Friedrich Nietzsche et la cruauté de la relation créanciers débiteurs dans la généalogie de la morale

L’accord européen sur la Grèce est un tel défi au bon sens qu’il fait vaciller la raison. Vite un bouc émissaire ! Tiens un casque à pointe qui passe ! Il tombe bien celui-là… Brouillage de l’esprit.
Ce n’est pas un motif pour renoncer à comprendre, surtout que l’on sent bien qu’il s’est passé quelque chose d’important qui nous échappe. En Grèce même et en Europe. J’ai bien écrit accord européen. Ce n’est pas celui de M. Schäuble, ni celui de l’Allemagne seule.
On attribue souvent et beaucoup trop vite l’intransigeance ou le rigorisme de la chancelière allemande et de son âme damnée de la finance à je ne sais quelle «éthique protestante» qui serait partagée en Allemagne. D’abord Angela Merkel n’est pas l’Allemagne même si elle la représente, son parti ne fait pas 50% des voix, ensuite, sans nier bien sûr leur influence, tous les allemands ne sont pas protestants, il y a autant de catholiques qui trouveraient dans la récente encyclique du pape de quoi nourrir une réflexion sur l’économie, ce mot banni de la politique, elle-même réduite à de la comptabilité financière, en Europe : la combinaison de tout ce qui est techniquement possible avec la recherche du plus grand profit possible et la morale du moindre mal mène dans le mur, explique le camarade pardon Monseigneur Marx (Reinhardt). Quant à la Bavière souvent dite catholique, elle fait partie des plus intransigeants. Tous les protestants enfin ne sont pas des thuriféraires de la Deutsche Bank. On avait même entendu au début de la crise financière, l’Eglise réformée tempêter contre l’exigence d’un taux de rentabilité financière de 25% et contre la transformation de l’argent en Dieu. Il est vrai qu’elle est devenue bien silencieuse depuis, sans doute trop occupée à préparer les festivités pour le cinq centenaire de Martin Luther. Si éthique, admettons-la protestante, il y avait, autoriserait-elle à profiter des dettes d’autrui ? Or la crise de l’euro rapporte beaucoup d’argent à l’État allemand et sans doute pas seulement à lui comme le montre Guillaume Duval qui par ailleurs parle lui aussi de l’«esprit moralisateur protestant». C’est moral ça ? De l’éthique protestante ? Je ne parle même pas de la façon dont des entreprises allemandes trépignent d’impatience pour s’emparer de biens grecs privatisés. Parmi elles, une entreprise publique. Frapor, qui guigne les aéroports grecs  -seulement ceux qui sont rentables, bien sûr- qu’elle gère déjà en partie, appartient en effet au Land de Hesse et à la Ville de Francfort. N’ y aurait-il pas du conflit d’intérêt dans l’air ? L’éthique protestante autorise-t-elle à transformer un pays en Colonie pénitentiaire ? Rappelez-vous, dans l’œuvre de Kafka, une machine imprime dans la chair du condamné une sentence que personne ne peut déchiffrer. Enfin, ce n’est pas l’éthique protestante qui explique que la France, l’Italie et l’Espagne aient fait preuve de tant d’inertie et signé l’accord le plus débile de leur histoire (sous réserve d’inventaire).
C’est une maladie de notre époque que de tenter de tout expliquer par de la religion. Résultat la pensée patauge. Dieu n ‘a rien à faire dans la crise de l’euro. L’investissement aussi est une dette, une bien meilleure que celle qui ne sert qu’à rembourser les intérêts de dette permettant de nouveaux emprunts afin de continuer à rembourser la dette et ainsi de suite, sans fin. « La Grèce obtient un prêt de 7 milliards d’euros… pour rembourser d’autres prêts »
Il est temps d’en venir à la généalogie de la morale, ce qui nous mène à Nietzsche et nous permet de mesurer le degré auquel est parvenu ce que l’on nous présente comme notre «civilisation» européenne.
Die Schuld / die Schulden
Mais auparavant un détour par le vocabulaire. Il est vrai qu’il y a ce mot «très allemand», une «spécificité allemande» comme dit P. Sloterdijk, qu’on ne retrouve ni en anglais ni dans aucune langue latine, ce mot est le mot Schuld. Dans son fragment d’essai Le capitalisme comme religion, Walter Benjamin dit que le mot Schuld est d’une ambiguïté démoniaque.

