Note en marge des élections allemandes / 3. Un risque de rupture entre les générations.

 

Katharina Nocun cc-by-sa: Miriam Juschkat

Katharina Nocun, 26 ans, est secrétaire générale du Parti pirate. Son texte d’abord paru sur son blog a été retaillé pour l’hebdomadaire die Zeit, dont nous l’avons extrait, sous le titre Ma génération n’a pas de lobby . Mais je ne l’ai pas traduit parce que le texte émane d’une Pirate mais parce que, bien au-delà, il me paraît révélateur de ce que ressent une génération sacrifiée par l’ »opulente » Allemagne de Mme Merkel.

 

« A première vue ma génération semble bénie. Nous grandissons dans la paix, dans l’un des pays les plus riches du monde. En réalité cela va mal pour nous. Cela se remarque déjà aux étiquettes que l’on m’accole ainsi qu’à celles et ceux de mon âge : Génération stagiaire, Génération Burnout [syndrome d’épuisement], Génération lasse de la politique, Génération pauvreté dans la vieillesse. Cela ne sonne pas vraiment comme des qualificatifs d’enfant du bonheur. Ils témoignent plutôt d’une peur de l’avenir. Et cela correspond malheureusement à un grand nombre.

Lorsque nous sommes entrées à l’école, les maîtresses et maîtres disaient que le mondé nous était ouvert. A l’université, les professeurs qui avaient encore pu étudier et passer leurs diplômes gratuitement nous déclinaient les avantages des frais de scolarité. Nous avons pris des crédits. Nous nous sommes mis en chasse d’attestations de formation. Les soft skills (compétences douces) nous les testons dans des activités bénévoles. Et puis les semestres à l’étranger, les cours de langue, les qualifications complémentaires. Le marché du travail voit cela d’un bon œil. La psyché un peu moins. Les temps d’attentes pour les consultations de psychologues se rallongent. Les études terminées, nous concourrons pour un emploi convoité dans une économie globalisée et dérégulée (…).

Le temps des biographies salariales en ligne droite est révolu, pas seulement pour ma génération. Nous le ressentons dès notre formation. Le nouveau salarié idéal est un produit optimisé de part en part qui nécessite en permanence l’ajout de nouvelles caractéristiques. Dans beaucoup de profession les stages non rémunérés sont depuis longtemps la norme. Il est tout à fait hors norme par contre de donner un travail à ces stagiaires encore moins en CDI. Malgré le faible chômage de nombreux jeunes gens bien diplômés sautent d’un temps partiel à un autre, d’un job ponctuel rémunéré à un autre. Au lieu d’un emploi stable beaucoup font une connaissance de longue durée avec des agences d’intérim. Il manque tout simplement la volonté politique de mettre fin à ses développements. En Italie ma génération est appelée la génération 1000 euros, en Grèce, elle s’appelle 750 euros.

Nous avons grandi avec des catastrophes naturelles produites par les hommes. Lorsque Tchernobyl a explosé ma mère était enceinte de moi. Régulièrement nous observons l’échec des conférences sur le climat. De toute façon, personne n’attend plus de vrai résultat. De Fukushima nous arrivent de manière routinière, tous les mois, les communications sur l’état de contamination radioactive de l’eau. Ce que beaucoup ne comprennent pas : le mot Endlager (stockage ultime, terme utilisé pour les déchets radioactifs) a dans la perspective de quelqu’un de 20 ans une autre signification. Notre héritage écologique, le poids écologique qui pèse sur nos épaules est la conséquence des décisions politiques de nos parents. Le constat est amer.

Il y avait un thème général ces dernières années : nous devons économiser. Puis vint la crise financière et soudain des milliards ont été dégagés alors qu’il ne manquait que quelques millions pour les universités et les gardes d’enfants. Dans le même temps, malgré les économies nécessaires des niches fiscales ne sont pas touchées.

Le reproche fait à la jeunesse d’être apolitique est absurde. Des millions de jeunes gens sont descendus dans la rue pendant des mois au Portugal, en Grèce, en Espagne. D’autres ont occupé Wall Steet. En Allemagne, nous avons protesté contre les coupes budgétaires, le coût des études et ACTA. Déçus par la politique nous le serons quand nous verrons que notre résistance est vaine.

Le vécu politique clé de notre génération a été constitué par les attentats du 11 septembre 2011, nous avons grandi avec ses conséquences. Avec des listes anti-terroristes, des données anti-terroristes, des lois anti-terroristes. Avec des passeports biométriques, des scanners corporels, tests d’opinion dans les universités. Avec la conservation des données, la censure d’Internet, les chevaux de Troie de l’Etat. Des libertés garanties par la constitution sont d’autant plus facilement limitées qu’elles concernent Internet. Pour les nouvelles générations, le Net n’est pas n’importe quel lieu mais quelque chose qui nous accompagne partout et en toute circonstance. Les extensions externes de mon cerveau, disséminées par le réseau trahissent qui j’aime, pour qui je vote, ce que je pense. C’est le nouveau cœur de ma privée. Internet est d’abord une chance immense pour la démocratie et non d’abord un danger. Pourtant au lieu de l’utiliser pour plus de participation et de transparence, le législateur préfère saper la présomption d’innocence (…).

Le politique et les marchés règlent beaucoup de choses mais pas l’avenir de la prochaine génération. Je paye ma cotisation retraite légale. Pourtant beaucoup de gens de mon âge n’attendent plus de retraite mais le minimum vieillesse. L’Allemagne est au second rang des populations les plus âgées. Dès maintenant dit la statistique ma retraite au lieu de représenter 50 ou 60 % de mon revenu n’en fera plus que 43 % si j’ai de la chance. Et pour cela je ne pourrai pas me permettre d’arrêter à 67 ans loin s’en faut. La protestation publique reste absente. Il y a encore du temps d’ici là ! Les caisses privées ne sont pas la solution. Pour beaucoup c’est trop en demander. Si nous ne mettons pas bientôt en œuvre la mise à jour des systèmes sociaux, cela signifiera pratiquement pour ma génération la rupture du contrat intergénérationnel. J’ai parfois le sentiment que c’est comme si nos parents avaient fait la fête et qu’il nous faut maintenant ranger et payer (…). »

Notes précédentes :
1. Une politique d’ingénieur
2. Si Angela Merkel était caissière de supermarché

Note suivante (à venir): Hypomnemata d’une crise de confiance numérique

 

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