Bernard Stiegler :  » Qu’est ce qui accable Zarathoustra ? »

On pourra lire ci-dessous, avec son aimable autorisation ce dont je le remercie,  un paragraphe du dernier livre de Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ?  Il porte sur le Zarathoustra de Friedrich Nietzsche.

 

L’ exposition « Open code II / Die Welt als Datenfeld » (Le monde comme base de données) au ZKM de Karlsruhe retrace entre autre la généalogie de la digitalisation en liant l’histoire des mathématiques et celle des machines dont ici celle du télégraphe de Morse qui, comme on le voit, fait appel aux doigts. Il date de 1844, année de naissance de Friedrich Nietzsche qui en  entendra le martèlement.

Qu’est-ce qui accable Zarathoustra ?

 

Wohlan! Wohlauf! Ihr höheren Menschen! Nun erst kreisst der Berg der Menschen-Zukunft. Gott starb: nun wollen wir, – dass der Übermensch lebe.

Allons ! En route ! Hommes supérieurs ! C’est maintenant seulement que la montagne de l’avenir humain accouche. Dieu mourut : maintenant nous voulons, nous, – que le surhumain vive.

(F. Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra Poche p.336 dans laquelle manque l’incise Homme supérieurs)

Qu’est-ce qui accable Zarathoustra ? C’est la question que pose Bernard Stiegler dans son dernier livre Qu’appelle-t-on panser ? Une première réponse se trouve dans le sous-titre même de l’ouvrage. Ce qui accable – le terme est fort – Zarathoustra, c’est : l‘immense régression à laquelle lui et nous sommes confrontés et qui consiste dans la venue massive du dernier homme. Grand ou petit. Il le dit dès le prologue. Zarathoustra descend de sa montagne pour tenter de parler à la fierté – ou ce qu’il en reste – des hommes : « Je veux donc leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable : or, c’est le dernier homme. Car un jour, poursuit-il, – bientôt, si l’on en croit le GIEC – le sol sur lequel il vit sera tellement appauvri qu’il ne « pourra plus y pousser de grand arbre ». Nietzsche utilise pour qualifier le devenir du sol non seulement le qualificatif de arm (pauvre) mais aussi celui de zahm, c’est à dire le contraire de sauvage (wild), c’est à dire, qui a perdu tout son humus naturel, entièrement industrialisé, qui ne laisse plus rien au hasard. Pour Zarathoustra, il n’est pas encore trop tard. « Son sol est encore assez riche » pour «  planter le germe de son espoir le plus haut ». « Le désert avance », est-il écrit aussi dans Zarathoustra. Die Wüste wächst: weh Dem, der Wüsten birgt ! Le désert croît (s’étend) : malheur à celui qui porte [renferme] des déserts. Pour Zarathoustra, il n’y a pas de séparation entre la sécheresse intérieure et extérieure. C’est encore aussi le cas, aujourd’hui, pour les communautés aborigènes d’Australie : « La rivière est comme nous. Si notre sang cesse de circuler, nous sommes malades. Si l’eau dans la rivière cesse de couler, nous sommes malades », comme le rapporte Claude Henry.

« Ce qui accable Zarathoustra, écrit Bernard Stiegler c’est le nivellement, la destruction de la diversité, de la différence, de tout ce qui fait du monde un jardin… ». Mais il y a autre chose encore que nous ne comprenons pas, dit Nietzsche à ses contemporains, et que B. Stiegler associe à la mort thermique de l’univers, ce sont les prémisses de l’époque des machines :

« Nous entendons bien le martèlement du télégraphe, mais nous ne le comprenons pas » (Nietzsche : Fragment posthume 1877 22[76])

« La presse, la machine, le chemin de fer, le télégraphe sont des prémisses, dont personne n’a encore osé tirer la conclusion pour les mille ans qui viennent »
(Nietzsche : le Voyageur et son ombre § 278)

« Le moyennage surgit devant Nietzsche à la fois comme cette combinaison et comme la loi de l’entropie » (B. Stiegler). Nietzsche utilise les expressions de Durchschnitts-Mensch = l’individu lambda ou Monsieur et Madame Tout-le-monde, ou, ailleurs, il parle de Ausgleichung und Vermittelmäßigung des Menschen = le nivellement et le rapetissement, le rabaissement de l’homme, c’est à dire l’homme dés-individué, prolétarisé… Celui-ci est moyenné, c’est à dire réduit à une moyenne par le calcul. « Comment pourrions-nous, […] nous satisfaire encore de l’homme du présent ? » écrit Nietzsche dans La grande santé.


