Christa Wolf : le rituel hypomnésique du « jour dans l’année »

Mon nouveau siècle
Pour décrire ce que pratique Christa Wolf avec une constance sans faille et avec grand soin depuis 1960, le terme d’hypomnemata vient à l’esprit. Prenons le d’abord au sens où Sacha Lobo l’utilisait dans un article de lui que j’ai traduit cette année :
«  Une traduction approximative serait (écriture) de mémoire mais sa force vient du fait qu’elle est une écriture de l’observation de soi. Que fait de moi le monde »?
Je retiens Ecriture de l’observation de soi et Que fait de moi le monde ? N’est ce pas un peu la manière dont la romancière allemande définit ce rituel du jour dans l’année ? Mais il n’y a pas que cela. Il y a également chez elle une fascination pour le potentiel narratif de la vie quotidienne.
Au départ, une idée de Maxime Gorki qui, en 1935, avait invité les écrivains du monde entier à raconter une journée de leur vie, la même pour tous, le 27 septembre. En 1960, le journal soviétique, aujourd’hui russe, Izvestia, reprenait cette initiative à laquelle Christa Wolf avait répondu. Elle se demande dans la préface à la première édition de ces « Un jour dans l’année » qui vont de 1960 à 2000 et qui sert de préface à ceux du nouveau siècle (2001-2011), ce qui fait qu’elle n’a plus cessé depuis.
Elle fournit plusieurs raisons sur lesquelles il est intéressant de s’arrêter. Elle cite en premier « l’horreur de l’oubli » : fournir au moins une fois dans l’année « un pilier fiable à la mémoire » pour retenir ce qui sans cela serait une « irrémédiable perte de l’existence » :
« en dressant ce constat ponctuel à intervalles réguliers, j’espérais pouvoir obtenir une espèce de diagnotic au fil du temps : expression de mon envie d’y voir clair dans les situations, les êtres, mais en premier lieu en moi-même » (C’est moi qui souligne)
Cet exercice d’écriture constitue la journée en mémoire d’une journée. Christa Wolf précise que ces notes sont «  plus qu’un simple matériau », tout en étant également différents du journal intime. Si les notes sont prises le jour même, leur rédaction peut être différée et la journée déborde sur celles qui ont précédé et parfois sur celles qui suivent. La journée elle-même a son histoire, charrie de l’histoire.
« Les hypomnemata sont, en tant qu’actes d’écriture de soi, une modalité de constitution de soi. Sans ces hypomnemata, le risque est grand de sombrer dans l’agitation de l’esprit (stultitia), c’est à dire dans une instabilité de l’attention, le changement des opinions et des volontés. Cette attitude se caractérise par le fait que l’esprit est tourné vers l’avenir, le rend curieux de nouveautés mais l’empêche de se constituer en propre. C’est ce que nous retrouvons dans le zapping d’aujourd’hui.  L’écriture des hypomnemata, écrit Foucault, s’oppose à cet éparpillement en fixant des éléments acquis et en constituant en quelque sorte « du passé », vers lequel il est toujours possible de faire retour et retraite.  (Foucault, Dits et écrits, t2 p.1239) ». Christian Fauré 
Cela décrit très bien ce que Christa Wolf a entrepris avec le rituel du jour dans l’année. La réserve concerne la question de la publication. Celle-ci n’était pas posée au départ. L’enjeu au départ était celui-ci : «  La verbalisation de notre subjectivité » est une nécessité face à sa réification et marchandisation, écrit Christa Wolf. En 2003, elle prend la décision par devoir professionnel de rendre publique la première série qui va de 1960 à 2000 (Fayard 2006) pensant que devant le risque d’une histoire enfermée dans des formules simplistes, ces contributions peuvent empêcher de les figer dans le marbre.
A partir de ses prémisses, il ne reste plus qu’à découvrir les différents millésimes, les dix années que couvrent le livre, de 2001 à 2011, date le la mort de l’auteure, le 1er décembre. La loi du genre fait que les années se suivent mais ne se ressemblent pas. Tous ces 27 septembre n’ont pas la même qualité, la même densité, les pages sont de longueur variable, la discipline de travail connaît ses perturbations. Voulant répondre à l’invitation de Gorki d’écrire la mémoire d’un jour dans le monde, André Gide raconte avoir été tenté par la page blanche ou par le remplacement de cette journée par une autre tant il trouvait son 27 septembre 1935 insipide. Christa Wolf s’est bien entendu fixée comme règle de ne pas tricher.
Lorsque le siècle commence, elle a passé déjà 70 années de sa vie. Il y a le poids des ans et de la maladie, et il faut arriver à mettre la dernière main à ce qui est pour elle son dernier grand roman – la difficulté ne vient-elle pas précisément de ce qu’il est le dernier ? «  Comme il s’agit de la dernière chose importante que j’écrirai, j’ ai l’impression d’être trop exigeante avec moi-même » Il est question de la Ville des anges qui est aussi une longue réflexion sur la mémoire et l’oubli. Le roman paraît en Allemagne en 2010 et en France en 2012 (Seuil). Entre temps, elle a changé d’éditeur passant chez Suhrkamp. La liste des amis qui manquent s’allonge, les sorties de plus en plus difficile, la vie se concentre sur la famille. Et il y a Gerd (Gerhard Wolf, son mari confident, critique et éditeur) dont les petits plats font son bonheur. Il faudrait qu’un jour il nous livre quelques-unes de ces recettes. Puis vient le moment, où la mort s’installe dans chaque heure qui passe. Une journée dans l’année d’une fin de vie :
« Tout ceci ne me regarde plus. Mon temps est passé. J’assiste aux évènements. A quatre-vingts ans on n’est plus là. Ce n’est plus mon époque ».
Mais c’est encore la nôtre. Si petit à petit s’installe l’indifférence au monde ce n’est cependant pas sans que ce dernier n’ait au préabable explosé. Christa Wolf nous a quitté en nous laissant une énorme question :
Le livre s’ouvre sur le fracas du 11 septembre – événement qui comme le remarquait Derrida n’est toujours pas daté c’est à dire constitué en passé. Il résonne bien entendu encore le 27 septembre 2001, première journée de la nouvelle série et du nouveau siècle qui démarre d’emblée sur la guerre.
« cela fait maintenant seize jours que ces deux tours s’effondraient exactement dans le centre vide de notre civilisation que visait apparemment cette attaque » (page 22)
Il y a plus terrible encore, une autre explosion, mentale, quoique antérieure fait comme écho à la précédente. Christa Wolf n’est pas de la génération Internet, on s’en doute. Elle dispose bien d’un ordinateur mais son usage ne dépasse pas, semble-t-il, le traitement de texte. Il y a beaucoup de lectures de journaux mais plus étonnant aussi beaucoup de télévision. C’est en y regardant en 2007 Zabriski Point d’Antonioni qu’elle se fait cette réflexion :
« Et pour finir le regard méchant de la jeune fille qui fait exploser tout ce qu’il fixe : toute cette civilisation de la consommation, morte, qui détruit tout ce qui est jeune et vivant et à laquelle, c’est la leçon du film, on ne peut opposer qu’une autre destruction.
Je crois que le diagnostic d’Antonioni était juste. Tout s’est aggravé aujourd’hui, parce que notre culture morte est attaquée par une culture peut-être « plus barbare » mais en tout cas plus vivante l’islamisme » (page 128-129)
C’est en plein dans notre actualité.
Et dans le même ordre d’idée :
« Je connais trop bien ce sentiment de se retrouver le dos au mur, sommé de choisir entre deux termes d’une fausse alternative et de ne pouvoir prendre qu’une mauvaise décision, oui , je le sais trop bien : c’est le symptôme d’une société qui se trouve plongée dans une crise fondamentale »
On le voit, il est difficile quand on a lu le livre de Christa Wolf de le réduire aux « dernières nouvelles de la réunification ». Bien sûr, l’arnaque qu’elle a constitué est présente ainsi que les élections allemandes, d’autre choses encore se mêlant à la famille, les enfants, les repas. On passe du coq à l’âne au cours de ces journées non rythmées par une activité salariée. J’y ai personnellement non sans émotion croisé des personnes que j’ai eu le plaisir de connaître, je pense à Kurt Stern, Nuria Quevedo ….
Je rêve d’écrire un jour un parallèle entre Christa Wolf et Heiner Müller. Ils sont nés la même année 1929. Comme ma mère.
J’ai un point de désaccord avec ce qu’écrit la romancière qui trouve que la réputation d’Uwe Tellkamp est surestimée. Peut-être finira-t-elle par avoir raison mais j’avais eu quant à moi une bien meilleure impression de La tour qui me semblait annoncer un grand écrivain. Il est vrai que cela demande à être confirmé et que la suite se fait attendre.
L’écriture de soi de Christa Wolf dont elle prend soin de préciser qu’elle n’est pas à visée littéraire et dont le « je » n’est pas un « je » littéraire est d’abord une écriture pour soi. Cela correspond en tous points à la définition que l’on peut donner des hypomnemata. Elle y ajoute la dimension du rituel. Chacun pourra trouver le sien. L’enjeu est la préservation et l’épanouissement de nos subjectivités face à leur captation en tant qu’objets par les psychopouvoirs.
La décision de rendre cette écriture publique ne modifie pas cette caractéristique. Bien plus, elle nous rappelle ce que nous sommes en risque perdre comme le signalait récemment Eric Sadin à propos des Google Glass à savoir la dimension cognitive de l’attention et son épaisseur historique. (Eric Sadin : Les Google Glass préparent l’accaparement de notre attention par les publicitaires. Le Monde.12.11.2014 )
Mon nouveau siècle. Un jour dans l’année (2001-2011)  de Christa Wolf, traduit de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, Seuil, 182 p., 19 €.
PS Vient de paraître chez Suhrkamp, de Christa Wolf son journal moscovite inédit Moskauer Tagebücher – Wer wir sind und wer wir waren
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