Die Schuld / die Schulden

1. Dette
Die Schuld beträgt insgesamt 1234 Euro.
La dette s’élève en tout à 1234 euros
2. Culpabilité
Die Schuld eines Menschen ist schwer zu wiegen.
La culpabilité d’un homme est difficile à jauger
3. Faute
Es ist nicht deine Schuld !
Ce n’est pas de ta faute !
L’étymologie du mot mérite que l’on s’y arrête aussi. Elle intervient dans la réflexion de Nietzsche dont il sera question plus loin. Elle remonte à Skuld et nous conduit vers la mythologie nordique. Le nom de Skuld est issu du verbe vieux norrois (à l’origine des langues scandinaves) skole/skulle, dont le sens est « devrait arriver » Skuld prend donc la signification de « ce qui devrait arriver », au sens d’obligation et non de probabilité. On verra que la dette est une captation du futur.
Dans la mythologie nordique, Skuld est une des trois nornes. Son nom signifie «ce qui est à venir» Skuld représente le futur, Urd, le passé, et Verdandi le présent. Elle apparaît dans au moins deux poèmes nordiques en tant que Valkyrie. (Source Wikipedia)
Sá hon valkyrjur / vítt um komnar, / görvar at ríða / til Goðþjóðar. / Skuld helt skildi,/ en Skögul önnur, Gunnr, Hildr, Göndul/ ok Geirskögul.
Elle voyait des Valkyries / venir de fort lointain, / prêtes à chevaucher / vers Goðþjóð. / Skuld portait un bouclier, / et Skögul était une autre, / Gunnr, Hildr, Göndul / et Geirskögul.

Schuld source de violences et de profits

sô greif er Morgânen an
als einen schuldegen man.
er kam geriten in sîn lant
mit alsô creftiger hant,
daz er im mit gewalte
genuoge bürge valte;
Il attaqua Morgan comme si ce dernier était coupable (comme si ce dernier était son débiteur). Il pénétra dans son pays avec une telle violence qu’il s’empara de nombreux châteaux. Les villes durent s’acquitter à contrecœur de leurs biens et de leurs vies. Et cela jusqu’à ce qu’il eut accumulé tant d’argent et de biens qu’il put renforcer son armée pour imposer sa volonté aux villes comme aux châteaux où qu’il se rende avec sa troupe. (ma traduction)
Il pourrait être question de la Grèce d’aujourd’hui, le sens y est, mais le texte est extrait du Tristan de Gottfried von Strassburg, grand poète strasbourgeois dont le roman date du début du 13ème siècle. Il emploie l’ expression als einen schuldegen man qui signifie aussi bien comme s’il s’agissait d’un homme qui avait commis une faute que comme s’il lui devait quelque chose, s’il était son débiteur.

Extrait du texte de Nietzsche :