Pour le recensement aux Etats-Unis en 1890, Herman Hollerith construit une machine à cartes perforées. Image elle aussi extraite de la Généalogie de la digitalisation au ZKM de Karlsruhe

La presse, la machine, le chemin de fer, le télégraphe sont ce que Bernard Stiegler appelle des exosomatisations, du latin exo- (« en dehors »), et sauma (« corps »). L’exosomatisation est « un processus par lequel l’organique se dote d’externalités inorganiques ».
B. Stiegler introduit d’emblée une différence entre ce que Zarathoustra et Nietzsche décrivent mais sans pouvoir le penser et panser comme tel. Je reviendrai plus bas sur cette différance (Derrida).

« Au moment où Nietzsche décrit les effets de l’exosomatisation, sans thématiser celle-ci comme telle, mais en observant et en analysant son accélération, le recensement des États-Unis d’Amérique a lieu avec des moyens nouveaux qui tirent les conséquences du machinisme industriel promu par Jacquard et des travaux de Charles Babbage [qui a imaginé en 1834 sans pouvoir la construire la machine analytique, une machine à calculer programmable] (auxquels Marx se sera intéressé) et Ada Lovelace [fille de Lord Byron, première « programmeuse »] : l’information, que le télégraphe transporte sur des réseaux électriques depuis trente-cinq ans lorsque Nietzsche écrit Le voyageur et son ombre, devient alors et déjà une réalité fondamentalement computationnelle, c’est à dire un signal analysable et traitable par ce qui est en train de devenir la mécanographie.»
(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on panser ? Éditions Les Liens qui Libèrent pp. 222-223)

L’entropie, c’est craignos

Issue de la thermodynamique, l’entropie désigne en physique un processus irréversible (principe de Carnot 1824) de dissipation de l’énergie, facteur de désordre et d’épuisement de ses capacités de renouvellement. L’entropie, fille de la machine à vapeur, mesure la perte de cette disponibilité. Le physicien et philosophe autrichien Ludwig Boltzmann (1844-1906), un contemporain de Friedrich Nietzsche en a formulé la loi statistique (1873). La mort thermique de l’univers est une des possibilités de son devenir …

La thermodynamique, les débuts de la digitalisation sont des phénomènes contemporains de Nietzsche dont il dit qu’il ne les comprend pas mais que pourtant, selon Bernard Stiegler, il décrit. Ce n’est pas un hasard – le hasard joue aussi un grand rôle dans Zarathoustra – si Nietzsche opte pour une forme nouvelle, une nouvelle lyre pour les décrire. Nietzsche est un très, très grand styliste de la langue allemande. Le hasard est l’apparition d’une anomalie, d’un handicap que précisément l’homme doit « surmonter » en étant le « rédempteur du hasard ». C’est ce que le philosophe allemand appelle la « grande santé ». Le hasard est ce qui échappe au calcul.

Bien sûr que ça craint, affirme B. Stiegler, critiquant Gilles Deleuze, toutes ces technologies disruptives qui nous assaillent encore plus aujourd’hui qu’hier. Ce n’est pas courage, fuyons…Il faut avoir de l’Einverständis (Brecht), c’est à dire dans un premier temps de la compréhension pour cette crainte, seule façon d’éviter qu’elle ne se dégrade en peur qui débouche sur la recherche de boucs-émissaires.

