l’élite troyenne en tentant de lui faire prendre un autre cours plus pacifique. Elle est bannie par son père qui ne la considère plus comme son enfant.

Nous sortons un court instant de la remémoration par un retour au présent du récit :

« A présent la femme égorge Agamemnon.
A présent, tout de suite, c’est mon tour.
Je remarque que je ne peux pas croire ce que je sais ».

Elle raconte que lors de sa dernière rencontre avec Enée, elle refusa l’anneau « en forme de serpent » que ce dernier a voulu lui offrir et qu’il a ensuite jeté dans la mer. Refus et geste qui restent mystérieux. Peut-être la scène symbolise-t-elle la fin du matriarcat, le serpent étant un attribut de la déesse-mère Gaïa. Ou la fin de l’utopie d’un rapport autre entre les hommes et les femmes. A moins que cela ne signifie de la part de Cassandre le refus de participer au monde à venir d’Enée, un monde qui continuera à avoir besoin de héros et dans lequel elle ne le suivra pas :

« Contre une époque qui a besoin de héros, nous ne pouvons rien faire, tu le savais aussi bien que moi. Tu as jeté dans la mer l’anneau en serpent. Je devrai aller loin, très loin, as-tu dit, et sans savoir ce qui m’attend.
Moi, je reste »

Elle envisage un temps, sans parvenir à y croire, de se jeter aux pieds de Clytemnestre pour la supplier de lui laisser un peu de temps et une esclave afin qu’elle prenne note de son histoire et que celle-ci soit transmise de fille en fille afin «  qu’à côté du fleuve des épopées, ce minuscule ruisseau, à grand peine atteigne ces hommes lointains, plus heureux peut-être, vivront un jour ». Une définition du projet de la romancière de nous faire parvenir une voix issue d’un monde sans voix et sans traces écrites, en rupture avec l’épopée héroïque.

Le roi Priam la met à la porte une seconde fois.

« Je croyais toujours qu’il suffisait d’un peu de désir de vérité, d’un peu de courage, pour écarter définitivement tout ce malentendu. Nommer vrai ce qui est vrai et faux ce qui n’est pas vrai : c’est la moindre des choses, pensais-je, et cela eût beaucoup mieux servi notre combat que n’importe quel mensonge ou demi-vérité. Car, pensais-je, on n’allait tout de même pas bâtir toute la guerre – la guerre n’était pas notre vie !- sur les aléas d’un mensonge. »

La vérité est un processus d’élaboration. Elle n’est pas donnée. Elle doit se frayer un chemin entre le dit, le non-dit, le déni. Et trouver un destinataire. Achille, la bête est la métaphore de la pulsion guerrière et aussi de celui et de ce sur quoi les paroles n’ont pas de prise, fussent-elles vraies.

Vient le moment où s’éclaire la raison de tous ces mensonges. Une ville fictive s’installe sur le défaut, sur l’absence, de ville réelle :

« Avec Hélène que nous avions inventée, nous défendions tout ce que nous n’avions plus. Mais que nous étions tenus de déclarer comme toujours plus réel à mesure que cela disparaissait. De telle sorte qu’à partir de mots, de gestes, de cérémonies et de silence naissait une autre Troie, une ville de fantômes dans laquelle nous devions nous installer et nous sentir à l’aise. Étais-je donc la seule à le voir ?

Mais reste encore la peur d’aller fouiller dans ce monde virtuel. Cassandre reste dans la souffrance. Achille, la terreur a pour fonction de conforter les fantômes, bâtisseurs de la fiction factice.

Puis revint le rêve. Celui dont j’ai cité le texte au début. Grâce à lui, elle comprend qu’elle doit se débarrasser des fausses questions et alternatives.

Pendant tout ce temps bien sûr la guerre continue. Elle a duré dix ans. Cassandre n’a pas cessé d’officier, elle y est tenue bien que sachant que « les interprètes des oracles étaient les bouches de ceux qui les commandaient ». Énée revient. Énée, Cassandre. Cassandre, Énée. Un poème d’amour. Et d’une nuit. Énée qui est l’âme de Troie ne doit pas y rester

« Ce dont il faudrait parler au conseil maintenant, pendant la guerre, ce n’est plus l’affaire des femmes.
Évidemment , dit Anchise, puisque cela devient l’affaire des enfants. »

Féroce. Anchise, le père d’Énée est une sorte de dissident discret et proche de la nature particulièrement attaché aux arbres. Cassandre trouve auprès de lui et de ceux qui l’entourent un cocon dans lequel elle se sent bien, loin des imbéciles. Elle en parle encore comme des eux opposé à son nous qui achève de s’épuiser.

« Le nous auquel je m’accrochais devenait transparent, malingre, de plus en plus insignifiant, et le je devenait par conséquent pour moi-même de plus en plus impalpable »

Le je et le nous sont dans un rapport étroit, l’un ne va pas sans l’autre. Un lien s’établit entre la virtualisation de la ville qui se coupe de ses traditions et la dislocation du nous alors que l’autorité du roi pâlit à force de jouer un rôle qui ne lui sied plus. Son policier en chef met l’ensemble de la société sous surveillance et contrôle permanents. « Son pouvoir allait bientôt être total ». Prise de panique, Cassandre se réfugie dans le temple, s’adonne aux cérémonies de sa fonction avec un grand détachement, car elle avait entre-temps « cessé de croire aux dieux ». Elle avait perdu l’espoir mais restait la crainte. Cette dernière ne suffit pas pour retenir les dieux, trop vaniteux pour se contenter de cela. Elle est atterrée par les nouvelles directives adressés aux prêtres de ne plus honorer que les héros vivants et non plus les morts, une rupture avec les fondements de la communauté troyenne. Peut-on espérer vaincre en prenant le masque de l’ennemi. Et si tout en s’en affublant on perdait quand même ? C’est l’ennemi qui dicte la conduite de son adversaire.

Le troisième terme

« Pour les Grecs, il n’y a que la vérité ou le mensonge, c’est juste ou c’est faux, la victoire ou la défaite, l’ami ou l’ennemi, la vie ou la mort. Ils pensent d’une autre façon, ce qu’on ne peut voir, sentir, entendre, toucher n’existe pas. Ce qui est écrasé entre leurs notions tranchantes, c’est l’autre élément, le troisième terme, celui qui selon eux ne peut exister, cet élément vivant et souriant, qui est capable de renaître sans cesse de lui-même, qui ne se divise pas, esprit dans la vie, vie dans l’esprit. »

Cassandre rejette l’option femme domestiquée personnifiée par sa mère, Hécube et sa sœur Polyxène qui la provoque avec ses rêves masochistes voire scatologiques et qui finit par s’offrir à Achille la bête. Mère et sœur ont abandonné Athéna pour Apollon. Elle prend également ses distances avec la femme guerrière, absolutiste, Penthésilée qui se moque de sa prétention à vouloir opposer ses « rêves à des javelots ».

« Entre tuer et mourir existe une troisième possibilité : vivre ».

Cassandre refuse d’accepter le désir de mort chez une femme. Il est plus facile de dire Achille la bête que nous, ce nous qui est ici la communauté à statut égal des hommes et des femmes.

«  J’ai une mémoire-peur. Une mémoire-sentiment. »

Cassandre ne parvient pas à se résigner que Troie ne soit plus Troie, Mais la voici enfin prête, se souvient-elle,

«  à devenir cette autre femme qui depuis si longtemps bougeait en moi, sous le désespoir, la souffrance et le chagrin. »

Est-ce lié à la mort de son frère Hector dans un combat singulier avec Achille la bête ? Ou à la suite de la tentative de marchandage pour obtenir son corps en lambeaux contre l’équivalent-or de son poids ? Ce sera plutôt une sorte de résurrection après être devenue comme Hector mort « un tas de chair déchiquetée »

« Ce fut ce jour et dans la nuit qui suivirent que fut détruite cette part de nous d’où viennent les rêves, Achille la bête occupait chaque pouce de terrain autour de nous et en nous »

Achille le bourreau sanguinaire, symbole de la brutalité guerrière, de la sauvagerie sans foi ni loi achève de dominer les esprits. Massacres de représailles et de contre représailles des Grecs contre les otages prisonniers troyens et réciproquement.

Cassandre libère Énée de son engagement à prendre soin d’elle. Ce dernier la porte chez « les femmes dans les grottes » où elle trouve refuge, réconfort et guérison et où  sa voix trouve « l’espace qui était prévu pour elle ». « Là, enfin, j’avais le nous ». Grâce à un trou dans le déroulement du temps qui permet aussi le retour du rêve. Hécube vient la chercher pour la faire participer à un plan visant à frapper Achille en son talon en se servant de Polyxène. Cassandre refuse tant le plan que l’injonction de se taire. Elle est arrêtée, embastillée. La rupture avec son milieu est consommée. Quand elle se remet à parler, c’est avec les souris, « avec un serpent qui logeait dans un trou et qui s’enroulait à mon cou pendant mon sommeil », avec le rayon de soleil qui pénètre à travers l’ouverture qu’elle a réussi à pratiquer dans l’ouvrage d’osier dans lequel elle est enfermée. Le rapport au serpent est ici d’abord un rapport avec la terre. A la différence de Médée qui est elle même une « pharmacienne », une guérisseuse, ce sont Arisbé et Marpessa qui soignent Cassandre.

Ceux qui réussissent leur coup ont finalement raison : Achille a été tué.

Sur le Mont Ida où se trouve le sanctuaire de Cybèle, déesse-mère symbolisant la nature sauvage mais signifiant aussi la gardienne des savoirs (Kybélê), elle découvre un nouvel univers de gaîté, de fruits de la terre, de chants, de danses mais aussi de partage des savoirs :

«  Nous ne cessions d’apprendre. Chacune faisait profiter l’autre de son savoir particulier »

Un Territoire apprenant contributif, comme lieu d’expérimentation et de capacitation, en quelque sorte. Le savoir soit dit en passant passe en premier lieu par la main et le travail manuel. Elles se torturent néanmoins les méninges pour imaginer comment laisser un message aux générations futures, elles qui ne possèdent pas l’écriture. Pourquoi ne pas graver dans les cavités rocheuses des représentations de leur époque. Une expérience et une expérimentation.

«Nous étions reconnaissantes qu’on nous permit de jouir de ce privilège suprême : projeter un mince rayon d’avenir dans les ténèbres du présent, qui tient chaque époque sous son emprise »

Avec son expérience de vie qui bute sur les obstacles infranchissables et ne mènent à aucun résultat, Cassandre effleure un instant l’expérimentation vers une alternative.

Priam la fait chercher pour être donnée à Eurypylos, ici le fils de Télèphe, en échange de renforts de troupes. Un mariage forcé dont elle aura des jumeaux.

«  Tout ce qu’il faut vivre, je l’ai vécu »

Tout ? Nous approchons de la fin de la remémoration analytique de sa vie entamée peu avant sa proche exécution.

Et le cheval, alors ?

Il arrive pour la toute fin qui est aussi celle de Troie où personne ne s’étonne que le cheval soit si grand. La fin de la cité comme son début sont qualifiés de « déshonorante imposture ». Les Troyens ont même oublié qui elle était. Ils n’ont retenu que sa folie. Elle est folle, c’est tout. Massacre final. Cassandre croise une dernière fois Eumélos, le policier en chef de la cité qui est parti à temps et qu’elle qualifie de Personne. Elle comprend que si personne ne voulut la croire comme ce Personne, sans personnalité propre, c’est tout simplement qu’ils en sont incapables. « Alors, je maudis Apollon ».

Les vainqueurs écriront l’histoire leur façon. Cassandre aura tenté de donner sa version. Peut-être même aura-t-elle réussi à faire, ne serait-ce qu’un peu, bouger les choses en démythifiant cette « guerre de rapine » dont la glorification est à l’origine de la littérature de l’occident.

Les bourreaux arrivent.

Bascule vers la narratrice pour les dernières phrases du livre, le passé devient présent. Nous retournons à la porte des lionnes, devant l’abattoir où elle s’est arrêtée pour nous conter par introspection, son histoire :

« C’est ici [et non plus c’était ici]. Ces lionnes de pierres l’ont regardée. Dans la lumière qui change, on dirait qu’elles bougent ».

 

C’est une nouvelle figure de Cassandre que nous propose Christa Wolf en dévoilant une origine plus profonde à son don de voyante disant la vérité sans être crue. Il est le résultat d’un travail, et d’abord d’un travail sur elle-même. Cassandre est une voix autre que celle des guerriers enfermés dans l’opposition binaire ami/ennemi et qui soumettent tout à cette dichotomie qui les aveugle. La mise à jour des tendances autodestructrices à l’œuvre dans la cité prennent le pas sur les prophéties par ailleurs transformées en outils de propagande. L’autodestruction de Troie allait au-devant de sa destruction par l’ennemi.

« Cassandre, c’est celle qui dit non. Vous me dites que c’est une femme forte, je ne le crois pas. Elle est la voix de l’être humain contre la Cité, la société. Et c’est de plus en plus important dans notre époque où la pensée commune asphyxie l’esprit. Cassandre, ça se joue en une heure, la dernière heure avant sa mort. »

(Fanny Ardant, interprète de Cassandre dans l’Opéra parlé de Michael Jarrell. Le rôle avait été créé par Marthe Keller)

Certes, elle dit en effet non mais avec une furieuse envie de pouvoir dire oui, ce qui lui est impossible. Cette impossibilité ne tient pas à elle-même mais aux structures de domination. Christa Wolf a fait le choix – judicieux parce plus riche – de ne pas en faire une rebelle. En mettant aussi en évidence son statut social de fille de roi. En optant, par ailleurs, pour celui de son exécution, ce qu’elle ne fera pas pour Médée. Et si on ne veut pas croire ce que dit Cassandre, ce n’est pas en raison de je ne sais quelle malédiction mais parce que le pouvoir en place est incapable de croire, pas seulement à ce qu’elle dit mais incapable de croire en quoi que ce soit, n’ayant pas d’autre alternative que la guerre. La prise de conscience de Cassandre est laborieuse, complexe et progressive, souvent dans la souffrance. Elle va de pair avec la dislocation du nous que constitue l’élite troyenne dont elle fait partie et passe par la découverte d’un ailleurs plus proche de la terre et de ses mystères dont elle a gardé un souvenir d’enfance par sa nourrice et qu’elle redécouvre.En filigrane du récit de Christa Wolf, l’espérance d’un monde partagé entre les hommes et les femmes. Nous n’y sommes pas encore.

Je vous invite à écouter quelques minutes la voix de Christa Wolf au cours d’une lecture-performance de Cassandre. Elle commence par quelques mots de la poétesse grecque de l’Antiquité, Sappho, cités en exergue du récit.

 

 

 

 

 

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Christa Wolf : «  Stichwort Kassandra / mot clé  Cassandre ».
1. Préliminaires

Sehr gefällt mir die Figur, ihr Ausdruck, ihre Haltung, ihre Kraft. Die linke Hand, in das Gewand gehüllt, zur Brust hochgezogen, die Rechte nach unten fallend/weisend: Dies sei, sagt H., im Altertum die Haltung mit der Bedeutung gewesen: Die Erde sei mein Zeuge. Er glaubt, daB Marcks diese Bedeutung kannte und gewollt hat. Ich nehme sie freudig an, wie überhaupt das Zusammengenommene, Unaffektierte, dabei Klagende der Figur. Ihre Wahrhaftigkeit. »Resigniert« nennt eine Schrift über den Lübecker Figurenfries sie, später: »entsagendk. Das gefällt mir eher. Trauernd, entsagend. Nicht ängstlich, zurückweichend, nicht exaltiert.

« Elle me plaît beaucoup, dans son expression, sa posture, sa force. La main gauche, rentrée dans le vêtement, est posée sur sa poitrine, la droite retombe, désignant quelque chose. H. nous explique que cette posture signifiait dans l’Antiquité : Que la terre me soit témoin. Il pense que Marcks a repris cette signification en connaissance de cause. Je la reçois avec joie, tout comme cette concentration, cette absence de pose pour un personnage au caractère pourtant aussi accusateur. Sa véracité. Dans une publication consacrée au bas-relief de Lubeck, il est question à son propos de résignation, et ensuite d’abnégation, ce qui me plaît davantage. Dans le deuil, dans l’abnégation. Pas dans la crainte, le recul ou l’exaltation. »

(Christa Wolf : Ein Tag im Jahr 1960-2000. Luchterhand
Un jour dans l’année 1960-2000. Fayard 2006 p 326. Trad. Alain Lance et Renate Lance-Otterbein)

Première entrée en matière. Cette sculpture en terracotta, intitulée Cassandre, de Gerhard Marcks (1889-1981), Christa Wolf en a découvert un spécimen sous une bâche de travaux sur la façade de la maison d’art Lempertz à Cologne, en septembre 1985. Son livre Cassandre était paru deux ans auparavant. L’œuvre de Gerhard Marcks a été conçue en 1947-48 pour compléter l’ensemble de la communauté des saints, commencée par Ernst Barlach en 1929 et interrompue par les nazis, pour. Elle est ici une figure de deuil et de témoignage de la barbarie nazie. (Image de l’ensemble ici)

« Mot-clé : Cassandre »

«  Stichwort Kassandra / mot clé  Cassandre ».  Mot clé qui ouvre et qui œuvre, ou plutôt l’inverse qui œuvre et qui ouvre car les choses s’ouvrent rarement d’elles-mêmes. Mot qui ressort d’un nuage de mots. Pistes à suivre. Mot obscur qui ferme aussi. Stichwort : mot aiguille. Qui pique. Stechen évoque aussi l’aiguille à coudre. Mot qui aiguillonne.

Par où commencer ? Cela tombe bien, commençons par les prolégomènes puisqu’il y en a. Le livre portant le titre Cassandre, paru en 2003 chez Stock, est en effet constitué par le récit proprement dit, précédé de ce qui est nommé Prémisses (Vorausetzungen) sous forme de quatre conférences préliminaires de poétique, qui avaient été tenues à l’Université de Francfort sur le Main. Cela me permettra de tirer vers nous d’aujourd’hui les questions qui se posent à … et que (se) pose l’auteure en suivant la piste Cassandre. Ce qui est intéressant pour moi en tous les cas, c’est ce que cela nous dit à nous au contraire des ennuyeuses lectures se limitant aux relations que le texte peut avoir avec l’ex-RDA ce que je ne nie pas mais ce pays n’existe plus. Le livre paraît en 1983 dans les deux Allemagnes d’alors. J’ajouterai aussi quelques prémisses personnelles issues du travail d’élaboration de ce texte.

Mot brouillard d’abord :

Souhaitant dans un premier temps commenter des propos récents nous invitant à faire fi des Cassandre, je me suis vite aperçu que les dictionnaires ne sont d’aucun secours. Ils ne nous disent rien du sens précis de cette expression. Je suis fort heureusement tombé sur un travail de thèse qui m’a permis de faire l’économie d’une épuisante recherche. La citation un peu longue dit bien l’essentiel :

« Cassandre se détourne du sens de son nom, étant dans les dictionnaires, nom propre ou nom commun, masculin ou féminin. Comment un nom peut-il conserver une identité alors qu’il sert tous les usages ? Linguistiquement, ce mot « cassandre » est pour la langue un signifiant réinvesti par un ensemble de significations dont les origines demeurent parfois introuvables, ne figurant nulle part dans les textes littéraires. L’usage l’associe à une énonciation qui est fausse. Ou encore à un individu qui se prétend autre chose, pour dire ce que personne ne veut entendre. « Jouer les cassandre », c’est se déguiser de son nom pour dire un mensonge sans mentir soi-même. Or, prendre son identité est loin d’être un simple jeu. Le « cri » de Cassandre, outre la référence chez Homère dans une très brève allusion à son cri de mort, ne se réfère plus à un délire bruyant de l’usage populaire, mais à un avertissement raisonné, effrayant et vrai dans la littérature. En somme, Cassandre s’est scindé en deux ; d’une part, dans la langue ayant une vie dans un usage linguistique indépendant, et de l’autre part, dans des représentations littéraires. Le point commun entre ces deux tangentes est qu’elle survit grâce à la béance qui ne demande qu’à être investie. Dans le Trésor de la langue française publié en 1977, sous l’entrée Cassandre n’est mentionné que ce vieillard sot et ridicule, mot utilisé par Stendhal, sans aucune autre entrée. Dans le Robert des citations, 1991, Cassandre est Adolphe Mouron, le célèbre publiciste, aucune mention n’est faite de la prophétesse. Puis, dans le Grand Robert de la langue française, datant de 2001, une mention très courte, Cassandre prophétesse de la mythologie grecque, puis la locution « jouer les Cassandre » : « Faire des prophéties pessimistes au risque de déplaire ou de ne pas être cru ». Enfin dans un plus petit dictionnaire, édité chez Bordas, datant de 1984, la même expression « jouer les Cassandre ». Il semblerait comme en témoigne l’écart entre les œuvres de notre corpus, (1935, 1979, 1994, 1998, 2006, 2009) qu’elle ait été écartée entre les années [19]30 et 70 de la littérature et de la langue française, retrouvant un regain d’intérêt dans les années 1990 à 2010, ce qui explique son absence des dictionnaires. Sa parole survit et renaît avec les œuvres contemporaines manifestant un intérêt pour sa parole subversive et son besoin de dire ».

Justine Desmeules : «Je»dis la vérité, Parole de Cassandre ! : Polymorphisme de l’indicible, de l’innommable et de l’irreprésentable. Thèse

C’est donc en toute mé-connaissance de cause que l’expression est employée. L’indétermination du mot suffit à disqualifier l’expression chez ceux qui veulent l’instrumentaliser. Ainsi, le Président de la République affirmait : « Certains prédisent le pire. Il ne faut jamais céder aux Cassandre ». Ceci a été dit en référence à la rentrée sociale de l’année dernière. Nous en connaissons six mois, et une réforme des retraites, plus tard le résultat. De même le Président de l’Université de Strasbourg, dans ses vœux pour la nouvelle année, appelait à faire « fi des Cassandre ». Osant même un : « Nous avons le devoir moral d’être heureux ». Et fustigeant « une certaine pseudo-science, la collapsologie, dangereuse tentation de paresse intellectuelle ».

Cassandre = malheur = collapsologie = paresse. Très ancien monde, ces propos. Et très vieille théologie.

Tentons de dissiper un peu le brouillard. Avant de voir que Christa Wolf fouille plus en amont, voyons ce que nous transmet une certaine tradition. Dans la Grèce antique, Cassandre est une alèthomantis. Qu’est à dire ? Lisons ce qu’en dit l’helléniste et anthropologue Marcel Detienne :

ἀλήθεια

Alètheia =vérité

«  Cassandre est « prophétesse véridique (alèthomantis) » ; elle n’est pas un de ces devins qui « cherchent à tromper », mais, pour avoir trahi un serment, pour avoir bafoué la pistis, elle a été privée par Apollon du pouvoir de persuader : sa parole n’exerce aucune puissance sur autrui. Le défaut est si grave que, même si sa parole est efficace, Cassandre semble ne pouvoir dire que des paroles « vaines » (akranta) ou encore « non fiables » : privée de peithô, elle est du même coup privée de pistis. Incapable de persuader, l’Alètheia de Cassandre est pour ainsi dire « condamnée à la « non-réalité » ; son Alètheia de prophétesse est menacée en ses fondements. Qu’est-ce donc que la « persuasion » ? Dans la pensée mythique, Peithô est une divinité toute-puissante, aussi bien sur les dieux que sur les hommes ; seule la Mort peut lui résister. Peithô dispose des « sortilèges aux mots de miel » ; elle a pouvoir de charmer ; elle donne aux paroles leur douceur magique ; elle réside sur les lèvres de l’orateur. Peithô répond dans le panthéon grec au pouvoir de la parole sur autrui ; elle traduit, sur le plan mythique, le charme de la voix, la séduction de la parole, la magie des mots. Les verbes thelgein, terpein, les mots thelktèrion, philtron, pharmakon, la définissent sur le plan du vocabulaire, Sous le masque de Thelxinoè, elle est une des Muses, et sous celui de Thelxiepeia, une des Sirènes. Mais, comme ces dernières, elle est fondamentalement ambivalente : bénéfique et maléfique </span»

Marcel Detienne : Les maîtres de Vérité dans la Grèce antique. Poche. Pp 127-129

Nous retiendrons d’abord qu’elle dit vrai. Marcel Détienne établit une relation étroite entre la question de la vérité et celles de la persuasion et de la confiance. Ces deux dernières sont, comme techniques, des pharmaka autant des remèdes que des poisons. C’est une image figée, peu dynamique.  Christa Wolf ne la verra pas tout à fait ainsi. Elle cherche une origine plus profonde à son don qui, par ailleurs, devient plus le résultat d’un travail, et d’abord d’un travail sur elle-même. Mais cette question n’est pas absente dans le récit quand Cassandre comprendra que les oracles sont devenus des machines de propagande au service du pouvoir. Déjà la post-vérité, sans les moyens technologiques qui la sur-détermine aujourd’hui et qui modifient les conditions de la littérature. Par ailleurs, cette vérité, il faut pouvoir y croire, l’admettre et parvenir à la formuler, car :

« de plus en plus, nous prenons conscience de l’inadéquation des mots avec les phénomènes auxquels nous sommes à présent confrontés. Ce que les états-majors nucléaires anonymes projettent de faire avec nous est indicible ; le langage qui les atteindrait semble ne pas exister. Pourtant nous continuons d’écrire dans des formes auxquelles nous sommes habitués. Cela signifie que nous ne pouvons [pas] encore croire ce que nous voyons. Ce que nous croyons déjà, nous ne pouvons l’exprimer »

C.Wolf : Troisième conférence in Cassandre Stock La Cosmopolite. Traduction Alain Lance et Renate Lance-Otterbein. ppp 376-78. Toutes les citations qui suivent sont tirées de ce livre sauf indication contraire.

