Müller MP3 : Actes de paroles

 

« Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants ;
mais moi qui écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres ».

Ombre
Edgar Allan Poe (Traduction : Charles Baudelaire)

Aujourd’hui 14 mars 2012 a eu lieu la remise d’un prix allemand du livre audio à Müller MP3 paru à la maison d’éditions Alexander Verlag. Derrière cette association du nom de l’auteur dramatique allemand Heiner Müller et d’une norme audio, Mp3, qui n’est pas sans rappeler le titre de l’une de ses œuvres Hamlet Machine, se trouve une collection de 36 heures (4 CDs) de documents sonores (entretiens, lectures, discours) consacrés à des actes de parole de Heiner Müller. J’ai choisi de traduire O’Ton, qui signifie son original, évènement audio par faits ou actes de parole.
Cet ensemble qui s’ajoute aux œuvres complètes sont une invitation au dialogue avec le et les mort(s). Il se termine d’ailleurs par une voix brisée puis finalement par un film muet au cours duquel Müller se promène sur la Potsdamer Platz à l’endroit où l’on a fait disparaître le mur de Berlin. Les images ont été tournées par par Gabriele Conrad pour son film Photographie de l’auteur. Notre image en est extraite.
J’ai eu l’occasion de poser trois questions sur ce travail à son éditrice Kristin Schulz que je remercie.
Kristin Schulz, germaniste à l’Université Humboldt, auteure et traductrice, a été la cheville ouvrière de l’édition des œuvres complètes de Heiner Müller puis l’éditrice de Müller MP3. Elle est responsable de Transit Raum qui héberge la bibliothèque de Heiner Müller. J’aime beaucoup le titre de sa thèse de doctorat consacré à Müller : Attentats contre la géométrie (Alexander Verlag)

Trois questions à Kristin Schulz, éditrice de Müller MP3

1. Faits de parole
Quand on reçoit d’un homme politique un discours écrit, il porte toujours la mention : « la parole prononcée fait foi ». Est-ce que pour un écrivain, ce ne serait pas plutôt l’inverse, que seul l’écrit ferait foi ? Pourquoi et comment a été rassemblée cette collection de faits de parole dus à Heiner Müller ?

Kristin Schulz : De multiples raisons motivent cette collection de faits de parole, l’une d’entre elle provient de l’existence même de tels matériels qui d’habitude dorment dans les archives et ne parviennent à la lumière publique que dans les cas les plus marquants et partant les plus rares. Les entretiens filmés de Heiner Müller avec Alexandre Kluge sont tous accessibles sur Internet, c’est pourquoi ils ne se trouvent que sous forme d‘extraits dans mon édition dédiée à du matériel jusqu’ici non accessible. D’un autre côté, contrairement à ce que l’on continue à faire encore trop souvent, Heiner Müller ne se définit pas seulement par son œuvre dramatique. Les trois volumes d’entretiens -2700 pages- dans ses œuvres complètes en témoignent amplement. Ces entretiens publics, ses entrées en scènes équivalentes à des performances artistiques, différents selon la situation, le lieu, les interlocuteurs, font partie surtout depuis les années 1980 et dans les années 1990 de l’œuvre de Heiner Müller. Les discours, participations à des podiums ne sont pas des productions subalternes nées du hasard mais, comme mises en scène, elles font partie intégrante de l’œuvre poétique car elles ne se dissipent pas après les circonstances qui les ont produites. Que l’on prenne par exemple La blessure Woyzeck, le discours prononcé par Müller à l’occasion de la remise du prix Büchner en 1985, ce texte a une densité d’associations et de références qui dépasse les capacités d’appréhension par une seule lecture, une seule écoute. C’est voulu, comme une sorte de barrage à une captation rapide à l’Ouest. Ces interventions qu’elles soient faites à l’Est ou à l’Ouest orientent la réception mais elles racontent aussi beaucoup de choses sur l’auteur lui-même. On peut très bien suivre cela grâce à la construction chronologique de cette édition. Ces 36 heures couvrant une période de vingt années révèlent les multiples facettes de Heiner Müller. Il y est présent comme quelqu’un qui racontait des blagues et des anecdotes, comme dramaturge, comme auteur qui réunit ses propres œuvres et celles d’autres auteurs dans des dramaturgies de lecture dans lesquelles  les œuvres s’enrichissent les unes les autres. Il apparaît aussi comme interlocuteur très demandé d’interviews qui témoignent de ce qu’il se passe et de la perception que Müller en a. Tout ce matériau est désormais accessible, préservé des archives pour des réceptacles futurs, conservé et rendu accessible en tant que « réservoir de futur » pourrait-on dire avec Müller dans une sorte de mémoire d’expériences. J’ajoute que persiste obstinément l’à-priori que les textes de Müller sont difficiles. Ici, il devient manifeste que Müller par sa manière de lire sans forcer le ton, sans expressivité, est plus compréhensible  que lorsque par exemple un comédien par ses intonations cherche à imposer un sens aux mots. Jürgen Küttner a résumé cela ainsi : « Müller est celui qui dit le mieux ses textes parce qu’il ne cherche pas à les comprendre ». Ainsi, avec cette édition, peuvent avoir accès à Müller ceux qui peut-être ne le liraient pas d’abord. Sa voix crée une proximité qui donne une présence à l’auteur. Dans l’idéal s’établit un dialogue – dans la tête de l’auditeur- le dialogue avec les morts dont parlait si souvent Müller. « Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants ; mais moi qui écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres ». Ce que Müller dit avec E.A. Poe vaut aussi pour celui qui écoute, lui aussi peut entamer un dialogue avec ce qu’il entend.

