Un mur à Berlin (1) /1er août 1961 : « les barbelés ont déjà été livrés »

1er Août 1961, Nikita Khrouchtchev, premier secrétaire du Parti communiste de l’union soviétique (PCUS) et Président du Conseil des ministres de l’Urss  et Walter Ulbricht, secrétaire général du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) et Président du Conseil d’Etat de la République démocratique Allemande (RDA) s’entretiennent au téléphone de la construction prochaine du Mur de Berlin (13 Août).
La date n’est pas encore fixée mais la décision est prise. D’ailleurs, comme Ulbricht en informe Khrouchtchev, “les barbelés ont déjà été livrés ”.
Nous sommes à la veille d’une réunion au sommet des pays membres du Pacte de Varsovie qui se tiendra à Moscou du 3 au 5 août 1961. Le compte rendu de cette conversation a été découvert dans les archives russes par l’historien allemand Matthias Uhl et publié par le quotidien die Welt en 2009. A ma connaissance, il n’y a pas eu d’écho à cela  dans la presse française. Une  lecture scénique en a été faite au Théâtre Maxime Gorki de Berlin, la même année, sous le titre : Emmurer
Quelques éléments de contexte : on s’achemine vers la fin de la première phase de la guerre froide, le mot détente commence à apparaître. J-F Kennedy a été élu en début d’année Président des Etats-Unis. Il a rencontré son homologue soviétique à Vienne au mois de juin et tenu un important discours de politique extérieure, le 25 juillet. Tous ces éléments serviront de cadrage est-ouest à la construction du Mur qu’on confond souvent avec le rideau de fer. L’expression rideau de fer est employée dès 1946 par Winston Churchill. La division du continent en deux blocs antagonistes remonte en effet au lendemain de le seconde guerre mondiale. Il existe depuis 1949 deux états allemands, la République fédérale d’Allemagne (RFA encore appelée Allemagne de l’Ouest) et la République démocratique allemande (RDA encore appelée Allemagne de l’Est). Ce qu’il est convenu d’appeler Mur de Berlin est mur au sens littéral du terme à Berlin mais c’est toute la frontière entre les deux Allemagnes qui est rendue infranchissable. Berlin se situe à l’intérieur du territoire de la RDA mais n’en fait pas partie. La ville régie par un statut quadripartite est  partagée en quatre zones entre l’Angleterre, les Etats-Unis, la France et l’Union soviétique. A Berlin, le mur doit séparer la zone soviétique des trois zones occidentales de Berlin Ouest. Dans la mémoire des acteurs de cet épisode est présente l’histoire du blocus de Berlin qui a vu la mise en place par les Américains d’un pont aérien pour alimenter la ville. Tout l’enjeu, cette fois, est de préserver les droits des puissances occidentales sur Berlin ainsi que sur les voies d’accès. Cette question est en filigrane dans l’entretien entre Nikita Khrouchtchev et Walter Ulbricht dont nous avons traduit de l’allemand la partie concernant la construction du mur. La RFA en 1961 était en pleine campagne électorale, Willy Brandt, social-démocrate, maire de Berlin Ouest défiait le très conservateur chancelier chrétien démocrate en place Konrad Adenauer.

La première partie de l’entretien porte sur les difficultés économiques de la RDA, difficultés d’approvisionnement de la population en légumes et pommes de terre, la collectivisation des terres, le problème des matières premières, le manque de coopération entre les Pays socialistes, les déséquilibres du commerce extérieur avec les pays capitalistes.
Entre crochets, j’apporte quelques précisions que j’espère utiles pour la bonne compréhension du texte

(…)
W. Ulbricht : Parlons maintenant de la fermeture de la frontière. Quelle est la meilleure date ? Que faisons-nous sur cette question ?  Lors de la Journée des églises  entre le19 et le 23 juillet à Berlin Ouest [le rassemblement des églises évangéliques a  réuni 90.000 personnes au stade olympique]…

Nikita Khrouchtchev : Savez-vous que les Américains ont critiqué Adenauer pour cette initiative car ils craignent un regain de tension. Cette manifestation était l’œuvre d’Adenauer.

