13/11 : La dimension franco-allemande des attentats

Dans les terribles attentats qui ont endeuillé Paris, la France et l’Europe, une chose m’avait d’emblée sauté aux yeux : c’est la possible présence d’une dimension franco-allemande. N’ayant trouvé aucune analyse abordant le sujet sous cet angle – mais je n’ai pas tout lu – je me suis attelé à vérifier cette intuition. Cela force à réfléchir un peu plus intensément par soi-même, attitude précieuse et qui le sera de plus en plus par ces «sombres temps». Même si le résultat de ces réflexions n’est pas forcément très demandé. Ajoutons que je n’aime guère avoir le sentiment que c’est précisément cela dont on voudrait nous priver. On aura remarqué que parmi les premières mesures post-attentats figure l’évacuation de ce que l’on appelle peut-être faussement la «société civile» évincée aussi de la COP 21 au profit de sa militarisation.
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Télévision : Guerre ! État d’exception !! Boucler les frontières !!
Daech : Parfait ! C’est exactement ce que nous voulions !!
Caricature de Klaus Stuttmann :

Une observation préalable. Il ne faut jamais prendre ses adversaires pour des imbéciles comme j’ai pu le lire ici ou là même quand ils le sont et à fortiori quand ils ne le sont pas. Pour cela, il faut sans doute faire une distinction entre ceux qui sur le terrain se font exploser – et tenter d’en comprendre la mécanique – et ceux qui au lointain tirent les ficelles. Comprendre pourquoi ces derniers disposent d’un vivier cosmopolite de jeunes désespérés et suicidaires aussi considérable dans le monde. J’avais gardé sous le coude un article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung que m’avait transmis un ami au printemps dernier. Il s’intitulait «une guerre de l’intelligence», il faut entendre intelligence au sens d’Intelligence service. L’article faisait état d’une série de livres parus en Allemagne sur le phénomène Daesch. Était notamment évoqué celui de Christoph Reuter, Die schwarze Macht (Le pouvoir noir), dans lequel le reporter cherche à montrer que sous le vernis noir du djihadisme se trouve «un noyau politique dur et froid». L’auteur appelle d’ailleurs Daech, le stasi-califat. En clair, ce groupe de froids calculateurs est constitué d’anciens officiers, planificateurs des services secrets de Saddam Hussein. Pour Christoph Reuter qui s’est exprimé dans un entretien à la radio après les tragiques événements, l’attentat de Paris était un acte dosé, calculé et non un furieux point d’orgue. Mais, que l’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Il ne s’agit pas de tomber dans l’excès inverse et penser que tout a fonctionné de la manière dont cela aurait été minutieusement planifié. Daesch est un objet complexe que ne se laisse pas mettre dans une boite bien carrée. C’est aussi une entreprise colonialiste qui opère par une stratégie du chaos. Sans compter que ce que nous en savons dépend pour une large part des services de renseignements et de ce qu’ils veulent bien en dire. Ce qui fait écrire à Frank Rieger dans un article où il explique qu’Anonymus est «aussi flou» que Daech :
«la confusion est devenu un concept, un moyen de la politique. L’absence de certitude, la fin des consistances narratives sont la nouvelle normalité»
(Source : Anonymus contre Daesch un combat de masques dans l’ombre [allemand])
Daech se veut un Etat mais ne l’est pas. Le meilleur moyen de l’aider à le devenir et de conforter son assise est de lui déclarer la guerre. Cette déclaration, François Hollande l’a en outre faite dans un discours coulé dans le moule de celui de George W Busch dont la guerre a conduit à la situation que nous subissons aujourd’hui.
Revenons en au fil des événements pour voir s’il n’y a pas tout de même des messages dans les attentats quand bien même on les qualifierait d’aveugles.
La monstrueuse séquence a commencé – que l’on me pardonne cette audace – hors de Paris devant le Stade de France à Saint Denis où se disputait un match amical entre la France et l’Allemagne en présence de quelque 80.000 spectateurs, du Chef de l’État et du Ministre allemand des Affaires étrangères. Le match a été joué jusqu’au coup de sifflet final mais on en a oublié le score (2-0 pour la France) parce qu’à l’extérieur commençait pendant ce temps un carnage. Le match avait débuté à 21 heures, une première explosion a eu lieu à 21h20, une seconde à 21h 30, une troisième à 21h 53. Des «kamikazes» se sont fait exploser aux abords quasi déserts du stade entraînant la mort d’un passant. Avaient-ils l’intention d’y pénétrer sans le pouvoir ? Il semble -hypothèse- que le temps, la coordination horaire ait été privilégiée par rapport au positionnement des acteurs.
