Les tartuffes de la rigueur monétaire

(Foto: Yusuf Beyazit) Le 9 novembre, les premières tentes s'installent à Berlin sur la plage de la presse accréditée auprès des instances fédérales.

Pourquoi la Banque Centrale européenne (BCE) qui octroie aux banques privées autant de crédits qu’elles en demandent à des taux de plus en plus bas  pour qu’elles-mêmes en prêtent aux Etats à des taux de plus en plus élevés ne finance-t-elle pas directement les Etats ?

La question n’est pas nouvelle.

Mais si moi, simple citoyen, je la pose, on me renvoie à mon ignorance supposée des questions économiques et financières. Or voici qu’elle est posée par un spécialiste des questions financières, éditorialiste au Financial Times Allemagne (FTD), Lucas Zeise. Il ne se contente pas de poser la question, il y répond  par un coup de gueule contre les tartufes de la stabilité monétaire.

En résumé :

LA BCE ne doit pas financer les dettes des Etats, disent les critiques. En vérité, ces Tartufes ne veulent qu’une chose : que les banques privées puissent continuer à gagner de l’argent en servant d’intermédiaires .

Il est heureux – et symptomatique du moment présent – qu’un journaliste financier se lance ainsi. Cela se passe alors que les mouvements, occupy, ou indignés ou réelle démocratie maintenant rejoints depuis peu en Allemagne par Attac et les syndicats avec le soutien de nombreux universitaires économistes posent à leur tour des questions sur le pouvoir des banques.

Les banques privées détiennent le monopole de la création monétaire. Ce pouvoir unique s’accompagne d’une justification : le soupçon permanent que les Etats ont trop de facilité à manier la planche à billet provoquant des risques inflationnistes. La planche à billets privée est, elle, sans limite.

L’éditorialiste du FTD écrit :

La Banque centrale, dans notre système monétaire, finance l’Etat régulièrement et de manière tout à fait ordinaire. Mais elle le fait par le biais d’’intermédiaires puisque c’est ainsi que se nomment les banques chez qui reste l’essentiel des bénéfices réalisés. L’interdiction faite à la Banque centrale de financer les Etats devrait, pour rendre justice à la pratique actuelle, être formulée ainsi : La Banque centrale ne peut financer les institutions de l’Etat qu’en assurant une participation des banques privées aux bénéfices .

Lucas Zeise traite d’hypocrites les dévots allemands de la stabilité monétaire. Sont nommément désignés Otmar Issing, ex-chef économiste de la BCE passé chez Goldman Sachs, Axel Weber, ancien président de la Deutsche Bank passé chez UBS, et Jens Weidmann, actuel président de la Deutsche Bank. «  Leur cri de guerre, écrit-il,  jamais la Banque centrale ne doit activer la planche à billets signifie en réalité les bénéfices doivent toujours atterrir dans les banque privées. »

Admettons que l’on réussisse à vaincre la résistance de ces faux dévots et de leur nombreux soutiens dans les banques et dans les medias, admettons que la BCE prenne à grande échelle dans son bilan les dettes des Etats européens, en résulterait-il une augmentation massive de la masse monétaire, aurions-nous à craindre une inflation galopante comme dans le Reich allemand des années 1919 et suivantes, lorsque les coûts de la guerre ont été monétarisés ? Rien de tout cela.

Il est intéressant de noter que dans sa conclusion notre auteur signale que cette question seule ne suffit pas à résoudre la crise : « Alors que le secteur financier et les rentiers sont financés par la BCE à travers les budgets de l’Etat, l’économie réelle stagne. Sans changement radical dans la distribution des revenus, les perspectives restent sombres »

Peut-être que l’éditorialiste du Financial Times a des intentions que je ne perçois pas. Peu importe. On ne pourra plus dire que ma question  est idiote. On ne pourra plus me dire que je n’y comprends rien.

Au début du siècle dernier, le mot d’ordre en Russie était tout le pouvoir aux soviets. Depuis la chute du Mur de Berlin et la fin de L’Union soviétique, il semble que le mot d’ordre soit en Europe : tout le pouvoir aux banques. Selon le quotidien espagnol El Mundo, le politburo de ce nouvel ordre existe déjà.

Le quotidien rapporte en effet que le sommet du G20 de Cannes a vu la naissance d’un nouveau « lobby politico-économique »: le Groupe de Francfort (GdF), qui serait composé de huit personnalités :

La chancelière allemande Angela Merkel, le président français Nicolas Sarkozy, devenus de plus en plus les ‘Merkozy’ dans la presse européenne. Mais aussi Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, Christine Lagarde, directrice du FMI, José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, Herman Van Rompuy, président du Conseil européen, Mario Draghi, président de la BCE, et Olli Rehn, commissaire aux Affaires économiques et monéraire. Le groupe est né par hasard dans l’ancien opéra de Francfort le 19 octobre dernier, où ces dirigeants assistaient aux adieux de Jean-Claude Trichet comme président de la BCE.

Selon El Mundo, les plus critiques appellent le GdF ‘politburo’ par son absence de légitimité démocratique. Ils lui attribuent la décapitation de Georges Papandréou [et probablement la nomination du successeur] et le coup de poignard à Silvio Berlusconi [et le choix de son successeur]. Ses défenseurs, de leur côté, donnent au groupe le statut d’antidote nécessaire pour mettre un terme à la crise de l’euro.

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