Le lecteur de Nietzsche introduit à cet endroit un autre thème important de Ainsi parlait Zarathoustra : le courage.

« Le courage est ce qui craint un danger sans en avoir peur, c’est à dire : sans chercher à lui échapper, mais en le combattant comme tel. »
(B.S : Qu’appelle-t-on panser ? p.14)

Le courage pour Zarathoustra est celui du combat, il parle du « courage qui attaque ». Muth ist der beste Todtschläger, une arme létale en même temps qu’un… casse-tête.

« Mais il y a quelque chose en moi que je nomme courage : jusque-là il a réussi à abattre tout ce qui pouvait en moi être déplaisir. Ce courage enfin me fit m’immobiliser et dire : « Nain, c’est toi ou c’est moi ! » ( Ainsi parlait Zarathoustra / de la vision et de l’énigme. Poche p 189)

A l’opposé, la lâcheté est la dénégation du danger.

Stiegler cite, en exemple, comme crainte celle exprimée par Félix Guattari, dans son livre Les trois écologies :

« L’implosion barbare n’est nullement exclue… »
(Félix Guattari : Les trois écologies p.23)

F. Guattari ajoutait que « faute d’une ré-articulation des trois registres fondamentaux de l’écologie [environnemental + rapports sociaux + subjectivité humaine], on peut malheureusement présager la montée de tous les périls : ceux du racisme, du fanatisme religieux, des schismes nationalitaires basculant dans des refermetures réactionnaires, ceux de l’exploitation des enfants, de l’oppression des femmes » (Félix Guattari : Les trois écologies p.23).

C’est écrit en…1989. Et nous sommes en plein dedans.

Soit dit en passant, j’ouvre une parenthèse, il y a trente ans déjà Guattari nous prévenait aussi de l’arrivée d’un certain … Donald Trump :

« De même que des algues mutantes et monstrueuses envahissent la lagune de Venise, de même les écrans de télévision sont saturés d’une population d’images et d’énoncés dégénérés. Une autre espèce d’algue relevant, cette fois, de l’éco­logie sociale consiste en cette liberté de proliféra­tion qui est laissée à des hommes comme Donald Trump qui s’empare de quartiers entiers de NewYork, d’Atlantic-City, etc., pour les « rénover », en augmenter les loyers et refouler, par la même occa­sion, des dizaines de milliers de familles pauvres, dont la plupart sont condamnées à devenir home­less, l’équivalent ici des poissons morts de l’éco­logie environnementale ».

(Félix Guattari : Les trois écologies p.34)

Il y avait et il y a bien lieu de craindre.

Dans la présentation de son Ainsi parlait Zarathoustra, le philosophe allemand explique que le point de départ de son récit se trouve dans « l’idée de retour éternel » définie comme « la forme la plus haute d’acquiescement » (« die höchste Formel der Bejahung ». Il est important de dire oui – Ja – à ce qui est. I-ah ! ( Oui-han !) comme braie l’âne quand il parle allemand en se chargeant de tous ses fardeaux. Devenir ce que l’on est suppose de revenir sans cesse à sa bêtise. Eternel retour ! Perpétuelle renaissance. Continuelle alternance maladie-santé.

Bernard Stiegler pose, lui, la question de l’éternel retour en l’articulant au couple entropie / néguentropie se nourrissant l’une l’autre dans un processus constant et à partir d’une extension du concept d’entropie qui est passé de la physique à la biologie avec Erwin Schrödinger puis à la théorie de l’information avec Claude Shannon, puis par Norbert Wiener. On verra plus loin qu’il pousse encore plus loin en transformant entropie en anthropie. Ne sommes-nous pas à l’ère de l’anthropocène ?

Erwin Schrödinger, dans Qu’est-ce que la vie ?, écrit que la loi fondamentale de l’entropie « exprime simplement la tendance naturelle des choses à se rapprocher du chaos à moins que nous n’y mettions obstacle ».

