Peter Sloterdijk et “ l’éclair évènementiel ” de Fukushima

La "une" de l'hebdomadaire "Die Zeit"

Le climat intellectuel qui s’est installé en Allemagne est on ne peu plus favorable à un tournant majeur dans la politique énergétique. Ce n’est pas gagné bien sûr. La bataille sera rude. Dans ce cadre, un épisode juridique sera intéressant à suivre. Sur plainte du groupe énergétique RWE contre la suspension d’activité d’un certain nombre de centrales, un tribunal aura à dire si le droit des actionnaires peut primer sur la gestion collective des risques autrement dit si en matière nucléaire, on pourra continuer à privatiser les profits et nationaliser les pertes  L’onde de choc de Fukushima rencontre un terrain favorable. Le mouvement anti-nucléaire s’était réveillé avant la catastrophe.  L’Allemagne s’était déjà prononcé pour la sortie du nucléaire, consensus qu’Angela Merckel a voulu rompre avant de refaire marche arrière. L’Allemagne se repeint en vert. La nuance kaki est réservée aux bulles de Bernard Henry Lévy. Le sociologue Ulrich Beck dont nous avons déjà évoqué les interventions dans les médias sur cet “évènement cosmopolitique” par excellence enfonce le clou dans le quotidien Tageszeitung en élargissant son propos aux liens entre nucléaire, politique et démocratie. De son côté, le philosophe Peter Sloterdijk annonce la fin du feu nucléaire. Il inscrit la catastrophe japonaise dans un de ces moments de rupture qui ont jalonné l’histoire de l’Humanité, qu’il nomme éclair (Blitz) évènementiel.

Ulrich Beck établit  un lien entre ces catastrophes et la démocratie :

« En approuvant cette technologie la politique a lié son destin à celui de l’énergie nucléaire. Avec l’introduction de l’inimaginable, la confiance des citoyens dans les hommes politiques se perd. Les politiciens eux-mêmes se sentent soudainement dupés par ces catastrophes. L’érosion de l’adhésion aux institutions politiques déjà présente dans de nombreux domaines se poursuit. La catastrophe produit une crise de confiance et de responsabilité » (Die Tageszeitung 01 04 2011)

Peter Sloterdijk intervient dans le magazine Cicéro du mois d’avril. Il y évoque notamment un de ces éclairs événementiels qui on jalonnés l’histoire de l’humanité.

« Même les partisans les plus optimistes de l’atome parlent d’une technologie de transition. […] La production d’énergie nucléaire n’est pas une technologie d’avenir. Nous recherchons une sorte de licence prométhéenne à moyen terme mais la fin du feu nucléaire est déjà en vue. […] Les hommes sont des continuateurs. Nous sommes tous ainsi faits que nous ne pouvons que reprendre à l’endroit où la vie nous a menés. Ce que j’ai appelé l’impératif absolu à savoir cet éclair évènementiel qui frappe la vie en signalant que nous ne pouvons pas continuer comme cela  est ce qu’il y a de moins évident. Mais c’est de là précisément que sortent les énergies de transformation. Dans mon livre [qui porte le titre d’un vers de Rainer Maria Rilke, Tu dois changer ta vie] j’ai tenté  de montrer comment depuis 3000 ans cet éclair a frappé plusieurs fois depuis les anciens de l’Inde jusqu’aux artistes modernes en passant par les prophètes juifs et la philosophie grecque. Tous ont entendu un tel impératif et tenté de soumettre leur vie à cette expérience. Je crois que nous nous trouvons exactement à un tel seuil. C’est dans ce sens également que la catastrophe japonaise va être entendue dans le monde entier en éclairant le modus vivendi technologique des humains. Le dernier mot à propos de notre mode de vie technique n’a pas encore été prononcé. La catastrophe japonaise participe à la discussion ».

 

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