(il est un peu long mais mérite, je crois que l’on s’y arrête)
« Ces généalogistes de la morale ont-ils jamais entrevu jusqu’ici, ne serait-ce que vaguement, que le concept de Schuld [faute] par exemple, concept fondamental de la morale, remonte à un concept très matériel de Schulden [dettes] ? Ou que le châtiment en tant que représailles s’est développé complètement à l’écart de toute hypothèse quant à la liberté ou à la non-liberté de la volonté ? – et cela au point qu’il faut au contraire que l’animal «homme» ait déjà atteint un haut degré d’humanisation pour commencer à faire des distinctions bien plus primitives, telles que «avec préméditation», «par imprudence», «accidentellement», «responsable» et les notions contraires, et en tenir compte dans la fixation de la peine. «Le criminel mérite punition, parce qu’il aurait pu agir autrement», cette idée aujourd’hui si commune, si naturelle en apparence, si inévitable, et que l’on met sans cesse en avant pour expliquer comment est né le sentiment de la justice est en fait une forme tout à fait tardive et même raffinée du jugement et du raisonnement humain : qui la place dans les commencements se méprend grossièrement sur la psychologie de l’humanité primitive. Pendant la plus longue période de l’histoire humaine, on n’a nullement puni parce qu’on tenait le malfaiteur pour responsable de son action, donc pas du tout en supposant que seul le coupable doit être puni : – non, comme le font encore aujourd’hui les parents avec leurs enfants, on punissait par colère, du fait qu’on avait subi un dommage, et l’on passait sa colère sur l’auteur du dommage – mais cette colère se trouvait limitée et modifiée par l’idée que tout dommage trouve son équivalent d’une façon ou d’une autre et peut être réellement compensé, serait-ce par une douleur infligée à son auteur. D’où a-t-elle tiré son pouvoir, cette immémoriale idée, profondément enracinée, aujourd’hui peut-être inextirpable, d’une équivalence entre dommage et douleur ? Je l’ai déjà dit : du rapport contractuel entre créancier et débiteur, rapport aussi ancien que l’existence des «personnes juridiques», et qui ramène à son tour aux formes fondamentales de l’achat, de la vente, de l’échange, du trafic.
5.
Comme on peut s’y attendre après ce qui vient d’être dit, le fait d’imaginer ces rapports contractuels éveille toutes sortes de réticences et de soupçons contre l’humanité archaïque qui les a créés ou tolérés. C’est là précisément que l’on promet ; c’est là précisément qu’il s’agit de faire une mémoire à celui qui promet ; là précisément, il est permis de le penser, qu’il y a une mine de dureté, de cruauté, de douleur à découvrir. Pour inspirer de la confiance dans sa promesse de rembourser, pour donner une garantie du sérieux et du caractère sacré de sa promesse, pour graver dans sa mémoire le devoir de rembourser, le débiteur, en vertu d’un contrat, donne en gage au créancier, pour le cas où il ne paierait pas, un bien qu’il «possède», dont il dispose encore, par exemple son corps ou sa femme ou sa liberté ou même sa vie (ou, sous certaines conditions religieuses déterminées, sa félicité, le salut de son âme, et jusqu’à son repos dans la tombe : ainsi en Égypte où le créancier ne laissait en repos pas même dans la tombe le cadavre de son débiteur – il faut dire que chez les Égyptiens le repos de la tombe avait un sens particulier). Le créancier pouvait notamment infliger au corps du débiteur toute sorte d’humiliations et de tortures, par exemple en découper un morceau qui paraissait correspondre à la grandeur de la dette; – de ce point de vue, très tôt et partout, il y eut des estimations précises, parfois atroces dans leur minutie, estimations ayant force de droit, de chaque membre et de chaque partie du corps. Pour moi, c’est déjà un progrès, la preuve d’une conception juridique plus libre, plus généreuse, plus romaine, quand la loi des Douze Tables décrète qu’il importe peu que le créancier prenne plus ou moins dans un pareil cas «si plus minusve secuerunt, ne fraude esto». Faisons-nous une idée claire de la logique de cette forme de compensation : elle est assez étrange. On établit une équivalence en substituant à l’avantage qui compenserait directement le dommage (donc à sa compensation en argent, en terre, ou en un bien quelconque) une sorte de satisfaction qu’on accorde au créancier pour le rembourser et le dédommager, – satisfaction de pouvoir exercer sans retenue sa puissance sur un impuissant, «volupté de faire le mal pour le plaisir de le faire*», jouissance du viol : celle-ci est d’autant plus vive que le créancier est d’un rang social plus bas et d’une condition plus humble, elle peut alors lui sembler un plat plus savoureux et même lui donner l’avant-goût d’un rang supérieur. Par le moyen du « châtiment» infligé au débiteur, le créancier participe au droit des maîtres lui aussi atteint pour une fois au sentiment exaltant de pouvoir mépriser et maltraiter quelqu’un comme un inférieur ou, au cas où le pouvoir exécutif réel, l’exécution de la peine ont été délégués à l’ «autorité» de le voir du moins méprisé et maltraité. La compensation représente donc une invitation et un droit à la cruauté. –
6
C’est dans cette sphère, celle du droit des obligations, que se trouve le foyer d’origine du monde des concepts moraux «faute», «conscience», «devoir», «caractère sacré du devoir» – il a été à son début longuement et abondamment arrosé de sang comme l’ont été à leur début toutes les grandes choses sur terre. Et n’est-il pas permis d’ajouter qu’au fond ce monde a toujours gardé une certaine odeur de sang et de torture ! (même chez le vieux Kant : l’impératif catégorique sent la cruauté). C’est là qu’on a tranché pour la première fois ce sinistre mariage d’idées, devenu peut-être indissoluble, « faute et souffrance ». Répétons notre question : comment la souffrance peut-elle être une compensation pour des «dettes»? Parce que faire souffrir donnait un très grand plaisir et que celui qui avait subi le dommage et ses désagréments obtenait en échange une extraordinaire contre-jouissance : faire souffrir, – véritable fête, et, de nouveau, d’un prix d’autant plus élevé qu’elle était davantage en contradiction avec le rang et la situation sociale du créancier. (…)»
Friedrich Nietzsche : La généalogie de la morale 2ème Dissertation Œuvres complètes T7 Gallimard pages 256-260
Textes et variantes établies par Giorgio Colli et Mazzino Montinari. Traduit de l’Allemand par Cornélius Heim, Isabelle Hildenbrand et Jean Gratien
*en français dans le texte
