Christa Wolf et l’accolade de l’homme-machine

Je voulais rester encore un peu en compagnie du dernier livre paru en français de la romancière allemande Christa Wolf : Ville des anges ou The Overcoat of Dr Freud et vous proposer à la suite de la note de lecture, un court extrait qui m’a particulièrement frappé. Il traite de la rencontre à Los Angeles avec ce qu’elle appelle un homme machine, un simulacre d’automate. Ce qui est fascinant dans ce passage est que l’effroi ne provient pas de la transformation de l’humain en automate mais au contraire de la « métamorphose de l’artefact en être humain »

« Je me suis arrêtée, fascinée par un homme noir très maigre juché sur un piédestal, accoutré comme l’oncle Sam, drapeau américain enroulé autour du haut-de-forme, il représentait un homme-machine bougeant au ralenti par à-coups imperceptibles, on aurait dit qu’il était actionné par un appareil dissimulé sous son enveloppe humaine, si bien que je ne pus m’empêcher de guetter le grincement des charnières et je suivis, fascinée, sa façon saccadée de plier et de déplier ses bras avec une lenteur infinie, de pencher et de redresser son torse, ce qui demandait des minutes et supposait une parfaite maîtrise du corps.[…]
Quand nous sommes repassés devant l’oncle Sam noir, j’ai jeté dans son haut-de-forme le dollar qu’il avait mérité puis me suis détournée pour poursuivre mon chemin. Maintenant il te fait signe! me lança Peter Gutman. Effectivement, toujours par à-coups, l’homme-machine remuait en signe de salut l’index de sa main droite, et un sourire de masque apparut sur son visage. Je me suis approchée; il m’a tendu la main au ralenti, s’est incliné, m’a enlacée et j’ai tenté d’imiter ses mouvements, ai éclaté de rire avant de m’éloigner. Le voilà qui arrive, me dit Peter Gutman. L’homme noir s’était libéré de la mécanique, avait quitté d’un pas rapide son piédestal pour me rejoindre de cette démarche souple et détendue des Afro-Américains et, radieux, m’a donné une vigoureuse poignée de main, pour de vrai à présent, sans aucune raideur. Nous nous sommes enlacés encore une fois, comme si l’accolade de l’homme-machine n’avait pas compté, puis il m’a laissée partir en me saluant de la main. Et j’ai senti dans mes membres l’effroi causé par cette métamorphose de l’artefact en être humain, comme si elle n’était pas naturelle, comme si une attache s’était décrochée ou que se fût cassé un ressort qui l’avait si longtemps retenu ».

Christa Wolf : Ville des anges ou The Overcoat of Dr Freud
Traduit par Alain Lance, Renate Lance-Otterbein
Éditionsdu Seuil – 400 pages – 22 € TTC

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