Jean Hans Arp : « Bouche gueule gorge »

Page 129 du catalogue de l'exposition "Art is Arp" Strasbourg 2008-2009

Page 129 du catalogue de l’exposition « Art is Arp » Strasbourg 2008-2009

Bouche gueule gorge
La gueule de l’argent.
La gueule fermée d’un portail
où dans la nuit glacée un désespéré
en vain cogne et cogne.
L’étrange expression de la bouche
d’un homme nu et glabre en saumure.
La gueule d’une machine à figure humaine.
Comme il rit l’ovoïde lorsque soudain
d’innombrables dés tombent de sa gueule.
La bouche d’un chanteur
d’où montent des sons
qui s’épanouissent en une construction musicale
toute bruissante.
La bouche du conte
qui parle d’un vin d’or en carafes de cristal
qui transforme tous les buveurs en étoiles d’or.
La bouche à merveilles des saints et des poètes.
La gueule en lambeaux de l’épouvantail.
La bouche béante et tordue d’un affamé
à qui l’on ne sert que des zéros.
La gueule de la conque originelle.
Une bouche taillée dans le marbre où nichent les oiseaux.
La bouche du rêve.
La bouche enchantée de l’écho.
La gorge de l’éternité.
La bouche radieuse des anges.

Mund Maul Rachen

Das Maul des Geldes.
Das verschlossene Maul eines Tores
an dem in eiskalter Nacht ein Verzweifelter
vergeblich pocht und pocht.
Der seltsame Ausdruck um dem Mund eines nackten
unbehaarten Mannes in Sülze.
Das Maul einer menschenähnlichen Maschine.
Wie lacht das Ovoid als ihm plötzlich
andauernd Würfel aus dem Maule fallen.
Der Mund eines Sängers
aus dem Töne steigen
die zu einem Liederbau wachsen
der rauscht und rauscht.
Der Mund des Märchens
der von goldenem Wein in kristallenen Karaffen berichtet
der alle Trinker in goldene Sterne verwandelt.
Der Wundermund der Heiligen und der Dichter.
Das zerfetzte Maul der Vogelscheuche.
Der weit aufgerissene verzerrte Mund eines Hungernden
dem lauter Nullen vorgesetzt werden.
Das Maul des Urmuschelhauses.
Ein Mund aus Marmor gehauen in welchem Vögel nisten.
Der Mund des Traumes.
Der verzauberte Mund des Echos.
Der Rachen der Unendlichkeit.
Der leuchtende Mund der Engel.

Je ne sais si l’on peut aller jusqu’à dire que c’est dû à un de ses hasards chers à Jean Hans Arp, mais je venais d’acquérir son recueil de poèmes allemands traduits en français et édité sous le titre La grande fête sans fin contenant le poème ci-dessus sur lequel je suis tombé au moment de l’annonce du thème de la dissémination du mois de la web-association des auteurs : le corps dans tous ses états proposé par Pierre Cendrin. C’est dans ce cadre que cette webchronique est mise en ligne.

On connait sans doute mieux l’œuvre plastique de Jean Hans Arp que son œuvre poétique qui traite les mots, toute proportion gardée, car ce n’est jamais aussi simple avec les mots, de la même manière que la matière dont sont faites les sculptures. La technique qui réunit le mieux les deux sphères est celle du collage, du « cadavre exquis. Arp considérait son œuvre poétique comme au moins aussi importante que son œuvre plastique sinon plus puisqu’il avait déclaré :

« Si par impossible, j’étais obligé de choisir entre l’œuvre plastique et la poésie écrite, si je devais abandonner soit la sculpture soit les poèmes, je choisirais d’écrire des poèmes. »

Il n’a pas été contraint à un tel choix.

Né à Strasbourg en 1886 d’un père allemand et d’une mère française, il est porté par cette double filiation. Et une double culture. Arp écrivait en allemand et en français. Son œuvre en allemand n’était que partiellement traduite. L’édition du volume dont il est question, chez Arfuyen, comble cette lacune. Arp n’a jamais renié sa double filiation, jamais renoncé à la double langue, comme en témoigne son nom Jean Hans Arp et sa production littéraire, bien que les deux pays qui étaient les siens se soient fait la guerre par deux fois.
Suis-je un hideux lambeau du maudit sabbat sanglant des mères patries ?
Le texte allemand parle des maudites et sanglantes rondes enfantines des (pères) patries (verfluchten blutriefenden Vaterländerringelreihen) .
Malgré cela, il disait : « j’ai continué à être les deux, Français et Allemand ».
Tous les écrivains bilingues d’Alsace n’ont pas eu cette attitude, certains étant même tombés dans une germanophilie, d’autres dans une francophilie excessives, reniant l’autre part d’eux-mêmes. Arp figure au nombre des fondateurs de DADA à Zürich où il s’était réfugié pendant le Première guerre mondiale. Après cette dernière, il a participé au groupe Dada de Cologne avec Max Ernst.