Pour Nietzsche, le paradoxe de l’homme est d’être dressé comme «un animal qui puisse promettre». S’oppose à cette éducation si l’on peut dire une tendance contraire : la «force de l’oubli». Il s’agit donc de former en l’animal-homme une mémoire pour le rendre calculable par une moralisation et une «camisole de force sociale». Pour construire cette mnémotechnique, la promesse de remboursement est accompagnée d’un dispositif de torture ravivant en permanence la mémoire de la dette. «On grave quelque chose au fer rouge pour le fixer dans la mémoire : seul ce qui ne cesse de faire mal est conservé par la mémoire»
On a pu parler à propos des réformes exigées par les créanciers de la Grèce d’un théâtre de l’absurde à Bruxelles, on oublie que c’est aussi un théâtre de la cruauté. Il y a pas mal de temps déjà que nous sommes passé du delorisme au dolorisme.
Nietzsche s’arrête encore sur un autre mot allemand : Elend, que l’on traduit aujourd’hui par misère. Le philosophe rappelle qu’à l’origine le mot signifiait le banni, l’exclu, celui qui, dans l’incapacité de rembourser, est renvoyé à sa misère. Exit ! Grexit !
La dimension particulièrement intéressante chez Nietzsche est de poser, à côté des données objectives, comptables, de la dette, la part subjective de la relation débiteur créancier, ainsi que « la satisfaction de pouvoir exercer sans retenue sa puissance sur un impuissant». Le néolibéralisme exploite à fond cette subjectivité tout en n’étant responsable de rien. La comparaison de l’Eurogrouge avec le Parti communiste chinois évoquée par Slavoj Zizek est éclairante à cet égard. Le Parti communiste chinois gére la subjectivité, se mêle de tout dans la vie des Chinois mais n’est responsable de rien car il existe en dehors du système juridique.
Maurizzio Lazzarato s’appuyant sur Nietzsche et sa lecture par Guattari et Deleuze avec aussi Marx et Foucault souligne le caractère disciplinaire de la dette, elle fonctionne comme une massue sécuritaire. Il appelle cela la fabrique de l’homme endetté. Il montre aussi comment la question de la dette est une captation d’avenir :
«À la lumière de l’économie de la dette néolibérale, la deuxième-dissertation de La Généalogie de la morale se colore ainsi d’une nouvelle actualité: la dette n’est pas seulement un dispositif économique, elle est aussi une technique sécuritaire de gouvernement visant à réduire l’incertitude des comportements des gouvernés. En dressant les gouvernés à promettre (à honorer leur dette), le capitalisme «dispose à l’avance de l’avenir» puisque les obligations de la dette permettent de prévoir, de calculer, de mesurer, d’établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir. Ce sont les effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité (culpabilité et responsabilité) qui permettent au capitalisme de jeter un pont entre le présent et le futur.
L’économie de la dette est une économie du temps et de la subjectivation selon une acception spécifique. En effet, le néolibéralisme est une économie tournée vers l’avenir, puisque la finance est une promesse de richesse future et par conséquent incommensurable à la richesse actualisée. Inutile de crier au scandale parce qu’il n’y a pas de correspondance entre le «présent» et le «futur» de l’économie ! Ce qui importe, c’est la prétention de la finance à vouloir réduire ce qui sera à ce qui est, c’est-à-dire à réduire le futur et ses possibles aux relations de pouvoir actuelles.
Dans cette optique, toute l’innovation financière n’a qu’une finalité: disposer à l’avance de l’avenir en l’objectivant. Cette objectivation est d’une nature toute autre que celle du temps de travail; objectiver le temps, en disposer à l’avance signifie subordonner toute possibilité de choix et de décision que l’avenir recèle à la reproduction des rapports de pouvoir capitalistes. La dette s’approprie ainsi non seulement le temps d’emploi présent des salariés et de la population dans son ensemble, mais elle préempte aussi le temps non chronologique, le futur de chacun et l’avenir de la société dans son ensemble. L’étrange sensation de vivre dans une société sans temps, sans possible sans rupture envisageable, trouve dans la dette son explication principale».
Maurizzio Lazzarato : La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale. Editions Amsterdam
Ce qui me gêne chez Lazzarato, c’est précisément cette notion d’économie de la dette qui semble résumer toute l’économie. Que la tendance soit réelle, je ne le nie pas mais réduire à cela toute l’économie me paraît problématique. Je crois que précisément maintenant il faudrait se souvenir du sens premier du mot économie. Oikonomía (gestion de la maison) est formé des mots oîkos («maison») et nómos («loi»). L’économie consiste à prendre soin de son chez soi. Parler d’économie de la dette, c’est se priver de cette critique et revient à effacer celle de la démesure, à ne pas voir les limites de la déconnexion avec la vie réelle qui continue à avoir besoin d’oeconomie (de besoins à satisfaire dans la limite de la soutenabilité) ni ce qui est entrain de naître tout de même de futur dans l’économie réelle. Et encore une fois il y a de bonnes et de mauvaises dettes. Et où en serait l’Allemagne si les Européens cessaient de prendre des crédits pour acheter leurs Auto (prononcez aouh taux ! )
La focalisation exclusive sur la dette ne fait que renforcer son pouvoir sur les esprits. De même d’ailleurs, sur un tout autre plan, que la focalisation sur l’Allemagne seule responsable de …à peu près tout, ne fait que renforcer son pouvoir sans même qu’elle ait à chercher l’hégémonie, ce que Ulrich Beck appelait le «merkiavélisme». Une des caractéristiques de ce merkiavélisme est «cette tendance à ne pas agir, à ne pas encore agir, à différer l’action, à hésiter». Ulrich Beck ajoutait :
«Par ce jeu de poker du oui-mais, non-mais, les pays ayant besoin de crédits et leurs gouvernements apprennent à quel point ils dépendent de l’accord de l’Allemagne et se voient régulièrement signifier leur impuissance ».
Le texte de Nietzsche, à la recherche de l’origine du sentiment de culpabilité, éclaire la question de la dimension morale et punitive de la dette, telle qu’elle a pu produire ce «catalogue d’atrocités» dont parlait der Spiegel entre la Grèce et ses créanciers formant la part du «droit des maîtres». On a même l’impression mais je m’avance peut-être trop qu’une fois la punition infligée – et Nietzsche en souligne le caractère de classe – la réduction ou l’étalement comptable de la dette pourra commencer. Le piège aura fonctionné. Car la dette ne résume pas toutes les questions et n’explique pas «le refus de parler d’économie» selon l’expression de l’ancien ministre grec … des finances, Yanis Varoufakis : « Vous pourriez tout aussi bien chanter l’hymne national suédois que ce serait pareil ».
Il ne sert à rien de proposer un gouvernement de la zone euro, qu’il soit ou non d’avant garde, s’il lui est interdit de parler d’économie.
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3 réponses à Friedrich Nietzsche et la cruauté de la relation créanciers débiteurs dans la généalogie de la morale