Dans le non-dit, il y a aussi du non-savoir et de l’indicible. Ainsi que du déni. Et ce que le dramaturge grec, le poète chrétien, la littérature courtoise ou celle de la bourgeoisie naissante pouvaient faire, l’écrivain de l’ère atomique ne le peut plus. Je reviendrai plus loin sur le contexte de crise nucléaire. La question de la vérité est un processus complexe, non dénué de souffrance. Un processus de guérison aussi comme nous le verrons plus amplement dans la seconde partie.

« Regarder en face le véritable état du monde est psychiquement insupportable » (p 157)

Christa Wolf délie. Elle nous fait témoin du travail qu’elle entreprend en défaisant,  comme Pénélope, la tapisserie qui a figé une certaine image de Cassandre. Pour en libérer les éléments. Dans un dialogue avec l’humus de la mythologie grecque et de sa transmission qu’elle questionne, elle fait renaître sur ce terreau une Cassandre métamorphosée. Elle cherche en outre dans une strate antérieure, celle restée sans voix, d’avant l’écriture. Car ce qui nous en a été transmis par l’écriture porte la marque du passage au patriarcat. Ce travail de dé-liaison et d’élaboration fait l’objet des quatre conférences prémisses. Elle y utilise la forme littéraire de l’essai et celle aussi d’un journal de travail. Mais c’est toujours un travail littéraire. Et la quête d’une forme adéquate.

L’auteure s’empare ainsi de l’entrée Cassandre du dictionnaire de la mythologie de tous les peuples du Dr [Wilhelm]Vollmer (1874),  :

« CASSANDRE, la plus malheureuse des filles de Priam et d’Hécube. Apollon, qui l’aimait, lui promit, si elle répondait à son amour, de lui apprendre à dévoiler l’avenir. Cassandre accepta mais ne tint pas parole une fois qu’elle eut été dotée de cette capacité par le dieu. C’est pourquoi il ôta toute crédibilité à ses prédictions, l’exposant ainsi aux railleries des gens. On tint dès lors Cassandre pour folle et, comme elle ne prédisait rien d’autre que le malheur, on en eut bientôt assez de celle qui gâchait tous les plaisirs, et on l’enferma dans une tour. Plus tard elle devint prêtresse de Minerve [erreur : elle devint prêtresse d’Apollon, C.W.] et c’est hors du temple de cette déesse qu’Ajax la traîna par les cheveux et, comme elle s’était cramponnée à la colonne représentant la déesse, il fit tomber par terre cette dernière en même temps que la malheureuse ».

Cette entrée de dictionnaire, ce mot-clé de fermeture, la romancière le fracture.

« Le malheur : voilà le mot qui revient le plus fréquemment. Ce qui semble gêner le Dr Vollmer et ses collaborateurs en 1874 au point qu’ils ne puissent l’exprimer, c’est la version contestée selon laquelle l’Achéen Petit Ajax, l’un des principaux héros de la prise de Troie, aurait violé Cassandre au pied de la statue d’Athéna, un acte devant lequel la déesse, impuissante, ne put que tourner les yeux vers le ciel. À ce propos : son père, le roi troyen Priam, aurait marié Cassandre vers la fin de la guerre pour des raisons politiques — pour gagner un allié qui amenait un renfort de troupes dont on avait grand besoin — à un homme qu’elle refusait ; c’est vraisemblablement de ce mariage que naquirent les jumeaux qu’Agamemnon emmena avec elle vers Mycènes, où ils furent mis à mort après elle. Hypothèse : avec Cassandre nous avons l’un des premiers personnages féminins dont le destin préfigure ce qui va arriver ensuite à la femme pendant trois mille ans : être transformée en objet. »

L’article du dictionnaire soulève des questions et notamment celle de savoir pourquoi l’on associe l’idée de prophétie de malheur à Cassandre, une femme et non par exemple à Laocoon qui fit les mêmes. On ne qualifie pas Laocoon de prophète de malheur.

« Comment donc Apollon, ce «jeune » dieu masculin, peut-il confier à une femme le don de prophétie ? Pourquoi s’empresse-t-il, pourquoi les conteurs s’empressent-ils aussitôt d’annuler la portée de ce don ? Pourquoi tenait-elle tant à ce don ? Pourquoi l’opprobre, associé à la prophétie malheureuse («des prédictions de Cassandre ! »), demeura-t-il accolé au nom d’une femme, alors qu’au même moment et pour les mêmes motifs le prêtre troyen d’Apollon Laocoon lançait ses mises en garde et prédisait le malheur ? Lui aussi adjura ses compatriotes de ne pas faire entrer dans les murs de la ville le cheval que les Achéens avaient abandonné. Pourquoi pas donc des « prédictions de Laocoon » ? Comment se fait-il qu’il fut, avec ses fils, étreint et étouffé par des serpents ? »

Que de questions et il y en encore plein d’autres.

En France, presque à la même période que le dictionnaire du Dr Vollmer paraissait l’Encyclopédie du dix-neuvième siècle : Répertoire universel des sciences, des lettres et des arts : avec la biographie de tous les hommes célèbres. Paris : Librairie de l’Encyclopédie du XIXe siècle, 1883. Il contient certes une entrée Cassandre mais intéressons nous plutôt à celle de Prophétesse, où elle est à nouveau évoquée parmi les femmes, esprits pauvres, infirmes et inutiles :

Saint-Priest, Ange de : Encyclopédie du dix-neuvième siècle : Répertoire universel des sciences, des lettres et des arts : avec la biographie de tous les hommes célèbres. Paris : Librairie de l’Encyclopédie du XIXe siècle, 1883.

Les deux premières conférences rendent compte du voyage en Grèce de la romancière. D’emblée, Cassandre lui semble la seule à se connaître elle-même. Elle l’imagine débarrassée de la charge de prophétesse mais non de la contrainte de voir. « Elle a encore cette obligation vis-à-vis d’elle-même : savoir qui elle est, prendre distance et, tout en étant intimement concernée, tenter une approche objective des choses »

Quand à nous, aujourd’hui,

« quelle prophétie pourrait encore nous surprendre […] ? Ne sommes-nous pas au-delà de ce que l’on peut nous annoncer et nous prédire, donc au-delà de la tragédie ?  (p 42)

Cassandre sera celle qui ose savoir (Immanuel Kant). Qui en a le courage. Au-delà du tragique ? Au sens de la tragédie grecque, c’est évident, elle n’y tient qu’un rôle secondaire. Au sens de l’héroïque, aussi. Mais encore ? Au-delà des lois divines et des dieux. Censés être ceux qui « veillent aux intervalles »(Borgès), ils ne sont pas ceux qui diffèrent les catastrophes. D’ailleurs, ils sont morts. C’est aux humains de le faire.

Poursuivons, « le calamar est cuit, le pita est au four ».

La perception de Cassandre serpente entre les pages pour y ressurgir régulièrement avec d’autres facettes, de nouvelles questions, de nouvelles pistes. Une impressionnante bibliographie est jointe aux textes des conférences : des lectures littéraires, les tragédies grecques bien entendu, Sapho, les historiens de l’antiquité, Goethe, Schiller, Thomas Mann mais aussi des théoriciens et philosophes. Lecture croisée de Faust et d’Aristote. Dialogue critique avec la littérature grecque et allemande. « A qui puis-je raconter que l’Iliade m’ennuie ? » Certains auteurs font l’objet de citations commentées. Lewis Mumford, par exemple, et son mythe de la machine. J’en traduis l’esprit : Les externalités négatives et toxiques des prouesses techniques n’ont jamais été aussi dangereuses.

Qui était Cassandre avant que quiconque n’écrivit sur elle ? Elle se situe à la charnière de deux cultes, dans le passage du matriarcat au patriarcat.

Une poétique des serpents

Hans Baldung Green : Allégorie figurant une femme tenant un miroir ainsi qu’un serpent un cerf et une biche (1529). Une femme au bord du précipice. Son corps ondulant évoque lui-même un serpent. Photo prise dans la rétrospective H,B.Green à Karlsruhe

Visite à Epidaure. Esculape

« le dieu masculin, descendant d’Apollon, un des nouveaux dieux ; qu’il ait repris [übernehmen] des femmes son art de guérir, c’est ce dont témoigne son emblème, le serpent » (Traduction modifiée).

Nous avons déjà rencontré cette question du serpent à propos d’un autre texte de Christa Wolf : Médée/voix. Il est postérieur à celui dont il est question ici. D’où ma question : ne pourrait-on pas définir la poétique de Christa Wolf comme celle du serpent ? Du pharmakon qu’Esculape a peut-être adopté, j’ai hésité à traduire übernehmen par adopter. Repris des femmes dans sa version poison et remède. Christa Wolf ne veut pas se prononcer, elle cherche un terme neutre. Je me suis demandé pourquoi. Aurait-il pu le voler ? Mais il y a encore une strate plus ancienne. Au tout début, le serpent créature bienveillante était un symbole de Gaïa. :

« Cassandre à encore de nombreux autres frères, et parmi eux Hélénos. C’était ce frère jumeau qui était assis avec elle dans le bosquet d’Apollon quand ils étaient enfants ; des serpents leur ont léché les oreilles, leur donnant par là même à tous deux le don de divination ; des serpents, les attributs de l’ancienne déesse mère Gaia. Cela est donc la plus ancienne strate de la tradition, et seulement ensuite s’y superpose l’autre, selon laquelle Apollon aurait désiré Cassandre après lui avoir offert le don de divination… »

(CW : Troisième conférence p 179)

Cela me renvoie au dernier livre de Bernard Stiegler :

« de symbole du pharmakon, c’est à dire du soin dont le dieu est Asclépios [Esculape] mais étant à la fois poison et remède et nécessitant une hermeneia (une interprétation), comme l’indique le caducée d’Hermès, le serpent deviendra avec le monothéisme le mal et le malin, c’est à dire le diabolique qui sème la zizanie et écarte les créatures de Dieu de son Eden.
Est dia-bolique ce qui brouille le sym-bolique »

(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser II, pp. 29-30

Pour Christa Wolf c’est précisément la fonction d’interprétation qui sera retirée à Cassandre, étant désormais réservée aux hommes.

Et la guerre ?

Cassandre est une voix autre que celle des guerriers enfermées dans l’opposition binaire ami/ennemi. J’ai été frappé dans les nombreux commentaires que j’ai pu lire, sans doute de loin pas tous, du peu de référence au contexte de la guerre tant pour la guerre de Troie, une guerre pour un leurre, que pour celle froide et de menaces nucléaires dans laquelle se situe Christa Wolf au moment où elle écrit Cassandre. A cela s’ajoute l’idée que « la littérature de l’Occident commence par la glorification d’une guerre de rapine ». Peut-on parler du rapport à la guerre sans la qualifier ? Christa Wolf en a pourtant beaucoup parlé.

Doomsday Clock, l’horloge de l’apocalypse. « Nous exprimons désormais en secondes le temps séparant le monde de la catastrophe, non plus en heures ou en minutes », a déclaré Rachel Bronson, présidente et directrice générale du Bulletin of Atomic Scientists, lors d’une conférence de presse à Washington, jeudi 23 janvier 2020.

Faisons d’abord un détour par Berlioz

Je vous invite à prendre le temps de regarder cet extrait sur la prise de Troie dans « Les Troyens », opéra d’Hector Berlioz, avec Anna Caterina Antonacci dans le rôle de Cassandre. L’ Orchestre révolutionnaire et romantique est dirigé par sir J. E. Gardiner. Le contraste est saisissant entre les propos de Cassandre qui sait que le cheval est un piège et l’inconsciente et aveugle illusion populaire prise, elle, de folie et menée par le roi qui accuse Cassandre d’être folle.

La fin de Troie est aussi celle des vainqueurs, de la Grèce qui sera supplantée par Rome fondée par l’un des fils de Troie. Berlioz raconte l’Enéide d’après Virgile. Une civilisation meure d’hubris, une nouvelle la remplace.

« Une civilisation repose sur la destruction de la civilisation qui la précède. Berlioz est bien le fondateur de l’opéra urbain. La fondation de Rome présuppose la chute de Troie et de Carthage ainsi que le mort tragique de Cassandre et de Didon, toutes deux victimes sacrificielles d’une vision nihiliste de l’histoire »,

écrit Hermann Hofer (connu aussi comme Charles Ofaire), un auteur franco-suisse (et « jurassien ») co-auteur notamment d’un Hector Berlioz. Ein Franzose in Deutschland (Berlioz, un Français en Allemagne).

Ce détour de l’histoire a intéressé aussi Heiner Müller. Interrogé sur son rapport aux sujets de l’actualité, il répond que les histoires actuelles l’intéressent peu parce qu’elles ne sont que la résurgence d’événement enfouis bien plus déterminants. Il ajoute :

« Un bon exemple est la guerre de Troie. Les Grecs détruisent Troie. Enée, un prince de la maison Priam ( de la maison royale de Troie) y survit. Il traverse l’Afrique jusqu’en Italie où il fonde Rome. A partir d’un long recul historique, la guerre de Troie avait dans le fond pour seule fonction la défaite de la Grèce et son remplacement par Rome. Voilà ce qu’il en est de la victoire grecque, le début de la fin »

(Heiner Müller „Geschichte geht immer auf Umwegen“ (1991) (L’histoire prend toujours des détours) in Heiner Müller : Gespräche 3)

La chute de Troie s’est faite au prix d’un véritable carnage, d’une démesure.

« Les Grecs ne se sont pas contentés de la vaincre, de la prendre, ils l’ont saccagée, incendiée […]. Les hommes ont été tués, les femmes, les enfants, emmenés en esclavage, il n’y a plus que des ruines. Les Grecs s’imaginent que l’affaire est enfin réglée, mais c’est alors que se découvre l’autre versant de cette grande aventure guerrière. Il va falloir, d’une façon ou d’une autre, que les Grecs paient les crimes, les excès, l’hubris, dont ils se sont rendus coupables au cours même de leur victoire. »

(Jean-Pierre Vernant : L’univers, les dieux et les hommes. Seuil. p. 115)

Une guerre pour un hologramme

Selon l’histoire « officielle », la guerre de Troie a été déclenchée par le rapt de la belle Hélène, la « plus belle femme du monde », femme de Ménélas, roi de Sparte par Pâris, fils du roi troyen Priam – et donc frère de Cassandre – déguisé en berger. A moins que ce ne soit une fugue adultère de la belle en compagnie du bellâtre. Peu importe ici. L’hypothèse intéressante est celle formulée par Euripide lui-même, hypothèse selon laquelle pendant toute la guerre de Troie, Hélène était réfugiée en Égypte. Une guerre donc pour un leurre !

Dans le prologue du texte éponyme d’Euripide, Hélène nous présente le Nil aux eaux pures et nous annonce qu’elle va nous raconter son histoire et dire pourquoi elle se trouvait là tout au long de la guerre alors que l’on croyait qu’elle était prisonnière à Troie. Ce n’était pas elle mais son hologramme pourrait-on dire aujourd’hui :

« Pâris quitta l’Ida et ses étables pour accourir à Sparte, où il pensait s’emparer de mon corps. Mais Héra irritée de n’avoir pas vaincu fit que Pâris, croyant m’étreindre, ne saisit que du vent : elle lui accorda, non ma personne, mais un fantôme semblable à moi, fait d’éther et par elle animé, Le roi fils de Priam crut donc me posséder quand il ne tenait qu’un mirage. Vinrent ensuite d’autres décrets de Zeus pour ajouter à mon malheur. Car s’il porta la guerre à la terre des Grecs ainsi qu’aux malheureux Troyens, ce fut pour soulager notre mère la Terre du fardeau des mortels qui allaient se multipliant, et aussi pour donner la gloire au plus brave des Grecs. L’enjeu de la lutte troyenne, le trophée proposé aux Grecs, ce n’était pas moi-même, mais mon nom seulement. Car Hermès m’avait enlevée aux replis de l’éther, cachée dans un nuage — Zeus en effet veillait sur moi — et logée en ces lieux au foyer de Protée, qu’il jugeait le plus vertueux des mortels, pour que j’y garde intact le lit de Ménélas. C’est donc ici que je demeure, tandis que mon époux infortuné réunit une armée, poursuit mes ravisseurs jusque sous les murs d’Ilion. Combien de vies aux rives du Scamandre se sont pour moi éteintes! Et moi qui n’ai fait que subir, on me maudit, on me croit une épouse infidèle, on m’impute la longue guerre qui éprouve les Grecs ! Comment se fait-il que je vive encore ? C’est que je tiens de la bouche divine d’Hermès que je dois revenir vivre un jour dans la plaine illustre de Sparte, avec mon époux qui saura que je ne fus jamais à Troie, ayant voulu que dans mon lit il fût seul à entrer. »

(Euripide : Hélène in Tragédies complètes II. Folio p 934)

Hérodote dit avoir trouvé Hélène en Égypte où le bateau de Pâris avait été déporté par une tempête. A cette guerre pour un leurre s’ajoute une autre dimension donnée comme cause profonde de la guerre de Troie, la question de la surpopulation : « ce fut pour soulager notre mère la Terre du fardeau des mortels qui allaient se multipliant ». Cela n’a pas échappé à Jean-Pierre Vernant qui écrit : « Lorsque les Grecs réfléchiront eux-mêmes sur la guerre de Troie, ils diront parfois que les vraies raisons de cette guerre, c’est que, les hommes s’étant multipliés en masse, les dieux s’irritaient de cette foule bruyante et voulaient en purger la surface de la terre » (J-P Vernant : L’univers, les dieux et les hommes. Seuil p. 98)

Crise des euromissiles

Et Christa Wolf, de quelle guerre parle-t-elle ? L’écriture du récit coïncide avec la crise des euro-missiles quand les docteurs Folamour de l’Otan et du Pacte de Varsovie dans leur pensée délirante (C.W.) s’imagineront pouvoir circonscrire au continent européen de part et d’autre de la ligne séparant les deux Allemagnes, une catastrophe nucléaire. Avec des armes nucléaires dites de théâtre.

Le 12 décembre 1979, à Bruxelles, l’OTAN décidait l’installation en Europe de 600 missiles balistiques à moyenne portée ( ou de portée intermédiaire = de 1000 à 5000 kms) équipés de têtes nucléaires (Intermediate Nuclear Forces – INF) en réponse à la modernisation, côté soviétique, des missiles de moyenne portée. 15 jours plus tard, l’Urss créait son Vietnam en intervenant en Afghanistan alors que le Sénat américain refusait de ratifier l’accord Salt II sur la limitation des armes nucléaires stratégiques signés par L. Brejnev et J. Carter 6 mois plutôt à Vienne. Le tout finira par la dislocation de l’URSS. Mais les armes nucléaires, elles, sont toujours là. La fin de Troie n’est pas seulement celle tant décrite de la RDA seule mais concerne potentiellement tout le continent européen. Dans son discours de réception du Prix Büchner, en 1980, C.Wolf avait déclaré :

«  L’écriture n’en devient pas plus facile depuis que nous savons que nos deux pays qui s’étaient appelés Allemagne et en on perdu le nom en le ruinant à Auschwitz, que ce pays des deux côtés de l’Elbe sera effacé l’un des premiers en cas de conflit atomique. Peut être y a-t-il déjà des cartes qui retracent les étapes de cette éradication. J’imagine que Cassandre a dû aimer Troie plus qu’elle-même lorsqu’elle a osé prophétiser à ses compatriotes la chute de Troie »

Cette réalité d’une catastrophe nucléaire a influencé l’écriture de Cassandre y compris dans ses effets sur la vie quotidienne. Christa Wolf est bien consciente des mécanismes de son refoulement, de son déni, mais mise sur la capacité de résistance de l’espérance qui, au moment où elle écrit, glisse vers le principe de responsabilité. Dans la mythologie ce que Cassandre prédisait advenait. Mais on peut aussi considérer avec Hans Jonas que la prédiction soit faite pour qu’elle ne se réalise pas. Son livre Le principe responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique, paru en 1979, avait eu avec Cassandre, pour cette dernière surtout dans sa composante féministe, un grand écho dans les mouvements pacifistes de l’époque. L’on sait aussi que la romancière était en correspondance avec Günther Anders dont la relecture du mythe de  Noé a, elle aussi, connu une forte résonance.

La question nucléaire un temps estompée par la signature, en 1987, d’un Traité FNI entre Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan a fait retour sur le devant de la scène. D’abord parce qu’il n’existe plus, les Américains s’en sont retirés en août 2019 et ont relancé la course aux missiles intermédiaires ; aussi parce qu’ils se sont retirés de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran sans compter le jeu infantile avec la Corée du Nord ; enfin surtout parce que les tensions mondiales s’accentuent. Et que la course aux armes pseudo tactiques dans l’espoir d’en faire des armes de combat est repartie La situation décrite par Christa Wolf est donc encore plus dangereuse qu’elle ne l’était à l’époque où elle écrivait Cassandre. Le monde était alors encore structuré en deux camps qui n’ont cessé de se déliter alors que la structure militaire survivante est en « état de mort cérébrale ». La dernière rupture en date porte sur la levée des restrictions que les États-Unis s’étaient imposées, sans n’avoir jamais signé le Traité d’interdiction, sur les très humanistes mines anti-personnelles.

Pensée délirante

Je voudrais m’arrêter sur cette idée de pensée délirante.

« La pensée délirante [Wahndenken] est bien entendu mathématisée. (Comme paradoxalement la mathématique — si on commence à croire en elle comme en une formation autonome, dont les lois peuvent s’appliquer à d’autres formations et y prouver, voire y créer ce qui est actuellement l’un des plus grands mythes de la défense contre la vie : la « scientificité » [die Wissenschaftlichkeit] —, comme donc la mathématique dans son indiscutable exactitude est particulièrement appropriée pour être intégrée dans un délire et pour le rendre inattaquable.) À deux reprises, la semaine dernière, l’ordinateur des USA a sonné l’alarme, signalant que des missiles soviétiques se dirigeaient sur les États-Unis. Dans un pareil cas, le Président disposerait de vingt-cinq minutes pour prendre une décision. Il paraît qu’on a maintenant débranché l’ordinateur. L’erreur qui relève du délire : faire dépendre la sécurité du fonctionnement d’une machine plutôt que de l’analyse d’une situation historique (ce qui signifie aussi : d’une compréhension de la situation historique de celui d’en face).
Le risque d’une guerre atomique en Europe n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, déclare l’Institut suédois de recherches pour la paix dans son rapport annuel. […]
Qu’ai-je en tête quand, je dis « pensée délirante » ? Je veux parler du caractère absurde de cette affirmation : le surarmement atomique diminuerait les risques de guerre grâce à l’« équilibre de la terreur » ; il offrirait à la longue ne serait-ce qu’un minimum de sécurité. Je veux parler de cette manière grotesque de jongler avec les stratégies qui, déjà dévastatrices quand on les appliquait aux armes conventionnelles, sont devenues insensées, irrationnelles quand on les applique aux armes atomiques ainsi que l’exprime cette phrase cynique : celui qui frappe le premier mourra le deuxième.) »

La tentative de circonscrire le champ de bataille nucléaire modifie radicalement la donne :

« L’Europe ne peut se défendre en cas de guerre nucléaire. Elle survivra ou périra tout entière. L’existence des armes nucléaires a poussé jusqu’à l’absurde toutes les stratégies de défense imaginables pour notre petit coin de terre. »

CW Troisième conférence pp140-142

La notion même de défense n’a plus de sens avec le nucléaire. Je pourrais ajouter à cela que la dissuasion nucléaire dont on se félicite à nouveau et quoi que l’on en dise sur le plan métaphysique  ne saurait dissuader de l’autodestruction des sociétés qui portent la destruction mutuelle assurée, MAD, qui veut dire fou. L’important pour notre propos est de considérer ici qu’avec la possibilité d’une guerre nucléaire la question de Cassandre se modifie.