2. A propos des lectures
Que pourrait-on  suggérer du sens qu’a pour un auteur de lire des textes d’autres auteurs ? Quels liens peut-on établir entre ces différents textes, qu’est-ce qui les unit ? Forment-ils une sorte d’autoportrait ?

Kristin Schulz : Les occasions et les raisons qui ont conduit Heiner Müller à lire des textes d’autres auteurs sont multiples. Il y a le cas où il trouve chez d’autres des expressions pour lesquelles il n’aurait pas pu trouver de meilleures formulation, par exemple, quand lors d’un congrès  sur le racisme, la violence et la haine de l’étranger [1], il cite un long extrait du poème de Pasolini, Prophétie [2], le passage dans lequel « Ali aux yeux bleus » et ses compagnons sont évoqués alors qu’ils abordent les côtes du Nord , « le drapeau rouge de Trotski dans le vent » , dans ce cas la citation vaut pour un texte que Müller aurait souhaité écrire, en ce sens c’est une sorte d’autoportrait.
Mais il y a aussi des manifestations entièrement dédiées à l’hommage à un auteur à l’occasion de commémorations anniversaires. On peut observer dans ce cas que Müller n’y participe que quand il se sent concerné par ces auteurs comme c’est le cas par exemple pour Bertolt Brecht, Walter Benjamin au Franz Kafka. Il est intéressant de noter que Müller choisit lui-même les textes qu’il emboîte dramaturgiquement, ainsi, quand il place consciemment, à la fin de la lecture, le poème de Brecht de 1956 qui évoque sa mort proche, Quand dans la chambre blanche de la Charité …Ou quand il insère des textes à lui qui répondent aux textes d’auteurs lus – que l’on pense, par exemple, à L’ange malchanceux, une variation sur l’Ange de l’histoire de Walter Benjamin. On apprend ainsi toujours quelque chose sur la signification et la manière de lire ces textes. Et, souvent, ce sont aussi ceux qu’il aime citer dans les entretiens. Ils prolongent ainsi d’une autre manière la conversation avec les morts. Pour comprendre le présent, il faut connaître le passé et s’occuper des morts en fait partie.

3. Actes de paroles et littérature
J’entends dire que les entretiens seraient aussi de la littérature. Quel genre de littérature ? Une littérature improvisée ? J’ai beaucoup de difficulté à admettre cette idée mais je veux bien essayer de comprendre comment cela peut se justifier

Kristin Schulz : Comme je l’ai déjà suggéré, les entretiens chez Müller sont de la littérature dans la mesure où ils sont caractérisés par une forte dimension performative, ils sont par là aussi proche du Théâtre. Les entretiens sont des productions artistiques et souvent ne sont pas des expressions d’authenticité. Certes, il arrive que Müller soit aussi interprète et ait l’air de fournir des renseignements sur son œuvre comme dans un entretien classique avec un auteur, mais souvent aussi il résiste à la captation et tient à préserver la possibilité de changer de point de vue en fonction du contexte, de ses interlocuteurs, du lieu  ou de la situation. On peut ainsi relever de grandes différences entre ses déclarations entre l’Est et l’Ouest.  Quand, par exemple, il doit expliquer à New-York la chute du Mur, c’est une entreprise désemparée, c’est comme s’il voulait expliquer aux habitants de la planète Mars ce qu’est la « science-fiction » mais il l’a tente tout de même  avec beaucoup de patience en évoquant la Guerre des paysans comme dilemme de l’histoire allemande ce que certainement personne aux Etats-Unis ne comprend. Dans la même période, à Berlin, il n’a pas un mot d’explication de reste, il laisse les autres parler pour lui, ainsi quand, le 4 novembre 1989, au lieu de l’un de ses propres textes il lit un appel pour la création de syndicats libres.
A cela s’ajoute que ses entretiens comme tous les autres textes sont soumis à un processus de travail  du moins lorsqu’ils sont destinés à une publication écrite. Müller les relit, corrige modifie et prolonge l’écriture. On peut ici prendre comme exemple les entretiens avec Frank Raddatz qui sont des productions artistiques dénués d’oralité et de spontanéité. Et cela on l’entend quand un des ces entretiens doit être diffusé à la radio et que les deux interlocuteurs le lisent  après coup à cette occasion. L’entretien devient une lecture, une pure performance artistique.
Exclure les entretiens ou les discours de l’œuvre littéraire de Heiner Müller ne rendrait pas compte de la singularité de cette œuvre, car les différents genres ne peuvent plus chez lui être distinctement séparés. Des poèmes sont représentés comme des textes de théâtre, des textes en prose trouvent leur place dans les pièces et son autobiographie est un long entretien. A l’instar de celle d’autres auteurs modernes, ce n’est plus une œuvre close mais une carrière de couches différentes dans lequel le matériau travaille et devient utilisable. En ce sens, ce ne sont plus des » textes solitaires en attente d’histoire », comme l’écrivait Müller dans une lettre à Reiner Steinweg mais des textes qui attendent qu’on les utilise. Et cela vaut tout aussi bien pour les entretiens, que pour les pièces, les textes en prose ou les poèmes.

In deutscher Sprache : Le SauteRhin-Drei Fragen an Kristin Schulz über Müller MP3

Et l’ombre répondit :
– Je suis OMBRE, et ma demeure est à côté des Catacombes de Ptolémaïs, et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l’impur canal de Charon !
(…) le timbre de la voix de l’ombre n’était pas le timbre d’un seul individu, mais d’une multitude d’êtres ; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents connus et familiers de mille et mille amis disparus !

Ombre
Edgar Allan Poe (Traduction : Charles Baudelaire)

[1] Je salue tous les allemands et autres étrangers ici présents. 8.12.1991 au Deutsches Theater
[2] Qui porte en exergue : Dédié à Jean-Paul Sartre qui m’a raconté l’histoire d’Ali aux yeux bleus

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