Voici le témoignage des journalistes sportifs de la Frankfurter Allgemeine Zeitung :
«Il y a eu ce bruit. Cette détonation vibrante et sourde qui réveille des prémonitions et des souvenirs. Il y a 11 ans, au lendemain d’un match entre le Real de Madrid et le Bayern de Munich, j’avais été en contact avec un attentat. Dans la gare Atocha de Madrid des terroristes avaient fait sauter un train et causé la mort de près de 200 personnes. Et ce bruit y fait penser. Cela ne se peut. Beaucoup de spectateurs regardent dans la direction d’où vient l’explosion. Oliver Bierhoff, le manager de l’équipe nationale allemande évoquera plus tard ce que beaucoup avaient soupçonné sans vouloir l’admettre : ce n’était pas un pétard.
Pour un moment, tout est silencieux dans le Stade de France. Rien ne se produit, le match continue, tout se passe comme d’habitude. Probablement tout de même un pétard. Lorsque le bruit d’un second coup moins fort que le premier pénètre dans le stade, il fait plutôt un effet tranquillisant. Deux explosions, cela ne peut être que des pétards, quoi d’autre ? Une troisième détonation dans la seconde mi-temps n’est plus perçue que par une partie des spectateurs. Mais la réalité pénètre peu à peu dans le stade. Au-dessus de l’arène croisent des hélicoptères, sur les téléphones portables se diffusent des informations des médias français sur les attentats, les premiers morts. Les entrées du stade sont fermées. Personne ne peut sortir. Seule entre la peur.
Intérieur et extérieur.
Dans le stade, c’est du moins le sentiment que nous avons, tous sont en sécurité. Il en va tout autrement au Bataclan où l’intérieur n’offre plus d’issue vers l’extérieur pour près d’une centaine de personnes ».
(Source en allemand)
Les téléspectateurs allemands devant leurs écrans ont aussi ressenti quelque chose de semblable qui ne sera sans doute pas sans effet sur la perception qu’ils auront de l’annulation quelques jours plus tard du match Allemagne/Pays-Bas qui devait avoir lieu à Hanovre. Il donnera l’impression d’un «sombre écho de Paris» comme le note dans le Spiegel Sascha Lobo qui parle d’une sorte d’attentat psychologique qui fait que l’on se sent touché sans qu’il ne se soit rien passé. L’impression a été accentuée par le refus du gouvernement de fournir des précisions sur les motifs de l’annulation. La déclaration du Ministre de l’Intérieur, pleine de sous-entendus – si je disais ce que je sais cela nuirait à la sécurité du pays – n’a fait qu’attiser les peurs. A l’évidence, il aurait mieux fait de se taire. Les informations sur un risque potentiel seraient venues des services de renseignements français. Rien n’a été trouvé. Aucune arrestation n’a eu lieu.
Dans une étrange envolée lyrique qui se conclut par un appel au renforcement de la coopération militaire entre la France et l’Allemagne, le correspondant à Paris de l’hebdomadaire die Zeit écrit :
«(…). Cela commence à la 16ème minute de jeu. Le latéral Patrice Evra a la balle au pied. Il lève un moment la tête, entend une forte explosion. Pour un instant son attention est détournée, puis il passe en arrière, le jeu continue. C’est ce moment que des millions d’allemands et de français retiendront. Car l’attaque terroriste que cette explosion signale s’adresse à tous dans le stade, Hollande comme Steinmeier, Evra comme Schweinsteiger, allemands et français. Soudain, le football a perdu son importance. Aucun media français ne donnera cette nuit-là le sore du match. Parce que cette nuit-là, la France et l’Allemagne ont perdu ensemble».
(Source : Deutsche und Franzosen müssen Europa gemeinsam verteidigen [Allemands et Français doivent défendre l’Europe ensemble])
Dans le communiqué de revendication de la tuerie, Daech affirme avoir choisi «minutieusement» ses cibles à l’avance et cite le Stade de France où se déroulait le match «des deux pays croisés, la France et l’Allemagne».
Le porte-parole des questions militaires au Bundestag a déclaré :
«Il ne suffit pas de s’enrouler dans un drapeau tricolore. L’attaque contre le match de foot entre la France et l’Allemagne nous visait aussi. Ce n’est pas un hasard».
Mais encore ?
Avant de voir ce qu’il en est de la participation directe comparée de la France et de l’Allemagne à ce conflit, il nous faut nous arrêter sur un dernier indice, le coup du faux-passeport syrien qui pointe vers les voies de transit des réfugiés qui au grand dam de Daech fuient leur pays pas seulement à cause de Daech mais bien plus encore de Bachar el-Assad. Il s’agit ici d’enfoncer un coin entre l’Europe et les réfugiés. Sur cette question, l’Allemagne est en première ligne alors que la France de son côté l’est sur le terrain militaire.