Christa Wolf :

« Ma motivation d’écrire Médée, qui présente déjà aussi pour Cassandre, portait sur la question des tendances autodestructrices de notre civilisation occidentale qui sont d’autant plus funestes que nous perfectionnons nos armes d’anéantissement »

(Christa Wolf : Wir leben verkehrt. Nous vivons faussement. Entretien dans l’hebdomadaire die Zeit. 2007)

A la sortie du Théâtre d’Epidaure, après une représentation de l’Orestie :

« Toutes les arguties échangées pour savoir si, dans cet homme malheureux, Oreste, il faut voir le meurtrier de la mère ou le vengeur du père n’arrivent pas à masquer ceci : là ou devait se développer l’esprit d’harmonie et de réconciliation, une contradiction est ouverte, qui se trouve comme un déchirement dans l’homme [im Manne] et, comme ce déchirement doit être perpétuellement nié, maquillé, réinterprété et refoulé, il engendre la peur, la haine, l’animosité et les conséquences que cela entraîne sont toujours aussi graves pour nous et pour la génération de ceux qui, comme nous le faisons maintenant, quitteront dans quatre mois le théâtre d’Epidaure. La Troie que j’ai devant les yeux est – bien plus qu’une description rétrospective – un modèle pour une sorte (eine Art) d’utopie »

(CW : deuxième conférence p.133)

« Une sorte d’utopie ». L’auteure semble prendre ici une distance sur la question de l’utopie. En même temps, il y aurait là enfoui dans ce que l’on appelle Troie une nécromasse noétique (Bernard Stiegler) qui pourrait nous servir de terreau, de source d’inspiration.

Petit à petit et à la faveur de son voyage à Mycènes et en Crète, la question traditionnelle d’une Cassandre qui prédit sans être crue passe à l’arrière plan et l’idée d’en faire un travail didactique, façon Lehrstück de Brecht, s’estompe. La figure se métamorphose.

« Berlin, 2 janvier 1981. L’histoire de Cassandre telle qu’elle se présente à moi maintenant : Cassandre, la fille aînée et la préférée du roi troyen Priam, une personne vive, s’intéressant aux questions sociales et politiques, ne veut pas imiter sa mère Hécube ou ses sœurs en se confinant dans les tâches du foyer, ne veut pas se marier. Elle veut apprendre quelque chose. Pour une femme de haut rang, le seul métier possible est celui de prêtresse, de prophétesse (métier qu’en des temps plus anciens seules les femmes ont exercé : lorsque la divinité suprême était une femme ? Gê, Gaia, la déesse de la Terre : un métier qu’au cours de luttes semble-t-il millénaires les hommes disputèrent aux femmes en même temps que les dieux évincèrent les déesses. Un exemple frappant est celui de l’oracle de Delphes, que le dieu Apollon reprend directement de Gaia. On lui accorde ce métier, un privilège : Cassandre devra l’exercer en se conformant à la tradition. C’est justement ce qu’elle est amenée à refuser — d’abord parce qu’elle pense qu’en s’y prenant autrement, à sa manière, elle servira mieux les siens, avec lesquels elle s’identifie et auxquels elle se sent liée ; plus tard, parce qu’elle comprend que « les siens » ne sont pas les siens. Un douloureux processus de détachement au cours duquel, pour avoir « dit la vérité », elle est d’abord déclarée démente, puis jetée dans la tour par son bien-aimé père Priam. Les visions qui s’emparent d’elle n’ont plus rien à voir avec les interprétations rituelles des oracles : elle « voit » l’avenir parce qu’elle a le courage de voir le présent tel qu’il est. Elle n’y parvient pas toute seule. Parmi les groupes hétérogènes qui vivent dans le palais et autour de lui — socialement et ethniquement hétérogènes —, Cassandre en vient à fréquenter des minorités. Ce faisant, elle se met délibérément en marge, se dépouille de tous ses privilèges, s’expose aux suspicions, aux railleries, aux persécutions : c’est le prix de son indépendance. Elle ne s’apitoie pas sur son sort ; elle vit sa vie même pendant la guerre. Tente d’abolir la sentence qui la frappe : devoir être transformée en objet. À la fin elle est seule, proie de ceux qui ont conquis sa ville. Elle sait que pour elle il n’existait aucune autre solution vivable. L’autodestruction de Troie allait au-devant de la destruction par l’ennemi. La période qui s’annonce sera dominée par la violence et la lutte pour le pouvoir. Mais les villes de la région ne seront pas toutes détruites. »

CW Cassandre 3ème conférence p155-6

Ce n’est pas le dernier mot.

Anthropocène

Si la menace nucléaire persiste plus présente que jamais, une autre s’y est rajoutée depuis, la menace d’extinction de la vie sur la planète, la première pouvant être une conséquence de la seconde. Ou inversement. Les armements sont d’ailleurs tant en termes de production, de commerce, que d’utilisation, entropiques et anthropiques.

Cassandre = « Contribution à l’élaboration d’un système d’aide à la décision pour la gestion des espaces naturels : application à la constitution des trames vertes au regard du changement climatique et de la dynamique urbaine »,

« Berlin 2 février 1981. […] Aujourd’hui, l’on n’est plus obligé d’être Cassandre : la plupart commencent à deviner ce qui va arriver. Un malaise que beaucoup perçoivent comme un vide, comme une perte de sens, qui fait peur. Qu’un sens nouveau puisse venir des institutions usées auxquelles beaucoup étaient habitués est un espoir inexistant. Course en zig-zag. Pas de moyen de fuite en vue. On se sent coincé. L’Australie n’est pas une issue. »

L’Australie n’est pas une issue. Cela veut d’abord dire,  bien sûr,  qu’il n’y a plus aucun lieu, nulle part – titre d’un autre livre de Christa Wolf – où se réfugier. Mais la métaphore permet d’autres parallèles qui peuvent être établis au regard des évènements d’aujourd’hui. Troie peut-être Venise, ou l’Australie en feu, des villes de Syrie en cendres, ou des lieux dont on parle moins (Zambie, Zimbabwe), voire la terre entière.

Peut-être que deux images de pyrocumulus peuvent servir à faire le lien. La première au-dessus d’un incendie de forêt en Californie qui vaut aussi pour ceux d’Australie ou de Sibérie :

La seconde, le champignon atomique d’Hiroshima :

Christa Wolf n’évoque pas directement l’anthropocène, le mot n’existait pas encore. Mais elle en repère des traces en Grèce sur les lieux mêmes qui furent sacrés. Pour n’en citer qu’un exemple :

« Je cherche à m’expliquer pourquoi on est saisi d’une aussi irrépressible amertume en constatant la destruction d’une ville comme Aulis par des installations industrielles, l’anéantissement d’Éleusis par des raffineries de pétrole : ce n’est pas la même indignation que celle éprouvée ordinairement par la destruction d’un paysage par l’industrie. Pourquoi devrait être épargné l’endroit où Iphigénie a été sacrifiée par son père ? Pourquoi la Voie sacrée entre Athènes et les Mystères d’Éleusis ne devrait-elle pas être profanée par des poids lourds ? Au nom de quoi pèserait une malédiction sur les transports d’essence alors qu’elle aurait épargné les charrettes tirées par des ânes qui apportaient marchandises et vivres à la cité d’Éleusis et au sanctuaire de Déméter ? Ce mouvement de rejet que nous ressentons, n’est-ce pas déjà un signe de retrait et de résignation ? Ici au moins (c’est peut-être ainsi que nous raisonnons), en ces lieux au moins, si éloignés de toute religion valable aujourd’hui qu’ils pourraient être sacrés pour toutes les religions aussi bien que pour les athées, ici devrait se perpétuer un tabou qu’on ne respecte nulle part ailleurs : et tout en cherchant encore à expliquer notre sentiment d’effroi, nous savons pourtant qu’un respect parqué dans des réserves ne peut être un vrai respect mais rien d’autre qu’un calcul, et que cette civilisation qui est la nôtre est sûrement plus honnête – comme les mots perdent leur sens !- en faisant, vers la fin de ses jours, disparaître sous l’excavatrice les lieux sacrés dont elle est issue »

( Christa Wolf : Deuxième conférence pp 118-19 )

Pourquoi tout cela échappe-t-il tant aux commentaires littéraires ?

« Empêcher le naufrage causé par le réchauffement de la planète »

Un livre récemment paru en Allemagne, rassemblant des entretiens menés en 2008 par Thomas Grimm avec Christa et Gerhard Wolf s’achève sur la page ci-dessous. Christa Wolf y fait le lien entre ce qui précède et la catastrophe environnementale qui nous menace aujourd’hui.

Q : Dans l’un de vos premiers livres, il y a cinquante ans, vous décriviez une utopie : « Un jour nous nous réveillons et le monde est socialiste. Les bombes atomiques sont englouties dans la mer et le dernier capitaliste a renoncé à son paquet d’actions. » Avez-vous encore une utopie ?

Christa Wolf : Une utopie ? Ah, je ne saurais dire l’émotion que j’éprouve lorsque je dis qu’en fin de compte l’humanité – c’est dans ces grandes dimensions qu’il nous faut penser aujourd’hui – ne peut survivre si elle ne se donne pas un objectif qui semble aujourd’hui utopique, par exemple empêcher le naufrage de notre civilisation causé par le réchauffement de la planète ou d’autres catastrophes environnementales. De tels objectifs semblent s’imposer, même si, dans le langage courant, on peut parler d’ «  objectifs utopiques ». Je veux dire tout simplement tenter de stopper la disparition des espèces ou les émissions de dioxyde de carbone. Au fond, c’est toute l’humanité, c’est nous tous qui devrions concentrer nos forces là-dessus et ne pas produire toujours plus, toujours plus d’automobiles, toujours plus de vêtements…Nous devons à tout prix renoncer à la croissance. Il faudrait une véritable révolution dans l’économie et dans les cerveaux. Le fait que nous déclarions cet objectif comme une utopie souhaitable en dit long sur les chances effectives de sa réalisation. Mais je sais que ce n’est pas vraiment ce que vous entendez par utopie.

(Christa Wolf : Umbrüche und Wendezeiten, éditions Suhrkamp. Je remercie Alain Lance de m’avoir fait parvenir ce texte et sa traduction inédite.)

Je ne dirais pas renoncer à la croissance mais à la mé-croissance

Wort sucht Tat

Je veux pour terminer évoquer une autre Cassandre, de Bourgogne celle-ci. Elle est l’œuvre du poète surréaliste et alsacien Maxime Alexandre. Je le fais en raison de la définition du rêve qu’elle contient comme solution à la question du rapport entre le mot et l’action :

« À ce point précis, dans la nuit succédant au jour où j’avais écrit les dernières pages, j’ai fait un rêve qui m’a livré une définition du rêve, profondément révélatrice. Ce sont trois mots allemands, comme si le rêve n’avait pas su trouver des mots français capables de rendre l’idée, et d’ailleurs, il m’est impossible d’en trouver l’équivalent en français, langue dans laquelle je pense habituellement. « Wort sucht Tat. » Traduit littéralement, cela veut dire : « Le mot cherche l’action. » Mais il faut conserver la phrase telle qu’elle m’a été dictée par le rêve, en allemand, pour en bien saisir la signification. L’opposition entre les termes bibliques : au commencement était le verbe, et les termes du Faust de Goethe : au commencement était l’action, se trouve ici résolue. Le mot contient l’image, et l’image engendre l’action. Le rêve sert de laboratoire à la transmutation. Le mot y accomplit le premier pas vers l’action ; Wort sucht Tat. »

(Maxime Alexandre : Cassandre de Bourgogne, 1939 pp. 40-41)

Les rêves ici définis comme processus de métamorphose jouent un rôle clé dans le récit de la vie de Cassandre par Christa Wolf.

Au terme du processus de déconconstruction / construction dont la romancière nous fait témoins de la manière dont elle s’empare du sujet tout en étant pris par lui, la figure fragmentaire de la Cassandre historique et démythologisée devient projection, personnage de fiction, personnage central de la chute de Troie saisi au moment du passage du matriarcat au patriarcat. Elle est la seule dans Troie à ne pas être prise dans le délire meurtrier après être devenue ce qu’elle est. Et une femme libérée du regard exclusivement masculin. Flaubert n’est pas Madame Bovary. Cassandre est la préfiguration d’une quête d’un vivre autrement dans un monde qui met sa propre existence en jeu. Précisons que Christa Wolf l’a dotée d’une expérience de vie. Ce n’est ni une enfant, ni une jeune fille mais une jeune femme. Peut-être trentenaire. Elle a deux enfants.

Il ne nous reste donc plus qu’à lire le récit éponyme.

À suivre…

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Otfrid von Weißenburg / de Wissembourg (env 790 ; † 875)

Liber evangeliorum, Das Evangelienbuch, Le livre des évangiles,
Cur scriptor hunc librum theotisce dictaverit
« Pourquoi l’auteur a écrit ce livre en langue populaire [i.e. en allemand] »

Relief en pierre représentant le poète Otfrid de Wissembourg. Photo Peter Christian  — Originally created and uploaded to the http://en.wikipedia.org/wiki/Image:Otfrid.jpg by Pfold, CC BY-SA 3.0, Lien

Ce que je vous propose de découvrir ou de vous remémorer ci-dessous, n’est rien moins que la première grande œuvre littéraire poétique de langue germanique, Liber evangeliorum, Das Evangelienbuch, Le livre des évangiles, achevée en 870. Il y a certes eu quelques écrits antérieurs en langue vernaculaire comme le Chant de Hildebrand, un récit profane peu antérieur mais qui n’atteint pas la dimension de celui dont il sera question ici. Et sans la même technique. Son auteur est Otfrid von Weißenburg, moine bénédictin, théologien lettré, directeur de la « schola monasticae » et bibliothécaire de l’abbaye de Wissembourg aujourd’hui dans le nord de l’Alsace, abbaye fondée en 631-32, non par Dagobert comme le veut une supercherie montée par des moines mais par l’évêque de Spire (Speyer), Dragobod. A l’époque, Wissembourg faisait partie d’une zone limite de la Lotharingie et de la Francie orientale que le petit-fils de Charlemagne, Louis le Germanique, reçut en héritage par le Traité de Verdun de 843. La querelle d’héritage sera tranchée en 870, date du partage de la Lotharingie. Je détaillerai ces questions plus loin. L’aire linguistique était celle du francique rhénan méridional partagée entre la région de Wissembourg, le Palatinat, la Hesse. Les langues ne faisaient pas encore les royaumes.
Je publie le chapitre premier du livre, remarquable en ce qu’il revendique non seulement d’écrire en langue vernaculaire mais avec l’obligation de mettre celle-ci en capacité de s’élever à la hauteur des modèles admirés, grecs et latins, de produire du beau, du sens et du plaisir de la lecture. Pour ce faire, Otfrid invente une forme, un ensemble de règles grammaticales et poétiques qui nécessiteront une vingtaine d’années de travail et remplace la versification allitérative, comme l’est encore le Chant de Hildebrand, par la rime finale dans un vers long groupé par deux.
Pour Susanne Beyer, dans le livre du Spiegel, Karl der Große: Der mächtigste Kaiser des Mittelalters – Ein Spiegel-Buch,  consacré à Charlemagne, cette œuvre, au commencement de la poésie germanique, est aussi « le début de quelque chose de dangereux : l’instrumentalisation de la poésie allemande aux fins de propagande politique ». Il serait sophiste aussi donc. On verra plus loin que cette affirmation est discutable. Mais comme dirait Platon dans Phèdre l’écriture est un pharmakon, à la fois poison et remède. Certes, Otfrid avait aussi un objectif politique : concurrencer «  les chants honteux laïcs » (laicorum cantus obscenus) et chanter la vaillance des Francs qu’il place à l’égale de celle des Romains. Voire, c’est mon hypothèse, une volonté de fonder sinon le royaume du moins son otium sur une base chrétienne et une langue populaire. Précisons aussi que la christianisation de ce qui deviendra l’Allemagne est encore en cours, entamées par les missionnaires irlandais et accentuée par Charlemagne qui l’institutionnalise. Quant au clergé, il entendait au mieux un peu de latin de cuisine. C’est d’abord à lui que le livre s’adresse.

Intéressons nous d’abord au grammairien.
Commençons par les premiers vers de la version originale en langue francique permettant de se faire une idée de la construction du texte.


Le texte est écrit dans ce que l’on appelle la minuscule caroline (Karolingische Minuskel) qui conformément à la volonté unificatrice de Charlemagne se substitue à l‘écriture mérovingienne et précède l‘écriture gothique. Elle est plus ronde et plus lisible.

La transcription telle que présentée dans le Projet Titus (Thesaurus Indogermanischer Text- und Sprachmaterialien [Thesaurus de textes et matériaux linguistiques indo-européens]) de l’Université Goethe de Francfort, sous la direction de Jost Gippert, donne ceci :

Cur scriptor hunc librum theotisce dictaverit

Was líuto filu in flíze,  \  in managemo ágaleize,
sie thaz in scríp gicleiptin, \  thaz sie iro námon breittin ;
Sie thés in íó gilícho  \  flizzun gúallicho,
in búachon man giméinti  \  thio iro chúanheiti.
Tharána dátun sie ouh thaz dúam:  \  óugdun iro wísduam,
óugdun iro cléini  \  in thes tíhtonnes reini.
Iz ist ál thuruh nót  \  so kléino girédinot
(iz dúnkal eigun fúntan,  \  zisámane gibúntan),
Sie ouh in thíu gisagetin,  \  thaz then thio búah nirsmáhetin,
joh wól er sih firuuésti,  \  then lésan iz gilústi.
Zi thiu mág man ouh ginóto  \  mánagero thíoto
hiar námon nu gizéllen  \  joh súntar ginénnen.
Sar Kríachi joh Románi  \  iz máchont so gizámi,
iz máchont sie al girústit,  \  so thíh es uuola lústit ;
Sie máchont iz so réhtaz  \  joh so fílu sléhtaz,
iz ist gifúagit al in éin  \  selp so hélphantes béin.
Thie dáti man giscríbe :  \  theist mannes lúst zi líbe ;
nim góuma thera :  \  thaz húrsgit thina dráhta.
Ist iz prósun slihti,  \  thaz drénkit thih in ríhti ;
odo métres kléini :  \ theist góuma filu réini.
[….]

Otfrid von Weißenburg Evangelienbuch Buch I Kapitel I. Edition Reclam

Passons à la version en haut allemand moderne. Avec, cette fois, l’ensemble du chapitre. Ceux qui le souhaitent peuvent passer directement à la version française.

