Wolf Biermann : portrait de Heiner Müller en Dante Alighieri

« Avec cette curieuse accolade longue et silencieuse dans le tourbillon de la Foire du livre de Francfort en 1992, chez notre ami éditeur Helge Malchow, tout était énigmatiquement dit entre Heiner Müller et moi » (Wolf Biermann : Autobiographie, entre les pages 352-353)

« Un tout autre Protée [autre que Peter Hacks dont il fut question précédemment] était à mes yeux Heiner Müller. Nous nous connaissions depuis la fin des années 1950. A cette époque, pas un directeur de théâtre ne lui aurait donné le moindre os à ronger. Pas de boulot, pas de perspective, pas d’argent. Les quelques petites années qu’il avait de plus que nous, les débutants, ont signifié pour lui une vie difficile. Il savait déjà bien plus réellement que nous entre quelles mains se trouvait, dans le socialisme, le marteau et comment frémissait la faucille. Müller avait une connaissance plus profonde des dangers et était plus seul que nous tous. Sa femme Inge était elle-même une forte poétesse. J’étais fier qu’elle d’abord, lui ensuite, m’aient écrit un petit poème. Les deux vivaient comme des chiens battus à la marge de la littérature de RDA. Nous étions assis dans sa piaule non chauffée. Aux murs des centaines de bouts de papier avec des citations, des croquis, des lambeaux de mots, des vers, des projets. Dans la pièce l’air était froid sans le moindre souffle. Une odeur de schnaps à deux sous et celle âcre de tabac mêlé à un orgueil de poète le plus humble. La bouche amère et la tête pleine de plans sur la comète. Entre les manuscrits des tartines sèches sur lesquelles était étalé le rêve rance de la révolution permanente. Nous avons tous dévoré la grande biographie de Trotski d’Isaac Deutscher. Le livre de Totzki lui-même ramené clandestinement de l’ouest : La révolution permanente. Les doigts jaunis par la nicotine de Heiner Müller, son point de vue radical, ses formulations tranchantes qui m’effrayent et m’aiguillonnent, les blagues politiques, les anecdotes à faire se dresser les cheveux sur la tête, tout cela je ne pourrai jamais l’oublier.
Depuis le début, j’admirais sa puissance d’expression et je l’aimais comme un frère aîné malade. Dans sa jeunesse, il s’était agenouillé dans l’église de la guérison communiste comme la plupart d’entre nous. Avec ses toutes premières pièces, il voulait ce que je voulais aussi : rien d’autre que guérir et faire avancer la société socialiste malade. Lorsqu’il perdit ses illusions, cette perte ne l’a cependant pas abattu comme ce fut le cas pour tant d’autres.
Il trouva son salut dans la prévision sarcastique des catastrophes à venir. La distance qui sépare le sauveur du cynique et du prédicateur d’apocalypse est courte.
Wolf Biermann Warte nicht auf bessere Zeiten (N’attends pas de jours meilleurs)Die Autobiographie Propyläen Verlag Pages 504-506 Traduction Bernard Umbrecht

[…]