Plus loin, il ajoute :

« Comment pourrions-nous exprimer en fonction de la théorie statistique la merveilleuse faculté que possède un organisme vivant de ralentir sa chute vers l’équilibre thermodynamique, la mort ? Nous l’avons déjà dit : il se nourrit d’entropie négative comme s’il attirait vers lui un courant d’entropie négative pour compenser l’accroissement d’entropie qu’il produit en vivant et se maintenir ainsi à un niveau d’entropie stationnaire et suffisamment bas ».

(Erwin Schrödinger : Qu’est-ce que la vie ? Points Poche p.131)

Schrödinger discute lui-même et trouve « peu commode » cette notion d’entropie négative. On parle de néguentropie. Quoi qu’il en soit, il affirme avec force que la vie est ce qui lutte contre l’entropie tout en en produisant.

La notion d’entropie a ensuite été introduite dans la théorie de l’information notamment par Claude Shannon, puis par Norbert Wiener. Pour Shannon, l’entropie désigne le degré d’incertitude sur la source émettant un message. C’est une question très compliquée sur laquelle je ne m’étends pas ici. D’autant que Bernard Stiegler élabore une forte critique de la notion même d’information à l’ère de la data-économie et des fake-news, qu’il considère comme largement impensée et qu’il faudrait rapporter à la notion de capital fixe telle que l’a décrite Marx dans les Grundrisse.

« La nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni métiers à filer automatiques, etc. Ce sont là des produits de l’industrie humaine : du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine sur la nature ou de son activation dans la nature. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme : de la force de savoir objectivée. Le développement du capital fixe indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l’intellect général, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie. »

(Karl Marx,  Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse » Les Éditions sociales, Paris, 2011, p. 660-662 Traduction de Jean-Pierre Lefebvre)

De même que l’entropie est destructrice de complexité en biologie, elle l’est dans le domaine de la pensée (noétique). L’entropie noétique sera, pour le dire le plus simplement, ce qui nous empêche de penser par nous-même, de développer une pensée singulière.

Cela me permet de revenir à la lecture de Nietzsche par Bernard Stiegler.
Avec notamment ceci :

« La presse écrite transforme l’information télé-graphiquement recueillie et transmise par les agences de presse apparues en 1835 en produit de consommation courante et quotidienne pour une opinion publique qui s’en trouve elle-même reconfigurée de fond en comble, ce flux quotidien d’informations, de marchandises et de personnes, devenant déjà à l’époque de Nietzsche et chaque jour plus soutenu – et sera bientôt constitué de personnes, marchandises et informations radio-diffusées, puis télé-visées, puis « postées », « selfiées : systémiquement tertiarisées de mille manières.
Ce devenir-flux affecte les savoirs sous toutes leurs formes, comme Nietzsche le souligne, dès 1872, dans Sur l’avenir de nos établissements de formation en articulant la division industrielle du travail intellectuel, devenu fonction de production, avec le commerce quotidien de l’information:

Un savant exclusivement spécialisé ressemble à l’ouvrier d’usine qui toute sa vie ne fait rien d’autre que fabriquer certaine vis ou certaine poignée pour un outil ou une machine déterminés, tâche dans laquelle il atteint, il faut le dire, à une incroyable virtuosité.
Nous atteignons maintenant le point où dans toutes les questions générales de nature sérieuse et surtout dans les problèmes philosophiques les plus élevés l’homme de science en tant que tel n’a plus du tout la parole. » (Nietzsche : Sur l’avenir de nos établissements de formation)

(Bernard Stiegler : Qu’appelle-t-on que panser ? Éditions Les Liens qui Libèrent pp. 222_223)

En somme : la prolétarisation est généralisée.