Warum der Autor dies Werk in der Volkssprache abfaßte
Mit Fleiß und großer Anstrengung bemühten sich viele Völker,
das schriftlich festzuhalten, was der Verherrlichung ihres Namens dienen konnte.
Ebenso setzten sie sich mit rühmenswertem Eifer dafür ein
daß man ihre kühnen Taten in Büchern verkünde.
Hiedurch vollbrachten sie noch eine weitere Ruhmestat : Sie zeigten ihre Weisheit,
zeigten ihren Kunstverstand in der Vollkommenheit ihrer Werke.
Alles, was sie schrieben, ist sehr sorgfältig und kunstvoll dargestellt;
sie haben es in einer dunklen und verhüllenden Manier gestaltet.
Bei der Wahl ihrer Ausdrucksweise ging es ihnen auch
darum, daß ihre Bücher keinen Anlaß zur Geringschätzung böten für den,
der sie lesen wollte, sondern zur Schärfung des Geistes beitrügen.
In diesem Zusammenhang kann man nun vieler Völker
Namen hier anführen und einzeln aufzählen.
Vor allem Griechen und Römer schaffen so schöne,
so bis ins letzte ausgefeilte Werke, daß man sich daran von Herzen erfreuen kann.
Sie schreiben so fehlerlos und in solcher Vollendung,
alles ist ebenmäßig wie Elfenbeinarbeiten.
Die Aufzeichnung der Taten, die gibt dem Menschen Lebensfreude;
beschäftige dich angelegentlich mit Literatur : das schärft deinen Verstand.
Handelt es sich um das Ebenmaß der Prosa : das ist wahrlich ein Trank für dich;
oder aber um die Feinheit des Metrums: das ist eine sehr reine Speise.
Was sie schaffen, ist erfüllt von süßem Wohllaut ; sie messen die Versfüße
nach Länge und Kürze, damit es Wohlgefallen errege.
Haben sie dafür Sorge getragen, da ihnen keine Silbe fehlt,
dann gilt ihr Hauptaugenmerk der Bemühung um die Versfüße,
und alle Zeiteinheiten bestimmten sie ganz genau ;
alles wird auf einer solchen Waage gewogen, und niemals läft sie eine Abweichung zu.
Sie erreichen dabei so große Reinheit und äuferste Feinheit,
vergleichbar der gründlichen Säuberung des Korns.
Auch den heiligen Büchern geben sie dieselbe reine und anmutige Form;
du kannst dort mit ungetrübter Freude lesen, ohne den geringsten Fehler zu finden.
Da es nun viele Menschen unternehmen, in ihrer Sprache zu schreiben,
und viele sich eifrig bemühen, das, was ihnen teuer ist, zu preisen —
warum sollen die Franken als einzige zurückschrecken
vor dem Versuch, in fränkischer Sprache Gottes Lob zu verkünden?
Freilich ist in ïhr noch nicht in der genannten Weise gedichtet worden;
die fränkische Sprache fügt sich noch nicht der Regel;
und doch gehorcht sie der Regel in schôner Vollendung:
bemühe nur du dich mit allem Eifer um ihren schönen Klang,
und darum, daß Gottes Gesetz schön in ihr erschalle,
daß es in ihr verkündet, auf schöne Weise vorgetragen werde,
auf daf wir in seinem Verständnis sicher bewahrt seien.
Gottes Gesetz laß dir süß sein, dann wird auch das Fränkische durch Versfüße,
Quantität und metrische Regel bestimmt; ja, dann spricht Gott selbst durch dich.
Wenn du dich mit dem Gedanken trägst, metrische Gedichte zu machen,
in deiner Sprache ein rühmliches Werk zu vollbringen und schöne Verse zu dichten,
so bemühe dich, Gottes Willen allzeit zu erfüllen ;
dann schreiben die Diener Gottes auf fränkisch regelgemäß.
In der Süße von Gottes Gebot laß deine Füße wandeln, versäume keine Zeit dabei :
dann ist sogleich ein schöner Vers entstanden.
Dies dichte stets, die ganzen sechs Zeitabschnitte hindurch,
damit du so gerüstet bist, daß du in der siebenten ruhen kannst.
Was Christi Worte uns sagten und seine Jünger uns mitteilten,
dem gebe ich den absoluten Vorrang, wie es recht und billig ist ;
denn sie haben ihre Botschaft in einer Sprache von besonderem Adel vorgetragen :
bei allem, was sie sagten, war Gott ihr Ratgeber, mit
seiner Hilfe haben sie alles schön ins Werk gesetzt.
Ihre Botschaft ist freudespendend und hilfreich zugleich, und sie lehrt uns Einsicht,
sie ist ein Werk des Himmels; deswegen ist sie ganz unvergleichlich.
Warum sollen nun, wie gesagt, allein die Franken zu so etwas nicht fähig sein?
Die anderen oben erwähnten Völker haben es doch ohne Zögern in Angriff genommen !
Sie können es an Kühnheit durchaus mit den Römern aufnehmen,
und man kann auch nicht behaupten, daf ihnen die
Griechen auf diesem Gebiet gewachsen seien.
Ihnen stehen ebensolche Geistesgaben zu Gebote,
in Wald und Flur sind sie genauso tüchtig ;
Reichtum haben sie genug, und sie sind auch sehr tapfer,
gewandt im Gebrauch der Waffen sind alle ihre Krieger.
Sie leben, wie sie es von jeher gewohnt waren, wohlausgestattet mit allem
in einem reichen Lande; deswegen ist ihr Ruhm groß.
Das Land hat ganz ohne Zweifel im Überfluß
vielfältige Schätze — freilich nicht durch unser Verdienst.
Zu nützlichem Gebrauch fördert man da Erz und Kupfer
und auch Kristalle, wie ich dir versichern kann.
Reiche Silbervorkommen kannst du noch hinzufügen ;
ferner waschen sie dort in ihrem Lande sogar Gold aus dem Flußsand.
Sie schaffen mit großer Ausdauer viele vortreffliche und viele nützliche Dinge ;
hierzu befähigen sie ihre Geistesgaben.
Äußerst geschickt verstehen sie sich darauf, sich vor ihren Feinden zu schützen;
kaum wagen diese einen Angriff, sind sie schon von ihnen besiegt.
Kein Volk, das an der Grenze ihres Reiches wohnt, kann sich ihrer Herrschaft entziehen:
es muf ihnen aufgrund ihrer Überlegenheit dienstbar sein,
und alle Menschen — es sei denn, das Meer liege trennend dazwischen —
haben Furcht vor ihnen; ich weiß, daß dies Gottes Werk ist.
Es gibt kein Volk, das es wagte, sich gegen sie zu erheben :
sie haben ihnen gegenüber die Waffen sprechen lassen und sie so überzeugt.
Sie haben sie mit den Schwertern belehrt, keineswegs nur mit Worten,
mit dem Nachdruck ihrer Speere ; deswegen ist die Furcht vor ihnen noch immer lebendig.
Es gibt wohl kein Volk, das glauben könnte, im Kampf mit ihnen
nicht den kürzeren zu ziehen — und seien es auch Meder und Perser.
Ich habe wahrhaftig in gewissen Büchern gelesen — und das ist auch richtig -,
sie seien nach Herkunft und Rang verwandt mit Alexander,
der die ganze Welt in Schrecken versetzte, sie mit dem Schwert unterwarf
und ihr die schweren Fesseln seiner Herrschaft aufzwang.
In jenem Bericht fand ich auch, da die Makedonier
und dieses Volk durch Ausgliederung aus einem gemeinsamen Ursprung entstanden sind.
Sie alle lassen keines Königs Herrschaft zu,
keiner Könige Herrschaft in irgendeiner Epoche, mit Ausnahme derer,
die sie in ihrem Lande haben groß werden sehen.
Sie dulden auch nicht, daß auf dem weiten Erdkreis ein Fremder
aus irgendeinem Volk über sie gebietet.
Des Königs Klugheit und Tapferkeit ist für sie stets von Nutzen ;
sie fürchten niemanden, solange er unversehrt unter ihnen lebt.
Er ist stets voller Entschlossenheit, wie es sich für einen Mann von edler Geburt ziemt,
weise und tapfer ; an solchen Königen herrscht bei ihnen kein Mangel.
Er herrscht ruhmreich über viele Völker
und leitet diese ebenso untadelig wie sein angestammtes Volk.
Es gibt auch niemanden, der ihn in Bedrängnis bringen
könnte, solange die Franken ihn verteidigen,
seine Reiterei ihn schützend umgibt.
Alle ïhre Vorhaben freilich führen die Franken mit Gott aus;
sie tun wahrlich nichts, ohne auf Gottes Weisungen zu achten.
Sie mühen sich eifrig um Gottes Wort,
um das Verständnis dessen, was die Bibel ihnen sagt,
so daß sie Teile davon sogar schon auswendig vortragen können
und auch voll guten Willens sind, das, was die Bibel ihnen sagt, zu erfüllen.
Ich habe nun dargelegt, daß sie tapfere Kämpfer sind,
und daß sie alle Gottesfurcht und vielfältige Kenntnisse besitzen.
So will ich jetzt darangehen, unser Heil zu besingen,
eine evangelische Geschichte zu schreiben,
und zwar so, wie ich hier begonnen habe: in der Sprache der Franken —
damit sie nicht als einzige darauf verzichten müssen,
daß man in ihrer Sprache Christi Lob singe ;
damit vielmehr auch auf fränkisch Er gepriesen werde,
der sie zu sich geholt, in seinem Glauben versammelt hat.
Wenn es jemand in ihrem Land gibt, der es anders nicht verstehen,
in einer anderen Sprache nicht aufnehmen kann,
der höre hier nun zu seinem Heil, was Gott ihm gebietet,
hier in unserer fränkisch abgefaften Dichtung.
Nun môgen sich alle freuen, die guten Willens sind,
alle, die dem Volk der Franken wohlwollen,
daß wir Christus in unserer Sprache preisen konnten
und es uns vergönnt war, sein Lob auf fränkisch vorzutragen.

Traduction française

« Pourquoi l’auteur a écrit cette œuvre en langue vernaculaire/populaire.

Bien des peuples se sont efforcés, emplis de zèle
De fixer par écrit ce qui ferait connaître leur nom.
De la même façon ils se sont efforcés, dans leur zèle empressé,
De faire en sorte que dans les livres on chante leur hardiesse.
C’est pourquoi ils sont aussi les auteurs de ce fait glorieux ; ils montrèrent leur sagesse,
Ils montrèrent leur art dans la pureté de leurs vers.
Tout ceci est nécessairement expliqué avec un tel art,
Tout ceci ils l’ont exposé de façon obscure* et enveloppée, 
Ils ont dit ceci ainsi de telle façon que celui qui avait envie de lire cette œuvre
N’ait pas l’occasion de mépriser ces livres mais plutôt d’aiguiser son esprit.
C’est pourquoi on peut indiquer et énumérer en nombre
Ici les noms de maints peuples.
Déjà les Grecs et les Romains : ils le font de façon si délicate,
Ils le font de façon si achevée que tu peux à juste titre t’en délecter.
Ils le font de façon si irréprochable et si parfaite
Tout est ajusté l’un dans l’autre comme de l’ivoire poli
Que l’on écrive ces faits, source de joie dans la vie des hommes.
Préoccupe-toi de cette poésie, cela affûte ta raison.
S’il s’agit de prose achevée, cela te plonge dans la perfection,
Ou s’il s’agit de l’art du mètre, c’est une pure nourriture.
Ils lui confèrent de douces sonorités, et ils mesurent les pieds,
La longueur et la brièveté, afin que cela suscite le plaisir.
S’ils ont veillé à ce qu’aucune syllabe ne manque,
Ils ne cessent de se préoccuper de la justesse des pieds,
Et toutes les mesures, ils les déterminent avec précision.
Ils mesurent tout sans rien omettre, comme sur une balance.
Ainsi ils atteignent pureté et extrême délicatesse,
Exactement comme quand on doit passer au crible son blé.
C’est ainsi qu’ils donnent à ces livres saints aussi belle et pure forme.
Là tu peux ramasser une joie pure, sans le moindre défaut.
Comme maints hommes entreprennent d’écrire dans leur langue,
Et s’efforcent, avec zèle, de louer ce qui leur appartient
Pourquoi les Francs devraient-ils être les seuls à hésiter
À se mettre à chanter la louange de Dieu en langue francique ?
Rien n’a été ainsi chanté, voire contraint par la règle,

Et pourtant elle a cette règle en elle dans cette belle perfection.
Efforce-toi alors de faire en sorte qu’elle sonne bien
Et aussi que la loi de Dieu, alors, y sonne bellement,
Que ce qu’on y chante, puisse être qualifié de beau,
Afin que nous soyons assurés d’être bien conservés dans sa compréhension.
Que la loi de Dieu te soit douce, que la langue francique soit mesurée
Dans ses pieds, sa cadence et sa règle,
c’est la prière de Dieu lui-même.
Tant que tu as en tête de respecter le mètre,
Dans ta langue de rendre gloire, et de faire de beaux vers,
Alors empresse-toi d’accomplir toujours la volonté de Dieu.
Ainsi écrivent les chevaliers de Dieu, cette règle dans la langue francique,
Dans la douceur de la loi de Dieu laisse tes pieds se diriger,
Ne laisse pas le temps t’échapper, afin que soient faits là de beaux vers.
Mets ainsi en vers pendant les six âges
Afin d’être armé pour te reposer au septième.
Ce que les paroles du Christ nous ont dit et ce que ses disciples nous ont raconté,
À cela je donne la prééminence, comme il est juste,
Car ils ont chanté cela dans une langue très noble.
Ils ont été conseillés en cela par Dieu, et avec son aide l’ont transcrit bellement dans leur œuvre.
Cela est doux et aussi utile, et cela nous enseigne la sagesse.
C’est œuvre céleste, pour cette raison à nulle autre pareille.
Pourquoi, comme je l’ai dit, les Francs devraient-ils en être seuls incapables ?
Les autres peuples, que nous avons cités auparavant, n’ont pas hésité à le faire.

Ils sont tout aussi hardis que les Romains,
Et on ne peut pas dire que les Grecs sont à leur hauteur,
Ils possèdent aussi de telles dispositions,
Dans les prairies et dans la forêt ils sont tout aussi courageux.
Riches ils sont suffisamment, vaillants également,
Aptes aux armes, ainsi sont tous ces chevaliers.
Ils vivent bien équipés, comme ils en ont l’habitude,
Dans un pays riche ; c’est pourquoi ils sont pleins de gloire.
Ce pays est opulent, cela ne peut être nié,
Avec un grand nombre de richesses, sans aucun rapport avec notre mérite.
Selon les besoins on exploite ici aussi minerai et cuivre,
Et, comme je peux te l’assurer, aussi du cristal.
On peut aussi y ajouter de l’argent en quantité suffisante.
Et ils ramassent également dans le pays, de l’or dans les fleuves.
Ils sont persévérants pour accomplir maintes choses bonnes,
Maintes choses utiles ; les en rend capables leur sagesse.

Ils sont habiles à se protéger de leurs ennemis.
Si ceux-ci osent les attaquer, ils les ont tout de suite vaincus.
Aucun peuple à leurs frontières ne peut se soustraire à leur domination
Et à cause de leur supériorité il est obligé de les servir.
Et tous les hommes, quand la mer ne les sépare pas d’eux,
(je sais que c’est l’œuvre de Dieu), tous ont peur d’eux.
Il n’est aucun peuple qui ose se soulever contre eux.
Ils les ont convaincus, ont parlé par les armes.
Ils le leur ont enseigné par l’épée, aucunement par la parole,
Par la voie de leurs lances ; c’est pourquoi ils les craignent toujours autant.
Il n’est aucun peuple pour penser qu’en se battant contre eux,
que ce soient les Mèdes ou les Perses, ils puissent l’emporter.
J’ai lu un jour en vérité, dans certains livres, je le sais assurément,
Qu’ils sont par leur origine ou leur rang apparentés à Alexandre,
Qui fit régner la terreur sur le monde et par l’épée les soumit tous
Sous sa domination, avec des liens très forts.
Dans ce récit j’ai lu aussi que des Macédoniens ces gens
Furent séparés après leur naissance. Il n’est aucun parmi eux qui ne tolère
Qu’un roi règne sur eux, de par le monde entier, si ce n’est ceux qui rentrent chez eux,
Ou sur la vaste terre, qu’aucun parmi n’importe quel peuple,
Ne se mette à les commander.
Ils en ont toujours besoin, de la vaillance et de la sagesse.
Ils ne redoutent personne tant qu’ils l’ont en bonne santé.
Il est partout résolu, comme doit l’être tout noble chevalier,
Sage et vaillant ; de tels maîtres ils en ont en nombre suffisant.
Il règne plein de gloire sur maints peuples,
Et il les dirige sans reproche, comme ceux chez lui.
Il n’est non plus personne pour lui nuire, tant que les Francs le protègent,
Personne qui ne résiste à sa vaillance, si bien qu’ils l’entourent à cheval,
Car tout ce qu’ils pensent faire, ils le font avec Dieu.
Ils ne font en vérité rien sans ses conseils.
Ils sont très empressés à suivre la parole de Dieu,
À apprendre ce que les Livres sacrés leur disent,
Si bien qu’ils se mettent à la réciter par cœur,
Et à l’accomplir, avec une grande volonté.
J’ai ainsi exposé à quel point ce sont de bons chevaliers,
Également de bons serviteurs de Dieu, aussi pleins de sagesse.
Maintenant je veux raconter notre salut, une partie des Évangiles,
Comme nous avons ici commencé à le faire, en langue francique,

afin qu’ils ne soient pas les seuls à devoir renoncer
à chanter les louanges du Christ dans leur langue,
afin qu’il soit par leurs paroles glorifié,
lui qui les a amenés à lui, les a rassemblés dans sa foi.
S’il est quelqu’un dans leur pays qui ne soit autrement capable de comprendre,
Qui ne maîtrise aucune autre langue pour l’entendre,
Qu’il entende ici, pour son salut, ce que Dieu lui commande,
que nous racontons pour lui ici en langue francique.
Que tous s’en réjouissent, tous ceux qui sont de bonne volonté
Et tous ceux qui leur veulent du bien en pensée, au peuple franc,
Que nous chantons le Christ dans notre langue,
Et que l’expérience nous soit accordée, de le glorifier en langue francique.

Thérèse Robin, « Le Livre des Évangiles d’Otfrid », Corpus Eve [En ligne], Éditions de textes ou présentations de documents liés au vernaculaire, mis en ligne le 10 décembre 2013,  URL : http://journals.openedition.org/eve/672

[NB : obscure*= dans le vocabulaire de l’ornemennt, une valeur positive]

Pour populariser leur renommée, il faut ajouter aux faits glorieux, la capacité artistique de les raconter dans la plénitude de leurs œuvres. A partir des modèles antérieurs. On notera le degré d’exigence. Y voir de la propagande au sens contemporain, est un pas trop vite franchi. Il me semble plutôt qu’il revendique là la fiction. Tout le plaisir est dans l’extrême précision de la métrique, nourriture spirituelle. Il convoque la métaphore du boire et du manger dont il faut prendre soin, Qu’aucune syllabe ne manque. Atteindre la perfection. En ce sens on peut parler de littérature.

Si les hommes se sont mis à priser ce qui leur est cher, qui a de la valeur pour eux, pourquoi les Francs ne le feraient-ils pas ?

Wánana sculun Fránkon   \  éinon thaz sinaz biwànkon
ni sie in Frénkisgon biginnen \ sie gotes lób singen ?

Pourquoi les Francs devraient-ils être les seuls à hésiter
À se mettre à chanter la louange de Dieu en langue francique ?

C’est à ce moment là seulement qu’il introduit la question de la langue francique qui dans le titre était en latin theotisce (en latin médiéval teutiscus) qui signifie la langue du peuple qui est le sens premier de allemand (diutisc donnera deutsch). Il ne parle plus de langue populaire mais de francique. Il s’agit plus précisément du francique rhénan méridional qui englobe la zone dans laquelle se situe l’abbaye de Wissembourg. A cette époque, il n’y avait pas encore de koiné vernaculaire. Celle des lettrés était le latin. L’héritage de l’empire carolingien était fait d’une mosaïque de langues vernaculaires. Vernaculaire est dérivé du latin vernaculus = « relatif aux esclaves nés dans la maison »

Extrait de la carte géolinguistique du Rhin supérieur publiée dans Atlas historique du Rhin supérieur publié sous la direction de Odile Kammerer aux Presses universitaires de Strasbourg (2019)

On observe que Wissembourg se situe dans une zone un peu plus foncée, à la limite de deux variantes du francique. J’évoquerai plus loin les frontières politiques qui auront aussi leur rôle a jouer.

Après avoir posé qu’il n’y avait pas de raisons de ne pas chanter les louanges de dieu dans la langue francique, il soulève la question de son défaut de grammaire. Celle-ci ne possède pas encore de formes poétiques tout en ayant en elle les sonorités poétiques. Il lui en manque les règles. Mais il suffirait d’avoir en tête de le faire. Après avoir fait la louange de la Francie orientale en oubliant bien entendu le « Tu ne tueras point », évoqué la richesse de ses ressources minières, il conclut qu’il ne lui manque rien si ce n’est une littérature et la possibilité de faire l’éloge du Christ en langue francique.

J’aborderai plus loin l’adresse au roi, Louis le germanique, dans le contexte du partage de l’héritage de Charlemagne. Pour en rester à  la capacitation de la langue, les problèmes que cela soulève sont explicités dans l’adresse à l’archevêque de Mayence dans un texte, lui, en latin. Il y ajoute d’autres justifications pour l’usage de la langue vernaculaire.

Au départ, une dame, peut être de la haute, on ne sait pas (« venerandae matronae ») car il ne la nomme que par son prénom, Judith, est choquée dans ses chastes oneilles par des cantus obscenus qui en plus étaient probablement – horreur – associés à des danses. Elle lui aurait demandé avec quelque insistance d’écrire une « harmonie évangélique en langue populaire » pour meubler ses loisirs par autre chose que des chants laïcs et se détourner de contenus qualifiés d’inutiles. On trouve là la question de l’otium. A cela, il ajoute une autre plainte, celle de la suprématie d’œuvres de poètes païens tels Virgile, Ovide, Lucain nommément cités. C’est par ce procédé rhétorique qu’il justifie auprès de l’archevêque son entreprise qui consiste à transposer en vers franciques des morceaux choisis des évangiles en y ajoutant, précise Orfrid des considérations spirituelles et morales.

L’idée d’harmonie évangélique encore appelée concordance des évangiles n’est pas nouvelle. La première est l’oeuvre de Tatien le Syrien au 2ème siècle. Elle fut traduite au mot à mot du latin en vieil haut allemand à l’abbaye de Fulda où Otfrid avait été parfaire sa formation.

Il n’a pas suivi à la lettre les quatre évangiles passant de l’un à l’autre en établissant une sorte de chronologie « logique » des événements décrits. Son livre se décompose d’ailleurs en cinq parties parce que « la parité sainte du chiffre quatre sanctifie le défaut de parité de nos cinq sens et élève au ciel tout ce qui est démesuré en nous, dans nos œuvres et nos pensées ». Un exercice de purification mystérieux. Mais, en ce sens, cette construction constitue une harmonie, quen termes savants, l’on nomme une concaténation de péricopes. On la dit orientée vers la proximité de la théologie de Saint Augustin. A côté des récits bibliques, on trouve des exégèses, des sermons, des prières. Otfrid se pose en narrateur.

Il se frotte à la grosse difficulté d’écrire sa langue avec un alphabet latin insuffisant à transcrire les phonèmes franciques.

« De même que cette langue inculte est globalement rustique et non cultivée, n’est pas habituée à s’adapter au rêne directeur de la grammaire, de même, pour bien des mots, l’orthographe est difficile, que ce soit à cause de l’accumulation des lettres ou à cause de leur timbre inhabituel. Car parfois elle demande, à ce qu’il me semble, trois u – les deux premiers, à mon avis, sont des consonnes, tandis que le troisième u conserve son timbre de voyelle –. Dans de tels cas il me semblait juste de mettre y. Mais même parfois contre cette lettre se rebelle cette langue ; elle s’allie très difficilement pour certains sons à un signe orthographique précis. Cette langue utilise, à la différence du latin, souvent k et z, des lettres dont les grammairiens disent qu’elles sont superflues. À mon avis, on utilise dans cette langue le z pour exprimer le son sifflant dental qui apparaît parfois, et le k pour un son guttural. Notre langue permet aussi l’utilisation fréquente, bien que non usuelle, d’une forme de métaplasme, que les grammairiens érudits appellent synalèphe [fusion de syllabes], et quand les lecteurs n’y font pas attention, le rythme des mots sonne comme déformé. Alors les lettres restent parfois dans l’orthographe, parfois elles sont abandonnées, comme en hébreu, où, paraît-il, on a l’habitude de laisser et d’abandonner – comme dans la synalèphe – un grand nombre de lettres dans l’écriture. Mais cela ne veut pas dire que le texte de cette œuvre est tenu par des règles métriques compliquées, au contraire il ne cesse de rechercher la figure de l’homéotéleute. Dans cette œuvre, les mots demandent un son final qui corresponde avec le son final précédent et qui lui ressemble. [prédominance du son sur la vue de l’écrit] Et cela conduit très souvent dans toute l’œuvre à un amalgame de synalèphe entre non seulement deux voyelles, mais aussi entre d’autres lettres ; et si cela n’arrive pas, l’accumulation répétée de lettres produit un son inadapté pour les phrases. En prêtant l’oreille, nous pouvons constater que nous ne faisons pas autrement dans la langue de tous les jours. La forme poétique de la langue de ce poème impose ainsi au lecteur des exigences : il doit faire attention à toute synalèphe légère et glissante ; par ailleurs elle demande à l’auteur de respecter l’homéotéleute, c’est-à-dire les finales des mots qui ont le même son. Le sens dans cette œuvre peut s’étendre sur deux, trois, voire quatre vers, afin qu’il soit très clair aux lecteurs ce que le texte signifie.Il n’est pas rare de trouver ici la liaison entre i et o et de la même façon entre i et une autre voyelle, d’une façon telle qu’une fois les deux voyelles sont conservées même dans la prononciation comme des voyelles indépendantes, une autre fois cependant les deux voyelles se fondent dans la prononciation, en fait quand la première voyelle devient consonne. De la même façon, une double négation, qui, en latin, renforce l’affirmation, est, dans notre langue, presque toujours en fait une négation. Et si j’avais pu parfois éviter cela, j’ai pourtant, eu égard à la langue de tous les jours, fait attention à écrire en fonction de l’utilisation habituelle de la langue.La qualité particulière de cette langue ne m’a pas permis à chaque fois de conserver le nombre et le genre. En effet, parfois j’ai rendu un masculin latin par un féminin dans cette langue, et les autres genres, j’ai dû parfois aussi les modifier de la même façon ; j’ai changé un pluriel contre un singulier, et un singulier contre un pluriel, et je n’ai ainsi pas pu éviter de me rendre assez souvent coupable de barbarisme ou de solécisme. […]

Notre langue est en fait considérée comme une langue rustique, car elle n’a été cultivée à aucun moment par une fixation par écrit ou par quelque étude grammaticale et rhétorique que ce soit.[…]

Et pourtant il convient que le genre humain, de quelque façon que ce soit, que ce soit dans une langue fautive ou dans une langue très raffinée, loue le créateur de toutes choses. C’est lui en effet qui leur a donné l’instrument [plectrum = qui sert à faire vibrer les cordes. La métaphore est musicale] de la langue, afin que retentisse sa louange dans cette langue. IL n’attend pas de nous la flatterie de mots lisses, mais une direction pieuse dans notre pensée et un grand nombre d’œuvres dues à un zèle pieux, non à un murmure vain ».

(Otfrid de Wissembourg : Dédicace du Liber evangeliorum à Liutbert, archevêque de Mayence, en latin. Traduction dans Thérèse Robin,  Le Livre des Évangiles d’Otfrid )

On notera toute l’importance accordée à la transcription des sonorités et le fait que le Créateur a doté différends peuples de différentes langues. A la difficulté d’écriture se joint une difficulté de lecture. A défaut de lire les sonorités, la rime paraîtra bancale au lecteur à qui il est demandé un effort d’adapation à cette nouvelle technique.

Même si certaines thèses vont dans ce sens, à l’exemple des difficultés qu’il rencontre avec la double négation latine, il ne semble pas que le terme de traduction soit adéquat indépendamment de la dimension de compilation. Qu’on le qualifie de poète latin de langue francique ou que l’on parle de greffe, quoi qu’il en soit, il se situe entre une langue latine comme modèle de perfection à atteindre et une langue vernaculaire informe dans sa variante écrite, non codifiée qu’il cherche à doter de règles. Cela lui a coûté un travail considérable – une vingtaine d’années – même si l’on ne peut déterminer avec précision à quel moment il s’est mis à l’ouvrage.