  1. Mécréant H24 dit :

    M’enfin ! l’étymologie n’explique pas plus le présent que le singe n’explique l’homme !

    L’économie, ce n’est pas « notre maison » (et pis moi j’en ai pas d’abord), c’est la cage des rapports sociaux capitalistes dans lesquels nous sommes pris, c’est la dépossession. L’économie c’est la politique du capital.

    Pour qui voudrait lire le livre de Lazzarato cité ici sans avoir à le voler (au risque d’emmerder un petit libraire), on trouve le pdf là
    http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=6238

  2. arjuna dit :

    Hum! Vous récusez l’explication par l’éthique du protestantisme, mais vous convoquez Nietzsche – dont l’analyse est certes éclairante – et les mânes des anciens germains pour expliquer la politique du capitalisme allemand aujourd’hui. Faut-il rappeler qu’en Grèce antique, comme à Rome, une dette non remboursée conduisait à l’esclavage? La démocratie athénienne a été fondée sur l’annulation de cette règle et les succès politiques de César ne s’explique pas seulement par ses talents militaires, mais aussi parce que l’annulation des dettes figurait à son programme. Plus prés de nous, la compagnie des Indes anglaises, puis les banques françaises et hollandaises ont utilisé l’arme de la dette pour constituer leur empire colonial. Ex: la Tunisie, l’Egypte, Bali… Ce qui est plus difficile à admettre, mais qui n’aurait certainement pas étonné Nietzsche, c’est que l’impérialisme allemand soit entrain de se construire aujourd’hui un empire colonial au sein de l’Europe, réalisant par la dette ce qu’il n’a pas réussi par les armes. Chocking, isn’t?

  3. Bruno dit :

    Nos chers voisins allemands semblent être plus enclins à respecter ces principes en 2015 en tant que créanciers qu’en 1953 en tant que débiteurs…

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