“ Heiner Müller à plus tard…“ (Durs Grünbein)

Durs Grünbein

Heiner Müller, à plus tard …
Trois feuillets

I

La nouvelle arriva comme sur des ailes de corneilles
Au travers d’arbres dénudés, du treillage urbain.
La radio comme toujours, la télé comme toujours
Diffusaient musique et images et paroles du samedi.
Dans les théâtres, l’après-midi, on poussait les décors
Pour les comédies du soir, le Shakespeare local.
Des projecteurs chauffaient les planches devant une salle vide.
La grippe sévissait à Berlin, un virus arrivé de Moscou.
Le vacillement de lueurs hystériques anticipait
la Saint-Sylvestre.
La nouvelle vint comme d’une scène vide.
Pour les gens, rien qu’une annonce.

Proche du stade de congélation,
Les flaques cherchaient encore des yeux le paysage
Au milieu des immeubles. Le gel épargnait la rue
Tant que roulaient les autos. Ce jour-là,
La tragédie rendit l’esprit – le sien, par exemple.

Lui qui avait attendu si longtemps, le regard patient,
Voilà que plus rien ne l’attendait. Voilà sa douleur
Anesthésiée par les piqûres, arrêtée comme son rire cassant.
Lui qui entretenait une si longue relation avec les morts,
se mourant
Trop lentement, voilà qu’il est mort.
Ce poseur de pièges
et prosateur de fables
Monologuant avec les fantômes allemands,
Le maître est mort.

Avant d’avoir pu scruter le millénaire suivant,
Il fut trahi par son corps. L’ennemi
L’a livré aux diagnostics et aux bistouris
Qui mettent à mal les phrases et les rendent apatrides.
La terreur dont il parlait venait d’Allemagne.
La terreur dont il mourut vint de ses cellules.
Berlin en décembre, sans lui, le sentiment
D’être orphelin.

Comme le titre l’indique, deux autres feuillets suivent que vous pourrez découvrir dans le recueil de poèmes de Durs Grünbein : Après les Satires qui vient de paraître aux éditions Les petits matins .

Pour moi Durs Grünbein fait partie de la « galaxie Heiner Müller » et je m’étais donc promis d’aller voir ou plutôt lire ce qu’il avait écrit. Et voilà que les éditions Les petits matins me facilitent la tâche. Mais j’ignorais avant de me procurer le livre qu’il contenait aussi des textes sur Heiner Müller. Outre celui évoqué ci-dessus, il y en a un autre dans lequel il n’est pas nommé mais qui suis immédiatement et est intitulé Lettre au poète mort .

Heiner Müller est décédé le 30 décembre 1995, peu de jours avant l’anniversaire de sa naissance. Il aurait eu 85 ans, le 9 janvier prochain. Le texte de Dur Grünbein me permet d’annoncer que l’année 2014 sera pour le Sauterhin une année consacrée à Müller et sa galaxie.

Peu de temps avant sa mort, en octobre 1995, Heiner Müller avait prononcé l’éloge de Durs Grünbein à l’occasion de la remise à ce dernier du Prix Georg Büchner. Ce prix, Grünbein dit qu’il l’aurait refusé si Müller n’avait accepté de faire la laudatio

Durs Grünbein est né en 1962 à Dresde, en RDA. Il avait dans les 20 ans quand il rencontra Heiner Müller qui avait fait circuler ses textes.

Müller caractérisait sa poésie en ces termes :

« Dans le poème de Grünbein prend forme l’expérience d’une génération qui s’articulait plutôt jusqu’à présent dans un refus de forme. C’est la génération des non morts de la Guerre froide pour qui l’histoire ne se comprend plus comme donnant du sens au non-sens grâce à l’idéologie mais uniquement comme absurdité. (Disco et absurde (sinnlos), sont les deux mots principaux exprimés en dialecte saxon dans le roman reportage d’Erich Loest Tout suit son cours, sur la jeunesse de Leipzig à la fin de la RDA »

Et encore :

« Ses images sont des radiographies aux rayons X, ses poèmes des ombres de poèmes jetés sur le papier comme provenant d’un éclair atomique. Le secret de sa productivité se trouve dans son insatiable curiosité de l’offre de catastrophes que le siècle tient en réserve sous les étoiles comme sous le microscope »

Les deux passages sont extraits de „Portrait des Künstlers als junger Grenzhund“ (Portrait de l’artiste en jeune chien de frontière), éloge de Durs Grünbein prononcé à l’occasion de la remise à ce dernier du Prix Büchner en 1995.

Les poèmes qui composent le recueil Après les satires, traduits en français par Françoise David Schaumann et Joël Vincent, ont été publiés en Allemagne en 1999.

« Tout l’art de Durs Grünbein, qui est l’un des grands auteurs allemands d’aujourd’hui, est de mettre de la tension narrative, de « l’épopée » dans la poésie, d’en faire un récit »,

écrit Georges-Arthur Goldschmidt dans sa très belle préface. Il dit encore :

« Après les satires est une vaste tentative d’élargissement du flux poétique, hors de ses cadres habituels, comme s’il s’agissait de faire basculer la poésie dans le récit du monde ».

C’est un cycle intitulé Après les satires qui donne son titre à l’ensemble qui pourrait aussi s’appeler comme le précise l’auteur lui-même dans une note Le chant des repus : « après les satires, c’est quand tout a été ingurgité et dégoisé, le moment du retour chez soi, de la digestion, de la gueule de bois et des élucubrations ».
Après les satires, c’est quand ceux qu’on a raillé au cours du repas reviennent se venger. La satire est aussi une forme très souple (satura = pot pourri). Après les satires fait référence au poète latin  Juvénal cité en épigraphe :

Dormir en ville coûte cher
En découlent tous les maux
Juvénal. Troisième satire

L’ensemble de ce recueil me paraît avoir un caractère très urbain fait de fantômes, de tentations, d’insécurité, de bruit, où les lampadaires forment des points d’interrogation avec Venise comme métaphore de survie. Une sorte de poésie physiologique aussi. Dans sa postface, Florent Hahache rappelle que pour Nietzsche, l’esprit allemand provenait d’ « intestins affligés ».

Les lecteurs croiseront un certain nombre de poètes français, Apollinaire, Baudelaire, Lautréamont, Proust dont est cité ce qui pourrait être un vers :

« Au bout d’une seconde, il y eut beaucoup d’heures
qu’elle était partie « (Du côté de chez Swann)

A propos du temps, j’ai relevé dans un poème en référence à Saint Augustin ce passage :

Et rien de tout cela n’est le temps.
Mais qu’est-il ?
La petite déception quand un enfant s’esquive
Parce qu’il voit plus loin que tes paroles pleines de doutes ?
Aporie augustinienne (sur le temps)

Durs Grünbein
Après les satires

Les petits matins
312 p., 15 euros.
Saluons le prix raisonnable.

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