Même s’il reste encore de la retenue dans les interventions militaires de l’Allemagne, elles ne sont plus non plus absentes. C’est le cas en Afghanistan et au Mali où il est question qu’elle renforce sa présence. L’Allemagne a fourni 1800 tonnes d’armement et d’équipement aux Peshmergas. Cela n’a pas empêché Mme Merkel d’être allée apporter son soutien à la réélection d’Erdogan et d’interdire le PKK.
François Hollande a invoqué l’article 42-7 du Traité de l’Union européenne. Il est ainsi libellé :
«Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations unies. Cela n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres.
Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre.»
S’il avait fait appel directement à la clause de solidarité de l’Otan, le Chef de l’Etat n’aurait pas pu opérer son virage sur la Russie ni aller en direction d’une militarisation de l’Europe. La Frankfurter Rundschau rappelle que Jean-Claude Junker avait au printemps dernier déjà réclamé de franchir un pas supplémentaire vers une Europe de la défense. Les choses étaient-elles déjà dans les tiroirs attendant leur heure ?
Mais en Allemagne la question de la guerre reste encore compliquée à évoquer. Angela Merkel a soigneusement évité le mot jusqu’à présent. Mais les appels à de la virilité ne manquent pas après la rébellion qu’elle vient de connaître sur la question des réfugiés. Le président de la République,  Joachim Gauck, toujours aux avant-postes quand il s’agit de jouer les matamores au nom de la bonne conscience de l’ancien dissident qu’il n’a jamais été a qualifié les attentats de «nouvelle forme de guerre». Je ne sais pas s’il a lu les contorsions rhétoriques de Pascal Ory affirmant que «le terrorisme est la guerre de notre temps» répétant ce que l’on pouvait en dire il y a trente ans pour finir par affirmer que «le but du terrorisme n’est pas de tuer»(sic).
Qu’est-ce d’autre la guerre si ce n’est pas le «consentement meurtrier» ?
«Ça veut dire quoi quand on dit maintenant qu’on sera impitoyable ? se demande Georg Diez, dans le Spiegel reprenant l’expression de François Hollande. Qu’a fait la France, qu’ont fait les États Unis, qu’a fait l’Allemagne jusqu’à aujourd’hui en Syrie et en Irak ? Et qu’ont-ils l’intention de faire demain ? Des troupes au sol ? Casus Foederis ? (Clause d’alliance ?) Quand on parle de guerre, il faut dire ce que l’on veut.» (Source en allemand)
Dire où et comment on veut la mener. A Saint Denis contre l’ennemi intérieur ?
Les premières réactions à la demande française sont restées prudentes. Selon les informations du Spiegel, le gouvernement allemand n’exclut pas une intervention de la Bundeswehr en Syrie à la condition d’une résolution de l’ONU. Cette intervention pourrait consister dans le contrôle d’un cessez le feu. Mais pour la Tageszeitung, l’objectif – qui était déjà en gestation avant les attentats de Paris- est d’abord de franchir un pas dans la coopération militaire européenne :
« Il s’agit dans un premier temps pour Paris de créer un précédent pour une future politique européenne de la défense ». (Source en allemand )
Difficile de croire que cela ait été fait sans concertation avec Mme Merkel. Nous ne savons pas encore ce que pense M. Schäuble de l’affirmation du primat de la sécurité sur le pacte de stabilité.
Daech a réussi à semer le poison de la guerre dans les sociétés européennes. La réaction du gouvernement, ouverture à l’extrême droite, état d’urgence permanent, fermeture des frontières, suspension des libertés contribue à franchir un pas de plus vers l’orbanisation (de Orban,Viktor) de l’Europe.
J’ai glané sur Twitter cette affirmation d’un cofondateur du centre d’information contre le salafisme de Hesse
Crise d'identitéIl affirme :
«Ce sont des jeunes gens qui sont pour un moment dans une crise d’identité et la mouvance essaye de l’exploiter».
Il n’existe pas d’identité donnée – d’où, par qui ?- à la jeunesse qui serait soudain entrée, momentanément, – par quoi ? – en crise, la crise qu’elle vit est celle de l’absence d’avenir, celle d’un no future. Comme le dit Bernard Stiegler dans un entretien au journal Le Monde :
«Ce n’est qu’en projetant un véritable avenir qu’on pourra combattre Daech »
L’hiver arrive. Et le temps des Restos du cœur. Quelqu’un dit : c’est notre mode de vie qui est attaqué et qu’il faut défendre…

 

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1 réponse à 13/11 : La dimension franco-allemande des attentats

  1. Pierre Foucher dit :

    Notons tout de même que, lorsque Pascal Ory pointe que « le but du terrorisme n’est pas de tuer, mais de terroriser. Terror : tremblement de l’ennemi réduit à la paralysie (« sidération ») », il fait la même analyse que Bernard Stiegler évoquant la « stratégie de tétanisation de l’adversaire » commune à Daech et aux GAFA.

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