A la BNU Strasbourg : Du Rhin à L’Indus ou comment l’Orient est arrivé en Alsace

À l’occasion du 150e anniversaire de la fondation de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, l’exposition L’Orient inattendu, du Rhin à l’Indus (jusqu’au 16.01.2022), invite à un regard sur l’histoire des relations de l’Alsace avec l’Orient et plus précisément les terres d’Islam. Une exposition en partenariat avec l’Université de Strasbourg et le Musée du Louvre

Je me contenterai ci après de quelques bribes d’étonnements qui me sont venues après la visite de l’exposition et la lecture du catalogue.

Migration du sacré

Avant les croisades, des réminiscences du Saint Sépulcre et des reliques ont participé d’une « migration du sacré » entre la Palestine et l’Alsace. Selon une légende forgée à la fin du 12ème siècle, « la croix [du Christ] aurait été amenée à Niedermunster, au pied du Mont Sainte-Odile, par un chameau guidé par des anges ». A la légende de la fondation d’un monastère en Alsace par un chameau, symbole du désert, fait écho la fondation de la mosquée du Prophète à Médine à l’endroit où l’animal transportant Muhammad s’était arrêté.

Vitrail montrant le transport miraculeux de la Sainte Croix de Niedermunster par un chameau. Vers 1523. Obernai Hôtel de ville

Diffusion des cultures

Il y eut bien sûr les peu reluisantes croisades. Mais les chroniques régionales en disent peu de choses, par même sur celle où l’empereur Frédéric Barberousse, parti de Haguenau, est allé se noyer en Anatolie. Les voyages de l’époque n’ont pas seulement été le fait de guerriers mais aussi de commerçants voire d’aventuriers. Ils ont contribué à la diffusion des techniques y compris médicales et des cultures. En témoigne les productions éditoriales strasbourgeoises au terme d’un ensemble de passages par diverses langues :

« Dans le paysage fécond de l’édition strasbourgeoise à la fin du 15ème siècle, deux ouvrages sont édités à quelques années d’intervalle ; appartenant au patrimoine littéraire de l’humanité, ils puisent chacun leur source dans des textes originaires de l’Inde et leur parution en latin est l’aboutissement d’un long cheminement à travers les cultures et les langues. Le premier, Barlaam et Josaphat, retrace l’histoire édifiante de deux saints chrétiens et s’inspire de la vie de Bouddha. Le second Directorium humanae vitae alias parabola antiquorum sapientum (Guide de la vie humaine ou Parabole des anciens sages) offre la traduction de Kalîla wa Dimna, un recueil arabe de fables animalières provenant du Pañchatantra (les cinq préceptes de sagesse), un texte sanskrit écrit entre les 2ème et 4ème siècles. La langue arabe constitue pour l’un et l’autre un jalon essentiel dans la diffusion du savoir oriental dans l’Europe médiévale. Les deux titres jouissent durant des siècles d’une popularité sans frontière dont témoigne le nombre important de manuscrits et d’éditions, en langues savantes ou vernaculaires »
(Annie Vernay-Nouri : Sagesse orientale, littérature mondiale : textes et images, de l’Indus au Rhin. Catalogue p 36 ).

Le Kalîma wa Dimna n’est pas seulement un texte, il est aussi « l’un des plus illustrés de la sphère islamique ». Le recueil de fables destinées à l’éducation morale des princes, doit son titre aux héros, deux chacals nommés Kalîla et Dimna. La Fontaine emprunta à ces histoires les éléments ou la trame de quelques-unes de ses fables : Le Chat, la Belette et le Petit Lapin, Le Chat et le Rat, Les Deux Pigeons, La Laitière et le Pot au lait

