La roue tourne mais ce qu’il nous faut c’est pas de maître du tout

Ce n’est pas un maître différent qu’il nous faut
Ce qu’il nous faut, c’est pas de maître du tout.

Depuis que je l’ai entendue à l’occasion du spectacle Têtes rondes et Têtes pointues, de Bertolt Brecht, monté par le Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis (mise en scène : Christophe Rauck), la phrase me trotte ainsi dans la tête. Je ne l’avais jamais entendue comme cela. Les anciennes traductions ne la rendaient pas aussi nettement. Et le prononcé déborde le texte écrit.
Ce n’est pas tant la référence au slogan anarchiste, “ni Dieu ni maître” qui m’intéresse que l’idée selon laquelle le cycle des alternances ne constitue pas une alternative.
Mais écoutons d’abord la Ballade composée et chantée par le grand Hanns Eisler. Sa version n’est pas tout à fait celle de la pièce. On en donnera quelques explications un peu plus loin.


Dans la pièce, elle est chantée par Nanna, serveuse et prostituée. Comme on s’étonne qu’elle ne se réjouisse pas de l’arrestation du propriétaire terrien De Guzman, elle répond en substance : bof, celui(celle)-là ou un(e) autre !
Et entame la Ballade de la roue à eau
1
Des grands de cette terre
Les épopées nous apprennent :
Que les étoiles montantes
Un jour ou l’autre chutent
C’est toujours bon à savoir.
Mais pour nous, qui devons les nourrir,
C’est toujours du pareil au même.
Montée ou chute : qui paie les frais? Bien sûr que la roue tourne
Ce qui est en haut, n’y reste pas.
Mais pour l’eau en bas, cela ne change
Rien: c’est elle qui fait tourner la roue.

2
Ah, nous en avons eu, des maîtres
Des tigres et des hyènes
Des aigles et des cochons
Mais nous les avons nourris, les uns comme les autres.
Qu’ils aient été mieux ou pires:
Une botte est toujours une botte
Et elle nous écrasait. Vous comprenez: je veux dire
Ce n’est pas un maître différent qu’il nous faut mais aucun!
Bien sûr que la roue tourne
Ce qui est en haut, n’y reste pas.
Mais pour l’eau en bas, cela ne change
Rien: c’est elle qui fait tourner la roue.
3
Et ils se tapent sur les têtes
Jusqu’au sang, s’arrachant le butin
Traitent les autres d’imbéciles cupides
Et eux-mêmes de gens de bien?
Sans cesse nous voyons comme ils se fâchent
Et se combattent. Seulement
Quand nous ne voulons plus les nourrir
Ils se mettent tout à coup d’accord.
Bien sûr que la roue tourne
Ce qui est en haut, n’y reste pas.
Mais pour l’eau en bas cela ne change
Rien : c’est elle qui fait tourner la roue.
(Traduction Eloi Recoing et Ruth Orthmann).
Editions L’Arche

La version chantée par Hanns Eisler est légèrement différente de celle de la pièce écrite dans les années 1930 après l’arrivée d’Hitler au pouvoir (1933) alors que son auteur se trouvait déjà en exil.
La modification introduite par Brecht en 1951 lors de l’édition isolée de la ballade dans le recueil Cent poèmes concerne la troisième reprise du refrain. Brecht rompt le cycle de la fatalité qui, dans ce conte horrifique, est dans la logique du personnage par les phrases suivantes :
Car la roue s’est arrêtée de tourner,
La grande chevauchée est interrompue
Quand l’eau s’unit à l’eau
Et se propulse elle-même

Hans Eisler, lui, chante une troisième version :
Car le manège s’arrête de tourner
Et met fin au jeu
Quand l’eau libérant enfin ses forces
Agit son propre cours

Dans toutes les hypothèses et quelle que soient les exégèses sur les variantes, reste la phrase qui nous a tant attiré sans nous douter qu’elle serait à ce point rattrapée par l’actualité :
Ce n’est pas un nouveau maître qu’il nous faut
Ce qu’il nous faut, c’est pas de maître du tout.

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