Walter Ulbricht : Adenauer a subi un échec car nous avons pu séparer notre église de celle d’Allemagne de l’Ouest. Nous avions pris des contremesures et introduit un contrôle des voyages à Berlin, 50 kilomètres avant la ville. Ces contrôles perdurent. Par ailleurs, on vérifie sur le Ring [autoroute qui contourne Berlin Ouest]. Le Bureau politique [du SED] a décidé que le Sénat de Berlin mettrait en place l’enregistrement de tous ceux qui passent la frontière. Nous enregistrons tout le monde et traitons ensuite les données. Cela n’apportera pas grand-chose sur le plan pratique mais cela prépare les gens à la fermeture de la frontière et aux mesures qui vont suivre.

Nikita Khrouchtchev : De combien de personnes s’agit-il ?

Walter Ulbricht : Officiellement 75.000. Plus en réalité. Cette semaine Ebert [Friedrich Ebert, maire de Berlin Est] s’adressera à la population de RDA pour lui demander de renoncer à se rendre à Berlin jusqu’à ce que la situation soit normalisée. Dans le même temps, les liaisons en bus vers Berlin seront interrompues. Mais les gens vont demander pourquoi ils ne peuvent pas se rendre dans leur propre capitale. Il faudra l’expliquer.

Nikita Khrouchtchev : Ce n’est pas possible. Les gens doivent pouvoir se rendre dans leur propre capitale.

Walter Ulbricht : Techniquement, nous pouvons préparer cela en deux semaines.

Nikita Khrouchtchev : Faites-le. Nous pouvons à tout moment nous y adapter.

Walter Ulbricht : Ne craignez-vous pas des conséquences sur les élections ouest-allemandes ? Que cela ne serve Adenauer ou Brandt ?

Nikita Khrouchtchev : Je pense qu’Adenauer va gagner [Il remportera effectivement les élections législatives mais perdra la majorité absolue]. Nous ne nous livrons pas à des jeux politiques. Ce sont tous les deux des fripouilles. Brandt est pire qu’Adenauer [Les dirigeants soviétiques ont toujours préféré la droite au pouvoir en Europe occidentale]. Dans cette affaire nous ne comptons que sur vous.

Walter Ulbricht : On peut s’attendre à tout de la part de Brandt car il n’a rien à perdre.

Nikita Khrouchtchev : Je pense qu’Adenauer se comportera différemment après les élections. Je sais par des documents secrets que les puissances occidentales  n’avanceront leurs propositions qu’après les élections en RFA. S’ils avaient voulu nous poser des conditions draconiennes, il aurait été plus judicieux pour eux de le faire avant les élections pour aider le chancelier. Mais dans ce cas, ils se seraient barré le chemin de la négociation avec nous. Ils veulent faire leurs propositions après les élections pour pouvoir leur donner un ton plus mesuré. C’est ce que Kroll [Ambassadeur de RFA à Moscou] m’a laissé entendre. Il a dit que les élections n’étaient que bavardage. C’est un homme intelligent. Il s’agite un peu en ce moment parce qu’on le tient pour un partisan d’une ligne modérée. Il doit parfois montrer de la fermeté.

Walter Ulbricht : Nous discuterons de ces mesures en Bureau politique.

Nikita Khrouchtchev : Quel serait le meilleur moment pour vous ?

Walter Ulbricht : Dès mon retour de Moscou, nous aborderons les questions économiques car l’Allemagne de l’Ouest réagira aux mesures frontalières par le gel d’importantes livraisons.

Nikita Khrouchtchev : C’est possible

Walter Ulbricht : C’est pourquoi nous devons expliquer à l’appareil d’Etat comment nous voyons la suite de notre politique économique. Nous expliquerons que, comme nous n’avons pas encore gagné notre compétition avec l’Allemagne de l’Ouest, de nouvelles tâches nous incombent. Il s’agit de rendre l’économie insensible aux perturbations occidentales.

Nikita Khrouchtchev : On ne devrait pas expliquer ainsi les mesures à votre peuple. Une telle justification ferait l’affaire d’Adenauer car elle signifierait que vous n’êtes pas capables de concourir avec l’Allemagne de l’Ouest. La fermeture de la frontière doit être expliquée politiquement. Les conséquences économiques en découlent.