Un contexte conflictuel / La dédicace au roi Louis le germanique

J’ai, pour mettre l’accent sur la dimension de grammairien d’Otfrid, inversé l’ordre des dédicaces. La première est réservée au roi Louis le germanique. Elle se lit, elle aussi, en lien avec le premier chapitre traitant de la langue francique

Ce n’est pas une adresse comme celle destinée à l’ archevêque. Contrairement à cette dernière dans laquelle il écrit à son destinataire, il ne s’adresse pas au roi mais en fait l’éloge. Dès les premiers vers il étend la dénomination de son royaume d’abord appelé ostarrichi (Ostreich = royaume oriental de l’ex-empire carolingien) à Francono kúning. (Franconie). Or cette question du passage de l’un à l’autre ne sera tranchée qu’en 887, donc après parution du texte.

Nous sommes en effet passé en quelques dizaines d’années, au cours de la vie d’Otfrid et dans le temps d’écriture de l’evangelorium, dans la succession de l’empire de Charlemagne,

du Traité de Verdun (843) où Charles le chauve reçoit la Francie occidentale appelée France vers 1200, Lothaire 1er la Francie médiane qui va du Nord de l’Italie à la Frise et Louis le germanique la Francie orientale allant de la Saxe à la Bavière noyau du futur Saint empire romain germanique.

au Traité de Meerssen, (870) dans lequel Charles le Chauve et Louis le Germanique se partagent la Lotharingie (Lotharii regnum ) partie nord de la la Francie médiane qui avait été dévolue à Lothaire 2 et séparée du nord de l’Italie au profit de son frère Louis II.

Ce qui nous donnera ceci.


Je passe les détails. Si donc l’on repère les dates, on peut constater qu’Otfrid est en plein dans l’actualité politique de son temps. Voire qu’il l’anticipe quelque peu. Une actualité troublée. Si l’on met en relation la dédicace au roi et le premier chapitre définissant la problématique linguistique on voit bien que le projet de Otfid participe d’une politique de la langue. Mais, question, dans ce conflit fratricide, où se situait Wissembourg et son abbaye construite sur un île de la Lauter, un affluent du Rhin ? Sa position géopolitique n’est pas facile à déterminer. Faisaient-elles comme Lauterbourg partie de la Lotharingie ? Je n’ai pas trouvé de réponse univoque et concluante. Par contre, j’ai trouvé cette carte qui à défaut de démontrer que le couvent se trouvait en Lotharingie, montre au moins qu’il se trouvait dans une zone frontalière. Et donc de conflits. En tout état de cause dans la géographie de l’église, Wissembourg faisait partie du diocèse de Spire (Speyer)

Cartographie : Martin Uhrmacher, extrait de M. Gaillard et al. (dir.), De la mer du Nord à la Méditerranée. Francia Media, une région au cœur de l’Europe (c. 840–c. 1050), Luxembourg, CLUDEM, 2011, p. 600.

L’abbaye de Wissembourg était loin d’être la plus pauvre de son temps comme le montre un état de ses possessions.

La cartes compare les biens prêtés (ronds) et ceux qui se trouvent dans le pouvoir de disposition directe des abbayes (carrés) de Gorze près de Metz (en vert) et de Wissembourg (violet) en Alsace de 661 à env. 860. Source

Adrian Mettauer met en évidence la part des «intérêts de sécurité » de l’abbaye dont on peut trouver traces dans les propos d’Otfrid :

« Le couvent de Wissembourg se situait dans les années quarante du 9ème siècle dans une zone géopolitique disputée. Elle faisait certes partie du comté de Spire en Francie orientale mais se retrouva de justesse, après le Traité de Verdun en 843, en Lotharingie. Le couvent se sentait cependant par l’intermédiaire de son abbé Grimald de Wissembourg (833-870), chancelier et conseiller de Louis le germanique étroitement lié au pouvoir de Francie orientale. A l’orientation vers la rive droite du Rhin de la part du clergé correspondaient les ambitions séculières et de domination politique de Louis le germanique sur les territoires de la rive gauche du Rhin [de son point de vue]. Le roi a souligné cela par des donations et des attributions d’immunités. Cette situation précaire pour l’abbaye et ses propriétaires en position de concurrence entre Louis le germanique et les pouvoirs de la Francie médiane puis de Charles le chauve ne s’apaisa qu’avec le Traité de Meersen en 870 : la frontière occidentale de la Francie orientale fut suffisamment étendue vers l’ouest que l’abbaye de Wissembourg avec toutes ses possessions largement distribuées devint partie intégrante du royaume francique. »

Adrian Mettauer : Dulcis praesentia Christi. Zwei Studien zur politischen Theologie der Karolinger-Zeit (Traduit de l’allemand par mes soins)

Cette extension du royaume et sa sécurisation font partie des arguments qu’utilise Otfrid pour comparer Louis le germanique à David.

« Lui (ie Louis le germanique) avec force, comme Dieu lui-même le recommandait, a consolidé pour toujours ce royaume, de sorte que plus aucun ennemi ne puisse nous atteindre, qu’aucun adversaire ne puisse nous causer de torts ». (Otfrid)

C’est pourquoi on peut le comparer à David. Arrêtons nous un instant sur cette comparaison. Le premier à en avoir bénéficié est Charlemagne. Louis le germanique est ici le second David. Cette utilisation de David est la marque d’un tournant. Avant, l’on comparait les empereurs à Moïse. David est une sorte de compromis historique dans les relations entre le religieux et le séculier. Il sert aussi à marquer une différence. Il a été introduit par le théologien Alcuin, proche de Charlemagne. Les royaumes ne sauraient être des royaumes de Dieu sur terre. Tout au plus comme David peuvent-ils en être les serviteurs. Ce serait arrogance voire usurpation de se dire que l’on régnerait avec ou ensemble avec le Christ. Pas même David n’a osé dire cela et le Seigneur a dit de lui « J’ai trouvé David, mon serviteur, je l’ai sacré avec mon huile sainte »(Psaume 88,21) est-il écrit dans les Libri Carolini.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il semblerait que le Liber evangelorium n’ait pas fait école :

« bien que le texte d’Otfrid ait été copié dans un grand nombre de manuscrits, et ce jusqu’au Xe siècle, il n’a pas instauré de tradition suivie. La littérature du X e siècle va ignorer ce qui aura précédé ».

écrit Thérèse Robin. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne participe pas d’un long cheminement souterrain.

Otfrid pose avec force la question de l’orthographie des sons, utilisant la métaphore musicale du plectrum (Du grec ancien pléktron =« stylet pour pincer les cordes de la lyre »). Je me suis même demandé si l’expression harmonie pouvait avoir une connotation musicale mais c’était en vain, cette notion n’existait pas du tout à l’époque. J’ai interrogé un ami musicien qui m’a fait parvenir un texte qu’il avait écrit sur l’église et sa musique au cours du premier millénaire. J’en extrait le passage ci-dessous qui en outre ouvre la piste du lien entre l’abbaye de Wissembourg et celle de Saint Gall où s’était rendu Otfrid.. Elles étaient toutes deux dirigées par le même abbé, Grimald, proche conseiller de Louis le germanique, chancelier et diplomate

« C’est au sein même de l’immobilisme de la liturgie grégorienne, veillant jalousement sur le respect absolu du modèle et de la tradition, que naît l’élément qui va le briser.
Le trope était à l’origine un procédé mnémotechnique consistant à mettre des paroles sur les vocalises des Kyrie et des Alleluia pour mieux les retenir. Notker le Bègue, bénédictin de St-Gall, systématisa la technique du trope en remplaçant le texte rudimentaire par un texte versifié, et qu’on nomma alors prose ou séquence. Certaines de ces séquences ont inspiré les troubadours et sont probablement à l’origine du lai.
Le trope engendra également le drame liturgique : au milieu du Xè siècle, on distribua un dialogue autour du tombeau du Christ entre deux prêtres représentant les femmes et deux chapelains représentant les anges, plus tard développé pour aboutir à toute une mise en scène.
Ainsi, à l’issue du millénaire, et malgré l’apparente fixité des formes, se trouve réuni à l’état embryonnaire, l’essentiel des caractéristiques de la musique occidentale ultérieure: écriture, polyphonie, invention mélodique, drame musical. Restera en négatif  l’héritage de la méfiance tenace à l’égard de certains intervalles, comme le triton, accusé de faire partie l’attirail diabolique en musique ».

(Daniel Muringer : L’église et sa musique au 1er millénaire)

A coté du travail d’Otfrid de transposition des évangiles en harmonie et en langue vernaculaire, sont rédigées également sous l’abbatiat de Grimald, un cartulaire et un pouillé (ou polyptyque), c’est à dire un inventaire précis des biens fonciers, titres de propriété et privilèges de l’abbaye, tous des écrits « qui créent une identité communautaire, en lien étroit avec Louis le Germanique car le cartulaire sert entre autres les prétentions territoriales du roi », écrit Claire de Cazanove. Elle ajoute que cette construction de la communauté

«  se fait dans un contexte de troubles où les terres de l’abbaye font l’objet de disputes, ce qui explique les formes particulières revêtues par ces écrits. Grimald semble avoir eu une impulsion décisive dans ce processus, supervisé par Otfrid qui s’emploie à définir la communauté, ses biens et ses alliés, avec des incidences sur la communauté elle-même, mais aussi sur son rapport avec la royauté et les autres grandes institutions du royaume de l’est. L’identité de la communauté de Wissembourg se construit en lien étroit avec Louis le Germanique du fait de la position prééminente de Grimald ».

Fort bien, sauf que… Les textes cités ne sont pas équivalents et difficilement assimilables dans une même intention. L’œuvre d’Orfrid fonde une poétique et relève de la constitution d’un otium sur la base d’une langue vernaculaire qu’il dote d’outils, d’une grammaire pour une écriture alors que les autres amorcent ce qui relève d’un negotium y compris dans son acceptation juridique voire de comptabilité. Ces recueils de pièces justificatives sont, si je ne me trompe, en langue latine.

Il faudra attendre quelques trois siècles pour voir apparaître une littérature à contenus profanes en moyen haut allemand avec d’un côté le chant d’amour courtois (Minnesang) et le roman de chevalerie (Höfischer Roman) introduits à partir de la France.

A suivre donc ….

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Internation à Genève, le 10 janvier 2020

Saisie d’écran du site du projet Internation

Greta Thunberg :

« Nous ne pouvons résoudre une crise si nous ne la traitons pas comme telle »

António Guterres :

« Si je devais choisir une phrase pour décrire l’état du monde, je dirais que nous nous trouvons dans un monde où les défis mondiaux sont de plus en plus intégrés et les réponses sont de plus en plus fragmentées, et si cela n’est pas inversé, c’est une recette pour un désastre.
Maintenant, si l’on regarde la politique mondiale et les tensions géopolitiques, avec l’économie mondiale et les méga tendances – changement climatique, circulation des personnes, numérisation – la vérité est qu’elles sont de plus en plus liées, interférant de plus en plus les unes avec les autres . Et en effet les problèmes sont globaux mais les réponses sont fragmentées ».

António Guterres, secrétaire général de l’ONU, à Davos, le 24 janvier 2019

Le 10 janvier 2020 se commémorera le centième anniversaire de la Société des Nations fondée à Genève. Elle est devenue, en 1945, l’ONU. Les deux organisations avaient été créées aux lendemains des Première et Deuxième guerres mondiales. Le centenaire se situe dans un contexte d’urgence climatique extrême tandis que de nombreux États sont dirigés par des hommes politiques réactionnaires et dénégateurs alors que les autres n’inspirent guère plus de confiance. Sans compter ceux qui, certes, font mine de savoir que « la maison brûle » et qui continuent cependant à regarder ailleurs ou de ne pas apporter de réponses à la hauteur des enjeux. On observe dans le même temps un accroissement des inégalités mondiales et le développement de crises et tensions régionales qui se rapprochent dangereusement. Elles sont alimentées par les guerres économiques et les conséquences dramatiques du réchauffement climatique qui affecte déjà l’ensemble des droits humains à la vie, à la santé, au logement, à l’eau.

Dans ce contexte et à cette occasion, le 10 janvier 2020, le groupe Internation proposera à l’ONU les grandes lignes du travail entrepris depuis septembre 2018, une démarche globale pour affronter la nécessaire transition, des pistes de réponses positives aux discours que António Guterres, a tenus les 10 septembre 2018 et 24 janvier 2019, ainsi qu’à ceux de Greta Thunberg devant l’Assemblée Nationale, en France, le 23 juillet dernier, puis devant les Nations Unies, à New York, le 23 septembre dernier.

Internation est un collectif transdisciplinaire qui a été constitué à la Serpentine Gallery de Londres le 22 septembre 2018, à l’initiative de Hans Ulrich Obrist et Bernard Stiegler, et auquel se sont joints de nombreuses personnalités du monde entier (scientifiques, mathématiciens, juristes, économistes, philosophes, anthropologues, sociologues, médecins, artistes, ingénieurs, chefs d’entreprises, activistes, designers).

Le collectif essaime depuis l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou.

Comme l’explique ci-dessous, dans l’extrait vidéo de la chaîne Thinkerview, Bernard Stiegler, la guerre économique, dans laquelle nous sommes et qui a été déclenchée par la révolution conservatrice et renforcée par les disruptions numériques, détruit le monde par l’accélération de la production d’entropie. Il souligne combien la question est épistémologique car nous ne sommes plus dans la physique newtonienne et il faut repenser les bases scientifiques de l’économie. L’économie « newtonienne » de l’ancien monde ignore les lois de la thermodynamique. Nous vivons dans l’anthropocène que le philosophe définit dans ses trois dimensions entropiques :

«L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité.»

(Bernard  Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? Editions les Liens qui libèrent  page 77)

La toxicité de l’anthropocène aboutit à une organisation économique irrationnelle incapable de prendre soin de la biosphère, de la biodiversité et des populations humaines. Il faut donc introduire la question de l’anthropocène dans celle du rationalisme pour travailler à la transformation des bases de l’économie en les plaçant sous le signe de la lutte contre l’entropie. Et pour cela élaborer une nouvelle comptabilité mondiale qui en rende compte. Avec le capitalisme industriel, les savoirs ont été soumis à la production de profits, la recherche assujettie à la spéculation, à la calculabilité et la prolétarisation.
La caractéristique de l’espèce humaine tient à son exosomatisation. Pour vivre et se développer, elle se crée des instruments dont elle ne dispose pas à la naissance. Ils sont « à l’extérieur du corps » L’homme produit des exorganismes, des organes artificiels qui eux-mêmes vont des plus simples au plus complexes, des piscines pour nager comme le poisson, les avions pour voler comme l’oiseau. Cela au terme d’une longue évolution au cours de laquelle il a d’abord appris à tailler le silex. Le milieu humain est technique. Ces exorganismes sont entropiques et par là même anthropiques. Mais ce sont aussi des pharmaka, des poisons comme des remèdes, Et nécessitent des prescriptions de soins pour devenir néguentropiques.

Territoires laboratoires

Une telle politique de soins ne peut être que locale. Seule la localité permet qu’un processus de diffèrement de l’entropie puisse avoir lieu. A partir de ces considérations, qui analysent les raisons pour lesquelles ni les États ni les entreprises ne parviennent à répondre aux défis de l’ère anthropocène, le collectif Internation proposera le 10 janvier au cours d’une conférence de presse à Genève des pistes et des méthodes pour surmonter cet état de fait.

« Le travail du collectif Internation s’est articulé autour d’une proposition consistant à expérimenter dans des territoires laboratoires mis en réseau de nouvelles méthodes de recherche dites contributives, associant des chercheurs issus de différentes disciplines et des acteurs du territoire (associations, entreprises, acteurs publics, habitants), afin de créer des activités économiques solvables luttant contre l’entropie. L’hypothèse est que cette proposition pourrait pourrait devenir opérationnelle à travers la publication par l’ONU d’un appel d’offre invitant les acteurs de territoires candidats à s’engager collectivement dans de telles démarches de recherche contributive ».

résume le communiqué de presse du groupe qui préconise la formation et la mise en réseaux de territoires-laboratoires

Le concept d’internation a été emprunté à l’anthropologue Marcel Mauss qui l’a élaboré autour des années 1920. Dans sa réflexion sur la nation, alors qu’il était lui-même membre de l’Internationale socialiste, il prévenait que la nation comme localité n’était pas obsolète et ne pouvait se dissoudre dans le global. Il proposait l’internation en opposition à l’internationnalisme tout autant qu’à l’absence de nation, l’a-nation. S’il le disait face à l’internationalisme qui fut qualifié de prolétarien, nous sommes aujourd’hui devant une autre forme d’internationalisme, un globalisme destructeur de la singularité des localités et reposant sur le dogme de la pseudo-autorégulation des marchés. Moscou a émigré à Wall-street. L’affirmation de Marcel Mauss peut se décliner. Si la nation est une échelle de localité, elle ne doit ni dissoudre elle-même l’infra-national, tendance forte en France, ni être absorbée par le supra-national tout en pensant les hétéronomies, point de départ de la réflexion de M.Mauss et en pansant les multiples échelles de localités, les villes et les régions mais aussi en prenant soin des localités biologiques, sociales, informationnelles. En cultivant leurs singularités dans leur diversité, on évite la babélisation du monde c’est à dire l’uniformisation et la standardisation des langues, des cultures, des savoirs-faire, -vivre, et -penser locaux. J’ai évoqué ces questions de la localité ici et . On peut intégrer dans la définition de l’internation la dimension d’une communauté d’efforts, comme précisé plus loin, ainsi que celle d’un partage des savoirs locaux.

Si j’ai résumé à gros traits les principes généraux qui guident le groupe Internation, je n’aborderai pas ici toute la richesse de 16 mois de travail collectif qui se décomposent en neuf approches qui sont : 1. l’épistémologie, 2. les dynamiques territoriales, 3. l’économie contributive, 4. la recherche contributive, 5. l’internation comme institution, 6. le design contributif, 7. l’éthique dans l’ère Anthropocène, 8. l’addiction et le système dopaminergique, 9. l’économie politique globale du carbone (du feu) et du silicium (de l’information).

Cela sera présenté à Genève, le 10 janvier prochain et devrait paraître sous forme de livre fin janvier. Les récents Entretiens du nouveau monde industriel ont constitué un jalon important dans l’élaboration des thèses du groupe. Ceux que cela intéresse peuvent suivre ces contributions ici.

Pour un système mondial de la responsabilité

Je voudrais cependant retenir l’une d’entre elles, celle du juriste, spécialiste du droit du travail, Alain Supiot, professeur au Collège de France. On trouvera ci-dessous un extrait de son intervention. Dans la foulée du Traité de Versailles qui avait fondé la Société des nations avait aussi été créée l’Organisation internationale du travail qui affirmait qu’il ne pouvait y avoir de paix sans justice sociale. Sa constitution, fruit des expériences les plus mortifères, reposait et repose toujours sur les attendus suivants :

« Attendu qu’une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale;

Attendu qu’il existe des conditions de travail impliquant pour un grand nombre de personnes l’injustice, la misère et les privations, ce qui engendre un tel mécontentement que la paix et l’harmonie universelles sont mises en danger, et attendu qu’il est urgent d’améliorer ces conditions: par exemple, en ce qui concerne la réglementation des heures de travail, la fixation d’une durée maximum de la journée et de la semaine de travail, le recrutement de la main-d’œuvre, la lutte contre le chômage, la garantie d’un salaire assurant des conditions d’existence convenables, la protection des travailleurs contre les maladies générales ou professionnelles et les accidents résultant du travail, la protection des enfants, des adolescents et des femmes, les pensions de vieillesse et d’invalidité, la défense des intérêts des travailleurs occupés à l’étranger, l’affirmation du principe «à travail égal, salaire égal», l’affirmation du principe de la liberté syndicale, l’organisation de l’enseignement professionnel et technique et autres mesures analogues;

Attendu que la non-adoption par une nation quelconque d’un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer le sort des travailleurs dans leurs propres pays »…

L’OIT a emménagé à Genève à l’été 1920

Dans son intervention aux Entretiens du nouveau monde industriel qui se sont déroulés au Centre Pompidou, les 17 et 18 décembre derniers, après avoir examiné la question du droit comme technique ce qui l’amène aux questions de l’âge cybernétique qui prétendrait que l’on pourrait se passer aujourd’hui de droits et de normes, Alain Supiot en vient à celles de l’inscription territoriale des lois et au « dés-ancrage » de l’ordre juridique dans son rapport à la localité. Il rappelle que Montesquieu plaidait pour la relativité des lois humaines. Cela pour les inscrire dans la diversité des caractéristiques des localités auxquelles elles s’appliquent alors que globalement le droit international est aujourd’hui porté par la vision d’un monde rendu uniforme par une égale réduction aux droits de l’homme et à l’ordre spontané du marché, un monde réduit à l’état de particules contractantes soumettant l’intérêt général aux règles du droit privé. La notion même de limites semble aujourd’hui taboue. Il note que la faiblesse des textes internationaux actuels est de raisonner en termes de droits et non d’obligations.

 

Dans l’extrait ci-dessus, le juriste propose d’utiliser une particularité de la langue française pour distinguer la globalisation de la mondialisation :

« …le problème de notre temps n’est […] pas d’avoir à choisir entre globalisation et repliement national, mais de bâtir un ordre juridique mondial solidaire et respectueux de la diversité des peuples et des cultures. Cette perspective tierce, la langue française nous offre un mot pour la nommer, avec la distinction qu’elle autorise entre globalisation et mondialisation. Mondialiser, au sens premier de ce mot (où « monde » s’oppose à « immonde », comme « cosmos » s’oppose à « chaos »), consiste à rendre humainement vivable un univers physique : à faire de notre planète un lieu habitable. Autrement dit, mondialiser consiste à maîtriser les différentes dimensions écologique, sociale et culturelle du processus de globalisation. Et cette maîtrise requiert en toute hypothèse des dispositifs de solidarité, qui articulent la solidarité nationale aux solidarités locales ou internationales ».

Alain Supiot propose de penser, dans la tradition de Montesquieu, le monde comme une mosaïque de cultures, d’histoire et de traditions, de stopper la course au moins-disant social et écologique et dénonce la schizophrénie d’un ordre mondial dans lequel les préconisations sanitaires, alimentaires comme celles de l’OMS et de la FAO, éducatives aussi, sont contredites par celles du FMI ou de l’OMC.

En conclusion, il propose trois principes de gouvernementalité mondiale :

– La solidarité comme réponse à l’interdépendance avec l’idée d’une communauté d’effort qui n’impose pas à tous de faire la même chose mais dans le même sens néguentropique. C’est une façon de répondre à la préoccupation de fragmentation d’A. Guterrez

– Dans le domaine de la démocratie économique, il y a nécessité de donner aux salariés le pouvoir d’interroger le pourquoi et le comment l’on travaille. Il insiste sur les potentialités de l’une des dimensions contenue dans la Déclaration de Philadelphie : l’emploi des travailleurs à des occupations où ils aient la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun. Cela permettrait de sortir d’une situation dans laquelle, au nom de la préservation de l’emploi, on peut produire n’importe quoi et quelle que soit la toxicité du processus et du produit du travail.

– Il faut aussi affirmer la primauté des normes écologiques et sociales sur les normes économiques et financières et inclure les entreprises dans un droit international de responsabilité. Le principe de responsabilité écologique et sociale est essentiel car l’actuel « ordre mondial » est un désordre d’irresponsabilité généralisée notamment de la part des grandes entreprises. Les donneurs d’ordre ont autant de responsabilité que les sous-traitants.

Mami Watta

Pour finir, je vous offre l’image de cette figurine de Mami Wata, la « mère eau » qu’on peut voir dans l’exposition Spektral-Weiß (Spectres blancs) à la Maison des Cultures du monde de Berlin (HKW). Elle n’est hors sujet qu’en apparence superficielle, car cela fait aussi partie des questions évoquées.

Photo: Silke Briel/HKW

Cette figure de Mami Wata est une fusion de l’esprit de l’eau ouest-africain, de nixe européenne et de beauté indienne bollywoodienne. Elle porte presque toujours un serpent. Dans la « mère eau » se marie beauté et effroi, danger et désir. L’ethnologue de Cologne Julius Lips voyait dans les sculptures de Mami Wata un dialogue d’artistes africains avec les européens. A moins que ce ne soit la représentation d’une femme des Samoa qui, en 1885, faisait la charmeuse de serpent dans un cirque de Hambourg ? Mystère.

