Lectures franco-allemandes sur 14-18 / 2. Dominique Richert : « Cahiers d’un survivant »

© Pierre Buraglio "Rosa et Karl" 2011 - sérigraphie montée sur châssis et rehaussée - 46 x 38 cm - Courtesy l'artiste / Galerie Catherine Putman (Paris)

© Pierre Buraglio « Rosa et Karl » 2011 – sérigraphie montée sur châssis et rehaussée – 46 x 38 cm – Courtesy l’artiste / Galerie Catherine Putman (Paris)

Après la contribution publiée hier de Peter Brunner sur l’autobiographie de Carl Zuckmayer de Hesse rhénane, voici, aujourd’hui, l’ évocation par Daniel Muringer des Cahiers d’un survivant de l’alsacien Dominique (Dominik) Richert, écrits et édités en allemand avant d’être traduit en français. Demain, Catharina Lovreglio nous parlera d’Erich Maria Remarque : Im Westen nichts Neues

 

 

 

2.  Daniel Muringer :
« Cahiers d’un survivant » de Dominique  Richert

A côté des récits bien connus qui témoignent de la Grande Guerre, œuvres d’écrivains de « métier », il s’en trouve de plus modestes en termes de notoriété, mais qui ne déparent en rien la collection littéraire que la « grande boucherie » a suscitée.
Les « Cahiers d’un survivant » de Dominique (Dominik) Richert en font partie.
Ils offrent, en marge de l’aventure individuelle d’un soldat, pour qui cherche à connaître – ce qui est mon cas – le regard forcément original que la population alsacienne a pu porter sur le conflit, des renseignements précieux qui relativisent pour le moins l’imagerie opportunément promue à la fin de la guerre, et jusqu’à aujourd’hui, d’une région toute entière plongée, depuis 1871, dans l’attente nostalgique de pouvoir enfin agiter les drapeaux tricolores afin de saluer un retour à la France, telle que le dessinateur Hansi l’avait amplement véhiculée.
Dominique Richert a rempli ses neuf cahiers animé moins par le désir de rencontrer un public que celui de se délester du poids trop lourd de souvenirs pénibles, auquel a pu se mêler le sentiment que ce qu’il avait vécu importait d’être connu, ne fût-ce qu’à titre de preuve du caractère foncièrement inepte de cette guerre en particulier, et de toutes en général.
Beaucoup de temps passa avant que le manuscrit, rédigé « d’un jet et quasiment sans ratures» ne réapparaisse, après relégation dans le grenier de la maison familiale. C’est en 1958, qu’à l’occasion d’un rangement, l’un des fils retrouve les cahiers dont l’un a été rongé par les souris, et il faut insister longuement auprès du vétéran pour qu’il réécrive les pages manquantes.
Peu de temps après, un ami de la famille dactylographie le texte et le propose en vain à des éditeurs : Heinrich Böll, qui en reçut un exemplaire, en reconnait la valeur et le transmet aux archives militaires de Fribourg-en-Brisgau. C’est là que deux chercheurs berlinois le découvrent, d’abord sceptiques quant à l’existence de l’auteur et l’authenticité du manuscrit. Leurs doutes se dissipent après avoir retrouvé la famille Richert à St-Ulrich en Alsace, puis en ayant vérifié l’exactitude des détails fournis par le document en le comparant avec l’historique du régiment auquel l’auteur avait appartenu.
Une première édition de l’ouvrage dans la version originale en allemand est effectuée à Münich en 1989, sous le titre de « Beste Gelegenheit zum Sterben » (littéralement La meilleure occasion de mourir), suivie d’une traduction française en 1994 (éditions la Nuée Bleue, Strasbourg), puis anglaise, « The Kaiser’s Reluctant Conscript » (Le soldat réticent du Kaiser – Pen & Sword Books, 2012). L’édition allemande contient curieusement trois chapitres de moins que l’édition française.
Ce qui a pu troubler les deux chercheurs évoqués plus haut, outre la minutieuse précision des faits compilés par la mémoire surprenante de l’auteur, et qui pourrait faire croire à une fiction, est sans doute le style brut, direct, le plus souvent strictement factuel du récit, laissant peu de place aux états d’âme. Les phrases sont courtes, donnant à la lecture un rythme soutenu, voire haletant à l’occasion. La permanence du procédé, l’efficacité de la simplicité d’écriture peut aisément donner le sentiment qu’on a affaire à un choix stylistique délibéré et habilement calculé tant il est parfaitement tenu de bout en bout, une manière d’écrire en adéquation avec le caractère événementiel de la narration ainsi qu’avec l’urgence qu’on devine chez l’auteur de livrer ses souvenirs, et de se délivrer ce faisant du fardeau qu’ils représentent.
Et pourtant, le langage de Dominique Richert est bien celui d’un cultivateur qui, malgré ses capacités scolaires et les encouragements de son instituteur, devra renoncer, à treize ans, à poursuivre des études.
Né en 1893, il est appelé par le service militaire en octobre 1913 et ne reverra son village dans la vallée de la Largue qu’en janvier 1919, passant du front de l’ouest à celui de Russie, en passant par les rigueurs hivernales de Galicie, pour revenir en avril 18 sur le front de France.
