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Note en marge des élections allemandes : 4. Hypomnemata (aide mémoire) d’un état de choc numérique
Partie d'une affiche du Parti Pirate qui se conclut par "Now I have to build a gnu one"
Même s’il est vrai que le sujet n’est pas grand public et que – malheureusement – les électeurs ne se détermineront pas là-dessus, le 22 septembre prochain, les révélations Edward Snowden ont créé un choc perceptible en Allemagne -20 000 manifestants à Berlin le 7 septembre – dont on se fait mal une idée en France où non seulement le scandale ne provoque pas de réaction mais où, en plus, la gauche de gouvernement nous somme de faire confiance aux services secrets. Personne n’oserait dire cela en Allemagne aujourd’hui.
Frank Rieger, dans un article récent, se demande, au contraire, si « les services de renseignement se prennent pour Dieu », un dieu numérique qui « jette son œil vigilant et qui voit tout » sur le monde. Et qui, le cas échéant, y envoie ses « agents du Bien » contre les forces du Mal. Et comme ils veulent notre bien, ils nous surveillent aussi pour notre bien : „In God we trust. All others we monitor. “ (Notre confiance est en Dieu, les autres, on les as a l’œil). Surtout, Frank Rieger constate combien la politique n’est plus que spectatrice des agissements et accords passés entre les services de renseignements. Dire que tout se passe dans le respect de la loi et du droit est « devenu une phrase creuse ». Pour Ulrich Beck, vient de s’écrire une nouvelle page de la Société du risque. Celle d’un risque numérique global qui menace la liberté.
On lira ci-dessous un texte de Sasha Lobo, acteur connu des réseaux numériques et éditorialiste du Spiegel on line. Son texte, paru le 23 juillet dernier, repose sur la mnémotechnique des hypomnemata dont on trouvera en plus de celle qu’il donne lui-même une définition ici.
Mon chemin vers le dégoût, par Sasha Lobo
« Il existe une forme primitive du blog, c’est la forme littéraire des hypomnemata de l’antiquité. Une traduction approximative serait (écriture) de mémoire mais sa force vient du fait qu’elle est une écriture de l’observation de soi. Que fait de moi le monde ? Depuis le 6 juin 2013 débuts des révélations, qui se poursuivent, du plus grand scandale numérique du 21ème siècle, j’ai observé mes réactions et les ai ordonnées en phases.
1. Etonnement
Edward Snowden révèle avec Prism que la surveillance d’Internet est bien plus étendue que je ne l’aurais jamais imaginé et à peu près autant que ne l’affirmaient les conspirationnistes. A la différence essentielle que nous en avons les preuves. Vérifiées par de sérieux journalistes d’investigation. Mais je ne me rends pas encore bien compte de l’étendue et de la gravité de cette attaque sur les droits fondamentaux et sur le Net. Étrange constat : bien que je sois chez moi sur le net, ce que je ressens se développe comparativement plus lentement.
2. Choc
Mon étonnement ne fait place au choc qu’avec les révélations sur Tempora, le traçage intégral du trafic Internet par les services secrets britanniques. Ma conscience se réfugie dans la platitude avec laquelle la psyché accompagne le choc : c’est pas possible ! Ce qui signifie en réalité cela ne doit pas être possible. Et l’est pourtant. Et le scandale s’amplifie. Prism et Tempora ne sont que des détails. Le choc est un état transitoire de torpeur qui, peut être, a anticipé ce qui vient pour ménager dans les situations critiques un moment de calme avant la tempête.
3. Indignation
Ma tempête se nomme indignation. Elle est attisée par les réactions et non réactions du gouvernement. Apaisements, minimisations, diversions. Le ministre de l’Intérieur se révèle être, dans toutes ses facettes et sous quelque perspective qu’on l’observe, une erreur de casting. Hans-Peter Friedrich [ministre de l’intérieur] personnifie dans l’affaire Prism la défaillance de l’Etat. Chaque demi-phrase est le terreau de 10 années de rancœur contre la politique. Je lui en suis presque reconnaissant. Car, étrangement, il est plus facile de m’indigner contre les fautes de Friedrich que contre la surveillance elle-même. Pourtant on en sait chaque jour d’avantage sur sa radicalité.