L’exposition, si j’en crois le dossier de presse car je ne l’ai pas vue, reconstruit avec des lacunes et des extensions la collection d’objets de l’ethnologue allemand Julius Lips (1895-1950). Il est un des rares à avoir échappé à l’instrumentalisation de l’ethnologie par les nazis. Dans son exil américain, il avait, en 1937, publié son livre The Savage Hits Back (« La riposte du sauvage ». Le sous-titre, The White Man through Native Eyes « L’homme blanc vu par les indigènes »). Ces objets sont des représentations européennes de l’époque coloniale explicitement présentées avec une visée antiraciste. La collection interroge les zones d’ombres qui empêchent d’échapper à la matrice du regard blanc. Peut-on se contenter de tendre et de renverser le miroir ?

Kolonialer Forscher mit Fernglas Sammlung Heike Behrend Foto Anita Back (HKW)

 

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Zum neuen Jahr / Pour la nouvelle année (avec Nietzsche)

Le SauteRhin vous présente ses vœux pour l’année qui vient et en particulier celui de trouver la capacité d’acquiescer à quelque chose, comme le suggère Nietzsche, c’est à dire, comme il ne le dit pas, pour que le vœu ne soit pas pieux, de participer à une métamorphose et à la construction d’un projet néguentropique (Voir ici) . Avec cet extrait du Gai savoir :

Otto Dix : Buste de Nietzsche (1914)

Zum neuen Jahr. — Noch lebe ich, noch denke ich: ich muss noch leben, denn ich muss noch denken. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Heute erlaubt sich Jedermann seinen Wunsch und liebsten Gedanken auszusprechen: nun, so will auch ich sagen, was ich mir heute von mir selber wünschte und welcher Gedanke mir dieses Jahr zuerst über das Herz lief, — welcher Gedanke mir Grund, Bürgschaft und Süßigkeit alles weiteren Lebens sein soll! Ich will immer mehr lernen, das Notwendige an den Dingen als das Schöne sehen: — so werde ich Einer von Denen sein, welche die Dinge schön machen. Amor fati: das sei von nun an meine Liebe! Ich will keinen Krieg gegen das Hässliche führen. Ich will nicht anklagen, ich will nicht einmal die Ankläger anklagen. Wegsehen sei meine einzige Verneinung! Und, Alles in Allem und Großen: ich will irgendwann einmal nur noch ein Ja-sagender sein!

Nietzsche : Die fröhliche Wissenschaft, Viertes Buch, Sanctus Januarius § 276

Pour la nouvelle année. — Je vis encore, je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd’hui, chacun s’autorise à exprimer son vœu et sa pensée la plus chère : eh bien, je veux dire, moi aussi, ce que je me suis souhaité à moi-même et quelle pensée m’est venue à l’esprit la première, – quelle pensée doit être pour moi le fondement, la garantie et la douceur de toute vie à venir ! Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai l’un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ce soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas faire la guerre au laid, Je ne veux pas accuser. Je ne veux même pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! Et somme toute, en grand ; je veux même, en toutes circonstances, n’être plus qu’un homme qui dit oui. »

Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre IV, « Sanctus Januarius », § 276

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L’artificialisation du Rhin II.
L’enturbinement de la houille blanche

J’ai emprunté au livre de Christian Zumbrägel, évoqué ci-dessous, l’expression Turbinisierung der weissen Kohle que j’ai traduite par l’enturbinement de la houille blanche. Elle me semble en proximité avec ce que Georges Simondon nomme « milieu associé » concept qu’il a forgé à partir du fonctionnement d’une turbine (La turbine Guimbal). Il y a un double mouvement de technicisation de la nature et de naturalisation de la technique. L’objet technique est associé aux deux milieux, tous deux en sont profondément transformés.

Puis vint la fée électricité

Raoul Dufy : extrait de la fée électricité 1937. Cliquez sur le lien pour en avoir une vue panoramique

Commandée à Raoul Dufy par la Compagnie parisienne de distribution d’électricité pour l’Exposition Internationale de 1937, cette œuvre se trouve au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Dans l’imaginaire artistique, l’électricité n’a pas toujours été, ou pas seulement, une fée. Du moins a-t-elle aussi été vue dans sa dimension maléfique. Dans son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne, paru la première fois en 1818, et né d’une nuit de foudre au dessus du lac de Genève, la fameuse année sans été de 1816 déjà évoquée dans le précédent article, Mary Shelley attribue à cette même foudre le tournant qui marqua la vie du Dr Victor Frankenstein. Il s’intéressera désormais à la physique et à l’électricité, qui fournira l’étincelle de vie de sa créature. On pourrait évoquer également , par exemple, Villiers de l’Isle Adam et son idéal électrique de l’ Eve future.

De l’énergie

« … on ne dira littéralement rien du tout en rêvant au moment où le paysage était encore vierge, où les flots du Rhin coulaient d’abondance. Mais dire qu’il y a quelque chose en quoi que ce soit qui nous avance de dire que l’énergie était en quelque sorte déjà là à l’état virtuel dans le courant du fleuve, c’est dire quelque chose qui ne veut à proprement parler rien dire.
Car l’énergie ne commence à nous intéresser dans cette occasion qu’à partir du moment où elle est accumulée, et elle n’est accumulée qu’à partir du moment où les machines se sont mises à s’exercer d’une certaine façon, sans doute animées par une chose qui est une sorte de propulsion définitive qui vient du courant du fleuve.

Lacan : La relation d ‘objet 1956-57 . Leçon 1. 21 novembre 1956

Lacan évoque la métaphore du barrage hydroélectrique pour expliciter la relation à l’objet et montrer que l’énergie utilisable et distribuable à l’utilisateur, dans ce cas précis sous forme d’électricité, n’est pas quelque chose de déjà là, elle suppose l’existence d’un dispositif, un barrage, pour l’accumuler et des machines, ici des turbines notamment, pour la transformer. Mais elle a besoin bien sûr de la force du courant liquide.

Définir l’énergie n’est pas simple. En allemand, l’on dit Wasserkraft : force hydraulique.

Du point de vue du physicien :

« produire de l’énergie électrique dans une centrale hydroélectrique signifie transformer l’énergie potentielle de l’eau du barrage en énergie cinétique de cette eau dans les conduites, puis transférer cette énergie cinétique aux turbines et au rotor des alternateurs, qui en définitive la transforment en énergie électrique. La viscosité de l’eau, les frottements et l’effet Joule soustraient de ce flux une faible partie, transformée en chaleur. Et consommer de l’énergie électrique pour faire fonctionner un téléviseur, cela n’est jamais que la transformer en énergie lumineuse émise par l’écran (en passant par l’énergie cinétique des électrons issus de la cathode), en énergie acoustique diffusée dans l’air ambiant (par l’intermédiaire des énergies cinétique et potentielle de la membrane du haut-parleur) et surtout en chaleur inutile (principalement par effet Joule) ».

(Etienne Klein : Quelques mots sur l’énergie)

Une succession de transformations, donc, ce qui rend la notion de production, ici en italique, discutable, l’énergie ne se produit pas, ni ne se consomme, elle se transforme. Se dissipe aussi. Elle est entropique quoique concernant l’électricité plus faiblement que d’autres formes d’énergies.

De la fonction industrielle des fleuves

Les fleuves posent une question de confiance, de prévisibilité et de calculabilité. En 1869 encore, date de parution de son texte, Elisée Reclus pouvait constater ce qui est, de son point de vue, l’ « inutilité » industrielle des fleuves, qui contrairement aux ruisseaux, écrit-il, en sont encore au stade préindustriel et ne représentent «  guère qu’une époque déjà très ancienne des sociétés, celle où les cours d’eau ne servaient qu’à faire flotter des embarcations ». Mais même cette dernière fonction, il la relativise par la concurrence des routes et des chemins de fer.

« Avant que l’agriculteur et l’industriel puissent avec confiance faire travailler les eaux du fleuve à leur profit, ils faut qu’ils cessent d’en craindre les écarts et soient maîtres d’en régler le débit suivant leurs besoins. Et même quand la science leur fournira les moyens d’apprivoiser le fleuve et de le mener à la laisse, ils seront impuissants tant qu’ils resteront isolés dans leurs travaux et ne s’associeront pas afin de régulariser de concert la force encore brutale de la masse d’eau qui coule presque inutile devant eux. Comme nos ancêtres, nous sommes toujours forcés de regarder le fleuve avec une sorte de terreur religieuse, puisque nous ne l’avons pas dompté. Ce n’est point, comme le ruisseau, une gracieuse naïade à la chevelure couronnée de joncs ; c’est un fils de Neptune qui de sa formidable main brandit un trident ».

(Elisée Reclus : Histoire d’un ruisseau Arthaud Poche 2017 pp206-207

Or, nous l’avons vu dans le précédent article, au moment où Elisée Reclus écrit ce texte, la réalisation des projets de maîtrise, pour le moins concernant le Rhin, sont déjà en cours. Il est cependant vrai que les fleuves cadraient mal avec le calcul.

« Les fleuves présentaient toujours le même inconvénient pour l’activité économique : sûrs mais imprévisibles, ils ne permettaient pas de calculer le temps, donc l’investissement et le coût du transport. Ils épuisaient le temps réel des mariniers attelés au harnais, ils ne tenaient pas compte du temps possible des calculs économiques, imposant des délais fixes pour calculer le rapport de l’argent. »

(Pierre Miquel : Histoire des canaux, fleuves et rivières Editions°1 Paris 1994. p 76)

Niagara du Rhin

On peut retenir, sans revenir plus en amont, l’année 1895, date de la première centrale hydroélectrique aux États-Unis construite sur les chutes de Niagara. Elle fut équipée de trois turbines Fourneyron. Avec – déjà – comme caractéristique d’utiliser le système de courant alternatif, inventé par Nikola Tesla. Les ingénieurs allemands en étaient fascinés et ce n’est pas par hasard que l’on qualifia l’usine hydroélectrique de Rheinfelden, dont je parlerai plus loin, la plus importante d’Europe au moment de sa construction puis mise en service en 1898, de « Niagara du Rhin ». Les moyens de transport du courant issu du Niagara avaient été fournis par les entreprises suisses d’électrotechnique, en pointe dans le secteur.

« Dès les années 1890, les entreprises suisses d’électrotechnique s’illustrèrent en étant à la pointe de l’innovation dans certains créneaux technologiques, en particulier le transport de courant. Les fabricants de turbines hydrauliques réussirent même à battre l’industrie américaine sur son propre terrain en équipant l’usine des chutes du Niagara ». (Source)

La « houille blanche »

En France, l’expression houille blanche (en Allemagne aussi appelée flussige Kohlehouille liquide) sera popularisée par Aristide Bergès, un industriel de la papeterie et ingénieur hydraulicien à l’exposition universelle de Paris en 1889, où se rendra d’ailleurs, celui qui construira l’usine de Rheinfelden, Emil Rathenau :

« Les glaciers des montagnes peuvent, étant exploités en forces motrices, être pour leur région et pour l’État des richesses aussi précieuses que la houille des profondeurs. Lorsqu’on regarde la source des milliers de chevaux ainsi obtenus et leur puissant service, les glaciers ne sont plus des glaciers ; c’est la mine de la houille blanche à laquelle on puise, et combien préférable à l’autre » (Source)

Les glaciers deviennent des mines de houille blanche.

Visite à la centrale hydroélectrique de Rheinfelden

A l’approche de la Centrale hydroélectrique de Rheinfelden. Côté allemand. La Suisse à droite de l’image

Vue de l’ancienne usine hydroélectrique de Rheinfelden mise en service en 1895 aujourd’hui détruite au grand dam des défenseurs du patrimoine. © Bildarchiv Foto Marburg / Foto: Scheidt, Thomas; Aufn.-Datum: 2010.10.09 – Rechte vorbehalten

Comme on le voit sur l’ image, l’emplacement de l’ancienne usine est latérale au fleuve. Elle le longe et de ce fait reste exclusivement du côté allemand bien que bénéficiant de capitaux suisses. Alimentée par un canal, elle impacte moins le cours du fleuve. Il n’en va pas de même de la nouvelle qui le traverse d’une rive à l’autre. Entre les deux, la frontière germano-suisse.

La nouvelle centrale de Rheinfelden remplace celle construite en 1895, mise en service en 1898 jusqu’en 2003. A droite, une partie du dispositif de passe (échelle) à poissons.

L’écosystème du fleuve a été modifié, son régime biologique transformé.

Lors de l’installation de la nouvelle centrale, le gwild, ce biotope de formation calcaire a été réduit de moitié et la construction n’a pu se faire qu’en y adjoignant des échelles à poissons en guise de mesure « compensatoire ».La passe à poissons est à la fois un aveu des dégâts causés à la biodiversité et une tentative de réparation des ces derniers. L’usine hydroélectrique dispose de deux nouvelles passes à poissons ainsi que d’un bief de contournement. Ce dernier possède deux accès. L’ensemble doit garantir à un maximum de poissons de toutes les classes d’âge de trouver tout au long de l’année l’ouvrage de franchissement qui leur convient le mieux.

L’usine hydroélectrique est une combinaison, un concentré de plusieurs innovations techniques. Elle se situe au carrefour de toute une série d’histoires, qui parfois remontent à loin : celle de l’utilisation de la force hydraulique date de l’Antiquité, de même pour les barrages et de leurs techniques de construction ; la construction de canaux de dérivation.

Puis viendra l’invention des turbines :

« L’invention [de la turbine de Fourneyron] était importante dans la mesure où elle pouvait concurrencer les machines à vapeur dans des régions situées trop loin des ressources charbonnières, Elle prolongea en tout cas l’utilisation de l’énergie hydraulique et dans certains pays, comme les États-Unis, permit l’industrialisation sans recours au charbon. »

écrit Bertrand Gilles dans son Histoire des techniques. Le sud de l’Allemagne faisait partie des régions dépourvues de houille.

L’ancienne usine était équipée de 20 turbines Kaplan et Francis. Ici un vestige de l’une d’entre elles.

Il fallut aussi comme la turbine immergée dans l’eau, la génératrice d’électricité d’abord en courant continu puis alternatif, et avec l’alternateur, le transformateur. Et le transport du courant, etc. j’en oublie sûrement, l’huile pour lubrifier cela et l’eau pour refroidir associant milieu technique et milieu naturel… Sans compter qu’il faut des capitaux, et des clients. Pour faire de l’électricité une marchandise. Une centrale comme celle que nous parlons sera à ses débuts constamment en surproduction. A Rheinfelden, on attirera à proximité de la centrale, une usine d’aluminium. L’ampoule électrique, le tramway électrique, puis au fur et à mesure toute la panoplie des appareils électroménager assureront la rentabilité. Non sans propagande pour conforter ces nouveaux marchés.

« Fondée en 1885 par Emil Rathenau, la firme [Allgemaine Elektrizität-Gesellschaft = AEG] exploite deux possibilités négligées par Siemens : la lampe à incandescence (Siemens utilise des lampes à arc) et le courant alternatif. Emil Rathenau achète à l’américain Thomas Edison ses brevets et met sur pied, avec des banques, une société chargée de développer et de valoriser son procédé de fabrication d’ampoules. Ensuite, il fonde une entreprise fournissant des équipements électro-techniques et fabricant des lampes à incandescence. Puis, comme Westinghouse aux Etats-Unis, il mise résolument sur le courant alternatif. En 1891, associée à la firme suisse Oerlikon, l’AEG réalise un transport de courant triphasé à haute tension (8000 V) sur 177 km entre Lauffen et Francfort-sur-le-Main. C’est la première réalisation industrielle importante dans cette nouvelle technique. En même temps, l’AEG fait la démonstration de la fiabilité des moteurs fonctionnant avec le courant alternatif. Emil Rathenau définit une stratégie commerciale en suscitant la création des sociétés de distribution qui deviennent ses propres clients et en partageant le marché avec Siemens qu’il évite de concurrencer dans ce domaine. Il réussit ainsi à créer le deuxième colosse européen de l’électricité, employant 30 000 salariés en 1907. A la veille de la première guerre mondiale, Siemens et AEG possèdent chacune, par groupes financiers suisses interposés, des participations dans des sociétés de production et de distribution d’électricité réparties dans le monde entier. Naturellement, ces sociétés constituent autant de marchés réservés pour les deux firmes allemandes. Pour stimuler encore les commandes d’équipement électro-technique, Siemens et AEG créent conjoitement une banque en 1908, L’Elektro-Treuhand-Gesellschaft. »

(Michel Hau : Un siècle d’histoire industrielle en Allemagne : industrialisation et sociétés de 1880 à 1970. Regards sur l’histoire numéro 123. Editeur : CDU SEDES)

Lorsque la centrale hydro-électrique de Rheinfelden entra en fonction en 1898, elle développera une puissance de 10 mégawatts. Les financements sont assurés par les banques proches de l’AEG, les principaux clients de la société de transport d’énergie étaient les entreprises électro-chimiques, Elektrochemische Werke Bitterfeld GmbH et l’entreprise suisse de production d’aluminium Aluminium-Industrie AG qui installera ses unités de production à proximité de la centrale. On peur y ajouter la Natrium GmbH qui se developpera à partir de 1907 grâce à la lessive Persil.

Il est frappant de constater les liens entre la centrale hydro-électrique et le développement du capitalisme consumériste.

Rapport des forces

Emil Rathenau, le père de Walter Rathenau ministre des affaires étrangères de la République de Weimar qui fut assassiné en 1922 par l’extrême droite antisémite. Reproduction d’un tableau de Max Liebermann ,

« La source, la chute d’eau, les flux et reflux des océans, sont autant de forces que l’esprit humain peut et doit s’approprier s’il veut prétendre à la domination sur la terre »

Tout cela a été ignoré et marginalisé par la vapeur, regrette, l’auteur de ces lignes. Ce discours est celui d’Emil Rathenau à Francfort au moment où il réussissait à faire briller des ampoules alimentées par un courant électrique provenant d’une source distante de 175 kilomètres à l’exposition internationale d’électro-technique de Francfort, le 25 août 1891, Il énonçait avec fierté les rapports de forces. A l’époque, l’on parlait encore de forces exprimées en chevaux-vapeur. Cette dernière expression sera source de moquerie : pensez, mesurer une puissance innovante en chevaux vapeur !

Il évoquait une force de plus de 200 CV

« que l’on fait entrer dans des fils de seulement 4 millimètres transportée sur de longues distances à un point d’arrivée pour de multiples usages alors que non seulement, au point de départ, 80 CV ont suffit pour élever une masse d’eau de 10 mètres et la faire tomber en chute mais aussi parce qu’avec une simple poussée sur un levier on pouvait porter à incandescence un grand nombre d’ampoules et finalement sans la moindre difficulté en tirer une infime partie, 1/10ème de CV pour alimenter un éventail, soufflet, à l’aide d’une petite machine, presque un jouet, en fonctionnement continu ».
(Discours d’Emil Rathenau à Francfort en 1891 in Felix Pinner : Emil Rathenau und das elektrische Zeitalter. Akademische Verlagsgesellschaft m. b. H. 1918)

Il insiste sur ce que sont, à partir d’une unité « centralisée », les capacités de « décentralisation », de démultiplication à distance de l’électricité qui donne toute sa signification au transport à distance, ce que la vapeur ne peut pas réaliser. Cette dernière a, au contraire, conduit à la concentration des unités de productions et à la massification. Il est impossible, dit-il, d’amener la vapeur dans l’atelier de l’artisan alors qu’avec l’électricité nous pouvons faire fonctionner sa machine à coudre, alimenter son fer à repasser, équiper les bains chimiques du doreur, tout en l’éclairant. Tout cela en transformant, « les forces jusque là inutiles et gaspillées » des cours d’eau et des marées. Sans compter que la machine électrique contrairement à celle à vapeur « n’explose pas ».

Pour créer cette liaison, un générateur de courant alternatif avait été installé dans une cimenterie de Lauffen et une liaison filaire le long des voies ferrées jusqu’à Francfort où un millier de lampes furent allumées

C’est un tout nouveau rapport au cours d’eau et aux fleuves qui se met en place à la fin du 19ème siècle à la suite d’une série d’innovation techniques. Au niveau des cours d’eau, l’amélioration des techniques de canalisation et des barrages. Avec Benoit Fourneyron, la turbine pourra être immergée dans l’eau. A partir de là, divers perfectionnement verront le jour avec les turbines des ingénieurs américains James B. Francis, Lester Pelton, puis de l’autrichien Viktor Kaplan. Toutes trois ont encore cours. Mais sans le courant alternatif et la capacité de transport qu’il permettait, la production d’électricité restait localisée. Le charbon et la vapeur avait permis à l’industrie textile de quitter les vallées et l’utilisation de l’énergie hydraulique pour la vapeur et les centres urbains. Karl Marx s’était demandé pourquoi. L’électrification de l’énergie hydraulique ouvrait de nouvelles perspectives. L’életromania n’est cependant pas une transition énergétique. L’ « économie fossile » (Andreas Malm) aura encore de beaux jours devant elle.

« Les grandes usines hydrauliques à fleur d’eau (Laufwasserkraftwerke) et la construction des barrages offraient aux contemporains une surface de projection pour des projets de futurs fort différents. Cela couvrait une gamme d’attente allant du miraculeux à de froids calculs sur les potentialités techniques de développement ainsi que de celles des marchés, jusqu’aux peurs de pertes et des critiques envers des effets négatifs tels par exemple celles portant sur la fragilité d’un système électrique centralisé ».

(Christian Zumbrägel : Viel wenige machen viel. Eine Technik und Umwelgeschischte der Kleinwasserkraft 1880-1930. Ed Schoenig Ferdinand. [Beaucoup de petites choses en font de grandes. Une histoire technique et environnementale des petites centrales hydroélectriques]

Parmi les critiques, on peut relever celle que les eaux provenant des Alpes, plus abondantes en été qu’en hiver étaient « « anti-cycliques » par rapport à la demande et aux besoins d’énergie. Il n’existe à ma connaissance qu’un seul cas de contestation des centrales hydroélectrique en Allemagne mais il surviendra plus tard, à l’occasion de la construction entre 1904 et 1914 de celle de Lauffenburg. Elle aura pour caractéristique, nouvelle à l’époque, d’être la première à traverser le Rhin d’une rive à l’autre – les techniques du bâtiment sont également à considérer. Les tentatives le lier protection des paysages naturels et préservation de l’économie de la pêche et de la flottaison échoueront. Cette période est concomitante avec la création, en 1904, du Bund Heimatschutz la plus ancienne association de protection de l’environnement en Allemagne.
Globalement cette technique de production d’électricité a été adoptée par les populations. Elle lavait plus blanc. Une blancheur qui tranchait avec la noirceur et la pollution de la houille. Elle passait pour propre et « hygiénique ». On pensait qu’elle allait corriger tous les défauts de l’ère de la vapeur.

La conflictualité se situait ailleurs dans la tension entre l’hydroélectrique et la navigation. La centrale hydroélectrique de Rheinfelden marque la limite de la navigation internationale sur le Rhin en amont de Bâle où se succèdent jusqu’au Lac de Constance toute une série d’ouvrages.

« Sur le plan technique les barrages de basse chute (au fil de l’eau/Laufwasserwerk) dominent, ils reprennent une tradition multiséculaire initiée par l’usage des moulins. Dès les années 1860, les premières turbines électriques sont implantées, notamment près de Schaffhouse. La première installation de plus grande ampleur a été réalisée en 1898 à Rheinfelden, alors première par sa taille en Europe. Elle sera suivie de la centrale de Augst/Wyhlen en 1908, construite sur un plan symétrique où les deux unités de production relèvent de deux sociétés nationales indépendantes, puis par celle de Laufenbourg en 1914, qui dispose pour la première fois d’une structure unique alors que les installations précédentes étaient encore implantées sur des canaux de dérivation. Se succéderont ainsi les 12 aménagements hydroélectriques prévus par les accords internationaux de 1922. L’équipement du Rhin supérieur s’achève avec la réalisation des ouvrages de Schaffhouse (1963) et de Säckingen (1966) [Vischer, 2000] et nous convie à une véritable histoire des techniques et de l’architecture hydroélectrique. L’ordre de réalisation des aménagements a donc été ici dicté par la rentabilité économique et les capacités techniques de construction. Il ne suit pas la progression d’amont en aval retenue le long de la frontière franco-allemande. » (Source)

A Rheinfelden, le Rhin présente sur 24OO m un dénivelé de 6 à 7m. Le barrage est dit de « basse chute », gros débit et faible déversoir.

