Heiner Müller, « la pythie de Pankow »

En 2009, lors d’un séjour à Berlin, j’ai fait un petit tour à Pankow dans le nord de la ville.

Je ne dois plus être très loin.
Mes souvenirs sont très flous pour ne pas dire quasi effacés en matière de géolocalisation. Ils portent en fait sur autre chose.

Nous y voici.

Berlin-Pankow, Kissingen Platz numéro 12.

Gros plan sur la plaque

Ici habitaient et travaillaient l’auteure Inge Müller depuis 1959 jusqu’à son suicide en 1966 et Heiner Muller jusqu’en 1979.

J’avais déjà rencontré Müller au théâtre, à la Volksbühne. Je m’étais rendu à son domicile, en 1977, pour recueillir un entretien qui était paru dans le quotidien l’Humanité, le 11 novembre 1977 sous le titre Le théâtre-laboratoire de l’imagination sociale, sous une forme très raccourcie par rapport à sa longueur initiale mais c’était l’usage. L’entretien avait été publié à l’occasion de la tournée de la Volksbühne de Berlin-Est au Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis et au TNP de Villeurbanne avec un collage de scènes, intitulé La Bataille dans une mise en scène de Manfred Karge et de Matthias Langhoff. Le spectacle avait été présenté à la Fête de l’Humanité, l’année précédente, en 1976.

L'Humanité du 11 novembre 1977

Ce n’est que plus tard que j’ai compris que les entretiens avec Heiner Müller seront considérés comme des sortes de performances artistiques, au statut mi journalistique, mi littéraire, en tous les cas faisant partie intégrante de son œuvre, parfois même mis en scène. La petite maison d’édition Merve Verlag de Berlin-Ouest qui éditait Foucault, Deleuze,Guattari, Virilio avait en projet la publication de divers textes « non théâtraux » de Müller qui avait mis Peter Gente sur ma piste. L’entretien est donc paru dans son intégralité, j’ai encore la bande que je leur avais confié, dans un recueil intitulé Rotwelsch, que l’on pourrait traduire par Patois de gueux.

Si je raconte cela, c’est parce que je me suis rendu compte récemment que cet entretien a été diffusé dans son intégralité dans toutes les langues sauf une : le français. Un ami, Laurent Sauerwein, s’était procuré une édition aux Etats-Unis et m’avait envoyé cette photo :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est donc temps que je me mette à le traduire. Ce sera fait cette année.

Les premiers textes de Müller, je les ai lus dans l’édition ouest-allemande du Rotbuch Verlag. Friedrich Christian Delius raconte comment est née l’édition des œuvres de Müller en Allemagne de l’Ouest, comment il est devenu le passeur d’Est en Ouest. Il raconte cela dans un texte qui se trouve sur son site et qui est également repris dans son livre de notices biographiques Als die Bücher noch geholfen haben (Rowohlt) (Du temps où les livres étaient encore une aide)

Delius a commencé à explorer la littérature est-allemande après la construction du Mur en 1961. Il a débuté par un numéro spécial de la revue « alternative » en automne 1963. Comme le nota la Stasi, « D. avait depuis 1968 des contacts avec les citoyens négatifs du monde culturel de la RDA ». Tous les « négatifs » ne logeaient pas à la même enseigne. Peter Huchel était par exemple en résidence surveillée. L’éditeur pour qui travaillait Delius, Klaus Wagenbach était interdit de séjour à Berlin Est, on lui avait même interdit l’usage des voies de transit vers Berlin-Ouest. Delius rencontre Heiner Müller à son domicile Kissingen Platz évoqué plus haut en novembre 1972. Il était déjà peu en odeur de sainteté en RDA et inconnu à l’ouest. L’adaptation faite par Müller d’Oedipe Tyran était parue en RDA et Philoctère/Herakles 5 à l’ouest chez Suhrkamp. Mais ça ne se vendait pas.

