« L’Allemagne est Hamlet ! »

On trouvera ci-dessous le texte de présentation fait par Jean Jourdheuil de la lecture spectacle qu’il dirige avec les élèves du groupe 41 (2ème année) de l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique du Théâtre National de Strasbourg, lecture qui aura lieu au Louvre, les 22 et 23 juin prochains.

Portrait de Ferdinand Freiligrath peint par Johann Peter Hasenclever

L’agencement des textes choisis porte le titre de la première phrase (sans le point d’exclamation) d’un poème de Ferdinand Freiligrath intitulé Hamlet qui commence en effet ainsi :

L’Allemagne est Hamlet ! Grave et muette
Dans ses murs chaque nuit
Erre la liberté ensevelie
Et fait signe aux hommes de guet

Hamlet, ce « vieux rêveur , comme l’écrit Freiligrath, est un texte qui date de 1844, une époque où le rythme du temps était celui de la machine à vapeur. Il traite pourrait-on dire de la question de prendre ou de ne pas prendre parti. Freiligrath y place le poète et auteur dramatique Kotzebue, honni par les étudiants progressistes et assassiné par un étudiant en théologie, dans le rôle de Polonius.

Jean Jourdheuil situe son travail dans un contexte d’absence de curiosité et de relations culturelles entre la France et l’Allemagne et de réveil des clichés. L’époque où un François Mitterrand pouvait s’intéresser à Heiner Müller est désormais très lointaine. Depuis Paul Valéry, c’est l’Europe qui est Hamlet. En France, la tour de garde se situe aujourd’hui du côté du Théâtre du Rond Point à Paris.

L’Allemagne est Hamlet

« On pouvait s’attendre à une apothéose des échanges culturels entre France et Allemagne à l’occasion du cinquantième anniversaire du traité de l’Elysée entre de Gaulle et Adenauer  proclamant la nécessité de l’amitié franco-allemande (1963) et du Tricentenaire de la naissance de Frédéric de Prusse et de Jean-Jacques Rousseau (1712), il n’en est rien. Ces échanges sont actuellement au point mort, marqués par une étonnante absence de curiosité, une formidable indifférence et ignorance. Culturellement et politiquement l’amitié franco-allemande est devenue un « dogme vide » (Huffington Post).

En 1989, pour le Bicentenaire de la Déclaration des Droits de l’Homme, Helmut Kohl était venu à Paris flanqué de Ewald-Heinrich von Kleist et de Manfred Rommel. Aujourd’hui,  rien de tel. Tout se passe comme si les géopoliticiens français ne comprenaient plus rien à l’Allemagne dès lors qu’elle n’est plus divisée. Quant à l’Allemagne, qui a probablement toujours su ce qu’elle attendait de la France en Europe, elle semble considérer que les deux décennies écoulées depuis la chute du Mur l’ont miraculeusement régénérée. Tout naturellement les clichés refont surface.

Le groupe 41 de l’École du TNS a effectué à l’initiative de Jean Jourdheuil en novembre-décembre 2012  un atelier de mise en scène et de dramaturgie sur la pièce de Heiner Müller Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing : deux versions de cette pièce ont été présentées par Alexandre Todorov et Vincent Thépaut. Ce même groupe d’élèves de l’école du TNS présente aujourd’hui au Louvre, sous la direction de Jean Jourdheuil, une lecture spectacle appréhendant l’histoire, la culture et l’imaginaire de l’Allemagne en abordant deux figures, l’une historique Frédéric II, l’autre quasi mythique Hamlet selon la tradition allemande, qui éclairent certains aspects, certaines récurrences de l’histoire et de la culture allemandes. Sans curiosités réciproques l’Europe ne sera qu’un vain mot.

C’est pourquoi nous avons choisi, à partir de l’œuvre de Heiner Müller de décliner deux ou trois thématiques susceptibles d’éclairer l’état des choses autrement que le discours de l’actualité journalistique. Les textes qui seront présentés sont les suivants : deux poèmes du 19ème siècle, l’un du baron (Freiherr) von Zedlitz intitulé « Revue Nocturne »[1] où il est question de la résurrection de la Grande Armée de Napoléon, l’autre de Ferdinand Freiligrath, qui fut un temps l’ami de Heinrich Heine et de Karl Marx, intitulé « L’Allemagne est Hamlet » et des extraits de deux pièces, deux textes singuliers, sarcastiques et tragiques, de Heiner Müller : Hamlet-machine (1977)  et Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing (1976). Heiner Müller écrivit ces deux textes à son retour en RDA après un séjour de 9 mois comme « professeur et artiste invité » à l’université d’Austin au Texas. Il avait alors, miraculeusement, obtenu l’autorisation d’honorer cette invitation. C’était l’époque où il sortait d’un ostracisme de 10 ans dans son pays. Ces deux textes marquent un tournant dans l’histoire du théâtre ; ils sont contemporains de l’entrée des sociétés occidentales dans ce que certains appellent l’ère de la post modernité ».

Jean Jourdheuil, juin 2013


[1] Revue au sens militaire « Die nächtliche Heerschau »
Nachts um die zwölfte Stunde / Verläßt der Tambour sein Grab, / Macht mit der Trommel die Runde, / Geht emsig auf und ab. (A la mi-nuit, le tambour quitte sa tombe, pour faire sa ronde laborieuse).

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