Anthropie et néganthropie


Présente dans l’exposition au ZKM de Karlsruhe, cette photographie évocatrice de l’artiste finlandais Pasi Orrensalo intitulée : « number 9 (power supplies / computers ». Elle date de 2017. Un nuage de déchets d’ordinateurs semble monter vers le ciel pour tenir compagnie aux nuages comme le ferait la fumée sortant d’une cheminée d’usine

La combinaison des trois entropies est ce que Bernard Stiegler nomme anthropie, terme qui a en outre l’avantage d’être centré sur l’anthropos, disons l’humain, et de faire le lien avec l’Anthropocène, ère géologique caractérisée par le fait que désormais les principales modifications de l’éco-système terrestre, sans annuler les autres, sont dues aux activité humaines. Le GIEC parle de forçage anthropique (gaz à effet de serre, aérosols, etc.) pour le distinguer des forçages naturels ayant des effets sur le climat.

Trois dimensions de l’entropie, de la dissipation irréversible de l’énergie ? Ou quatre ? Bernard Stiegler y ajoute une dimension cosmologique.

Dans l’extrait ci-dessus de son livre Qu’appelle-t-on panser, B. Stiegler s’appuie tout particulièrement et alternativement sur deux chapitres de Ainsi parlait Zarathoustra : celui intitulé Le convalescent et celui titré Le devin. Avant d’y venir, quelques mots peut-être sur les animaux, compagnons de Zarathoustra. Il y en a deux : l’aigle et le serpent. Le premier, le plus aérien et le plus voisin du soleil, est celui qui voit l’abîme et qui peut le saisir avec ses serres d’aigle. Le second est le plus terre à terre, et en même temps le plus fier et le plus rusé. A eux deux, ils forment l’alliance du courage.

Dégoût

Ekel, Ekel, Ekel – – – wehe mir! / Dégoût, dégoût, dégoût, malheur à moi.

Après ces paroles, dans le chapitre Le convalescent, Zarathoustra s’effondre semblable à un mort et ne parvient plus à se lever pendant sept jours. Il faut bien sept jours pour recréer le monde. Comme on le remarque ici, Nietzsche ne manque pas d’humour

« Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit une pomme d’api dans sa main, la sentit et en trouva son odeur agréable. Alors ses animaux crurent que le moment était venu de lui parler.
Ô Zarathoustra, dirent-ils, te voilà étendu ainsi depuis sept jours déjà, les yeux lourds : ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes pieds ?
Sors de ta caverne : le monde t’attend comme un jardin. Le vent joue avec de lourds parfums qui veulent aller vers toi ; et tous les ruisseaux aimeraient te suivre
Toutes les choses se languissent de toi, depuis sept jours que tu es resté seul, – sors de ta caverne ! Toutes les choses veulent être tes médecins ! »
(Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra / Le convalesent. Trad. Georges-Arthur Goldschmidt. Le livre de poche pp 260-261)

Dur parfois de se lever le matin.

Et voici la plainte du devin

« Tout est vide, tout est pareil, tout a été !
Et de toutes les collines, l’écho répétait : Tout est vide, tout est pareil, tout a été !
Certes, nous avons récolté : mais pourquoi tous nos fruits ont-ils pourri et pourquoi sont-ils devenus bruns ? Qu’est-il tombé la nuit dernière de la lune maléfique
Tout travail a été vain, notre vin est devenu poison, le mauvais œil a consumé et jauni nos champs et nos cœurs.
Nous nous sommes tous desséchés ; et si le feu tombe sur nous, nos cendres s’en iront en poussière : – Oui, nous avons même lassé le feu.
Tous les puits se sont desséchés pour nous et la mer s’est retirée elle aussi. On dirait que le sol va se dérober mais les profondeurs n’engloutissent rien !
Ah ! Où y a-t-il encore une mer où l’on puisse se noyer ? – voilà notre plainte – cette plainte qui passe sur les plats marécages.
En vérité, nous nous sommes déjà trop fatigués pour mourir, nous veillons encore et continuons à vivre dans des sépultures !
Ainsi Zarathoustra entendit parler un devin ; et sa prédiction lui alla droit au cœur et elle le transforma. »

Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra / Le devin .Le livre de poche pp 162-163)

Voilà décrit un processus entropique. Il n’est pas extérieur. « Pour moi, – comment y aurait-il un dehors de moi ? ». dit Zarathoustra. Mais cela, nous l’oublions. C’est dans ce chapitre qu’il s’affirme médiateur de la vie. Il est en quête de ce qui fait qu’elle vaut d’être vécue (B. Stiegler). La vie est ce qui s’organise pour différer les processus entropiques. En remettant de l’ordre, elle retarde la dissipation de l’énergie. Tout appauvrissement de la vie, toute réduction de sa (bio)diversité, toute perte de singularité est, au contraire, entropique et anthropique que ce soit dans le domaine physique, biologique ou noétique.