« Aimablement opiniâtre et obstiné, telle était l’impression que donnait ce saxon de Berlin-Est. Drôle, silencieux. Modeste, difficile à cerner mais il avait l’air de savoir ce qu’il voulait », écrit Friedrich Christian Delius

Je passe sur les épisodes du conflit qui allaient conduire à la création du Rotbuch Verlag. L’annonce d’une édition des œuvres de Heiner Müller fut accueillie avec scepticisme dans le milieu éditorial : publier du théâtre, qui plus est de quelqu’un qui s’appelle Müller, autant dire Dupond, difficile à vendre ! Cela se fera pourtant. Et heureusement. On ne dira jamais assez l’importance de cette édition où chaque publication était soigneusement construite par Heiner Müller lui-même, les textes de théâtre inscrits dans un environnement d’autres textes à la manière des Essais (Versuche) de Brecht. Les textes étaient ainsi présentés comme faisant partie d’un processus de production à l’opposé des œuvres complètes figées. Ils restent un outil indispensable pour situer chaque œuvre. Cela a demandé beaucoup de patience et d’opiniâtreté. Le passage de la frontière chaque semaine était le passage d’un sas de temps, il fallait apprendre à attendre. Certains textes ont été publiés avec l’accord de la RDA d’autre sans.

« Mais l’édition des œuvres de Heiner Müller prenait de l’ampleur, de plus en plus de pièces furent montées en Allemagne de l’Ouest. Après les modes théâtrales des années 1968, on réclamait un auteur qui se servait de strictes formes classiques. Lorsque les censeurs de RDA remarquèrent que Müller devenait à l’Ouest un auteur connu et un article d’exportation, ils durent autoriser des mises en scène en RDA aussi. Petit à petit, on ne put plus ignorer dans la scène et critique littéraires d’Allemagne fédérale le rang de Heiner Müller. Son ascension de la province RDA à la renommée mondiale a duré cinq, six ans, accompagnée par l’édition d’un nombre croissant de ses œuvres, favorisée par le conflit est-ouest. Il se mit petit à petit à occuper une place centrale paraissant dissident à l’est comme à l’ouest, remettant aussi nettement en cause le capitalisme que le socialisme, donnait sens de manière singulière aussi bien à l’histoire qu’aux modes intellectuelles du présent. Il devint ainsi attirant pour les deux côtés, l’oracle du milieu, la pythie de Pankow, au-dessus des murs et de toutes les idéologies.
Pour moi, il était un auteur poli, modeste qui s’amusait plutôt de constater qu’il passait pour un communiste pour les uns, pour un nihiliste pour les autres ».
Friedrich Christian Delius : Heiner Müller und der Dschuhs in Als die Bücher noch geholfen haben (Rowohlt). Traduction Bernard Umbrecht

En France, Heiner Müller a été révélé par Bernard Sobel qui met en scène Philoctète à Gennevilliers, en 1970. Six ans plus tard, La Bataille, spectacle en tournée évoqué plus haut. Puis, Jean-François Peyret et Jean Jourdheuil, traduiront et mettront en scène la plupart de ses textes au théâtre. Patrice Chéreau montera Quartett à Nanterre. En 1991, ce sera l’apogée : sous le titre Le Cas Müller, Jourdheuil et Peyret présentent au Festival d’ Avignon une trilogie : Hamlet-Machine avec La Correction ; Rivage à l’abandon avec Matériau-Médée et Paysage avec argonautes ; Quartett.

Tous ces spectacles, je les ai vus, tous ces textes, je les ai lus au fur et à mesure de leur publication. Ils ont nourri mes réflexions, mon imaginaire, ma vie et continuent de le faire. Les enjeux ont changé renouvelant les lectures, la RDA s’est mondialisée, l’oracle (de Pankow) ne nous avait-il pas prédit qu’elle serait notre avenir ?

Heiner Müller est né le 9 janvier 1929, il aurait eu 85 ans en 2014.
Il est décédé le 30 décembre 1995.
Comme déjà annoncé, 2014 sera pour le SauteRhin une année Heiner Müller

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