13 août 1961 : un mur à Berlin (3) / « Le monument de Staline à Rosa Luxemburg » (Heiner Müller)

Un pan de mur PotsdamerPlatz à Berlin avec l’effigie de Rosa Luxemburg. La dernière fois que j’y suis passé, elle n’y était plus.

Pour un écrivain comme Heiner Müller, le plus grand auteur dramatique allemand de la seconde partie du 20ème siècle, l’histoire du Mur de Berlin n’a pas commencé en 1961 mais bien avant.  Poète, il fait intervenir d’autres espaces-temps. Radical dans son écriture, il va chercher très loin les racines d’un évènement. C’est véritablement une autre manière de voir.

Né l’année de la grande crise, en 1929, mort en 1995, Heiner Muller a vécu une grande partie de sa vie en RDA. Il travaillait à sa pièce La déplacée quand le Mur de Berlin fut construit. Le soir de la première, la pièce fut interdite et Heiner Müller exclu de l’Union des écrivains. Quand le mur est tombé, il travaillait à la mise en scène de Hamlet / Hamlet-Machine. Entre les deux moments, il a écrit plus d’une trentaine de pièces et quelque 200 poèmes.

Dans cette œuvre peuplée de spectres, le Mur est bien entendu présent. Je n’évoquerai cependant pas ici les pièces de théâtre, j’y reviendrai à un autre moment. Je retiendrai d’autres textes dans lesquels il évoque le Mur comme “monument de Staline à Rosa Luxemburg”. Il lui arrive d’ajouter “Monument de Staline à Rosa Luxemburg …et Karl Liebknecht”, les deux brillants révolutionnaires allemands assassinés en 1919, assassinat dont Heiner Müller a souvent souligné la portée tragique pour l’histoire de l’Europe. L’élaboration la plus complète de la métaphore se trouve dans le discours prononcé par Heiner Müller à la réception du prix Georg Büchner, le 18 octobre 1985, à Darmstadt. Le document sonore vient d’être édité. Je vous propose d’abord d’en écouter l’extrait qui nous intéresse ici :

[dewplayer:http://www.lesauterhin.eu/wp-content/uploads/2011/08/lecturewoyzeck.mp3]

Extrait de Müller MP3. Alexander Verlag. On en reparle à la rentrée.

Die Wunde Woyzeck. Immer noch rasiert Woyzeck seinen Hauptmann, ißt die verordneten Erbsen, quält mit der Dumpfheit seiner Liebe seine Marie, staatgeworden seine Bevölkerung, umstellt von Gespenstern: Der Jäger Runge ist sein blutiger Bruder, proletarisches Werkzeug der Mörder von Rosa Luxemburg; sein Gefängnis ist Stalingrad, wo die Ermordete ihm in der Maske der Kriemhild entgegentritt; ihr Denkmal steht auf dem Mamaihügel, ihr deutsches Monument, die Mauer in Berlin, der Panzerzug der Revolution, zu Politik geronnen …“,

La blessure Woyzeck. Toujours encore Woyzeck rase son capitaine, mange ses pois sur ordonnance, torture sa Marie avec la matité de son amour– sa population, devenue Etat –, entourée d’un cercle de spectres : le chasseur Runge, est son frère de sang, instrument prolétarien des meurtriers de Rosa Luxemburg,; sa prison s’appelle Stalingrad, où la femme assassinée vient à sa rencontre sous le masque de Kriemhild; son mémorial à elle est sur le tertre de Mamaïev, son monument allemand est le Mur, à Berlin, train de chars de la révolution devenu caillot de sang de la politique[1]”.

Les raccourcis sont parfois rapides. En les déployant, on obtient une intéressante image d’un siècle d’histoire allemande. Cela suppose de connaître les personnages et lieux dont il est question. Il m’intéresse de rendre cette construction très allégorique accessible aux jeunes générations.
Le texte évoque  deux couples. Un personnage littéraire est  associé à un personnage historique : deux hommes Runge / Woyzeck ; deux femmes Rosa Luxemburg/ Kriemhild. Tous les quatre sont des figures allégoriques.

Woyzeck et Runge
Woyzeck est le personnage d’une pièce inachevée de Georg Büchner, domestique de son capitaine  et cobaye d’un médecin, lourd dans ses relations avec Marie qu’il tue dans une crise de jalousie.  
Alfred Döblin, au début de son grand roman Novembre 1918, présente le Chasseur Runge tout à fait comme un Woyzeck, avec les traits qu’utilise Heiner Müller : subissant brimades et humiliations à l’armée. Il travaille dans la prison où est enfermée Rosa Luxemburg : “Lui, c’est le chasseur Runge, qui jusqu’à présent dans la vie, n’a encore jamais réussi à contenter personne. Il sait qu’à la maison non plus on ne veut pas de lui”.
Facilement instrumentalisable, il est enrôlé dans les Corps francs, milices reconstituées d’éléments de l’armée allemande défaite en 1918 et  précurseurs des nazis.  Runge  reçoit l’ordre  de tuer Rosa Luxemburg. Il lui broya le crâne de deux coups de crosse. Elle fut jetée inanimée dans une voiture et frappée encore. Finalement le lieutenant Vogel l’acheva d’une balle dans la tête. Ils jetèrent son corps dans le Landwehrkanal. “Elle nage, la salope” : tel est le compte-rendu de Runge qu’attendent ses supérieurs. Il est le seul à avoir été condamné (à deux ans de prison), ses supérieurs furent acquittés. Le plus haut gradé sera putschiste et marchand d’armes et décoré.
Pour Heiner Müller, la décapitation du parti communiste allemand de ses dirigeants, les seuls capables de porter la contradiction à Lénine, est l’une des sources du “malheur européen”. En décapitant la Révolution allemande, ils l’ont mise sous la coupe de la révolution bolchévique.

La population de Woyzeck ou des Woyzecks devenue Etat.
Dans un débat à Darmstadt, après la remise du prix Büchner, Heiner Müller avait répondu à une série de questions concernant son texte. A propos de la population de Woyzeck ou des Woyzecks devenue Etat, il avait expliqué : “ il y a beaucoup d’Etat depuis qui sont dirigé par des Woyzecks (…) Il y en a en Europe de l’Est, il y en a en Afrique, dans le Tiers Monde ; quand arrivent au pouvoir des gens issues des classes exploitées et opprimées, cela peut avoir des formes désagréables, probablement parce qu’ils sont incapables d’avoir une relation souveraine avec le pouvoir”[au sens d’une maîtrise de soi dans son rapport au pouvoir].

Stalingrad, Kriemhild et les Niebelungs
La bataille de Stalingrad a marqué un tournant dans la seconde guerre mondiale en donnant un coup d’arrêt à l’offensive d’Hitler contre l’Union soviétique sur la route de l’armée allemande vers les puits de pétrole du Caucase. Les Allemands se feront  encercler dans le “ chaudron de Stalingrad” où une bataille sanglante fera entre 1 et 2 millions de morts. Sur le tertre de Mamaye se trouve le mémorial de la bataille. Une statue domine la scène : une femme l’épée au poing tournée vers l’Ouest symbolise la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie. Il n’y a cependant pas que cette statue qui évoque la figure de la vengeance qu’est Kriemhild dans la Chanson des Nibelungs, selon la traduction que propose Jean Amsler (Fayard). Pour Heiner Müller, “le chaudron de Stalingrad cite la salle d’Etzel”( il ne faut pas se méprendre sur le mot salle, elle contient dans la légende quelque 7000 morts)  Pour venger la mort de son mari, Siegfried, tué par Hagen, Krimhild organise le massacre des Burgondes au cours d’une fête organisée par Etzel – Attila – qu’elle a épousé. Elle fait mettre le feu aux quatre coins de la salle.La relation entre Stalingrad et la salle d’Etzel avait été faite historiquement par le maréchal nazi Goering dans son discours de Stalingrad en janvier 1943 exhortant les soldats allemands à se sacrifier :
“Nous connaissons un chant puissant, le récit  héroïque d’un combat sans précédent appelé le combat des Niebelungs. Eux aussi  se trouvaient dans une salle en feu et en flammes et étanchaient leur soif de leur propre sang et combattaient et combattaient jusqu’au dernier”.
Le texte de la Chanson des Niebelungs dit :
“Alors Hagen de Trönege : « Mes nobles  chevaliers sans reproche, si l’on souffre de soif,  que l’on boive  le sang, c’est meilleur que le vin. Il n’y a rien de mieux à faire en pareil moment »”

Stalingrad et la RDA
La suite ce sera la “Route des chars” (titre d’une pièce de Müller), l’Armée Rouge à Berlin. L’idéologie de la stratégie d’encerclement a-t-elle présidé à la construction du mur, qui deviendra comme j’ai essayé de le montrer dans le précédent article un objet de ce que l’on appelait à l’époque la realpolitik ?
Heiner Müller, ne s’est à ma connaissance exprimé qu’une seule fois là-dessus : “Il y eut, à Stalingrad, la première grande marmite, et ensuite, jusqu’en avril 1945, plus que des batailles d’encerclement. Quand on adopte une stratégie, on intègre l’adversaire. Le résultat de l’adoption de la stratégie contre-révolutionnaire a été la formation des Etats du bloc de l’Est en marmite gelée : délimitation vers l’extérieur, destruction des structures intérieures. C’était le même principe. La fin de la R.D.A., ce fut en réalité Stalingrad”[2].(2)

Nous avons en 7 lignes, un saisissant exemple de la façon dont Heiner Müller ramasse dans une sorte de projectile poétique les éclats d’une histoire souterraine parfois apparemment très éloignés les uns des autres aussi bien dans le temps que dans l’espace.

Il est temps maintenant de relire à nouveau notre texte que chacun pourra commenter à sa guise :

“Toujours encore Woyzeck rase son capitaine, mange ses pois sur ordonnance, torture sa Marie avec la matité de son amour– sa population, devenue Etat –, entourée d’un cercle de spectres : le chasseur Runge, est son frère de sang, instrument prolétarien des meurtriers de Rosa Luxemburg,; sa prison s’appelle Stalingrad, où la femme assassinée vient à sa rencontre sous le masque de Kriemhild; son mémorial à elle est sur le tertre de Mamaïev, son monument allemand est le Mur, à Berlin, train de chars de la révolution devenu caillot de sang de la politique”.

[1] Ce texte, Heiner Müller me l’avait confié pour un ouvrage collectif dédié à Nelson Mandela,  Pour Nelson Mandela (Gallimard 1986) où il a été publié en français pour la première fois dans la traduction de Bernard Umbrecht
[2] Heiner Müller : Stalingrad était en fait la fin de la R.D.A. Un entretien avec Detlev Lücke et Stefan Reinecke pour l’hebdomadaire Freitag, 18.6.1993
Articles précédents :
Un mur à Berlin (2) / Le mur a enfermé ceux qu’il était censé protéger
Un mur à Berlin (1) /1er août 1961 : « les barbelés ont déjà été livrés »

 



 

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1 réponse à 13 août 1961 : un mur à Berlin (3) / « Le monument de Staline à Rosa Luxemburg » (Heiner Müller)

  1. Judith Abitbol dit :

    Merci c’est passionnant

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