Exosomatisation et localisation

Bernard Stiegler confronte les descriptions de Nietzsche dans Zarathoustra et ailleurs avec les savoirs et les développements techniques de son époque, mais aussi avec les savoirs ultérieurs et d’avantage encore avec ceux qu’il contribue à constituer aujourd’hui. C’est ainsi que la description de la vie comme processus néguentropique par Erwin Schrödinger date de 1944. Le biologiste et philosophe allemand Jakob von Uexküll publie en 1934 son livre Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen. Il a été publié en français sous le titre Milieu animal et milieu humain (Payot-Rivages). Il y théorise la question de l’Umwelt. Tout être vivant – aussi bien la tique que l’humain – perçoit et agit à l’intérieur de ce qui devient son milieu. Pour lui , il n’existe pas d’espace universel commun partagé par tous les êtres vivants. Chacun d’entre eux spécialise une partie de son corps pour interagir avec son milieu. Les Umwelräume sont des milieux en tant que lieux (titre en français de l’un des chapitres de livre).

« Avec le nombre de performances d’un animal s’accroît aussi la quantité d’objets qui peuplent son milieu. Elle s’accroît au cours de la vie individuelle de tout animal capable d’acquérir de l’expérience. En effet chaque nouvelle expérience détermine de nouvelles attitudes face à de nouvelles impressions. De nouvelles images-perceptions (Merkbilder) sont ainsi créées au moyen de nouvelles tonalités actancielles. (Wirktönen) »

Un cercle fonctionnel relie les différents signaux perceptifs et actanciels. Le funktionale Kreis dont parle von Uuexküll peut aussi bien être une boucle ou ce qui permet une circulation fonctionnels. Bernard Stiegler, dans la postface de la réédition de La technique et le temps (Fayard pp. 873 et 874) paru en même temps que celui dont il est question ici, opte pour un circuit formant lien entre les organes récepteurs et les organes effecteurs, circuit à l’intérieur duquel la tique poursuit son destin. Le biologiste allemand montre aussi que « sans conditions ordinatrices (Ordnungsbedingungen), il n’y aurait aucune nature coordonnée mais juste un chaos ». Ce désordre, c’est l’entropie.

Si la tique à partir de laquelle Von Uexküll construit son raisonnement est un organisme des plus simple qui n’a besoin de rien d’autre que lui-même et qui sait jeûner longtemps pour attendre une proie, l’être humain, lui, pour s’en défendre a inventé le tire-tique, sorte de pied de biche miniature, instrument indispensable au randonneur vosgien – et d’ailleurs – lui permettant de bien la retirer et d’éviter que la tête ne reste sous la peau. L’homme a aussi produit pour s’en prémunir un répulsif chimique en vaporisateur. On sait peu de choses semble-t-il de potentiels effets toxiques de ce dernier. Voilà qui nous ramène à la question de l’exosomatisation. Elle différencie l’homme de l’animal. En 1945, Alfred Lotka, développe l’idée d’exosomatisation. Cela nécessite quelques explications. L’être humain naît incomplet. On appelle cela néoténie. Pour vivre et se développer, il se crée des instruments dont il ne dispose pas à la naissance et qui sont « à l’extérieur du corps » et qui ne lui appartiennent pas génétiquement tel notre tire-tique. L’homme produit des exorganismes qui eux-mêmes vont des plus simples au plus complexes, des piscines pour nager comme le poisson, les avions pour voler comme l’oiseau. Cela au terme d’une longue évolution au cours de laquelle il a d’abord appris à tailler le silex. Le milieu humain est technique. L’appareil psychique est lui aussi exosomatisé.