Image tirée d’un manuscrit de Kalîla wa Dimna daté de 1220

Réception de la médecine arabe en Alsace

L’un des premiers ouvrages médicaux édité – en latin – à Strasbourg a été autour de 1473 le Canon de la médecine composé en arabe par Avicenne entre 1012et 1024. En langue vernaculaire, en l’occurrence l’allemand, paraît en 1485, à Mayence, un traité de médecine rédigé par un médecin de Francfort sous le beau titre de Gart der Gesuntheit, le jardin de la santé. Il illustre « l’influence de l’Orient dans les disciplines médicales, et plus particulièrement la botanique ». (Cat p 44). Un troisième exemple est présenté dans l’exposition strasbourgeoise. Il est l’œuvre d’un médecin colmarien puis strasbourgeois, Laurent Fries, fervent défenseur d’Avicenne vivement attaqué par Paracelse. Fries a publié « la plus ancienne publication allemande sur la médecine interne » : Spiegel der Artzney/ Miroir de la médecine. (Marion Bernard-Schweitzer et Laurent Nass : Cat. pp. 42-46)

Des armes et des fleurs

Sous le titre Des armes et des fleurs, une troisième partie traite de l’expansion ottomane vue d’Alsace. Elle est renseignée par des livres mais aussi par des journaux qui naissent à cette époque. Du côté des armes, j’ai retenu l’attitude de Sebastian Brant (1457-1521). 2021 est le cinq-centenaire de la mort de l’auteur de La Nef des fous.

Sebastian Brant : Von dem Anfang und Wesen der hailigen Statt Jerusalem…(De l’origine et de la nature de la ville sainte de Jérusalem). 1518

L’œuvre de Sebastian Brant, écrit Nourane Ben Azzouna, est « imprégnée par la lutte contre les Ottomans et autres musulmans ». L’auteure fait référence à un texte d’Angelika Gross que je souhaiterais citer plus amplement que le catalogue ne le fait :

« L’année qui précéda la publication du Narrenschiff, Maximilien était sacré empereur par le pape Alexandre VI, et le chapitre 99 du Narrenschiff [Chapitre de La Nef des fous intitulé Le déclin de la foi] est consacré tout entier à la situation de l’Empire et de l’Église romaine. C’est dans ces événements d’actualité que Brant puise la motivation de son œuvre et l’inspiration de son catalogue de vices. Il appelle ainsi les princes des pays allemands à porter secours à Maximilien, en reconquérant la Terre Sainte alors occupée par les Turcs.
La nef des fous n’est donc pas un simple catalogue de vices, elle contient aussi, à peine dissimulé, un appel à la croisade ».
(Gross Angelika. L’idée de la folie en texte et en image : Sébastian Brandt et l’insipiens. In: Médiévales, n°25, 1993. La voix et l’écriture. pp. 71-91. Accessible en ligne )

Nourane Ben Azzouna poursuit :

« Dans différents textes, Brant mobilise tous les arguments possibles, des phénomènes naturels à l’Histoire, pour faire campagne. Par exemple, la mort d’une truie née avec deux museaux, quatre oreilles et huit pieds est interprétée comme un présage de défaite turque, et la chute d’une météorite comme le signal d’un événement capital : une croisade sous l’égide de l’Empereur Maximilien. Plusieurs textes font aussi écho aux événements politiques du temps, du triomphe de Ferdinand II d’Aragon qui chasse les derniers musulmans d’Espagne (1492) à l’expansion ottomane et la nécessité de la contrer. L’idée de croisade prend tout son sens dans une Histoire de Jérusalem des origines jusqu’au « tyran turc ». (Cat p. 70)

Coté fleurs, je retiendrai le motif floral sur la vaisselle ou les modèles de broderie, tel ce Plat au bouquet de roses et de tulipes d’Iznik en Turquie :

 

19ème siècle

L’exposition saute au 19ème siècle où le daguerréotype permet de ramener des voyages, eux-mêmes facilités par la vapeur quand on en avait les moyens, outre des objets, des motifs, modèles, également des photographies. Parmi les explorateurs photographes, le colmarien Auguste Bartholdi. On ne lui connaissait pas cette activité mais il a ramené d’Égypte, « destination phare » et du Yémen – ce qui était plus inédit – une centaine de photographies ainsi que de nombreux dessins. Ce qui est assez drôle à propos de Bartholdi, est cette juxtaposition de maquettes montrant une filiation entre d’une part le projet de phare de Suez et la Statue de la liberté :

