En mémoire de Paul Virilio
4 janvier 1932 – 10 septembre 2018
D‘Halberstadt à Alep
(en passant par Nantes avec – en hommage à – Paul Virilio)
Des bombardements de la ville d’Halberstadt à ceux d’Alep, je fais un détour par Nantes avec – et en hommage à – l’architecte, urbaniste et essayiste Paul Virilio. En construisant une sorte de dialogue franco-allemand, posthume pour l’un, entre les deux auteurs, comme un échange d’expériences vécues ainsi que le souhaite Alexander Kluge lui-même. Je le fais à partir de deux extraits de l’un et l’autre de ces deux « enfants de la guerre» (Virilio), extraits qui ne résument pas leurs œuvres mais signalent le point de départ d’une démarche qui à la fois se rejoint et reste différente.
L’actualité éditoriale est celle d’Alexander Kluge. Les éditions P.O.L viennent de publier le deuxième tome, de la « Chronique des sentiments » d’Alexander Kluge, l’Inquiétance du temps, chronique composée de 18 cahiers comprenant des ensembles historiques tels que : « Le bombardement de Halberstadt », « La casse par le travail » et « Le génie de la métropole ».
Alexander Kluge :
„Der Himmel hört auf zu malen und wendet sich der Kritik zu“
„Dort, über den Bergen, östlich von Aleppo, wo sonst aus den Morgennebeln die Sonne heraustrat: jetzt silbrige Glitzerpunkte in Reihe. Um sie herum – wie an so vielen anderen Tagen der gleichen Jahreszeit – färbte sich der Himmel nach Angaben von Zeugen, aber doch täglich stets etwas anders: stachelbeerfarb, bläulich-virtuos, flanellgelb, rotschimmernd, engelsfarb, hysterieweiß, rosa-melange. Und immer das Echo am entgegensetzten Westhorizont. Noch immer im Dunkel antwortete er auf die Lichtspritzer des Ostens.
Die Farbfülle zerstach die noch winzigen Artefakte, deren Motorenlärm in der Höhe ihrer Erscheinung vorauseilte. Noch waren sie Punkte. Und schon zog ihr Geräusch („die Posaune“), nämlich die Vorauserwartung, alle Aufmerksamkeit der Betrachter auf sich. Zwanzig Minuten später war die Stadt zerstört. Obwohl es sechs oder acht solcher Angriffe bedarf, um sie tatsächlich auszulöschen – und dann sind immer noch Nester von Menschengeist im Gange, die sich zu retten und neu einzurichten suchen. Der Angriff der Flugzeuge, eine solche Einwirkung BEWAFFNETER INDUSTRIE, INGENIEURSZENTRIERTER HIMMELSMACHT, enthält einen starken SCHUB VON KRITIK.
Im Luftschutzkeller gefragt: Wo war die letzte Abzweigung für mich und meine Kinder, wenn es darum geht, dem Verhängnis, das in zwei Meilen Höhe über uns hereinbricht, zu entgehen? Vor zwanzig Jahren? Hätte ich gestern noch entkommen können? Wohin ausweichen? Kenntnis der sicheren Orte ist der Anfang der Philosophie.
Ein Bombengeschwader am frühen Morgen am wie immer gefärbten Himmel begründet das Denken neu. Wäre mein Körper aus Stahl und so biegsam wie eine junge Pappel, ich könnte das Bombenfragment, das mich treffen will, abfedern. So kritisiert der SICH VERÄNDERNDE HIMMEL OBEN, den Körper, die Sinne und den Geist und fordert dringlich den Homo Novus, wie er zuletzt 1917 von den Biokosmisten der russischen Revolution ins Auge gefaßt wurde. Wo Brüder seid Ihr jetzt in meiner Not? Es war genug Zeit, mit Euch in Verbindung zu treten, aber ich war beschäftigt. Ich habe die kristallenen Farben des Himmels abzuzählen versucht. Der Himmel in der Frühe und der in der Abenddämmerung ist in unseren Breiten ein begabter Maler. Einige Sekunden vor meinem Ende (und das meiner Lieben) – und wenn der Einschlag den Nachbarn trifft künftig immerfort – will ich himmelschreiender Kritiker sein. Ich sauge an den Zitzen der Wölfin, um dieses Wundermittel in mich hineinzufüllen, falls mir Zeit bleibt.“
« Le ciel cesse de peindre et se tourne vers la critique »
« Là-bas, au-dessus des montagnes à l’est d’Alep, où d’habitude le soleil émergeait des brumes matinales, scintille maintenant une rangée de points argentés. Tout autour d’eux – comme en bien d’autres journées de cette saison – le ciel se colorait, selon des témoins, mais un peu différemment tous les jours : couleur groseille à maquereau, bleu virtuose, jaune flanelle, vermeil, couleur d’ange, blanc hystérique, rose mélangé. Et toujours leur résonance lumineuse à l’horizon opposé, côté ouest. Encore sombre, celui-ci faisait écho aux fulgurations éclatantes émises à l’est.