4. Irritation
Après trois semaines environ, une irritation se mêle à mon indignation. Beaucoup de gens autour de moi semblent peu indignés. Plus grave encore : dans les conversations avec mes concitoyens plutôt éloignés du Net des positions cyniques du genre c’était évident se mêlent à des propos naïfs comme Facebook est surveillé, c’est votre propre faute. Pour la première fois, la phrase je n’ai rien à cacher est prononcée avec un degré zéro d’ironie. Tout aussi irritant est le temps mis par l’opposition à comprendre qu’il ne s’agit pas de campagne électorale mais de l’existence de l’Etat de droit. Peut-être ne l’a-t-elle toujours pas compris.
5. Impuissance
De l’absence d’indignation publique, en dehors de la communauté du Net et de quelques cercles de journalistes, naît un sentiment d’impuissance entrelacé de déception. La crainte que le citoyen moyen ne se décide. Et qu’il n’opte pour la surveillance complète s’il était placé devant le choix entre le groupe de Sauerland [groupe jihadiste allemand] démasqué et le tiers des libertés garanties par la Constitution, la dignité humaine incluse. Un citoyen sous surveillance n’a pas de dignité. Un homme surveillé illégalement quoi qu’insoupçonnable aux yeux de l’État n’est plus un citoyen. Pour un peu mon impuissance virerait au désespoir. Le ministre de l’Intérieur revient du voyage le plus raté depuis Ulysse [voyage d’information de Friedrich aux États-Unis] et j’en perds les superlatifs pour qualifier la manière dont il a failli à sa tâche de gardien de la Constitution.
6. Colère
Les sentiments précédents se distillent en colère. L’indignation est diffuse. Le colère a une direction. Je suis en colère contre les services secrets qui détruisent l’État de droit au nom de la protection de l’État de droit. Le suicide comme remède domestique contre la mort. Je suis en colère contre un gouvernement dont je ressens les réactions (à l’exception de celle de la ministre de la Justice) comme un mélange d’incompétence, de mauvaise grâce et de tranquillisant. Le cabinet Merkel s’avère être dans cette crise une organisation de non gouvernance. Et le responsable [au Cabinet Merkel] des services secrets, Ronald Pofalla, est inexistant. Je suis en colère parce qu’on me ment et qu’en plus on me ment mal. Nous n’avons même pas droit à des mensonges de qualité. Ha ha ! Non. Un droit de merde [il utilise l’expression fucking Recht] dans un état de droit de merde avec une constitution de merde. Peut-être qu’Angela Merkel n’a-t-elle appris que par la presse l’existence de la constitution. [Elle a déclaré avoir appris l’existence de Prism par la presse, ce qui est un mensonge avéré].
7. Dégoût
Je suis encore en colère mais une partie de cette colère se refroidit en dégoût. Je suis pris de dégoût devant un ministre de l’Intérieur dont la capacité intellectuelle n’est pas suffisante pour reconnaître que la notion même de droit fondamental supérieur [selon lequel la sécurité serait au-dessus des autres droits] mine la constitution. Et en tout premier lieu, me dégoûte Angela Merkel pour sa façon de défendre la liberté dans l’Hindu Kush mais pas dans nos ordinateurs. La chancelière est, paraît-il, une femme avisée. Peut-être que la vieille technique culturelle des hypomnemata par l’observation de soi lui permettrait de reconnaître ce que le scandale d’espionnage a fait d’elle ».
Source du texte en allemand
Notes précédentes :
1. Une politique d’ingénieur
2. Si Angela Merkel était caissière de supermarché
3. Un risque de rupture entre les générations.