« Mon hermétique ami Heiner Müller. Le visage maigre, le menton énergique, le long nez cassé, le front haut, la bouche mince, les joues creusées. Pas un Savonarole. Heiner m’apparaissait toujours comme le célèbre portrait de Dante par Botticelli. Un Dante Alighieri avec un cigare à la Brecht de la grosseur d’un pouce et une bouteille de whisky à demi vide. Ce que notre maître Brecht nommait « amabilité » en en faisant la pédagogie dans ses poèmes didactiques, Müller l’avait en lui naturellement. Il était si stoïque, c’était comme s’il avait déjà traversé tous les cercles de l’enfer du communisme. Il parlait avec tant de parcimonie qu’il paraissait silencieux. Comme un présocratique, il ne voulait pas fixer le changement en l’épinglant par des concepts, il pointait au contraire en silence avec le bout de son cigare fétide nos fins du monde quotidiennes. Monter les chevaux de bois des carrousels de mots. Était-ce la version bolchevique du jargon de l’authenticité heideggerien ?
Après l’enterrement de Bunge [Hans Bunge] en 1990, Heiner s’était plaint auprès de moi : « Ah Wolf,  je suis à court de matériau. Je suis comme une machine à texte sans provision. T’aurais pas un sujet pour moi sur lequel je pourrais travailler ?». Je haussai les épaules. Lorsque vint la période où l’on pouvait lire des choses sur la façon dont Heiner s’est empêtré avec la Stasi, je me suis dit que cela pourrait probablement être le bon matériau dont il a besoin et dans lequel il a lui-même vécu. Sophocle se serait léché les doigt antiques devant une telle matière.
Heiner avait signé la résolution de protestation contre mon exclusion de la citoyenneté de RDA. Un officier de la Stasi avait après cela mené avec lui d’intenses conversations. J’imagine que Heiner s’asseyait sans scrupule à la table du diable car il croyait sans doute avoir la plus longue cuillère. C’est peut-être pour cela qu’il avait osé déjeuner avec la Stasi. Il a retiré sa signature contre mon expulsion avec un stratagème à la Brecht : à la seule condition que personne ne devait jamais en avoir connaissance. Cette discrétion lui fut promise, parole de pionnier, par son officier traitant. Jusque là tout alla bien, puis mal – car personne ne pouvait deviner que la RDA allait s’effondrer encore de notre vivant. Et encore moins imaginer que pour la première fois dans l’histoire les dossiers secrets d’une dictature seraient conservés et rendus publics. Müller n’a pas nié, il a enjolivé son douteux échange en le transformant en collecte de matériau littéraire. Mais tout ce mensonge est cependant une demie vérité.
Avec Müller je n’ai jamais bien pu me quereller. Dans le Mahlstrom de l’histoire, on ne peut se disputer avec du sable sur les pierres et les rochers. Lorsque nous nous sommes croisés à la Foire du livre de Francfort en 1992, à la réception des Éditions Kiepenheuer & Witsch, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, sans un mot. Maladroits comme deux marionnettes de théâtre nous sommes restés debout dans le grouillement de la foule pendant – tel fut en tout cas mon impression – un éternel quart d’heure. Crâne contre crâne, front contre front. Le gros cigare Fidel Castro de Heiner fumait dans ma nuque avant de s’éteindre. Son souffle m’est entré dans le nez. Nous ne nous sommes guère souciés d’offrir ainsi une image risible. Nous avons tout de même offert à un photographe un motif pour un instantané drôle. Nous sommes restés ainsi taisant tout ce avions enfin à nous dire. Juste à côté, dans un fauteuil, se trouvait notre éditeur commun, Helge Malchow qui se réjouissait de cette rencontre impromptue entre ses deux auteurs. Bien des gens ont sans doute fait la grimace mais Malchow savait à quoi s’en tenir et se réjouissait. Il savait décoder. Il avait fait sa propre expérience avec les monstres du DKP [Parti communiste ouest-allemand] lorsqu’il s’est exprimé contre ma déchéance. Lorsque nous avons vécu cette petite éternité au cours de la réception de la maison d’édition Heiner marmonna dans mon cou un mot non codé pour l’éternelle boîte à citations : « Wolf, il y a aussi un droit de l’homme à la lâcheté ».
Wolf Biermann Warte nicht auf bessere Zeiten (N’attends pas de jours meilleurs)Die Autobiographie Propyläen Verlag Pages 504-506 Traduction Bernard Umbrecht
J’ai rassemblé ici les deux grandes parties que Wolf Biermann consacre à Heiner Müller. Ce ne sont bien sûr pas les seules évocations mais je n’en ai retenu que ce qui faisait portrait du dramaturge allemand, un portrait fort intéressant tout dans sa manière de s’exprimer à la fois un tantinet péremptoire et chaleureuse. Il y nuance me semble-t-il, certaines déclarations précédentes mal comprises. Un langage très marqué de formules à la Brecht.  L’expression pour pouvoir déjeuner avec la diable, il faut avoir une longue cuillère est une réplique de Mère Courage.
Müller est comparé au Dante peint par Botticelli. Bien vu, non ? Le poète chansonnier, né en novembre 1936, fut le cadet de Müller, né janvier 1929. Il est aujourd’hui des deux le plus âgé, forcément : les morts ne vieillissent pas. Müller est mort à l’âge de 66 ans, Biermann en a 80. Dans sa propre autobiographie, Guerre sans bataille, une vie sous deux dictatures, éditée elle aussi par Helge Malchow (qui fut exclu du Parti communiste allemand pour s’être solidarisé en tant que syndicaliste enseignant avec les grévistes polonais), Müller dit avoir « toujours eu de bons rapports avec Biermann ». Il confirme qu’à une époque, ils se voyaient souvent, puis qu’ils se sont perdus de vue «  peut-être aussi volontairement, parce qu’à un moment donné, s’est constitué un groupe dont on se tenait éloigné si l’on voulait soi-même travailler tranquillement ». Et il existe effectivement un poème qui dans le premier tome des œuvres complètes consacré à la poésie porte le titre Pour Wolf Biermann. Il est daté de 1962. Il s’agit d’une variation sur la métaphore de Brecht : « Dans sa plus petite grandeur, le penseur a surmonté la tempête » issue de De l’importance d’être en accord (Pièce didactique de Baden-Baden). De ce poème existent des variantes qui rendent un peu difficile de savoir laquelle est la bonne.
Cela dit, je note avec intérêt qu’ici Biermann définit la tâche du poète comme participant d’un soin autre que celui de l’église de la guérison, soin à une société malade. Pour avoir nié qu’elle puisse l’être, la société dite socialiste en est morte. Je ne suis pour ma part pas sûr cependant que cela ne concernerait que les premières pièces.
Je précise enfin que bien entendu Heiner Müller a continué d’écrire jusqu’à la toute fin de sa vie parachevant notamment sa dernière pièce Germania III ainsi que de magnifiques textes en prose dont pour moi l’un des plus beaux : Traumtext Oktober 1995.
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