Bernard Stiegler procède à une extension du concept d’entropie en liant les trois entropies déjà évoquées et en posant que l’homme massifié est lui aussi entropique. Les consommateurs, les téléspectateurs, les fesses-bouqués ont tendance à devenir des masses indifférenciés contraints par la domination du calculable. C’est cela le nihilisme dont voulait nous prévenir Nietzsche.

«L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité.»

(B. S.: Qu’appelle-t-on panser ? page 77).

Stiegler dans Qu’appelle-t-on panser ? nous prévient des dérives d’une lecture transhumaniste de Nietzsche. J’ai choisi de mettre en évidence le paragraphe cité, d’abord parce qu’il parle de Zarathoustra mais aussi parce qu’il concentre une série de thèses plus amplement développées ailleurs dans le(s) livre(s) de Bernard Stiegler. Il ne résume pas, bien entendu, l’ensemble de l’ouvrage. Je n’en ai développé qu’un aspect. Son Qu’appelle-t-on panser ? est une référence directe et très critique envers le Qu’est-ce que penser ? de Martin Heidegger. Il fait aussi longuement appel à Robert Musil, lecteur lui aussi assidu de Nietzsche qui a décrit l’Homme sans qualité, le dernier homme de Nietzsche, comme celui qui se réduit à l’homme quantifiable et quantifié. Bernard Stiegler procède par effraction et extraction comme on le dirait pour un minerai.

Il interprète Zarathoustra comme un personnage-concept. La question de l’éternel retour devient alors celle du va-et-vient permanent entre la vie et la mort, l’abîme et l’élévation, l’entropie et la néguentropie, en lutte permanente de l’une vers l’autre. L’image de la roue qu’utilise Nietzsche ne me convainc cependant pas. J’ai le sentiment que le même vers lequel il est constamment fait retour n’est jamais tout à fait le même. C’est un même transformé. A moins que l’on puisse parler d’hélicoïde. Être, selon les traductions, l’intercesseur, le défenseur ou le porte-parole (Fürsprecher) de la vie dans un contexte entropique ne va pas de soi car, comme l’écrivait Léon Brillouin : Comment est-il possible de comprendre la vie quand le monde entier est dirigé par une loi de fer telle que « le second principe » de la thermodynamique, qui pointe vers la mort et l’annihilation ? Bernard Stiegler répond que nous ne pouvons le faire – comprendre – que « via une instrumentalité et depuis la localité d’une situation ».

Vaincre cet accablement demande un effort surhumain. Effort que Stiegler nomme néganthropologique. Cela passe par ce nouveau concept de panser avec a, parfois aussi écrit pænser pour bien articuler les deux. Penser c’est panser, c’est à dire prendre soin. Mais ce n’est pas placer un cautère sur une jambe de bois. Pour panser, il faut d’abord établir un diagnostic précis avant de pouvoir rédiger une ordonnance de soins. Panser avec a, c’est créer de la différance avec a, c’est à dire produire de la singularité, de l’écart avec la norme, de l’incalculable.
Je voudrais pour finir et en revenant à l’extrait ci-dessus encore mettre en évidence la question de la raison.

« Emmanuel Kant, dans la Critique de la raison pure, a montré à la fin du XVIIIe siècle que la pensée est constituée par des facultés qui sont l’intuition, l’entendement, l’imagination et la raison. L’entendement est la faculté analytique. Elle peut être automatisée. C’est ce que font les big data. Mais l’entendement tout seul, selon Kant, n’est pas capable de prendre la moindre décision, si ce n’est de répéter et de renforcer ce qui est déjà là. Il est incapable de créativité. C’est une condition de l’intelligence, mais elle ne suffit pas. L’intelligence est analytique et synthétique. Une synthèse est une décision dans une situation réelle où il faut trancher au-delà du réel. Une telle décision suppose ce que Kant appelle les idées de la raison. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, le big data, le deep learning sont purement analytiques et computationnels. Or la pensée ne peut pas être computationnelle, c’est justement ce qui va au-delà du calcul, et qui permet des bifurcations qui constituent l’émergence dans le devenir entropique d’une réalité néguentropique, comme disait Schrödinger pour analyser ce en quoi consiste la vie ».
(Bernard Stiegler : Toute technologie est porteuse du pire autant que du meilleur).

