Retraduction en ligne du Journal de Kafka

 

Les lecteurs se figent quand l’iconoclaste passe

L’annonce remonte au 18 avril 2013 :

Cela m’avait tout de suite fortement intrigué.

Journal I,1 : Les spectateurs se figent quand le train passe

Comme beaucoup de ceux qui s’intéressent à la littérature allemande, je connaissais cet aspect du travail de Laurent Margantin et son site au titre éloquent : Œuvres ouvertes, une revue littéraire en ligne avec sa bibliothèque allemande . Margantin est aussi auteur lui-même. Il parait qu’on dit e-écrivain

Je n’avais pas chez moi d’édition allemande du texte mais la traduction du Journal de Kafka parue en 1954 chez Grasset. J’ai téléchargé le texte allemand avec l’idée de suivre ce travail « défiant » Marthe Robert. Je me suis aperçu très vite que l’édition allemande que j’avais ainsi « récupérée » sur le projet Gutenberg n’était pas la bonne. Elle est annoncée comme étant celle établie par Max Brod et publiée par S.Fischer Verlag et qui contient d’ailleurs une sorte de préambule qui disparaîtra plus tard et sera placé ailleurs.

Puis vint la seconde phrase et déjà il se passe quelque chose.

„Wenn er mich immer frägt“ das ä losgelöst vom Satz flog dahin wie ein Ball auf der Wiese.

Traduction de Marthe Robert :

« S’il a toujours des questions à me faire ». Le « ai » détaché, de la phrase, vola au loin comme une balle dans la prairie.

Traduction de Laurent Margantin :

« S’il me demande (frägt) toujours » le ä libéré de la phrase a volé comme une balle dans le pré.

Phrase mystérieuse qui suggère peut-être un problème de machine à écrire. En tous les cas, il s’agit bien d’un graphème qui se détache. Cela me rappelle les machines à écrire qui quand on tapait trop fortement sur une lettre la détachait de la feuille.
Surtout on remarque là qu’il y a une autre dynamique dans la nouvelle traduction qui s’efforce en outre de respecter la ponctuation du texte d’origine en l’occurrence son absence là où la ponctuation de l’ancienne traduction rationalise, interprète. Laurent Margantin explique : « Je respecte l’absence de ponctuation du texte original (ça rend la vitesse d’écriture du journal) »

Quelques jours après l’extrait I,10 qui se termine ainsi :

« Es-tu désespéré ?
Oui, tu es désespéré ?
Tu t’enfuis ? Tu veux te cacher ?
Je suis passé devant le bordel comme devant la maison d’une maîtresse. »

La dernière phrase de ce passage « Je suis passé devant le bordel comme devant la maison d’une maîtresse » n’est pas dans l’édition de Marthe Robert
Ni dans la version allemande que j’ai téléchargé sur le projet Gutenberg mais bien dans celle-ci de 1951. C’est donc Marthe Robert qui l’a enlevée.

Et ce n’est pas la seule fois où l’évocation du bordel disparaît. Dans l’extrait ici, l’indication « Au B. » au début du texte avait disparu aussi.

Censure ?

Margantin découvre que Kafka a écrit plusieurs cahiers en 1910-11 et que traduction française est une réorganisation d’après les dates.

L’entreprise de traduction est donc rapidement concluante et pleinement d’utilité publique.

Laurent Margantin utilise l’édition critique dite « des manuscrits » parue chez S. Fischer en 1990. La première édition en allemand date de 1937 mais il ne s’agissait que d’extraits publiés avec un recueil de lettres. La seconde édition plus complète a été éditée par Max Brod chez S.Fischer et date, elle, de 1951

Le 26 mai, Le Journal de Kafka déménage avec la création d’un blog qui lui est exclusivement consacré. La traduction est placée sous licence Creative Commons.
1000 pages à traduire. Au moment où je mets en ligne, il en est à la 60ème
Laurent Margantin a commencé à retraduire des textes de Kafka en novembre 2010. D’abord des récits brefs, puis La Colonie pénitentiaire et Un Artiste de la faim. Mais la question ne concerne pas seulement la retraduction mais aussi l’endroit ou elle se fait :

« Retraduire le Journal, c’est permettre une vision à la fois chronologique et panoramique de l’œuvre en cours, et il me semble que le web est l’espace de publication (au sens littéral du terme) idéal pour cette expérience d’écriture débutée par Kafka en 1910 et poursuivie jusqu’en 1922, soit deux ans avant sa mort. Le web essentiellement en ce qu’il permet d’inscrire cette expérience dans sa temporalité, et ainsi de ralentir voire de rythmer différemment la lecture ».

Celui qui suit ce travail ne peut que le confirmer. Après avoir découvert certains défaut du web, comme le fait que l’édition allemande en ligne n’est pas la bonne, la traduction en quelque sorte en direct et en ligne renforce le caractère fragmentaire et de travail en train de se faire au contraire d’une fausse impression d’œuvre achevée que pourraient laisser les traductions précédentes. Se confirme ainsi aussi le caractère de description d’un combat qu’évoque Marthe Robert elle-même pour qualifier le Journal.

La traduction de cette dernière, Margantin la qualifie de « très belle sur un plan littéraire et très exacte » mais il ajoute :

« Simplement, elle appartient à une certaine tradition de la traduction littéraire en France, où l’on veille à faire du texte étranger une œuvre française, dans une langue classique. Or l’allemand de Kafka, dans le Journal, est très libre, il manque souvent la ponctuation, la syntaxe est souvent débridée, j’essaye de rendre cela, je conserve les répétitions de mots, tente d’écrire dans un français qui soit fidèle à l’écriture brute de Kafka qui, encore une fois, n’est pas celle des romans ».
CF Quatre questions de Thomas Villatte

Bref une expérience tout à fait passionnante à suivre. Cet article n’avait d’autre objectif que de vous y inviter autrement que par le petit oiseau bleu.

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