Perçant la profusion des couleurs, les artefacts encore minuscules dont l’apparition était devancée par le bruit des moteurs. Ce n’étaient encore que des points. Et déjà leur vrombissement (« le son des trompettes »), l’anticipation anxieuse, focalisait l’attention du spectateur. Vingt minutes après, la ville était détruite. Bien qu’il faille six ou huit attaques de cette sorte pour vraiment l’anéantir. Et même dans ce cas il y aura toujours DES FOYERS D’ESPRIT HUMAIN en activité, qui tenteront de s’en tirer et de se réorganiser. Pareille attaque aérienne, à savoir l’intervention D’UNE INDUSTRIE ARMÉE, D’UN POUVOIR CÉLESTE FONDÉ SUR L’INGÉNIERIE, implique une FORTE CHARGE CRITIQUE.
Et de s’interroger au fond de l’abri anti-aérien : À quel moment aurions-nous pu encore bifurquer, mes enfants et moi, afin d’échapper à cette fatalité qui s’abat sur nous d’une hauteur de 3000 mètres ? Était-ce il y a vingt ans ? Aurais-je pu l’éviter hier encore ? Où se mettre à l’abri ? La connaissance des lieux sûrs est le commencement de la philosophie.
Une escadrille de bombardiers qui surgit tôt le matin dans un ciel aux couleurs immuables refonde la pensée. Si mon corps était d’acier tout en ayant la souplesse d’un jeune peuplier, alors je pourrais amortir l’impact d’un fragment de bombe qui cherche à m’atteindre. Ainsi le CIEL CHANGEANT, TOUT LÀ HAUT, critique-t-il le corps, les sens et l’esprit, réclamant urgemment l’Homme nouveau tel qu’en dernier lieu les biocosmistes de la Révolution russe l’avaient conçu en 1917. Où êtes-vous, mes frères, alors que je suis en détresse ? Le temps n’a pas manqué pour entrer en contact avec vous, mais j’étais occupé. Je tentais de compter les couleurs cristallines du ciel. Sous nos latitudes, le ciel d’aurore, comme celui du crépuscule, est un peintre fort doué. À quelques secondes de ma fin (et de celle des êtres qui me sont chers) – et à tout jamais si c’est mon voisin qui est frappé – je veux clamer jusqu’aux nues ma critique. Je tête les mamelles de la louve pour absorber en moi ce remède miraculeux, si le temps m’est donné.
Alexander Kluge, Chronique des sentiments, Livre II, Inquiétance du temps. Édition dirigée par Vincent Pauval. Traductions de l’allemand par Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent Pauval. P.O.L, pp 12-14
Dès la préface de la Chronique des sentiments II, Alexander Kluge donne l’exemple ci-dessus de ce qu’il appelle des contre-récits qu’il oppose aux fantasmes produits par le monde globalisé et fonctionnalisé des algorithmes. La même inquiétance unit les bombardements d’hier à ceux d’aujourd’hui. Enfant de la guerre, Alexander Kluge vit dans un abri-antiaérien, le avril 1945, les bombardements et la destruction de sa ville natale, Halberstadt et fait le constat du «surgissement d’une industrie porteuse de bombes» et de l’émergence d‘une «stratégie d‘en haut». J’ai déjà amplement parlé du Raid aérien sur Halberstadt paru en édition séparée et qui avec quelques variantes est contenu dans la Chronique des sentiments II.
«L’aiguillon de l’inquiétude est le même aujourd’hui, lors d’un bombardement dans la région d’Alep, qu’en ce mois d’avril 1945 où ma sœur et moi-même avions dû trouver refuge dans un abri antiaérien. L’écart entre première et seconde nature – entre le surgissement d’une industrie porteuse de bombes (stratégie d’en haut) et l’idée de fuite, la quête d’une issue pour nous, les prisonniers du sous-sol (stratégie d’en bas), demeure un absolu.» (Kluge Chronique II)
Dans l’avant-propos aussi, l’auteur allemand exprime le souhait d’une mise en commun des expériences des sociétés française et allemandes. Je vais tenter non une mise en commun mais une mise en relation entre Alexander Kluge et Paul Virilio, décédé en septembre dernier. J’ai été quelque peu troublé de n’apprendre sa mort qu’avec trois mois de retard. Paul Virilio, autre enfant de la guerre, est témoin, à la même époque, des bombardements anglo-américains à Nantes, et de ce que lui appelle «l‘avènement du dessus», dans son rapport à la ville. Il a assisté en même temps à des phénomènes d’exode. Kluge et Virilio ont le même âge. Ils sont tous deux nés la même année à un mois d’intervalle. Voici comment Paul Virilio relate cette expérience, depuis un balcon où il assiste à l’apparition de la verticale qui barre la ligne d’horizon :

19 janvier 1991, Bagdad, Irak. Viseur d’un avion de chasse français prenant pour cible un dépôt de munition irakien pendant la Guerre du Golfe. Catalogue de l’exposition Ce qui arrive conçue par Paul Virilio à la Fondation Cartier en 2002-2003