Pas de permission possible au pays, car son village, sur le front du Sundgau, est « occupé » (et non « libéré ») par les Français. Ceux qu’ils appellent « l’ennemi » ne lui sont pas indifférents : il se reconnaît en eux, il devine chez eux sa propre peur, de mourir d’abord, et de ne pas avoir à tuer. Il se porte au secours de tous les blessés, quels que soient leurs uniformes.
Des images de mort passent, fulgurantes, comme celle, lors d’un assaut, hautement symbolique, de deux soldats, l’un français, l’autre allemand, tombés à genoux l’un devant l’autre après s’être mutuellement embrochés sur leurs baïonnettes.
Quand il choisit de déserter, en été 1918, ce n’est pas pour fuir son camp : au contraire, le sous-officier qu’il est devenu détestera abandonner ses hommes. Il le fait car c’est d’évidence le seul moyen de rester en vie avec l’intensification des combats, une vie devenue en outre insupportable car la pénurie alimentaire à laquelle l’Allemagne doit faire face en raison du blocus anglais (et qui occasionnera 750000 morts par sous-nutrition) se fait de plus en plus ressentir.
Interrogé par un officier français, il refusera d’indiquer les emplacements des batteries allemandes et les abris de l’arrière. Déserteur, mais pas traître.
Prisonnier de guerre dans une ferme du Centre de la France, il souhaite alors le rattachement de l’Alsace à la France, et de ce fait la victoire de celle-ci, pour une raison très simple et personnelle : si son village, qu’il n’a pas revu depuis cinq ans, restait allemand, il ne pourrait jamais y retourner après sa désertion.
Auparavant, il ne manifeste aucun attachement patriotique particulier, sinon pour la « petite », son village et sa région.
Ainsi, il évoque ce moment où l’armée allemande, après l’armistice signée avec la Russie, récupère ses unités du front de l’est pour renforcer celui du Nord de la France, mais en ayant soin d’en soustraire les Alsaciens-Mosellans, dont elle se méfie. Quand ceux-ci sont regroupés, ils entonnent : « O Strassburg, du wunderschöne Stadt », chanson traditionnelle dont on a peut-être oublié le contenu anti-militariste ( pour la traduction voir la note 1):
O Strassburg, o Strassburg, du wunderschöne Stadt !
Darinnen liegt begraben so manicher Soldat.
So mancher und schöner, auch tapferer Soldat,
Der Vater und lieb Mutter böslich verlassen hat.
Verlassen, verlassen, es kann nicht anders sein,
Zu Strassburg, ja zu Strassburg Soldaten müssen sein.
Der Vater, die Mutter, die gingen vor’s Hauptmanns Haus :
Ach Hauptmann, lieber Herr Hauptmann, gebt unsern Sohn heraus !
Euern Sohn kann ich nicht geben für noch so vieles Geld,
Euer Sohn und der muss sterben im weit und breiten Feld.
Im weiten, im breiten, im weit und breiten Feld,
Wann auch sein schwarzbraun Mädchen so bitter um ihn weint.
Sie weinet, sie greinet, sie klaget gar zu sehr :
Adje, mein liebes Schätzchen, wir sehn uns nimmermehr !
Was lauft ihr, was rennt ihr nach fremdem Dienst und Land ?
Es hat’s euch niemand g’heissen, dient ihr dem Vaterland !
Il vit à cet égard ce qu’exprime le – pourtant – très francophile Charles Haenggi : « Ich gehöre zu der Jugend hier im Land, die Frankreich vergessen hatte und ihre Zukunft im deutschen Reiche sah … » « J’appartiens à cette jeunesse ici dans le pays, qui avait oublié la France et qui voyait son avenir dans l’empire allemand. »
Dominique Richert meurt en 1977, après une vie difficile d’agriculteur contraint de trouver dans des travaux annexes (bûcheronnage) de quoi assurer la subsistance de sa famille, une vie qui sera encore dramatiquement ponctuée par une déportation en Allemagne pour avoir encouragé ses fils à se soustraire à l’incorporation de force pendant la guerre suivante, sans avoir assisté à la publication de ses mémoires.
Il convient d’évoquer également, dans un registre similaire, les quelques brefs récits de Gaston Peter, viticulteur à Hunawihr, et qui partage avec Dominique Richert la même défiance à l’égard des nationalismes de tout camp, dans deux ouvrages à compte d’auteur : « Berichte und Gedichte zur Geschichte » (1977) et « Heiter geht’s weiter als Streiter » (1980) :
DIE FRONT
Ich stand im Weltkrieg als Soldat
im Walde der Argonnen.
« Wo ist die Front ? » ein Kamerad
fragt bang mich und beklommen.
Als Antwort gab ich ihm dann prompt
ganz meine Lebensweise.
Das wo ich steh’, da ist die Front,
egal auf welcher Breite.
Bald fiel darauf der gute Freund
im Walde der Argonnen
und hat den angeblichen « Feind »
nie zu Gesicht bekommen.
Sein Staat, der nannt’ ihn dann : ein Held ;
dem « Feind » geschah das gleiche.
Unsichtbar tötet diese Welt
und Lüge krönt die Leiche.
G.Peter
(Traduction note 2.)