Walter Ulbricht : Vous ne m’avez pas bien compris, bien sûr qu’il faut donner une justification politique

Nikita Khrouchtchev : Nous devons publier un communiqué commun dans lequel la RDA est invitée, dans l’intérêt des pays socialistes, à fermer la frontière. Ainsi, vous le ferez à notre demande. Ce n’est pas une affaire intérieure, pas une question économique, c’est une grande question de politique générale.

Walter Ulbricht : Nous sommes d’accord pour expliquer cela du point de vue de la grande politique mais nous devons nous préparer aux conséquences économiques. Avant la mise en place de ces mesures, je dois expliquer ce qu’il en sera de notre politique économique afin que tout le monde sache ce qu’il en est. Sur le plan politique, nous avons le plan de paix qui a du succès.

Nikita Khrouchtchev : J’ai  sur ce point un avis différent. Vous ne devez rien expliquer du tout avant la mise en place du nouveau régime frontalier car cela ne ferait que renforcer le flux d’émigration et pourrait créer des bouchons. Il faut le faire comme nous avons réalisé le changement de monnaie [Probablement le remplacement de tous les billets de banque en 1957 qui visait à empêcher la possession à l’ouest de marks est-allemands. On notera le “nous” avons réalisé…].

Nous vous laissons maintenant une à deux semaines [rappel : nous sommes le 1er août] pour que vous puissiez vous y préparer économiquement. Vous convoquerez ensuite le parlement et vous publierez le communiqué suivant : “à partir de demain, des postes frontières seront installés et le passage ne sera possible qu’avec l’autorisation de l’autorité compétente de la RDA”. Une mesure est prise pour empêcher l’entrée à Berlin ainsi qu’à la frontière vers Berlin Ouest [Il désigne là la frontière entre Berlin Est et Berlin Ouest. L’observation est celle du traducteur allemand]. Si on aborde la question dès maintenant, les petits bourgeois – et sur ce plan les russes et les allemands se valent – tenteront de partir. Il se pourrait que cela crée des embouteillages sur les voies d’accès à Berlin ce qui pourrait passer pour une forme de manifestation.

Walter Ulbricht : C’est un vrai argument.

Nikita Khrouchtchev : Le camarade Pervukhin [Mikhail Pervukhin, ambassadeur d’URSS en RDA] m’a dit qu’il faudrait mettre sous contrôle les voies extérieures de Berlin.

Walter Ulbricht : C’est le point de vue habituel des ministères des affaires étrangères qui partent du statut quadripartite de la ville.

Nikita Khrouchtchev : Le camarade Pervukhin a dit que les gens n’ont qu’à aller à Berlin Ouest, ils ne pourront de toute façon plus en partir. Mais c’est impensable car cela créerait à Berlin Ouest d’immenses camps de réfugiés qu’ils montreront aux touristes.

Walter Ulbricht : Oui, car la frontière traverse Berlin. [Le propos de W. Ulbricht n’est pas conforme aux accords de Potsdam. Il n’y a pas de frontière de la RDA à l’intérieur de Berlin mais c’est le fait accompli qu’il veut créer. Il le répétera plus loin. Khrouchtchev ne dément pas]

Nikita Khrouchtchev : Je n’établirais les contrôles qu’à Berlin, pas à l’extérieur.

Walter Ulbricht : Au début les contrôles extérieurs sont nécessaires pour que les gens en question ne commencent pas à se rassembler à Berlin. La ligne extérieure n’existe qu’à cause du statut quadripartite. Nous sommes cependant d’avis que la frontière traverse Berlin.

Nikita Khrouchtchev Quand la frontière se fermera les Américains et les Allemands de l’Ouest seront contents. L’ambassadeur Thompson [Llewellynn Thompson, ambassadeur des Etats-Unis à Moscou.] m’a dit que ces flux de réfugiés causent des soucis aux Allemands de l’Ouest. Si vous établissez ces contrôles, tout le monde sera content.  En outre, ils ressentiront votre pouvoir.

Walter Ulbricht : Oui et nous obtiendront alors une stabilisation.

Nikita Khrouchtchev : J’ai une question technique. Comment sera réalisé le contrôle dans les rues où un côté se situe à l’est et l’autre à l’ouest ?

