Georg Büchner et le corsaire de Darmstadt

En mai dernier, les spécialistes de Georg Büchner, l’un des tous grands de la littérature et de la dramaturgie allemande, étaient en émoi. Pensez-donc, que pouvaient-ils rêver de mieux pour le bicentenaire de sa naissance, le 17 octobre 1813, que de découvrir un inédit ? Non de l’auteur lui-même mais à son propos. En l’occurrence, un portait oublié depuis 150 ans.

Nouvelle image ou fausse piste ?

Nous examinerons les arguments pour et contre. Mais notons d’emblée qu’il est tentant ce portrait de Büchner aussitôt appelé le corsaire de Darmstadt avec son côté Errol Flynn dans le film L’abordage (Against All Flags), aux côtés de Maureen O’Hara.

Voici donc ce qui a été découvert dans un carton à dessin abandonné dans un grenier chez les descendants du peintre décorateur de théâtre, Auguste Hoffmann

Le portrait au crayon est daté de 1833. Il a donc été fait dans la seconde moitié de cette année. Büchner, s’il s’agit de lui, était en effet en Alsace jusqu’à début juillet 1833.

Seuls deux portraits étaient connus jusqu’à présent. Le premier aux boucles était une icône familiale et le représente avec certitude. La photographie du dessin nous est restée mais l’original a été détruit dans les bombardements de la ville de Darmstadt par les Alliés en 1944. Elle est attribuée également à Auguste Hoffmann. Le second ci-dessous à droite est une gravure signée A Limbach qui fait référence à A. Hoffmann.

 

 

 

 

 

 

 

Sur cette image, Büchner porte une veste dite polonaise (une kurtka) en solidarité avec l’insurrection polonaise de 1830-31 contre les Russes, soulèvement auquel s’est ralliée l’armée polonaise et qui s’est terminée par une répression sanglante. Jan Christoph Hauschild rapporte dans sa biographie de Büchner (chez rororo) un témoignage selon lequel ce dernier portait à Darsmstadt une veste polonaise et un bonnet phrygien.

Nous avons perdu la symbolique de cette veste.

Le second portait griffonné par un ami strasbourgeois Alexis Muston a été découvert à la fin des années 1960 en France :

Il nous présente un Büchner à la mèche plus rebelle que précédemment et qui semblait là aussi mieux lui correspondre.

Avant d’examiner ce qui plaide en faveur de Büchner et que conteste l’un de ses biographes, Jan Christoph Hauschild, un petit détour par une considération plus générale et l’histoire d’un faux portait que tout le monde souhaite cependant considérer comme vrai. Celui de Diderot. Par un de ces télescopages que j’adore,  je lisais au même moment le petit livre de Dominique Lecourt Diderot, passion, sexe, raison (PUF) dans lequel  il évoque le tableau de Fragonard « représentant » ainsi qu’on l’a cru Diderot :

« un léger débraillé vient accentuer l’impression que l’on a affaire à Diderot lui-même tel qu’il se présente en partie dans Le neveu de Rameau sous les traits de l’un de ces gens de lettre bavards et fumeux qui hantaient en son temps le Palais Royal ou le Café Procope »

On sait maintenant que le tableau de Fragonard ne représente pas Diderot. Un vrai portrait existe qui ne lui donne pas l’air d’un philosophe mais d’un « secrétaire d’Etat ». « Philippe Sollers a raison de soutenir, écrit encore Dominique Lecourt, que néanmoins ce tableau s’imposera toujours dans l’imaginaire collectif comme étant Diderot »

Dans le cas qui nous occupe, il est trop tôt pour dire ce qui s’imposera dans l’imaginaire collectif. Revenons donc à ce qui oppose pour le moment les tenants du vrai à ceux du faux.

Il y a bien sûr, au premier abord, une grande ressemblance. Le portait récemment découvert, note le professeur Günter Oesterlé se rapproche de certaines descriptions, celles de sa sœur Louise, évoquant ses « mains fines » et ses « traits efféminés ». Un autre spécialiste, Roland Borgard a eu l’idée de superposer à l’ordinateur les transparents des deux portraits, l’ancien et le nouveau : la forme du visage, la raie, la tenue du bras sont les mêmes. Changent l’habillement et le mobilier : table d’un côté, chaise de l’autre. D’où la question : le même dessinateur a-t-il réalisé deux portraits ou même simplement transformé l’un dans l’autre, le premier destiné à la famille, l’autre, plus aventureux, à la fiancée strasbourgeoise, Wilhelmine Jaeglé ? Certains extraits de lettres pourraient le laisser penser. Cette hypothèse suppose que le peintre ait fait trois dessins puisque celui que l’on a retrouvé se trouvait dans ses cartons. Elle pourrait être renforcée par l’existence d’un message codé contenu dans la partition.