Réseau de distribution

(Deutsches Technikmuseum Berlin, AEG-Archiv Source )

La carte montre l’étendue du réseau de distribution de courant électrique à partir de Rheinfelden. Il est en partie transnational, dans ce cas germano-suisse, avec une extension vers la Haute-Alsace, Saint Louis et Mulhouse, qui faisaient alors partie du Reich allemand.

L ’association de la production d’électricité avec la mise en place d’une réseau de distribution filaire favorisé par l’utilisation du courant alternatif allait changer la donne. Plus besoin de la force humaine pour transporter la source d’énergie comme pour le charbon. Au contraire des centrales précédentes plus petites, elles ne se contenteront plus d’alimenter seulement les industries de proximité. Et pour rentabiliser le tout, il fallait constituer des marchés. Ils prendront la forme de l’éclairage public et domestique, de tramways, de moteurs électriques, d’appareils électro-ménagers. Au couplage réseau hydraulique et réseau électrique s’ajoutera le réseau informatique.

Pour résumer cet ensemble, deux images encore. Celle des débuts de la construction de la Centrale de Rheinfelden en 1895 …

…. Et celle de sa démolition en 2003

Nouvelles pistes

Ce n’est pas la fin de l’histoire de l’usage du fleuve comme source d’énergie. S’il a été hier et aujourd’hui encore question de l’utilisation de la force du courant, d’autres pistes s’ouvrent aujourd’hui autour de la température de l’eau. Le Rhin alimente le lac de Constance dont la température varie en 15°C en hiver et 20 voire 25°C en été. L’idée de pomper cette eau, de la faire passer par un échangeur de chaleur avant de la rendre au lac, si elle n’est pas tout à fait nouvelle, est peut-être entrain de changer de dimension du moins en Suisse où le gouvernement a décidé de financer une étude d’ampleur sur les potentialités énergétiques par échange de chaleur des lacs et cours d’eau du pays. (Source)

Rappel des articles précédents concernant l’artificialisation du Rhin

I. La rectification du Rhin
I.1 Aux commencements
I.2 Comment le sauvageon fut corrigé
II L’enturbinement de la houille blanche

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L’artificialisation du Rhin I La rectification (2)
I.2 Comment le sauvageon fut corrigé

« L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe, c’est-à-dire l’appropriation de ses produits aux besoins de l’homme, et comme, en accomplissant cette tâche, elle modifie le globe, le transforme, change graduellement les conditions de son existence, il en résulte que par elle, l’homme participe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux manifestations successives de la divinité, et continue ainsi l’œuvre de la création. De ce point de vue l’industrie devient le culte ». (Saint Simon 1820)

Il y a toute une histoire préalable conceptuelle et technique de la maîtrise – c’est un euphémisme – de l’eau, de la conquête de la terre sur l’eau. Assèchement, endiguement, rectification, canalisation, barrages etc. Nous en avons examiné quelques aspects. Nous entrons maintenant dans le vif du sujet de la correction du sauvageon nommé Rhin.

Cette vue aérienne d’aujourd’hui donne une idée de ce qu’était la correction du Rhin. On y aperçoit encore les traces des anciennes méandres.

La légende des cloches de Potz

Les eaux du Rhin tourbillonnent bruyamment autour de l’endroit, non loin de Leimerscheim au sud, où se trouvait autrefois au bord du large fleuve un village de pêcheurs. Les flots verts et boueux du géant vorace l’ont peu à peu englouti. Seuls trois, quatre fermes situées sur les hauteurs furent épargnées par les flots, elles témoignent de l’année de la grande inondation. Depuis longtemps, un nouveau village avait grandi. Dans des bateaux plats, les hommes sortent courageusement pêcher le poisson. Ils ont oublié que sous l’eau se trouvaient autrefois les pauvres chaumières de leurs aïeux.
Puis, de loin, le son d’une cloche. Ses accords s’enchaînaient solennels. Le carillon provenait des profondeurs de l’eau calme. Hansadam qui était le plus courageux se pencha par-dessus le bateau. Son regard craintif fixait les profondeurs. De ses mains brunies et calleuses, il fit signe à ses camarades de s’approcher vers l’eau devant lui. Dans le fond se détachait nettement une église entourée de quelques chaumières. Du clocher de l’église retentissaient les cloches, plus sérieusement et solennellement que jamais.
Lentement la barque se penchait vers l’eau. Les hommes prirent conscience du danger, se relevèrent d’effroi, et s’emparèrent des rames. Avec vigueur et en rythme, l‘esquif se rapprocha de la rive. Le son des cloches s’estompa. La respiration des pêcheurs se fit plus audible. Ils sautèrent sur la berge.
Les langues figées par la frayeur se délièrent. Un vent frais du matin rafraîchit les corps échauffés et tremblant de peur qui répartissent leur butin dans les bacs à poissons déjà prêts. Puis ils s’empressèrent de rejoindre le village proche et de faire part des événements qu’ils avaient vécus. Avec incrédulité et inquiétude, la communauté du village accueillit la nouvelle. Certains haussent les épaules, un autre s’en moque en riant, jusqu’à ce que, au cours d’un dimanche matin plus tard, d’autres pêcheurs vécurent la même chose. Ensuite tout rentra dans l’ordre. Dans le village plus rien n’advint car tout le monde évitait l’endroit où il y a des siècles le village et son église furent engloutis.
Cependant quand menacent les crues, les cloches englouties se font entendre jusqu’à la nouvelle église du village.

(D’après Carl Josef Hodapp. Légende rapportée dans Der Rhein und die Pfälzische Rheinebene. Verlag Pfälzische Landeskunde p. 396)

Les traces de la légende sont toujours présentes dans le blason de la ville de Neupotz reconstruite après l’engloutissement du village de Potz dans les eaux du Rhin.

Cette histoire témoigne d’une certaine mythologie des cloches en lien avec les catastrophes naturelles que l’on rencontre dans l’espace rhénan comme ailleurs. Elle a pour origine une réalité historique. Le village de Potz a bel et bien existé dans le Palatinat. Le village de pêcheurs a été fondé au 13ème siècle. Il disparut trois siècles plus tard, englouti dans les flots du Rhin. En 1535, un nouveau village du nom de Neupotz fut créé. C’est loin d’être un cas unique. De nombreux villages situés sur des terres à l’intérieur de la multitude de boucles du Rhin furent touchés par les crues. D’autres le furent par les épidémies et les guerres nombreuses sur le champ de bataille rhénan, depuis la Guerre de Trente ans aux conflits du 18ème siècle en passant par les campagnes de Louis le quatorzième. Dans ces derniers cas, les villages étaient reconstruits. Il en allait autrement pour ceux forcés de constater que le Rhin étant ce qu’il était, ils étaient mal placés en raison de la géomorphologie et de l’hydrologie du Rhin naturel.

Le Rhin descend des Alpes et coule d’abord d’est en ouest. Puis aux environs de Bâle, il bifurque vers le nord. Étrange bifurcation qui a tant intrigué Hölderlin. Il quitte la fougue de ses débuts. Entré dans le fossé rhénan, il s’étale dans un labyrinthe de méandres et d’îles. On dénombrait 1600 îles rien que sur les 110 km allant de Bâle à Strasbourg. Ces méandres ont différents âges. Le Rhin a façonné des lits, en a abandonnés, en a recréés sans cesse. D’après des analyse de pollen dans les sédiments, le plus vieux lit du Rhin remonte à 8000 ans avant J.-C. Selon quelle dynamique, le Rhin changeait-il ?

« Même quand la vitesse du courant était basse, l’eau accélérait son rythme à l’extérieur des boucles parce que, dans le même temps, il devait parcourir une plus grande distance, de sorte que la rive extérieure s’érodait et à l’intérieur se déposait des sédiments. Au fil du temps, les boucles devinrent si prégnantes et les isthmes si étroits que le fleuve formait presque un crochet comme s’il voulait revenir en arrière dans son lit. Lors d’une crue, l’eau débordait dans les ponts terrestres des méandres, et du lit principal formait un lit secondaire et finalement un bras mort jusqu’à ce que plus tard – jusqu’à des siècles plus tard -, la puissance et la direction d’une crue ne le retransforme en bras principal. Lors des crues, il pouvait selon les cas, creuser un tout nouveau lit partout dans l’espace entre les berges hautes où commençait la terrasse naturelle de la vallée. Celle-ci pouvait s’étendre sur une largeur pouvant atteindre 40 kilomètres et en maints endroits, dans sa longue histoire, le Rhin utilisa cette possibilité » (David Blackbourn. The Conquest of Nature: Water, Landscape, and the Making of Modern Germany. Je traduis d’après l’édition allemande : Die Eroberung der Natur Pantheon Verlag. p 102)

Ce caractère capricieux, si l’on peut dire, n’a pas empêché les hommes de s’installer sur des zones surélevées de ses méandres afin de pouvoir bénéficier des bienfaits du fleuve. Depuis le haut Moyen-Âge, ils ont installé des digues et creusé des fossés. Au 17ème siècle apparaissent les premiers court-circuits de méandres, d’autant que le Rhin se surélevait par dépôts de sédiments dans ses lits. D’où de nouvelles érosions, et ainsi de suite.
Les changements climatiques ont également joué un rôle. Entre 1550 et 1850, il y eut ce que l’on appelle la « petite glaciation » avec son lot de conséquences terribles d’avancée des glaciers, de retard des récoltes, d’épidémies, non seulement en matière de gel mais aussi d’inondations entre 1760 et 1790 qui amena notamment la grande catastrophe naturelle de 1784 où le Rhin avait gelé. En février de la même année, l’arrivée d’une masse d’air chaud allait faire fondre tout cela. La ville de Cologne avait été particulièrement touchée, la hauteur d’eau s’élevant d’une dizaine de mètres. Les flots qui charriaient de lourds blocs de glace détruisirent de vastes berges aménagées et les endiguements ainsi que l’ensemble des bateaux (source)

L’émiettement du Saint Empire romain germanique et la nécessité d’un accord international empêchait toute solution d’ensemble, comme le relève l’année de la Révolution française celui qui sera connu comme le général Jean Claude Eléonor Le Michaud d’Arçon, qui sera le premier professeur de fortifications à l’Ecole polytechnique au moment de sa création par Napoléon. Il était au moment de son écrit alors encore colonel. Il pointe les mauvais effets de certains travaux parcellaires réalisés par une multitude d’intervenants sans coordination ni ligne directrice :

« Ce fleuve abandonné à lui-même, eut certainement été plus sage : mais des bords factices, morcelés, disposés sans dessein et suivant les plus fausses directions, en ballottant les courans en tous sens, ont du produire la désolation des terres adjacentes, en faisant extravaser une multitude de dérivations errantes et variables. Ces travaux partiels, conçus par cent projeteurs différens, et par conséquent, sans aucunes vues d’ensemble, dirigés d’ailleurs dans un esprit d’hostilité et sans prévision pour l’avenir, ont été visiblement plus nuisibles qu’avantageux. Le défaut d’une main directrice a fait que jamais on n’a songé à fixer le lit du fleuve suivant des directions générales ; seul objet qu’on auroit dû se proposer et qu’on auroit obtenu par un plan collectif, concerté entre les parties civiles et militaires et avec les riverains impériaux. Ce projet vient enfin d’être formé ; il ne s’agit plus que de montrer aux possesseurs des deux rives, le grand intérêt qu’ils auroient à s’y rallier. Il a été démontré que si ce plan général avoit seulement existé, depuis que l’Alsace appartient à la France, (supposant qu’il eut été consenti) le problème du redressement dans un lit invariable seroit actuellement résolu: on n’y auroit sacrifié que les mêmes dépenses qui y ont été si infructueusement employées; et cent mille arpens de terres, reconquises sur le fleuve, eussent été le salaire de ces dépenses. Il semble, au lieu de cela, qu’on se reservoit de provoquer les ravages du fleuve, pour y trouver un aliment inépuisable, en perpétuant les commissions délimitantes, en renouvellant des projets sans terme, sans mesure et sans objet »

(Michaud d »Arçon, Jean-Claude-Éléonore (1733-1800). De la force militaire considérée dans ses rapports conservateurs, pour servir au développement d’un plan de constitution disposé dans l’objet de faire mouvoir ensemble et avec l’armée, les corps de l’artillerie, du génie et de l’état-major… en dirigeant leurs desseins concertés d’après une seule intention / par le colonel d’Arçon… 1789. En ligne, sur le site de la Bibliothèque nationale)

Le projet d’Arçon fixe un lit d’une largeur de 400 m environ, adopte un tracé naturel s’adaptant au cours du fleuve en évitant un tracé trop rectiligne et recommande

« de flatter les penchants du fleuve ; de ne jamais heurter les directions qu’il affecte ; de profiter de tous les creusages déjà opérés par le grand courant, et dans les parties à redresser, de solliciter le courant lui-même à creuser le nouveau lit auquel on se propose de l’assujettir ; d’aboutir aux points nécessaires par des arrondissements moelleux, extrêmement doux ; enfin d’aider toujours la nature et de ne contraindre l’inconstance du fleuve qu’en l’invitant à suivre ces routes plus faciles ».

Cette citation porte en germe certains des principes qui seront ceux de la régularisation, un siècle plus tard. Mais la Révolution et ses conséquences ne permirent pas la réalisation du projet d’Arçon. Je n’ai malheureusement pas trouvé la référence exacte de cette citation (Source )

Géopolitique de la rectification

C’est au lieutenant-colonel (Oberleutnant) et ingénieur badois Johann Gottfried Tulla (1770-1825) qu’est due la conception des travaux dits de correction du Rhin : enserrer les eaux du fleuve entre des rives fixes, dans un seul lit. Il voulut pour cela court-circuiter les méandres du fleuve, fermer les bras, relier les îles les unes aux autres, pour constituer un lit unique de largeur régulière (200 à 250 m) au tracé formé d’alignements et de courbes d’un rayon minimum (1 000 m). A l’aval de Strasbourg (secteur Sondernheim – Strasbourg), les travaux furent exécutés à partir de 1817. Entre Strasbourg et Bâle, ils furent réalisés entre 1841 et 1876 à la suite de la convention du 5 avril 1840 passée entre Louis-Philippe et le grand-duc de Bade. Le lit majeur était d’autre part limité par deux « digues des hautes eaux » destinées à contenir les grandes crues. Avant d’entrer plus avant dans l’œuvre de Tulla, il nous faut dire quelques mots de la géopolitique du redressement. En préalable aux travaux de correction du Rhin se posaient toute une série de questions, telles l’absence de mesures communes entre les états allemand émiettés, il n’y avait également un problème de fixation des prix et de droit d’expropriation. Pour saisir mieux la question de la rectification du Rhin dans sa dimension de concrétisation, il faut avoir présent à l’esprit qu’ hydrologie rime avec diplomatie.

« Ce sont les armées révolutionnaires françaises qui modifièrent radicalement la carte de l’Allemagne et qui ouvrirent l’espace politique pour les idées de Tulla. Au début était Napoléon, tel serait l’incipit d’une histoire allemande. Il pourrait servir d’exergue à la rectification du Rhin, cependant l’ère napoléonienne n’en était que le début car la durée du projet dépassait ce que nous associons avec les générations politiques. Le rêve de Tulla ne devint réalité qu’après les années 1870. A cette époque, la carte de l’Allemagne et de l’Europe fut une nouvelle fois nouvelle fois modifiée, cette fois par Otto von Bismarck, une homme qui naquit 6 ans après que Tulla eut déposé pour la première fois son plan de rectification. » (Blackbourn o.c. p. 121)

Le congrès de Vienne avait modifié la carte géopolitique de l’Europe.Les différents traités avec la France avait agrandi le Grand Duché de Bade allié de Napoléon. Et la Prusse et la Bavière étaient devenues puissances rhénanes.

Pour Christoph Bernhardt, un premier tournant dans la concrétisation du projet de redressement du Rhin se situe dans la conjonction de trois facteurs :

1. Le traité de Paix de Lunéville entre la France et l’empereur d’Allemagne en 1801, dont voici un extrait concernant le partage de souveraineté  :

« S. M. l’Empereur et Roi, tant en son nom qu’en celui de l’Empire germanique, consent à ce que la République française possède désormais, en toute souveraineté et propriété, les pays et domaines situés à la rive gauche du Rhin, et qui faisaient partie de l’Empire germanique ; de manière qu’en conformité de ce qui avait été expressément consenti au congrès de Rastadt par la députation de l’Empire, et approuvé par l’Empereur, le thalweg du Rhin soit désormais limite entre la République française et l’Empire germanique ; savoir : depuis l’endroit où le Rhin quitte  le territoire helvétique, jusqu’à celui où il entre dans le territoire batave.
En conséquence de quoi, la République française renonce formellement à toute possession quelconque sur la rive droite du Rhin, et consent à restituer à qui il appartient les places de Dusseldorf, Ehrenbrestein, Philipsburg, le fort de Cassel et autres fortifications vis-à-vis de Mayence et la rive droite, le fort de Kehl et le Vieux-Brisach, sous la condition expresse que ces places et forts continueront à rester dans l’état où ils se trouveront lors de l’évacuation.
(Traité de Paix entre la France et l’Empereur d’Allemagne, Conclu à Lunéville le 9 Février 1801, 20 Pluviôse An IX.)

Le vieux rêve de frontière « naturelle » de la France se réalise. Mais celle-ci n’est pas très stable. En conséquence, les rives du Rhin deviendront « propriété » étatique de part et d’autre, ce qui conduira à des conflits de propriété et à ce que Bernhardt nomme une « guerre des fascines » consistant à repousser la frontière vers le voisin. Les droits de propriété deviendront dépendant de la dynamique du fleuve. (Cf Christoph Bernhardt : Im Spiegel des Wassers. Eine transnationale Umweltgeschichte des Oberrheins (1800-2000). Au miroir de l’eau. Une histoire transnationale du Rhin supérieur. Böhlau Verlag. Traduction Bernard Umbrecht)

2. Le second facteur déclenchant a été constitué par la grande crue de l’hiver 1801-1802

3. Le troisième élément est représenté par de nouvelles approches et techniques : le voyage de Tulla à Paris en 1802 où naquit l’idée d’un grand projet de correction du Rhin ; le passage à l’idée d’une « valeur d’usage de la théorie », la science devient techno-science ; La création à Paris d’une École polytechnique qui servira de modèle à celle de l’École d’ingénieur de Karlsruhe et la possibilité donnée aux écoles d’ingénieur allemandes de délivrer des titres de docteurs. Un projet pharaonique que l’on a quelque mal à imaginer aujourd’hui. Entre Bâle et Worms, le Rhin fut raccourci d’un quart de sa longueur. Celle-ci fut ramenée de 345 km à 273km avec moultes court-circuits rectifiant ses méandres. Rien qu’entre Bâle et Strasbourg, l’équivalent de 1000 km² d’îles et presqu’îles furent enlevés. 240 km de digues ont été construites. Les techniques de creusement contrairement aux autres étaient encore primitives. Pelles, pioches, seaux et force musculaire des hommes et des chevaux. Le tout sous la protection de l’armée pour contenir les protestations des riverains.

Johann Gottfried Tulla, né en 1770 à Baden-Durlach, est issu d’une famille de pasteurs luthériens d’origine hollandaise. D’abord lui aussi destiné à la théologie, il montra un penchant pour les mathématiques et la physique. Il poursuivit ses études de physique, de mécanique, d’arpentage alors que la Révolution française se déroulait en France. Elle fit des vagues dans toute l’Europe avec des effets différenciés dans la multitude des états allemands. Les armées révolutionnaires ont passé le Rhin. Après la Prusse, le Duché de Bade conclut en 1796 une paix séparée avec France. Tulla bénéficia d’un enseignement de pointe en matière d’hydrologie. Il effectua un long voyage d’études pour parfaire ses connaissances dans tout ce qui relevait des techniques hydrauliques. Il en tira une conclusion notée dans son journal : « la plupart des hydrotechniciens n’ont qu’une vision superficielle des effets des constructions sur les cours d’eau ». Il va s’y attaquer en profondeur. Son voyage de formation le conduisit aussi à ce qui était alors considéré comme « la Mecque » des ingénieurs hydrauliciens : les Pays-Bas, le pays des moulins à eau et à vent. Et des digues. Son diplôme en poche, il entama une carrière rapide d’ingénieur. Il était présent à Paris lorsque Bonaparte se proclama premier consul. Il n’est sans importance de savoir que le Duché de Bade fut un allié de Napoléon. Tulla y fut nommé Oberingenieur avec rang de capitaine et responsable des constructions hydrauliques de l’ensemble du Pays de Bade. Son premier travail concerna la régulation d’un affluent du Rhin : la Wiese. A la suite d’un intermède en Suisse, il conçut en 1809 son premier projet de « rectification du Rhin »

@Landeskunde Baden-Württemberg. Le Rhin avant la correction de Tulla (en haut) et après (en bas) dans la région de Speyer et Breisach

Une animation extraite d’une vidéo éducative (© SWR 2019) montre l’un des principes d’action couplant percement d’un nouveau lit et digues afin de supprimer les méandres.

Tulla ne se démarque pas de ses prédécesseurs par telle ou telle innovation particulière mais par l’idée d’un plan d’ensemble et sa radicalité. Son idée recouvrait une distance de 354 km, depuis la frontière suisse près de Bâle jusqu’à Worms en dotant pour partie le Rhin d’un « lit artificiel » rectiligne selon la maxime qu’ « aucun cours d’eau, aucun fleuve y compris donc le Rhin n’a besoin de plus d’un lit ». Ajoutons que Tulla partageait la conviction que les structures du Saint Empire romain germanique. constituaient un obstacle au progrès. Il profita donc des bouleversements politiques. A relever en particulier l’agrandissement du Duché de Bade dont la surface fut quadruplée en contrepartie de l’annexion de la rive droite du Rhin par les armées françaises.

La rectification du Rhin pouvait commencer.

« Le projet n’était pas seulement le reflet d’un plus grand format de constitution de l’état, il y a participé. Ce fut une entreprise dont les protagonistes espéraient qu’elle aurait une fonction d’intégration du nouvel état autour de son artère principale » (Blackbourn p 118).

La constitution d’un Etat badois allait par ailleurs faciliter les négociations internationales avec la France. qui occupait la rive gauche du Rhin. Autre avantage pour les deux parties : la consolidation de la frontière qui passait pour trop souvent changeante au gré des caprices du fleuve de sorte que certaines îles formaient un no man’s land.

« Johann Tulla s’appuie sur les potentialités de l’École polytechnique de Karlsruhe ouverte au début des années 1800 sur le modèle de l’école française et de ses écoles d’application —Génie, Ponts et Chaussées. Le projet de l’ingénieur colonel badois est publié le 1er mars 1812 : il enserre le fleuve entre deux lignes de digues parallèles ; la première fixe le lit moyen, coupe les méandres, relie les îles et ferme les bras secondaires ; elle a pour but d’obliger le fleuve à creuser son lit et donc de baisser son niveau et d’assainir les marécages, de protéger les villages riverains, d’écouler les crues Les digues retiennent les eaux moyennes et supportent le chemin de halage. La seconde ligne contient les débordements. Les bénéfices escomptés sont énormes grâce à la mise en valeur des marais et une occupation conséquente.
Les travaux rhénans allemands débutent en 1817 entre Lauterbourg et Mannheim. On commence à rectifier entre Strasbourg et Kehl vers 1820 alors que démarre l’exploitation de mines de la Ruhr. Mais très vite des désaccords apparaissent entre ingénieurs français et badois tant techniques que territoriaux. Les Français craignent, depuis les belles recherches de Girard et de Prony, la rectilinéarité génératrice de vitesse surtout en temps de crue et optent pour le maintien de sinuosités dans le lit principal… Conséquences, au bout de quelques années, la rive droite est rectiligne, la gauche est sinueuse : on trouve des ventres et des nœuds ; les courants créés attaquent les ouvrages opposés. le déroctage du Gebirge (1830) n’y fait rien. Les crues de 1824 et 1831 rompent tout. Entre 1820 et 1827, on utilise des enrochements mixtes ou saucissons farcis entre Kehl et Strasbourg. On coupe les méandres et les courbes du fleuve. Des bras sont fermés ou comblés. Pour accroître la navigabilité, on cherche à modifier les conditions d’alluvionnement dans le lit moyen : marches d’escalier dans le fond du lit, épis de bordage pour chercher chicane au courant et le réduire, barrages.
Conséquences, la régulation « enlève au saumon ses possibilités de reproduction et provoquesa quasi-disparition, comme elle transforme les villages de pêcheurs en villages agricoles cossus, mais coupés en grande partie de leurs relations séculaires — familiales, sociales, commerciales, culturelles — avec la rive droite » . Le castor disparaît aussi, victime de l’assèchement et des pièges »

Christoph Bernhardt / André Guillerme / Elsa Vonau : L ́émergence des politiques de développement durable dans un contexte transfrontalier : L’exemple du Rhin supérieur (1914-2000)

Il est amusant de relever la divergence entre français et allemands surtout pour constater qu’elle porte concernant la rectilinéarité de la rectification. En France, l’on en a une vision moins raide. Cette dernière finira par s’imposer. Mais dans un premier temps, la ligne droite dominera côté badois. Non sans conséquences sociales.

« L’aménagement d’infrastructures entrepris depuis le XIXème siècle n’a pas seulement contraint le cours du Rhin, il a également contrarié des usages et des coutumes sociales installées depuis des centaines d’années. Les réactions aux installations de Kembs qui émanent des différents représentants de la population civile en sont l’illustration. Une thèse de géographie publiée en 1938 en Allemagne, loin de se mettre au diapason des louanges que récolte habituellement l’œuvre de Tulla, évoque la manière dont les aménagements techniques sont venus perturber les usages locaux : disparition de nombreuses pratiques – chercheurs d’or, vannerie etc.-, érosion des contacts noués d’une rive à l’autre entre les Villages au gré des crues du Rhin, arrêt de nombreuses activités subsidiaires dû au déboisement des rives du Rhin – recherche de petit bois, cultures etc. »

(Source ibidem)

En clair les nouveaux aménagements séparent physiquement et artificiellement ceux qui étaient auparavant naturellement voisins et transforment les structures sociales de villages. La constitution de l’État avec son corps d’ingénieurs des Ponts et chaussée se conjugue avec l’élimination des anciennes structures féodales. Aux éléments déclenchant déjà évoqués en termes de diplomatie, de crues et de moyens techniques, on peut en relever deux autres. Ils concernent la crise environnementale et sociale aiguë des crues et la transformation de l’État :

« La problématique des crues tourna à la crise aiguë avec les inondations extrêmes de 1816/17 et aggrava encore d’avantage sur les bords du Rhin la famine qui sévissait en Europe. L’année sans été1816, de fortes pluies ont détérioré les récoltes et de nombreux champs furent inondés. La configuration étatique du Pays de Bade à la formation hétérogène fut consolidé par le Congrès de Vienne et se donna avec la constitution de 1818, un nouveau système de gouvernement et d’administration et de nouvelles structures de communication qui offrit à l’ingénierie hydraulique un cadre institutionnel profondément modifié ». (Bernhardt p 115).

Les dérèglements de l’« année sans été » sont attribués à des éruptions volcaniques qui avaient été produites du 5 au 15 avril 1815 par le mont Tambora sur l’île de Sumbawa dans l’actuelle Indonésie éjectant dans les couches supérieures de l’atmosphère de grandes quantités de poussière volcanique et d’aérosols sulfurés. (cf)

Les correcteurs auront besoin du nouveau cadre institutionnel et aussi de l’armée pour protéger les premiers travaux contre la population. Des milliers d’ouvriers au risque de leurs vies manieront pelle et pioches pour creuser le fossé qui allait accueillir le nouveau trajet du fleuve. Les articles du Code Napoléon repris par la Pays de Bade allait soulever de nombreuses plaintes et demandes de dédommagement chez les riverains. Je rappelle l’article 544 du Code civil, inchangé depuis 1804 :

« la propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements. ».

Profits et pertes

Il y eut bien sûr des effets positifs tout autant que négatifs. D’un côté : recul de la malaria, du typhus, de la dysenterie mais peut-on prouver qu’il fallait une opération chirurgicale d’une telle ampleur sur le fleuve pour y parvenir ? Il n’est pas certain du tout que cet argument ait été déterminant. Plus déterminante a été l’appropriation du fleuve pour sa valorisation économique, pour la conquête de terres fertiles et sa navigabilité, sa transformation en artère commerciale liée à l’émergence des bateaux à vapeur. Son industrialisation pouvait commencer. Sa canalisation a mis fin à l’ancien régime de crues. Les industries vont pouvoir s’installer au bord du fleuve. Ce sera le début de l’ère anthropocène au sens où d’aucuns la nommeront capitalocène.

Un certain nombre d’anciennes fonctions et métiers ont par contre disparu. Ont ainsi disparus les bacs de traversée du Rhin, les Schiffsmühlen (moulins flottants), les chercheurs d’or, les haleurs, etc

Treidelschiff. Bâteau de halage. Ausschnitt aus der Karte der Kurpfälzischen Rheinstrombefahrung von 1590 Vorlage: Generallandesarchiv Karlsruhe Aufnahme: Landesmedienzentrum B-W

Sur le pont Kennedy à Strasbourg encore appelé Pont des quatre géants figurant des métiers disparus se trouve, à côté du pêcheur et du pelleteur, la figure du haleur qui tirait les bateaux sur les cours d’eau. Les sculptures d’Alfred Marzolff (1897-1936) datent de 1903.

La fin de l’or du Rhin et des Goldwäscher

Le chercheur d’or était l’un des plus vieux métiers du Rhin pratiqué déjà par les Celtes au 3ème siècle avant JC. Peu avant les travaux, on ressortait des quantités non négligeables d’or. A titre d’exemple donné par Blackbourn (p.131) : entre 1804 et 1834, 150 kg d’or ont été livrés à la Monnaie de Karlsruhe ; Après 1870, ce ne seront plus que 100 grammes. Un recensement de 1838 dénombrait jusqu à 400 chercheurs d’or dans la Duché de Bade. Le dernier d’entre eux mourut en 1896. Les coupeurs de joncs et des oiseleurs disparaîtront également

La rectification a modifié l’ancien régime biologique du Rhin avec une dégradation croissante de l’écologie, ses pertes de biodiversité. Avant les travaux, de Strasbourg à Speyer, toutes les villes avaient leur marché au poisson. On dénombrait 45 espèces de poissons dans le Rhin. Le plus prestigieux : le saumon. Il a fini par disparaître. Ce n’était pas seulement dû aux travaux de terrassement proprement dit mais aussi en raison de la perte des lieux de frayage et de la pollution par les rejets des industries. Et plus tard avec les barrages. Aujourd’hui, en Alsace, il ne reste plus que trois pêcheurs professionnels. Les États riverains du Rhin avaient promis que le saumon remonterait le fleuve d’ici à 2020. Aux dernières informations provenant de Suisse « les saumons sont coincés dans le Rhin », pour reprendre le titre du quotidien Tribune de Genève Il semblerait que sa migration coince au niveau du franchissement de trois centrales électriques françaises. (Pour visualiser les obstacles restant, voir ici )

L’idée de Tulla de réduire les crues en accélérant la vitesse de débit du Rhin et en baissant son niveau ne se réalisa qu’inégalement avec parfois l’effet inverse d’un niveau trop bas. L’exemple le plus célèbre est celui de la barre d’Istein mise en relief par la correction bloquant la continuité du fleuve en aval de Bâle.

L’accélération du débit du Rhin a mis en relief les rochers de la barre d’Istein, ici vue du côté français.

Certaines zones humides devinrent des paysages de steppes. La correction n’a pas empêché des inondations en aval, bien que cela ne soit pas forcément attribuable à Tulla. La rectification du Rhin servit d’exemple à bien d’autres travaux marqués par la volonté de dominer les cours d’eau et de les industrialiser.

« Depuis quelques années l’étude des voies fluviales a repris faveur. l’élaboration de vastes programmes de travaux publics a réveillé l’attention sur les systèmes hydrographiques, dans la plupart des grands états. Pendant un temps on s’en était désintéressé, car les cours d’eau semblaient avoir perdu de leur signification et de leur valeur. Les chemins de fer avaient accaparé les mouvement des échanges, créé des courants de trafic et de transport.
La déchéance ne pouvait être irrémédiable. Il ne convenait pas à l’esprit utilitaire de notre siècle des dédaigner des forces naturelles, de puissants engins dont le jeu se laisse régler. D’autant plus que les chemins de fer, s’ils ne sont pas affligés d’infirmité chroniques ou intermittentes, ne jouissent pas d’une immunité absolue : la voie, le matériel et jusqu’au personnel se détériorent par une usure, une fatigue sans relâche, et ne sont pas à l’abri des causes de destruction. Et d’autre part, ils ne satisfont pas à tous les besoins, et loin de servir tous les intérêts, en oppriment de forts respectables. Pour parer au monopole, pour rappeler à la modération des tarifs qui s’exaltaient, on compris la nécessité de rendre à sa légitime fonction le réseau navigable, et de l’exploiter, non plus empiriquement comme par le passé, mais en l’appropriant à de nouvelles et plus grandioses destinées Aussi des corrections, des canalisations ont été soit exécutées soit amorcées dans tous les pays jaloux de leur prospérité matérielle. »
Auerbach Bertrand, Étude sur le régime et la navigation du Rhin. In: Annales de Géographie. 1893, t. 2, n°6. pp. 212-238.

La correction et la consolidation de l’État

Christoph Bernhardt consacre plusieurs pages à la manière dont se constitua un réseau et un esprit de corps des ingénieurs pour faire face aux critiques notamment financières mais pas seulement. Ce corps allait occuper une place centrale dans la construction de l’État. Les ingénieurs vont ainsi s’assurer le pouvoir sur la détermination des travaux de correction du Rhin.

« L’établissement d’une direction centrale en 1823 garantissait le pouvoir de cette agence de modernisation pour cent ans. Cela ne s’explique pas simplement par la continuation de l’ancienne administration hydraulique. Ce qui a été bien plus déterminant a été la formation d’un réseau de relations individuelles qui dans les luttes des années de constitution allait conduire à un esprit de corps qui lors du décès de Tulla en 1828 […] allait pérenniser l’institution et la poursuite de la correction du Rhin » (Bernhardt p 140/41).

Cela a aussi permis de surmonter le conflit entre interventionnisme étatique et libéralisme économique. L’un de leur moyen de propagande a résidé dans la mise en scène d’ inaugurations festives. La poursuite des crues du Rhin allait conforter leur projet et vaincre les réticences. Régler un problème en en créant un autre et ainsi de suite est le credo des ingénieurs. Les ingénieurs prussiens étaient moins enthousiastes quant au degré d’artificialisation du Rhin que les badois, les Prussiens allant jusqu’à considérer que les percements étaient d’un autre âge.

Il y eut quelques avis divergents notamment de la part de Harmen Jan van der Wijck, un général d’origine hollandaise qui vivait à Mannheim qui avait répliqué à la brochure justificative de Tulla sur ses travaux de correction, en affirmant entre autre :

« Les courbures des cours d’eau se trouvent partout de sorte que l’on peut, à défaut de heurter la raison, admettre qu’il s’agit là d’une loi naturelle ».(Cité par Bernhardt. p 160)

Cela vaut, pour lui, aussi pour les crues. La différence plus profonde entre les deux officiers résidait dans la confiance de Tulla que l’on pouvait maîtriser tout cela. « Van der Wijck défendait aussi la thèse que les problèmes des crues étaient une conséquence des endiguements antérieurs trop importants et que, en conséquence, il fallait rendre le cas échéant au fleuve les champs menacés par les eaux » (Bernhardt p162). Contre les villages allaient ensuite s’imposer les villes et leur statut portuaire. Les villages perdront la maîtrise de leur rapport au fleuve.

Les corrections effectuées à un endroit déplaçaient les difficultés vers un autre qui pouvait être un autre État ce qui allait alimenter les controverses entre 1826 et 1828 entre le Pays de Bade et la Prusse, dont la partie rhénane commençait à Bingen, et les Pays-Bas. Si les débats portent sur le degré d’intervention sur le cours du fleuve surdéterminé par l’apparition de grandes inondations, ils laissent intactes les questions portant sur l’abaissement de la nappe phréatique et le recul de la biodiversité. Si la Bavière et la campagne du Pays de Bade plaidaient à la faveur des inondations pour une poursuite de la correction du Rhin dont le cours avait été accéléré par les premiers travaux, la Prusse, les Pays Bas, les villes de Mannheim et Speyer étaient contre, ce qui conduisit à une pause. Tout ceci montre qu’il y avait plusieurs façons de faire, l’une sévère, l’autre moins brutale,  alternative n’est pas ici le mot approprié.

L’une des principales originalités du livre de Christoph Bernhardt, du moins pour ce que j’en retiens, est de clairement montrer que de la rectification du Rhin, on peut en distinguer clairement deux temps : le premier celui de Tulla essentiellement consacré à la conquête de l’espace, de terres agricoles « volées » au Rhin et marqué par la ligne droite, le second franco-allemand, moins raide, met plus l’accent sur la navigation et avec l’introduction des bateaux à vapeur, encore d’avantage sur la conquête du temps.

« En même temps que le capital se sent obligé d’un côté d’éliminer tout obstacle à la circulation, c’est à dire aux échanges, et de conquérir la terre entière pour en faire son marché, il aspire de l’autre côté à détruire l’espace par le temps; c’est-à-dire à réduire à son minimum le temps que coûte le déplacement d’un lieu à l’autre. Plus le capital est développé, plus le marché où il circule est étendu, constituant l’espace de sa circulation, et plus il aspire à augmenter encore l’extension spatiale du marché et à détruire l’espace par le temps »

Karl Marx écrit aussi que

« les progrès des moyens de communication et de transport diminuent de manière absolue la durée du transport des marchandises, mais ils ne suppriment pas les différences relatives entre le temps de circulation des divers capitaux-marchandises […] Les bateaux à voile et à vapeur perfectionnés, par exemple, raccourcissent le voyage, autant pour les ports rapprochés que pour les ports éloignés, mais la différence entre les éloignements de ces ports persiste »

(Marx Karl, Das Kapital, vol. 2, Berlin, Dietz, 1963, p. 252. Traduction française de Julian Borchardt et Hippolyte Vanderrydt, Le Capital. Critique de l’économie politique. Livre deuxième. Le procès de circulation du capital,

Le premier bateau à vapeur sur le Rhin date de 1816. En 1841, Thomas Cook crée la première agence de voyage aujourd’hui en faillite et initie le tourisme de masse à des tarifs forfaitaires populaires. « Pour relier les hommes à dieu ». Il était baptiste. Le premier voyage de groupe s’est effectué dans le cadre d’une lutte contre l’alcoolisme. Le premier voyage organisé vers l’Europe date de 1845. Le premier guide touristique, le fameux Baedecker, le voyage du Rhin paraît en 1835. Deux industrie dominent désormais en relation avec le fleuve : le transport du charbon et celui des touristes. Premiers pas vers la constitution d’une « autoroute » liquide.

La navigation à vapeur demandait que le chenal de navigation soit débarrassé de toute forme d’obstacles. A cela s’ajoutait la question de la profondeur adaptée au tonnage des bateaux qui allait devenir la question centrale. Jusqu’à aujourd’hui où l’on ne jure que par des conteneurs de plus en plus lourd selon l’adage big is beautiful.

La Hesse, Nassau, la Prusse d’un côté, le Pays de Bade, la France et la Bavière devenue puissance rhénane par l’annexion du Palatinat, de l’autre, divergeaient dans leurs conceptions. Les Prussiens s’attaqueront en premier au goulet d’étranglement de Bingen commencé en 1830-1832, puis de 1851 à 1860 où 33 000 m³de roches seront explosés. Les travaux ne cesseront pas à cet endroit pendant un siècle. D’une manière générale une rectification allait en entraîner une autre comme une vis sans fin. Cela est d’une certaine façon très bien expliqué par l’un des défenseurs de l’œuvre de Tulla lors de la grande controverse qui avait suivi les grandes crues de 1883 : «  si nous avions laissé le Rhin bavarois et si nous n’avions corrigé que la Rhin français alors le Rhin bavarois ressemblerait à ce qu’est aujourd’hui le Rhin hessois. Conclusion : continuons à corriger ! Nous ne pouvons pas retenir chez nous l’eau de là-bas » (Le député badois Gerwig lors du débat au Reichstag en 1883 cité par Bernhardt p 290)

Le bilan de toutes les modifications intervenues jusqu’en 1880 confirme selon Bernhardt « qu’il s’agissait de deux projets de correction très différents ». Le raccourcissement de la longueur cèdera la place au rétrécissement de la largeur., Au nord le cours des méandres a été raccourci de 37 % et de 50 kms, au sud de 14 % et de 31,7 kms de sorte que sur la distance de Bâle à la frontière de la Hesse (légèrement au-dessus de Mannheim) le fleuve a rétréci de 80 kms pour un gain en terres agricoles se montant à plus de 10 000 hectares, la surface de Paris.

« Le recul des plaines d’inondation, qui avaient été, avant la correction du Rhin supérieur, l’un des écosystèmes les plus riches en biodiversité de l’Europe centrale, on assista aussi à une forte réduction de la végétation aquatique et des roseaux. De nombreuses espèces animales comme par exemple le castor, la cigogne noire ou le balbuzard disparurent peu à peu ».

Ces réalités resteront peu thématisées.

« L’entrée dans la modernité industrielle alla de pair avec une ignorance de ses zones d’ombre pourtant précocement perceptibles » (Bernhardt p297-299)

L’accélération du courant rendit nécessaire l’empierrement des berges.

Empierrement des berges en aval du barrage de Märkt

Les corrections achevées, interviendra un « changement de paradigme »(Bernhardt) dominé par la question de la navigabilité et les conséquences des rectification qui avec l’accélération du courant fluvial accroîtront sa puissance érosive et produira la présence de bancs de gravier et de galets en mouvement gênant la navigation. Après une tentative d’appliquer au Danube des corrections, l’on se détournera de cette technique La concurrence du chemin de fer allait également interroger l’utilité de la navigabilité. En France, les Ponts et chaussées préféreront de toute façon l’artefact intégral, le canal, à la correction des fleuves. Avec le Traité de Versailles, la France s’assure la maîtrise du Rhin et la possibilité d’y adjoindre une dérivation. Ce sera la construction du Grand canal d’Alsace, projet dans les tuyaux mais dont les travaux ne commenceront qu’en 1928 et qui verra le retour de la géométrie.

Entre temps le Rhin avait perdu « son cours naturel »

Plan de la bifurcation du Rhin en provenance de Bâle vers le Canal d’Alsace.

A contrario aujourd’hui, EDF, lors de la construction de la seconde centrale électrique de Kembs mise en service en 2016, reversa du gravier dans le vieux Rhin pour lui rendre de la force érosive et perça les digues construites par Tulla, il est vrai à l’endroit où le Rhin est bloqué par le barrage de Märkt et détourné vers le Grand canal d’Alsace afin que le cours d’eau puisse à nouveau créer des méandres et éroder ses berges.

Les humains comme facteur géologique( 1915)

Le bilan des modifications du sol est tel à la fin du XIXème siècle qu’il interpelle les géologues en particulier l’un d’entre eux, le géologue allemand Ernst Fischer. Il a été le premier à systématiser les rôle des humains en tant que facteur géologique dans une étude parue après sa mort dans les combats de la guerre 14-18, à proximité de Schirmeck, en 1914 dans son étude Der Mensch als geologischer Faktor (Les humains comme facteur géologique), parue en 1915 dans la revue de la Société allemande de géologie. Sans entrer dans le détail de ce travail, il s’intéresse d’emblée aux interventions du travail humain qui agissent « le plus directement sur la croûte terrestre » en évoquant le déplacement des roches dues à l’activité minière et « leur transformation mécanique ou chimique ». Il note que « concernant les minerais traités, [la production annuelle] s’élève à environ 1 km³ par an, ce qui est comparable à l’action des fleuves ». Dans un passage non traduit dans l’Anthologie de la Pensée écologique de Dominique Bourg et Augustin Fragnière (PUF), il écrit toujours à propos de sa typologie du mouvement des terres :

« A côté des chemins de fer et des routes, il reste à considérer les canaux comme type important de grands déplacements de roches. […] Il s’agit ici pour l’essentiel seulement des déplacements de terre nécessaires à leur construction et dans une bien moindre mesure de ceux de leur entretien ».

En cumulant la construction d’un certain nombre de canaux tels le Canal du Midi, le canal Rhin-Rhône, celui reliant l’Oder et la Spree, et le canal Kaiser Wilhelm (Canal de Kiel reliant la Mer du Nord à la Mer baltique), il leur confère « une signification géologique ». Sans oublier bien sûr l’agriculture : les travaux de terrassement pour la constitution de vignobles, l’endiguement et l’assèchement des sols, la rectification des fleuves, tout cela déplace de la terre et modifie les sols et la vie des écosystèmes.

« Ainsi est-ce par exemple sous l’effet de l’exploitation industrielle des eaux, de leur régulation et du traitement des eaux usées que le monde animal qui y vit a été profondément modifié. D’une part, des eaux jadis très peuplées sont aujourd’hui entièrement appauvries, d’autres occupées par des des habitants tout différents »

( Ernst Fischer : opus cité)

L’industrie chimique

Au déplacement des sols pour leur agrarisation et / ou leur artificialisation, à l’extractivisme qui désigne l’exploitation industrielle des ressources naturelles avec lequel on n’en a pas fini comme en témoigne la récente découverte d’un fort gisement de carbonate de lithium dans les forages géothermiques en Alsace, on oublie trop souvent d’ajouter l’intractivisme, de ce que l’on enfouit dans la terre. Je pense bien sûr aux déchets nucléaires ou aux déchets dit ultimes comme à Stocamine, cette dernière toute proche de la plus grand nappe phréatique d’Europe. Cet enfouissement est une autre façon de s’affirmer force géologique au sens de Ernst Fischer, dans l’inconnu absolu des conséquences dernières. Concernant le Rhin, n’oublions pas qu’il a longtemps été considéré aussi comme une poubelle notamment par l’industrie chimique :

Au milieu du XIXème siècle, « le cœur de l’industrie chimique se déplace vers l’Allemagne et les Etats-Unis. Dans le domaine des produits chimiques à haute valeur ajoutée, les entreprises allemandes s’imposent avec Bayer, Hoechst, BASF, fondées au début des années 1860 » La découverte de nouveaux colorants sont «  à l’origine de nombreuses contaminations »

« Par exemple, l’une des premières usines de colorants à base d’aniline est édifiée près de Bâle autour de 1860, et dès 1863 le rejet des eaux usées entraîne un procès de pollution industrielle qui contraint le fabricant à quitter la ville et à vendre ses installations. Après cet incident, le gouvernement prussien contraint les fabricants à transporter leurs déchets dans la mer du Nord ou la mer Baltique, au grand dam des autorités hollandaises qui se plaignaient de cette pratique. Le Rhin, dont le débit et les eaux profondes sont jugés suffisants pour diluer des résidus chimiques, devient alors l’un des grands sites de la chimie continentale et l’un des fleuves les plus pollués du continent ; en 1875, ses rives accueillent plus de 500 usines, la plupart allemandes et suisses, aucun autre fleuve dans le monde n’a jusqu’alors été colonisé à une telle échelle par l’industrie chimique »

La « face sombre du progrès » comme le disent les auteurs de cet extrait : François Jarrige et Thomas Le Roux dans La contamination du monde. Seuil. p126).

Concernant le fabricant obligé de quitter Bâle, évoqué par les auteurs, il s’agit de J. J. Müller-Pack installé aux Rosentalmatten, à proximité de l’ancienne gare Badischer Bahnhof. Le procédé de fabrication à base d’arsenic avait contaminé la nappe phréatique et dégageait des effluves pestilentielles. Sept personnes avaient été empoisonnées à l’arsenic.

Aujourd’hui, le Rhin contient des microplastiques et des résidus de médicaments, sujet déjà abordé dans Quand un chimiste nage tout du long dans le Rhin …

Aux fonctions de navigation s’ajouteront à la fin du XIXème siècle celles de la production d’électricité.

A suivre : L’enturbinement de la houille blanche

 

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