Walter Ulbricht : Nous avons un plan précis. Les accès des maisons qui donnent sur Berlin Ouest seront murés. A d’autres endroits, nous installeront des barbelés. Les barbelés ont déjà été livrés. Tout peut aller très vite. Ce sera plus difficile dans le domaine du transport. Nous transformerons les quais du métro destinés aux correspondances avec Berlin Ouest.

Nikita Khrouchtchev : Qui sont ceux qui prennent ces correspondances ?

Walter Ulbricht : Une partie de la population qui dispose d’une autorisation. Il y a, par exemple, 14.000 personnes parmi lesquels beaucoup de travailleurs intellectuels qui habitent à Berlin Ouest et qui travaillent chez nous.

Nikita Khrouchtchev : Une autre question. Si vous autorisez les gens qui habitent à Berlin Ouest à travailler chez vous, est-ce que ceux qui habitent chez vous peuvent aussi travailler là-bas ?

Walter Ulbricht : Non, ce n’est pas autorisé. C’est autre chose. Mais nous avons quelques milliers d’enfants en majorité de familles petites bourgeoises qui habitent Berlin Est et qui vont à l’école à Berlin Ouest.

Nikita Khrouchtchev : Il faut arrêter cela.

Walter Ulbricht : Oui. Nous ne les laisserons plus y aller.

Jusqu’à présent nos trains pour Potsdam traversaient Berlin Ouest. Il faudra les détourner pas la RDA. Mais il y a le risque que les autorités de Berlin Ouest et les Puissances occupantes ne se saisissent des gares qui nous appartiennent. Mais ce sera difficile pour eux car les trains qui partent de là doivent traverser notre territoire.

Nikita Khrouchtchev : Alors, ils ne le feront pas car vous pourriez leur barrer la route.

Walter Ulbricht : Il y a ensuite la question des trains militaires que nous devons prendre en charge. Il y aura des conflits de ce genre.

Nikita Khrouchtchev : Quelques petits conflits ne font pas de mal. Mais il faut le faire de manière astucieuse pour qu’on n’ait rien à nous reprocher.

Walter Ulbricht : Nous avons d’ores et déjà commencé à lutter contre les trafics de personnes. L’adversaire sent que nous nous préparons à fermer la frontière. Hier, par exemple, un correspondant anglais m’a demandé : fermeriez-vous aujourd’hui la frontière ? J’ai répondu que cela dépendait des puissances occidentales.

Nikita Khrouchtchev : Je vois que sur cette question, nous nous comprenons correctement.  (…)

Traduit de l’allemand par Bernard Umbrecht

La suite de l’entretien qui a duré 2 heures et 15 minutes porte sur l’organisation du Sommet du Pacte de Varsovie qui se tient deux jours plus tard à Moscou.

Cet extrait ne donne pas la vérité sur l’histoire de la construction du Mur de Berlin, le 13 août mais apporte un éclairage des plus intéressants. L’accord sur le fond n’empêche pas des nuances.

Si l’histoire ne se réécrit pas, elle peut se réinterpréter. Régulièrement, l’ouverture des archives diplomatiques à Moscou comme à Washington apportent de nouveaux détails. Les querelles d’historiens vont bon train sur la part de responsabilité de chacun des protagonistes, y compris de Kennedy. Reste que tout le monde s’accorde pour dire que, sans la construction du Mur, la RDA qui se vidait de sa population, aurait cessé rapidement d’exister. Et personne à cette époque là ne voulait d’un Etat allemand unifié au cœur de l’Europe, une quinzaine d’années à peine après la fin du désastre absolu de la seconde guerre mondiale. Tous aussi étaient d’accord pour réduire le foyer de tension Est Ouest que constituait Berlin. Ce qui n’empêche pas, comme le souhaite même Khrouchtchev, quelques petites frictions. A conditions de les maîtriser.

Sources du document : en allemand et en russe
Articles suivants
Un mur à Berlin (2) / Le mur a enfermé ceux qu’il était censé protéger

13 août 1961 : un mur à Berlin (3) / « Le monument de Staline à Rosa Luxemburg » (Heiner Müller)

Print Friendly, PDF & Email
Ce contenu a été publié dans Berlin, Histoire, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Un mur à Berlin (1) /1er août 1961 : « les barbelés ont déjà été livrés »

  1. Jef dit :

    Vivement la prochaine partie !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *