ÉRASME de Rotterdam : Dulce Bellum Inexpertis (1515)
LA GUERRE EST DOUCE POUR CEUX QUI NE L’ONT PAS FAITE [i.e. à ceux qui n’y connaissent rien]

Commençons par un petit clin d’œil à l’actualité. J’ignorais qu’il y avait en France tant d’amateurs, d’amoureux du latin. Je sens que j’ai bien fait de garder mon «Gaffiot», qui n’est pourtant pas dans mon expérience le symbole d’un gai savoir. J’ai observé en effet qu’il sert au moins pour les «manifs» en attentant l’invention du lancer de«Gaffiot».
Voici donc le début, en latin (et grec), du texte dont il sera question aujourd’hui. On se rassure : la traduction et quelques phrases de plus suivent :
3001.IV, I, 1.Dulce bellum inexpertis
«Et elegans cum primis et multorum litteris celebratum adagium est :Γλυκùς ἀπείρῳ πόλεμος , id est Dulce bellum inexperto. Id ita reddit Vegetius libro De re militari III, capite XIV : Nec confidas satis, si tyro proelium cupit ; inexpertis enim dulcis est pugna. Citatur ex Pindaro : Γλυκù δὲ πόλεμος ἀπείροισιν, ἐμπείρων δέ τις ταρβεĩ προσιόντα νιν καρδίᾳ περισσὦς, id est Dulce bellum inexpertis, ast expertus quispiam horret, si accesserit cordi supra modum …. »
Desiderius Erasmus Roterodamus Adagia, Chiliades IV (Source)
«Il est particulièrement intéressant et répandu dans les lettres, l’adage Γλυκυς απειρψ πολεμος, c’est-à-dire la guerre est douce pour celui qui ne l’a pas faite. C’est Végèce qui, dans son livre sur l’Art de la guerre, III, chap. XIV, le cite ainsi : Ne te fie pas trop au jeune soldat qui désire se battre, car le combat est doux pour ceux qui ne savent pas ce que c’est. C’est tiré de Pindare : Γλυκυ εστι πολεμος απειροισιν, εμπειρων δε τις ταρβει προσιοντα νιν καρδια περισσως, c’est-à-dire la guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas faite, mais qui la connaît en éprouve, dès qu’il s’en approche, une horreur extrême.
Parmi les affaires humaines, il s’en trouve dont on ne peut concevoir, sans en avoir fait l’expérience, ce qu’elles contiennent de malheurs et de maux.
Douce est aux ignorants la fréquentation
D’un ami puissant, mais qui en a goûté
S’en méfie».

Une anthologie numérique sur le pacifisme

Je veux d’abord rendre hommage à une initiative qui s’est tenue du 13 au 16 mai 2015, dans le cadre des Rencontres de Genève Histoire et Cité  qui avaient pour thème «Construire la paix». Pendant trois jours, une équipe de volontaires, sous la coordination d’infoclio.ch et de la Bibliothèque numérique romande, avec la Faculté des Lettres de Genève, s’est donnée pour mission de produire de A à Z une anthologie de textes relatifs au pacifisme et de la mettre à disposition d’un large public.
Les Rencontres de Genève veulent mettre en relation le monde académique et le grand public sur le thème de l’histoire plus précisément autour de la question : À quel avenir est promis le passé dans nos sociétés connectées ? Son originalité est de poser la question des humanités digitales.
infoclio.ch a pour objectif de développer une infrastructure numérique pour les sciences historiques en Suisse.
Une quinzaine de participants ont abordé toutes les étapes de production d’un livre numérique: choix des textes, numérisation, mise en page, correction des épreuves, et la réalisation finale d’une Anthologie sur le pacifisme en différents formats de téléchargement. Un exemple à suivre. Cette anthologie de 235 pages vient d’être publiée. On trouvera les références et les liens à la fin de ce texte. Immanuel Kant, Victor Hugo, Diderot, Tolstoï, Jaurès, Romain Rolland et son célèbre Au dessus de la mêlée, la lettre de Freud à Einstein, Gandi, Camus, Mandela ….. y figurent.
J’ai choisi pour aiguiser l’appétit quelques extraits d’un texte d’Érasme, d’abord parce le Prince des humanistes a eu comme terrain d’action l’espace rhénan et s’imposait pour le Sauterhin mais aussi en raison de son originalité comme du lieu ainsi que de la date de sa publication : à Bâle en 1515, l’année de la bataille de Marignan. Érasme qui avait voyagé en Italie, était docteur en théologie de l’Université de Turin et édité à Venise ne pouvait pas ignorer les guerres d’Italie dans laquelle les mercenaires des Confédérés suisses, la France, le Pape et Venise étaient impliqués.
Le texte dont il est question fait partie des Adages publiés par Erasme entre 1500 et 1536 en 16 éditions différentes dont un format de poche. Le 3001ème adage fait partie de l’édition de 1515. Les adages sont «un des plus grands succès de librairie de la Renaissance» explique Isabelle Diu de l’École nationale des Chartes (Paris) dans un très beau texte dont je recommande la lecture, en ligne. Elle ajoute :
«Les raisons en sont faciles à comprendre : d’un accès aisé, presque ludique, composé comme en passant, l’ouvrage semble véhiculer une sorte de sagesse populaire ; pourtant, il s’appuie sur les autorités les plus prestigieuses, révèle de hautes qualités rhétoriques et s’avère ancré dans la réalité la plus contemporaine. Bien loin de n’être qu’une simple compilation à usage éthique, l’œuvre ressortit à la catégorie des essais rhétoriques et esthétiques. D’un même mouvement, il met à portée du grand nombre, avec un réel talent pédagogique, les trésors de la sagesse antique, sous une forme nouvelle et proprement humaniste : en restituant la lettre même des textes. Cette sorte d’anthologie de la littérature antique est donc aussi une forme de manifeste de l’humanisme lettré.»
Isabelle Diu / École nationale des Chartes (Paris) Une lecture des Adages d’Érasme, entre bibliographie rêvée et bibliothèque idéale
Les Adages sont ce que l’on appellerait aujourd’hui un work in progress. Ils ont même quelque choses de nos blogs, les délais de publication en plus bien sûrs. Ils contiennent l’idée d’une collection de maximes de l’antiquité commentées dans un «jardin d’auteurs variés» selon l’expression d’Érasme lui-même, un butinage qui forme une sorte de livre de lecture d’une bibliothèque idéale. L’édition est accompagnée d’un appareillage de lecture sous forme de deux index : l’un d’auteurs, l’autre thématique.
Mais cette bibliothèque
«échappe au réel, sa richesse devenant métaphore des ressources morales de son possesseur».
Isabelle Diu forme l’hypothèse que
«bibliothèque et bibliographie forment les espaces nécessaires à la création de nouveaux textes, qui existent indépendamment de l’accumulation des livres à l’intérieur de la bibliothèque, indépendamment des canons établis, mais pourtant par la grâce de leur existence».
Cela s’inscrit aussi dans notre réflexion sur la question des essais et celle à venir sur les bibliothèques

ÉRASME de Rotterdam : Dulce Bellum Inexpertis (1515) – Extraits

Dans le plaidoyer pour la paix d’Érasme écrit dans une période où l’on pensait pouvoir flirter impunément avec la mort et, rappelons-le, pendant laquelle en Suisse, à Bâle, on faisait commerce du sang des mercenaires, j’ai choisi quelques extraits dans lesquels il met en évidence la discordance entre l’homme et la guerre. Alors que l’homme est doué d’empathie, le tableau de la guerre ne correspond pas à cette image. Pour convaincre ceux qui approuvent la guerre sans rien y connaître, c’est un peu comme nos enquêtes d’opinion dans lesquelles les gens savent tout sur tout sauf sur la réalité à laquelle se rapporte la question, Érasme s’emploie à la décrire comme Urs Graf, lui-même mercenaire, s’est employé à la dessiner. Le troisième extrait est une tentative d’explication psycho sociale des mécanismes de la guerre.
Urs Graf, la bataille de Marignan

Urs Graf, la bataille de Marignan

La guerre est indigne de l’homme.
« Si, au nombre des affaires humaines, il en est une qu’il convienne d’entreprendre avec hésitation ou plutôt qu’il faille fuir, conjurer par ses prières, repousser par tous les moyens, c’est certainement la guerre : rien n’est plus impie, plus calamiteux, plus largement pernicieux, plus obstinément tenace, plus affreux, bref, plus indigne de l’homme, pour ne pas dire d’un chrétien. Et, chose étonnante à dire, on l’entreprend aujourd’hui un peu partout avec une telle légèreté, un tel manque de discernement ! avec quelle cruauté et quelle barbarie la font, non seulement les païens, mais aussi les chrétiens, non seulement les laïcs, mais aussi les prêtres et les évêques, non seulement les hommes jeunes et inexpérimentés, mais aussi les vieillards qui l’ont vécue bien souvent, non seulement le peuple et la foule naturellement changeante, mais surtout les princes dont le devoir serait d’apaiser par sagesse et raison les mouvements inconsidérés de la sotte multitude. Et il ne manque pas de jurisconsultes ni de théologiens qui cherchent à attiser leurs torches de semblables abominations et, comme on dit, les aspergent d’eau froide. Si bien que, de nos jours, la guerre est à ce point admise que les hommes s’étonnent de trouver quelqu’un à qui elle ne plaise pas ; à ce point approuvée qu’il est impie, et je dirais presque hérétique, de désapprouver cette entreprise entre toutes la plus criminelle, la plus malheureuse aussi.
Comme il serait mieux fondé de s’en étonner et de se demander quel mauvais génie, quel fléau, quelle calamité, quelle Furie a fait pénétrer pour la première fois dans l’esprit de l’homme le besoin, resté jusqu’alors animal, qui pousse cet être pacifique, créé pour la paix et la bienveillance – le seul que la nature ait fait naître pour le salut de tous – à se ruer avec une folie si bestiale et des violences si délirantes vers le massacre mutuel ! Et ce fait stupéfiera plus encore quiconque se sera détourné des opinions généralement reçues, pour observer l’essence même des choses et leur nature et examiner quelque peu, avec l’œil du philosophe, d’une part, l’image de l’homme et, d’autre part, le tableau de la guerre».
Après avoir décrit l’homme comme doué d’empathie, fait pour l’amitié, Érasme y oppose en dissonance le tableau de la guerre, ce qui suppose – il s’adresse à ceux qui n’y ont jamais été – un effort d’imagination, une imagination d’abord partiellement auditive :
«Imaginez donc que vous vous trouvez au milieu de cohortes barbares que leurs visages mêmes et le son de leurs voix rendent horribles, d’armées bardées de fer, rangées en bataille, parmi le fracas et l’éclat effrayants des armes, l’agitation odieuse d’un très grand nombre d’hommes, leurs regards menaçants, les appels rauques des cors, le son terrifiant de la trompette, les roulements de bombardes, aussi impressionnants que ceux du tonnerre, mais plus malfaisants, les clameurs folles ; imaginez que vous voyez le choc furieux, la monstrueuse boucherie, le sort cruel tant des tueurs que des tués, les cadavres entassés, les plaines gorgées et les fleuves teintés de sang humain. Il arrive même parfois que le frère fonde sur son frère, le parent sur son parent, l’ami sur son ami et, au moment où la fureur commune se déchaîne, enfonce le fer dans les entrailles de celui qui ne l’avait jamais blessé, fût-ce même d’un mot. Une tragédie semblable contient une telle somme de malheurs que le cœur humain se détourne avec horreur de sa description même. Pour ne pas rapporter ces maux tout ordinaires au regard de ceux que je viens de citer : moissons foulées partout, fermes en cendres, villages incendiés, troupeaux razziés, vierges violées, vieillards traînés en captivité, églises saccagées, brigandages, déprédations, violence et confusion partout. Je tairai de même ces malheurs qui suivent d’ordinaire une guerre, fût-elle la plus heureuse et la plus juste : le menu peuple dépouillé, les riches chargés d’impôts, tant de vieillards laissés seuls et anéantis par le massacre de leurs enfants plus misérablement que si l’ennemi leur avait enlevé, avec la vie, la faculté de souffrir, tant de vieilles femmes privées de leurs biens et supprimées ainsi plus cruellement que par le fer, tant de femmes veuves, tant d’enfants orphelins, tant de maisons remplies de deuil, tant de riches réduits à la misère. À quoi rime-t-il, en effet, de parler du bouleversement moral, alors que personne n’ignore que c’est de la guerre que sort la démoralisation générale de la vie ? C’est d’elle que naît le mépris du devoir, l’indifférence à l’égard des lois, l’audace de concevoir n’importe quel crime. De cette source jaillit un torrent de brigands, de voleurs, de sacrilèges, d’égorgeurs. Et – c’est là le plus grave de tout – cette pestilence si funeste ne sait se contenir dans ses propres limites, mais, née dans un coin quelconque, non seulement elle envahit, comme une épidémie, les régions voisines, mais encore elle entraîne les plus éloignées dans le désordre et le bouleversement général, par des nécessités commerciales ou à la faveur d’une alliance ou d’un traité. Bien plus, la guerre est engendrée par la guerre, une vraie guerre naît d’un semblant de guerre, la plus importante sort de la plus insignifiante et il n’est pas rare qu’il lui arrive alors ce qui, dans les fables, nous est raconté du monstre de Lerne».[…]
Érasme essaye ensuite de comprendre ce qui a fait de l’homme un être capable de meurtres
«Et toujours les plus grands maux se sont glissés dans la vie des hommes sous le masque du bien. Autrefois donc, quand les hommes primitifs, nus, sans remparts et sans toit, vivaient dans les forêts il arriva plusieurs fois qu’ils furent attaqués par des bêtes sauvages. Ce fut donc à elles que l’homme déclara d’abord la guerre, et l’on tenait pour courageux et l’on prenait comme chef celui qui avait protégé l’espèce contre la violence des fauves. Il paraissait parfaitement justifié de les égorger lorsqu’ils vous égorgeaient, de les massacrer quand ils vous massacraient, surtout s’ils vous assaillaient sans qu’on les eût attaqués. Comme ces actions étaient portées aux nues (c’est pour cela qu’on fit un dieu d’Hercule), la jeunesse ardente se mit à chasser les fauves à l’envi et à se parer de leurs dépouilles comme d’un trophée. Ensuite, non contents de les avoir égorgés, les jeunes gens se couvrirent de leurs peaux pour se défendre contre les rigueurs de l’hiver. Tels furent les premiers meurtres, telles, les premières dépouilles. Après quoi ils poussèrent plus loin, ils osèrent une chose que Pythagore a jugée résolument impie et qui pourrait nous paraître extravagante si l’habitude ne nous en empêchait, l’habitude dont la force est telle que, chez certains peuples, on a considéré comme un devoir pieux de précipiter dans une fosse un père âgé, après l’avoir battu à mort, et d’enlever la vie à celui de qui on l’avait reçue ; qu’on tenait pour saint de se nourrir de la chair de ses amis intimes ; qu’on jugeait beau de prostituer une vierge dans le temple de Vénus et bien des choses plus absurdes encore que celles-ci, dont le simple récit serait pour tous un objet d’abomination. Ainsi donc rien n’est assez criminel, assez atroce pour ne pas être approuvé si la coutume le veut. Quel crime osèrent-ils donc commettre ? Ils ne craignirent pas de se nourrir du cadavre des animaux tués, de lacérer de leurs dents la chair morte, d’en boire le sang, d’en sucer la lymphe et, selon l’expression d’Ovide, d’enfouir les entrailles au fond de leurs entrailles. Cet acte, tout inhumain qu’il parût à ceux dont l’esprit était plus civilisé, l’usage et la facilité le sanctionnèrent. On se plut même à regarder l’aspect d’un cadavre, on y prit un plaisir sensuel. Les chairs sont ensevelies dans des boîtes, conservées avec des aromates ; on inscrit en épitaphe « Ci-gît un sanglier, ici a été enterré un ours ». Cadavéreuses voluptés ! On alla plus loin. Des bêtes nuisibles, on en arriva aux animaux innocents. On s’en prit un peu partout aux moutons,
Animal sans ruse ni dol,
on s’en prit au lièvre, pour la seule raison qu’il était de chair délicate. On n’eut même pas pitié du bœuf domestique qui avait nourri longtemps, par ses sueurs, la famille ingrate ; on n’épargna aucune espèce d’oiseau, aucune espèce de poisson et la gourmandise devint à ce point tyrannique qu’aucun animal ne se trouva plus nulle part à l’abri de la cruauté humaine. Et l’habitude fit encore qu’on resta insensible à la violence exercée contre toute forme de vie, du moins tant qu’on s’abstînt d’abattre des hommes ».
Ce qui n’était au début qu’un corps à corps devient combat de bande puis l’innovation technique transforme le brigandage en guerre :
«Mais tandis que la férocité croît par l’usage, tandis que les colères grandissent, tandis que l’ambition s’enflamme toujours plus, ils arment leur fureur grâce à leur ingéniosité. On invente toute espèce d’armes défensives, on invente des armes offensives pour faire périr l’ennemi. Bientôt les hommes commencèrent à se heurter un peu partout, en troupes plus nombreuses et armées. Cette évidente folie ne manque pas d’honneurs. On la nomma «guerre» et l’on voulut que le courage résidât dans le fait de protéger, au péril de sa vie, ses enfants, sa femme, son troupeau, son gîte contre les violences des ennemis. Et ainsi, peu à peu, l’art de combattre se développant avec la civilisation, on entreprit de se déclarer la guerre de cité à cité, de région à région, de royaume à royaume. Pourtant, dans une entreprise fort cruelle en soi, subsistaient encore des vestiges de l’ancienne humanité : on réclamait satisfaction par l’entremise de parlementaires, les féciaux ; on en appelait au témoignage des dieux ; on préludait au combat par un assaut d’injures. L’affaire se réglait au moyen des armes ordinaires et par le courage, non par la ruse. Il était sacrilège d’assaillir l’ennemi avant le signal du combat ; il n’était pas permis de combattre après que le général avait fait sonner la retraite. Bref, on faisait assaut de valeur et de gloire plutôt qu’on ne cherchait à s’occire. On ne prenait les armes que contre les étrangers qu’on nommait, pour cette raison, «hostiles» (autrement dit, les «hôtes»). De là sont nés les empires : aucun ne fut jamais créé dans aucune nation si ce n’est au prix de beaucoup de sang humain. À partir de ce moment, les guerres s’enchaînent sans interruption : à tour de rôle, on se chasse du pouvoir et on le revendique. Ensuite, comme le commandement était tombé aux mains des pires scélérats, on tourna bientôt ses armes contre le premier venu, à sa fantaisie ; et les plus menacés par les périls de la guerre ne furent plus dorénavant les êtres malfaisants mais les gens bien rentés, le but du combat ne fut plus la gloire mais un butin sordide ou bien quelque profit plus criminel encore. Je ne doute pas que Pythagore, dans sa grande sagesse, ait prévu cela quand, par son enseignement philosophique, il détournait la masse inexpérimentée des hommes de l’abattage des animaux. Il se rendait compte que celui qui, sans avoir subi de dommage, se serait accoutumé à répandre le sang d’une bête inoffensive, ne craindrait pas, une fois mû par la colère et piqué par l’offense, de se débarrasser d’un homme. Qu’est-ce que la guerre, en effet, sinon un meurtre multiplié et réciproque, un banditisme d’autant plus scélérat qu’il s’accomplit sur une plus large échelle ? Mais ce sont là objets de plaisanterie, divagations de scolastiques pour les seigneurs grossiers de notre temps qui, n’ayant d’humain que la forme, n’hésitent pas à se prendre pour des dieux.
Et cependant, c’est en partant de là qu’on en est arrivé, nous le voyons, à ce point d’insanité de ne rien faire d’autre toute la vie. Nous sommes constamment en guerre, nation contre nation, royaume contre royaume, cité contre cité, prince contre prince, peuple contre peuple et – chose que les païens mêmes considèrent comme impie – allié contre allié, parent contre parent, frère contre frère, fils contre père, enfin – ce que je trouve plus atroce que tout cela – des chrétiens luttent contre des hommes, et j’ajouterai à contre-cœur, car c’est le fait le plus atroce, des chrétiens font la guerre contre des chrétiens. Aveuglement de l’esprit humain : personne ne s’en étonne, personne ne s’en indigne !» […]
Texte tiré de Margolin Jean-Claude, Guerre et paix dans la pensée d’Erasme, Paris, Aubier Montaigne, 1973, pp. 112-148.

 

La-Paix-Anthologie-numeriqueLA PAIX
Anthologie numérique sur le pacifisme
Infoclio.ch, Maison de l’Histoire de l’Université de Genève et Bibliothèque numérique romande, 2015.
235 p.
ISBN 978-3-906817-01-9
Téléchargements aux formats PDF, ePub, Mobipocket : sur le site d’Infoclio.ch
J’en profite pour vous présenter les Bourlapapey (bourla-papey, brûle-papiers en langage du pays de Vaud) de la Bibliothèque numérique romande
Les bourlapapey (bourla-papey, brûle-papiers en langage du pays de Vaud), étaient des révoltés paysans qui, pour s’opposer au rétablissement des impôts féodaux dans ce qui était alors, en 1802, le canton du Léman de la République Helvétique mirent le feu aux archives de plusieurs châteaux, centres de gouvernement, afin d’empêcher l’application de ces impôts. Leurs leaders d’abord condamnés furent amnistiés quelques mois plus tard et les impôts abolis.
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2 réponses à ÉRASME de Rotterdam : Dulce Bellum Inexpertis (1515)
LA GUERRE EST DOUCE POUR CEUX QUI NE L’ONT PAS FAITE [i.e. à ceux qui n’y connaissent rien]

  1. Je viens de trouver ce passionnant article sur les Adages d’Érasme.
    http://bit.ly/1Q4kMFQ
    Merci à vous pour ce très passionnant article, aux ramifications multiples.

  2. BONHAURE PELLETIER dit :

    Merci de nous rappeler ERASME, ce grand humaniste… Nombre de personnes devrait
    le consulter et réfléchir ensuite….

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