Auguste Bartholdi 1834-1904) : à l’arrière plan, moulage en résine de la maquette de La liberté éclairant le monde (Statue de la Liberté inaugurée en 1886 à New-York) ; à l’avant, le projet – antérieur – de phare destiné à l’entrée du Canal de Suez, La liberté éclairant l’Orient : une femme fellah coiffée d’un voile et d’un diadème tenant une lampe à bout de bras. Le projet datant de 1867 sera refusé par Ismaïl Pacha.

Les indiennes de l’industrie textile mulhousienne

L’industrie des tissus imprimés connue sous l’appellation d’indiennes (qui peuvent aussi être persanes) ont leurs sources techniques et esthétiques en Orient. En Inde et en Perse, au Kashmir.

Châle carré rouge à bordure de grandes palmes. Mulhouse, Thierry Mieg, 1816-49

Ce qui suit aurait pu figurer dans l’exposition mais n’y est pas. C’est la contribution du SauteRhin à la thématique .

Il existe un rouge de Mulhouse, un rouge turc ou rouge andrinople bien particulier, « un rouge cerise riche et velouté », disait-on à l’époque. Il s’obtient à partir de la garance. Les différentes nuances proviennent du mordant qui dans ce cas ci est fait de sels d’aluminium.
Dans les échantillons de l’époque, on ne se contentait pas de le numéroter 321, on précisait qu’il s’agit du rouge turc, dénomination largement effacée depuis.

Theodore Deck

Le céramiste Théodore Deck (1823-1891) natif de Guebwiller en Alsace où se trouve son musée s’installe à Paris en 1843 où il fonde un atelier de faïences d’art. Il sera directeur de la Manufacture de Sèvres. Il a déjà été évoqué dans le SauteRhin à propos de son bleu. En 1874, il parvient à retrouver la formule du bleu turquoise des céramiques persanes. Ce bleu porte le nom de bleu de Deck ou bleu Deck.

Théodore Deck : Vase en forme de lampe. Faïence fine, décor d’émaux polychrome

« Parmi les objets islamiques les plus souvent imités par les créateurs occidentaux du 19è s. figurent les lampes dites de mosquée. Produits en Égypte et en Syrie aux 13è-14è s., ces objets en verre soufflé ont souvent été rapportés par les voyageurs européens surtout à partir de la seconde moitié du 19è s »,

écrit, dans le catalogue de l’exposition, Louise Bannwarth. (Cat. p. 129). Le vase en forme de lampe de Theodore Deck est un témoignage de cet engouement pour les formes et motifs orientaux qui bien entendu n’ont plus rien à voir avec les significations religieuses qu’ils avaient à l’origine. L’auteure ajoute :

« A l’origine ces lampes étaient destinées à être suspendues dans des mosquées ou d’autres édifices religieux. Elles étaient ornées d’inscriptions religieuses et souvent de blasons héraldiques. Aux yeux des artistes et des artisans d’art qui les imitent au 19è s , ces lampes deviennent en revanche de purs objets décoratifs ».

Theodore Deck est par ailleurs passé maître dans l’imitation dans des faïence persanes.

Et là où les modèles d’origine étaient uniques, ils deviennent des produits manufacturés en série. Capitalisme et désenchantement !

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1 réponse à A la BNU Strasbourg : Du Rhin à L’Indus ou comment l’Orient est arrivé en Alsace

  1. Breuning Liliane dit :

    Comme toujours: passionnant, extrêmement documenté et beau à regarder.
    MERCI, cher SauteRhin et Joyeux Noël à vous et à votre famille.
    Liliane B.

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