On peut en identifier l’extrait. Il est tiré d’un opéra comique en trois actes qui connut un grand succès en France en 1931, dont une version allemande a tourné en Allemagne et a été représentée à Darmstadt en 1933, date du portrait. Il s’intitule Zampa ou la fiancée de marbre. Minna Jaeglé le connaissait-elle ? La chanson et sa partition avaient circulé. L’opéra est du à un compositeur d’origine alsacienne Ferdinand Herold. Le livret est de Anne-Honoré-Joseph Duveyrier dit Mélesville. Le livret allemand est de Carl Wilhelm August Blum.

Zampa est un « forban de l’amour » comme il l’est sur les mers. Voici la partie dont est extrait ce que l’on trouve sur l’image. J’ai repris l’original en français, l’allemand varie quelque peu :

Cantabile

Toi, dont la grâce séduisante,
Porte en mes sens le trouble et le bonheur ;
Viens, que ta voix douce et touchante
Retentisse en mon cœur
Beauté faible et craintive, Te voilà ma captive !
De l’amour de Zampa
Rien ne te sauvera !

Cavatine

Il faut souscrire à mes lois !
Eh ! comment s’en défendre ?
Quand mon cœur a fait un choix,
La belle doit se rendre…
En vrai forban, dès que je voi
Fille jolie, elle est à moi !
Il faut souscrire à mes lois !
Eh ! comment s’en défendre ?
Quand mon cœur a fait un choix ;
Il faut subir mes lois

Est-ce une déclaration d’amour ? Une façon de mettre en scène son amour pour Minna Jaeglé ?

Toutes les informations ci-dessus concernant la découverte supposée d’un nouveau portrait de Büchner sont extraites du dossier de la conférence de presse donnée par les professeurs Günter Oesterlé, Roland Borgards, Burghard Dedner (sur Zampa), et Ralf Beil à la Mathildenhöhe de Darmstadt où la découverte sera visible dans la cadre l’exposition du bicentenaire entre le 13 octobre 2013 et le 16 février 2014. Merci à Peter Brunner et son blog dédié à la famille Büchner

J’ajoute à cet endroit mon second petit grain de sel. Il concerne la manière dont à l’opéra, du moins en France, on imaginait Zampa le corsaire. Elle est très éloignée de notre image de Büchner. J’ignore ce qu’il en était en Allemagne mais voici ce que l’on trouve dans les archives de la Bibliothèque nationale à propos du rôle :

Cela apporte peut-être de l’eau au moulin de Jan-Christoph Hauschild pour qui la ressemblance ne prouve rien, n’est pas un critère d’identité. Il observe un certain nombre de différences biométriques marquantes : la forme du lobe de l’oreille, l’écart entre la paupière et le sourcil, la couleur des yeux. « Celui qui pose en corsaire a les yeux sombres peut-être bruns, le portrait de Büchner présente des yeux plus clairs correspondant à la description de l’avis de recherche : yeux : gris ».

Si ce n’est pas Büchner, qui est-ce alors ?

Hauschild a une réponse : le frère d’Auguste Hoffmann, comédien et chanteur dont on trouve des traces jusqu’en 1833 dans le Théâtre de Darmstadt. Source

Jan-Christoph Hauschild fait encore remarquer que le peintre était décorateur de théâtre et non portraitiste.

Une observation qui joue cependant dans les deux sens.

Ce qui m’amène à une dernière réflexion sous forme de question : avons-nous besoin d’un portrait de Georg Büchner ? N’est-il pas entièrement dans son œuvre ? Et quelle œuvre pour une si courte vie ! Le Messager hessois, un pamphlet ; La mort de Danton (théâtre) ; Lenz, une nouvelle ; Léonce et Lena (théâtre) et Woyzeck (théâtre) sans compter la science et la philosophie.

 

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