Le présent recueil regroupe sous le titre La grande fête sans fin dans une édition fort heureusement bilingue des textes publiés en allemand dans des revues ou catalogues d’exposition à partir de 1960 jusqu’à sa mort en 1966. L’ensemble des textes directement écrits en français avaient été réunis aux éditions Gallimard dans le gros volume Jours effeuillés. Après la mort de Jean Hans Arp en 1966, il a fallu attendre l’initiative des éditions Arfuyen en 1983 pour que soit réalisée, par les soins d’Aimée Bleikasten, la traduction du Logbuch des Traumkapitäns (revue et reprise dans le volume dont il est question ici) et du poème inédit Krambol. Une première partie des Gesammelte Gedichte III ont été traduits et publiés en 2005 sous le titre Sable de Lune.

L’indicible de la grande boucherie

Jean Hans Arp : "Nombril et deux idées" 1932

Jean Hans Arp : « Nombril et deux idées » 1932

La grande boucherie de la Première guerre mondiale a entraîné pour les survivants la dislocation des corps et des langues.

« Aurulam catapult i lemm i lamm / haba habs tapam / son langage s’est cassé dans sa bouche »

écrit-t-il en « latin d’alsace » dans Jours effeuillés. Le corps n’existe plus dans son intégralité mais seulement dans ses parties. Ces dernières, comme le montre la photographie du nombril d’un Arp sans tête, peuvent-être en liaison avec le cosmos, ici l’ombre de la main  témoigne de la présence du soleil et évoque l’origine cosmique de la vie.

« Cette dimension littéralement indicible de l’expérience se manifeste très clairement dans les poèmes de Arp, pour lequel une guerre opposant le pays de son père et celui de sa mère était sans issue. Sa réponse aux événements de 1914-1918 est viscérale plutôt qu’intellectuelle, s’articulant dans la praxis et non dans la théorie, dans l’acte même d’écrire et non dans une quelconque prise de position rationnelle. Ce n’est que des décennies plus tard qu’il va réfléchir d’une façon cohérente et soutenue sur la portée socio-critique de Dada. Pendant les années 1950, par exemple, il explique que Dada voulait détruire les supercheries raisonnables des hommes et retrouver l’ordre naturel et déraisonnable.[…] Dada dénonce les ruses infernales du vocabulaire officiel de la sagesse ».
Eric Robertson : Arp poète in Catalogue de l’exposition Art is Arp – titre emprunté à Marcel Duchamp – Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg (2008-2009)

« Je manie [les mots] comme un enfant des cubes. Je les palpe, je les contourne – comme des sculptures ».

La déclaration de Arp est citée par Emmanuel Guignon à la page 200 du catalogue. Ce dernier écrit lui-même :

« On pourrait également établir un rapport entre le cadavre exquis et l’écriture poétique de Arp dans la mesure où l’usage qu’il fait des mots, coupés des référents et de l’obligation de désigner par des opérations de contagions des signifiants, sont devenus des objets substitutifs invitant à la manipulation ».

Ces mots sont des sonorités ce qui ne facilite pas la tâche de traduction pour laquelle il faut veiller au risque de produire du sens. J’aurais pour ma part dans le poème cité traduit

Der seltsame Ausdruck um dem Mund eines nackten
unbehaarten Mannes in Sülze.

Non pas par

L’étrange expression de la bouche
d’un homme nu et glabre en saumure.

Mais bien plus étrangement – et en traduisant Sülze littéralement – par

L’étrange expression autour de la bouche
d’un homme nu sans poils en gelée de viande [ou, en fromage de tête]

Bienvenue en Arp a dit

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Jean Hans ARP : « La Grande Fête sans fin »
Traduit de l’allemand et présenté par Aimée Bleikasten
Collection Collection Neige n°28, 230 pages,
13,50 €

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