La famille a consacre un site internet à Dominique Richert

Daniel Muringer

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1. O Strasbourg, Strasbourg, ville merveilleuse !
Maint soldat y est enterré.
Maint soldat, beau ainsi que vaillant soldat,
Qui a quitté sans égards père et mère.
Qui les a quitté, quitté, il ne pouvait en être autrement.
Parce qu’il fallait qu’il soit soldat à Strasbourg.
Le père, la mère sont allés à la maison du capitaine :
Ah ! Capitaine, cher monsieur le capitaine, rendez-nous notre fils !
Je ne peux pas vous rendre votre fils, quel que soit l’argent offert,
Votre fils doit mourir dans la lointaine et vaste campagne,
Même si son amoureuse aux cheveux bruns verse des larmes amères.
Elle pleure, elle gémit, elle se lamente tellement :
Adieu, mon cher amour, nous ne nous reverrons plus !
Pourquoi courez-vous, pourquoi vous hâtez-vous pour servir en pays étranger ?
Personne ne vous a demandé de rendre service à la patrie !

 

2. J’étais soldat dans la guerre mondiale
Dans la forêt de l’Argonne.
« Où est le front ? » me demande
Un camarade, inquiet et craintif.
Comme réponse je lui dis
Tout à fait selon mon habitude.
Le front est là où je me tiens,
Quelle qu’en soit la largeur.
Peu de temps après le bon ami tomba
Dans la forêt de l’Argonne
Et il n’a jamais vu le soi-disant « ennemi »
Dans les yeux.
Son Etat le nomma alors : un héros,
Pour « l’ennemi » il en fut de même.
Ce monde tue d’une main invisible
Et le mensonge couronne le cadavre.
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