#(Re)Lecture de MarxEngels (5) : Arbeitgeber (donneur de travail) / Arbeitnehmer (receveur de travail)

« Es konnte mir nicht in den Sinn kommen, in das « Kapital » den landläufigen Jargon einzuführen, in welchem deutsche Ökonomen sich auszudrücken pflegen, jenes Kauderwelsch, worin z.B. derjenige, der sich für bare Zahlung von andern ihre Arbeit geben läßt, der Arbeitgeber heißt, und Arbeitnehmer derjenige, dessen Arbeit ihm für Lohn abgenommen wird. Auch im Französischen wird travail im gewöhnlichen Leben im Sinn von « Beschäftigung » gebraucht. Mit Recht aber würden die Franzosen den Ökonomen für verrückt halten, der den Kapitalisten donneur de travail, und den Arbeiter receveur de travail nennen wollte. »
Friedrich Engels : Vorwort zur dritten Ausgabe des Kapitals von Karl Marx
« L’idée ne pouvait même pas me venir à l’esprit d’introduire dans Le Capital le jargon courant dans lequel des économistes allemands ont coutume de s’exprimer, ce baragouin [charabia] dans lequel, pour en donner un exemple, celui qui se fait donner le travail des autres pour de l’argent comptant est appelé: Arbeitgeber (donneur de travail), et celui dont le travail est reçu en échange d’un salaire: Arbeitnehmer (receveur de travail). En français aussi, le mot travail a, dans la vie de tous les jours, le sens d’ « occupation », mais c’est avec raison que les Français pourraient traiter de fou, l’économiste qui appellerait le capitaliste, donneur de travail, et l’ouvrier, receveur de travail. »
Friedrich Engels. Londres, le 7 novembre 1883   : Préface à la troisième édition du « Capital » de Marx. (Éditions sociales).
« …c’est avec raison que les Français pourraient traiter de fou, l’économiste qui appellerait le capitaliste, donneur de travail, et l’ouvrier, receveur de travail », écrivait Friedrich Engels en 1883 en préfaçant Le Capital, après la mort de Marx.  130 ans après, faut croire que les fous ont essaimé en France. Le complice et mécène de Marx était sans doute loin d’imaginer que des responsables « socialistes » voudront faire avaler aux Français, déguisée en modernité, cette variante du « donneur de travail » qu’est la phrase répétée partout : «  ce sont les entreprises qui créent des emplois ». Et qu’il faut donc les aimer comme d’autres aiment le music-hall. Ah bon ? Les entreprises créent des emplois ! Étrangement, quand les emplois sont détruits, pourquoi ne dit-on pas que les entreprises détruisent des emplois ? Dans ce dernier cas, on invoque la conjoncture ou le progrès technique. Curieuse logique. Issue en fait du renversement déjà repéré par Engels et qui a poussé Denis Guenoun à réagir en rappelant qu’il n’y a pas de création de possibilité de travail sans désir social. Il écrit :
« Dans le groupe humain constitué par ce qu’on appelle entreprise, il me paraît faux que ce soit le capital qui soit créatif. La créativité sociale appartient, à mes yeux, foncièrement, aux inventeurs et aux travailleurs – et je répète qu’il n’est pas exclu qu’un capitaliste soit aussi créatif, mais ce n’est pas en tant que propriétaire du capital –, de même que le désir social est logé dans les profondeurs de la vie collective, de la vie des vivants et de leur histoire. Il se trouve que, dans le moment historique que nous traversons, le « rapport de forces » (politique, idéologique) entre possesseurs et inventeurs (ou travailleurs) est très défavorable à ces derniers. C’est pourquoi l’idéologie la plus courante peut affirmer, sans être le plus souvent démentie, que ce sont les « entreprises » – et donc, par sous-entendu, les entrepreneurs, et donc le plus souvent les détenteurs de la propriété du capital – qui seraient les créateurs d’emplois. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il me paraît nécessaire de faire apparaître ce renversement de la pratique (concrète, effective) et de la vie des vivants ». (A lire en entier sur le blog de Denis Guenoun)
Engels fait dans le même texte cité une distinction entre travail et emploi, Beschäftigung traduit par Joseph Roy en occupation. Certes, il peut y avoir Beschäftigung pendant le temps de loisir ce qui peut se traduire par occupation mais, en droit social allemand, le  mot Beschäftigun désigne un travail non autonome soumis à la volonté d’autrui, un emploi donc.
Le travail lui est un processus créateur, ce par quoi l’homme s’individue, le contraire de ce qui aliène. Il existé avant son appropriation par le capitalisme. On peut même dire que le capitalisme est la forme sociale d’organisation qui ne cesse de détruire le travail, en le parcellisant, en le prolétarisant comme nous l’avons déjà vu. Son découpage en formes abstraites permet son automatisation, qui se  généralise et touche toutes les formes de travail qu’on le dise « manuel » ou « intellectuel » (il est en fait toujours les deux).  Si au départ, l’ouvrier avait la maîtrise de ses outils, le capitalisme « appauvrit l’ouvrier jusqu’à en faire une machine » avant de le remplacer directement par un robot.
« L’emploi qui s’est développé depuis deux siècles à travers le salariat a progressivement mais irrésistiblement détruit le travail. Le travail n’est pas du tout l’emploi. L’emploi est ce qui est sanctionné par un salaire tel que, depuis Ford, Roosevelt et Keynes notamment, il permet de redistribuer du pouvoir d’achat. Le travail c’est ce par quoi on cultive un savoir, quel qu’il soit, en accomplissant quelque chose. Picasso fait de la peinture, par exemple. Moi, mon jardin. Cela m’apporte quelque chose. Je ne fais pas mon jardin simplement pour avoir des carottes – je cultive par là un savoir du vivant végétal, que je peux partager avec des jardiniers comme avec des botanistes, etc. Si j’écris des livres, si je participe au site Wikipedia, ou si je développe un logiciel libre, ce n’est pas d’abord pour obtenir un salaire : c’est pour m’enrichir en un sens beaucoup plus riche que le célèbre « Enrichissez-vous », et peut être aussi pour gagner ou économiser un peu d’argent à cette occasion mais surtout me construire et m’épanouir dans la vie, et comme être vivant, et plus précisément comme cette forme technique de vie dont Georges Canguilhem montre qu’elle ne peut pas vivre sans savoirs, que je ne peux développer qu’en accord avec mes désirs et mes convictions…. . »
Bernard Stiegler (entretien avec Ariel Kyriou) : L’emploi est mort, vive le travail. Editions Mille.et.une.Nuits
NB A propos du travail vivant et du travail mort chez Marx, je rappelle l’échange entre Oskar Negrt et Alexander Kluge dans notre dernier post
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