Elmar Faber, éditeur (1934-2017)

Elmar Faber, grand éditeur de 1983 à 1992 de la prestigieuse maison Aufbau Verlag est décédé, le 3 décembre 2017, à l’âge de 83 ans. Il fut celui qui édita, en RDA, notamment Christa Wolf et Christoph Hein dont il avait publié sans accord officiel La fin de Horn, comme s’il s’agissait d’une erreur. C’est d’ailleurs Hein qui m’avait fourni le contact à Leipzig. J’avais en effet eu le plaisir de rencontrer Elmar Faber lors d’un reportage que j’avais réalisé pour le Monde Diplomatique. Il avait été le premier, à ma connaissance, à publier Uwe Tellkamp, avant qu’il ne devienne célèbre avec La tour.
Je reprends ici ce que j’écrivais le concernant à l’époque. Si je le fais, c’est parce que ce qu’il m’avait raconté est précisément ce qu’on l’on veut faire oublier de la réunification des Allemagnes.
Secondé par son fils, devenu entre-temps adjoint au maire de la ville [jusqu’en 2016], M. Elmar Faber a installé à Leipzig la maison d’édition Faber et Faber. Il a fait sa scolarité dans une période faste, celle où des esprits aussi brillants que Ernst Bloch et Hans Mayer, pour ne citer que les plus connus, enseignaient à l’Université de Leipzig, et il n’est pas près d’accepter qu’on lui retire un tel héritage. Auparavant, M. Faber était éditeur dans la plus prestigieuse maison d’édition de RDA, celle de Brecht et de Thomas Mann : Aufbau Verlag. A ce titre, il en a dirigé la privatisation. La seule alternative posée par la réunification aux entreprises était soit de se privatiser soit de disparaître. Le processus était sous le contrôle de la Treuhand Anstalt, [institution fiduciaire chargé de piloter le transfert de propriété lors de la dissolution de la RDA], auprès de qui il fallait, une fois le processus de transfert achevé montrer patte blanche. Elmar Faber n’y a pas échappé :
« J’ai été convoqué à la Treuhand. Il manquait un papier dans mon dossier. A la direction du personnel, on m’a présenté un document intitulé Déclaration. Je devais signer le texte suivant : Je déclare n’avoir jamais travaillé pour la Stasi [Police politique de la RDA]. J’ai répondu que je ne signerais pas, mais que je pouvais fournir une déclaration. J’ai signé le texte suivant : Je déclare n’avoir jamais rien signé pour garder mon poste, ni dans l’ancien système ni dans le nouveau. Cela s’est passé le matin, à 10 h 30. A 13 h 30, j’étais mis à la porte. »
Elmer Faber a connu des moments de colère dans cette période agitée qui a suivi la chute du Mur :
« Ce n’était pas une époque poétique. Les livres des meilleurs auteurs de RDA, mais aussi des éditions de Heinrich Mann, Leon Feuchtwanger, Arnold Zweig, Anna Seghers, des tonnes de livres, sont allés à la décharge. Il fallait faire de la place dans les rayonnages pour les livres de cuisine, les livres de conseils en tout genre et les guides touristiques. L’assassinat du premier dirigeant de la Treuhand Anstalt en 1991 avait marqué un tournant. Detlev Rohwedder faisait partie de ceux qui pensaient qu’on pouvait préserver une partie du potentiel industriel de l’ancienne RDA, et en particulier la maison d’édition Aufbau Verlag. Cette dernière a d’abord été achetée par un promoteur immobilier, puis reprise après sa mise en faillite par un homme d’affaires berlinois, Matthias Koch. Après la mort tragique de Detlev Rohwedder, poursuit Elmar Faber on a assisté au triomphe de la bêtise. Par exemple, un jour, le chef du personnel de la Treuhand a fini par conclure de ses brillantes méditations que notre maison d’édition n’avait finalement jamais rien publié d’autre que Marx et Engels(1). Voilà le genre d’imbécillités d’une arrogance incroyable auxquelles nous étions confrontés. »
Pour l’éditeur de Leipzig, il s’est mis en place un processus d’« a-historicisation » : « On a voulu oublier pourquoi nous voulions une autre Allemagne. » Cela expliquerait pourquoi aucune lueur ne point des débats actuels, qui réécrivent l’histoire en commençant par la fin. « Si les dirigeants deviennent plus bêtes que les dirigés, on va à la catastrophe, conclut-il avec Gramsci. C’est ce qui s’est passé en RDA. Aujourd’hui, les choses se répètent, à la différence toutefois que l’abêtissement de la classe politique s’accompagne de celui de la population. »
Extrait de Bernard Umbrecht : Sur les traces estompées de l’Allemagne de l’Est
in Le Monde Diplomatique  novembre 2009
(1) Ce qui est par ailleurs complètement faux. L’édition des œuvres de Marx et Engels l’a été par la maison d’édition du PC est-allemand, le Dietz Verlag.
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