Pour tirer le meilleur et panser le pire, il faut parvenir à construire des bifurcations non pas à l’extérieur mais à l’intérieur même des technologies qui sont des pharmaka. La pansée est une pensée pharmacologique. Elle permet l’élaboration d’un point de vue. Ce qui implique de partir d’un lieu.

En lien avec notre sujet et en hommage à Tomi Ungerer qui vient de décéder, ce dessin fait par l’artiste alsacien en soutien au programme du SPD, en 1961, programme dans lequel Willy Brandt réclamait le retour du ciel bleu sur la Ruhr (Source). Il fait le pendant avec l’image précédente.

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1 réponse à Bernard Stiegler :  » Qu’est ce qui accable Zarathoustra ? »

  1. Pierre Foucher dit :

    Exosomatisation 2.0 : le transhumanisme passe à l’offensive

    L’actuelle campagne d’affichage du fournisseur d’accès à l’internet Free donne à penser, qui joint à une photo de l’iPhone XR l’annonce : « Une belle histoire commence ». Sur quoi nous fait-on saliver là ? Sur une histoire d’amour (dont on sait qu’elles finissent mal, en général) ? Sur une histoire d’amitié ? En tout cas, sur une belle histoire de ce genre avec … un smartphone !
    Ainsi, nous n’en sommes plus au stade « couteau suisse d’aujourd’hui ». A en croire Free, le smartphone serait, sera, désormais rien de moins que notre ami. Que l’être humain ait de tout temps éprouvé une forme d’affection (mot à lire entouré de nombreux guillemets) pour l’objet qui correspond si bien au but pour lequel il a été conçu, rien de plus vraisemblable. Merveilleux chopper qui me permet de si bien racler cette peau ! Merveilleuse poulie grâce à laquelle je peux soulever ces blocs de pierre ! Merveilleux traitement de texte ! Pourtant, la publicité était-elle encore jamais allée jusqu’à nous promettre autrement qu’avec un clin d’œil complice (« Je galèje, bien sûr ! ») une « belle histoire » avec l’objet qu’elle veut nous vendre ?
    Aujourd’hui, plus de clin d’œil complice, mais une suggestion aussi bienveillante, en apparence, qu’impérieuse. Face à l’affiche de Free me vient instantanément en tête le titre d’une tétralogie romanesque à succès. N’est-ce pas l’idée qu’on veut me suggérer : que cet iPhone est l’« ami prodigieux » qui va enfin me permettre de vivre si je me mets à sa remorque, si je me greffe sur lui, inversant ainsi le rapport naturel de l’homme à l’outil/la prothèse qu’il a créé/e ? Il semble que cet outil-ci soit si magique, si « prodigieusement » efficace, que son utilisateur consent à ne plus en être que le servant ; que, dans son imaginaire, il s’incline, s’abaisse, s’humilie devant lui ; renonce à sa prééminence au profit de ce qui ne devrait être que sa prothèse, mais est, de fait, devenu son idole. Servitude volontaire …
    L’iPhone, idole de notre temps ? Si c’est là ce qu’on nous fait miroiter en guise de Grande Espérance, n’oublions pas : qui dit « idole », dit « sacrifices humains », toujours. En l’occurrence, et pour le moins : « sacrifice de l’humain ». La Bonne Nouvelle que nous annonce Free, celle de l’avènement d’une ère nouvelle d’amitié entre l’homme et ses outils, n’a rien de bon. Par chance, elle relève du pur délire.

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