Heiner Müller : Transitraum (2) La machine à écrire

La machine à écrire de Heiner Müller

La machine à écrire de Heiner Müller

Dans le premier épisode de la série Transitraum, j’avais évoqué la présence dans la bibliothèque du pupitre,pour écrire debout d’une main avec tout son corps, et de la machine à écrire devant laquelle l’auteur est assis pour y taper de ses deux mains. Mais, l’atelier de l’écrivain contrairement à celui du peintre ne s’expose pas ou peu.
«Depuis l’invention de l’imprimerie, le geste qui donne naissance au texte est invisible. La composition typographique efface le coup de crayon, les liés et les déliés de la plume, la police utilisée sur la machine à écrire ou le traitement de texte…Cet effacement implique une perte de mémoire, une mise sous silence de l’atelier de l’écrivain. On ne voit plus ses mains à l’œuvre. La disparition du charnel contribue à idéaliser l’écrit, à renforcer son abstraction, à lui donner une sorte d’intemporalité déconnectée des contingences techniques inhérentes à sa production. C’est un paradoxe parce que le mot écrire du latin scribo fait directement référence au geste technique de graver tout comme le grec graphein ».
(Thierry Crouzet La mécanique du texte. Publie.net)
Effacement du geste mais aussi souvent effacement des instruments qui le permettent. L’auteur de Hamlet-machine n’a cependant jamais caché ses outils. J’ai décrit aussi dans le chapitre précédent une immense photographie de Brigitte Maria Mayer avec Heiner Müller dans la Villa Aurora à Santa Monica (Los-Angeles), une autre bibliothèque, où Müller mettait la dernière main à sa dernière pièce Germania 3 – Les Spectres du Mort-homme. Je propose dans cet épisode d’y rester encore un moment pour y lire le texte ci-dessous :
«(…) Je suis assis dans la VILLA AURORA, une bibliothèque de 23000 livres avec vue sur le Pacifique entouré d’une civilisation de substances malodorantes, de fastfood (j’ai presque derrière moi ma première allergie de mangeaille), d’ordinateurs plus ou moins intelligents et d’idiots souriants, HAPPINESS IS DUTY/ LE BONHEUR EST UN DEVOIR ; ou comme mon ami Bernd Böhmel de Dresde l’a décrit après son premier voyage à l’ouest : entouré de connards. Avec chaque nouveau texte que je lis, littérature ou journal, grandit la résistance de ma main qui écrit, droite ou gauche ne fait pas de différence, et c’est un réflexe allemand, dont je ne peux rendre responsable le soleil californien, contre les signaux troubles qui sortent des circonvolutions de mon cerveau. MERE JE NE PEUX PLUS CHANTER/ LES DESIRS DE MON COEUR FUMENT COMME DES MECHES ALLUMEES (Maïakovski)
Seule ma vieille machine à écrire, qui sans émotion et sans comprendre reproduit ce que je j’y tape, me sauve du mutisme.
Le théâtre quand il vit est une vieille machine à écrire, quand il est bon, avec un ruban de couleur troué, dans les trous habitent les spectateurs et parfois ça criaille, alors la critique se réjouit.(…)»
Heiner Müller : STÖRUNG DES SINNZUSAMMENHANGS Der Dramatiker Heiner Müller gratulierte zu Jubiläum der Volksbühne aus dem fernen Kalifornien. (Dislocation des relations de sens. Le dramaturge Heiner Müller congratule la Volksbühne pour son jubilé depuis la lointaine Californie)Heiner Müller Werke 8 Schriften) page 493. Traduction Bernard Umbrecht
Le texte est extrait d’une lettre aux dirigeants de la Volksbühne parue dans la Berliner Zeitung le 2 janvier 1995 pour les 80 ans du théâtre. Heiner Müller s’y décrit tel Saint Jérôme en son étude  dans un lieu à la fois organisé pour le travail – une imposante bibliothèque- et ouvert aux vents du monde, un monde peu encourageant peuplé d’idiots souriants dissertant sur Kant comme des bacheliers sur le bonheur. La main qui écrit, droite ou gauche, résiste aux signaux que lui envoie le cerveau et dont l’origine est désignée comme allemande alors que la parole devient muette. Müller était gaucher mais un instituteur ami de son père lui avait appris à écrire de la main droite. Il était en fait ambidextre. La main lâche, n’obéit plus à la tête. On trouve en écho à ce texte un poème, l’un des tout derniers écrits par Müller :
FIN DE L’ÉCRITURE MANUSCRITE
Depuis peu quand je veux noter quelque chose par écrit
Une phrase, un poème, une maxime
Ma main s’oppose à la contrainte d’écrire
(A laquelle ma tête veut la soumettre)
L’écriture devient illisible Seule la machine à écrire
Me maintient éloigné du gouffre du mutisme
Qui est le protagoniste de mon avenir
(Heiner Müller Ende der Handcshrift in Warten auf der Gegenschräge/Gesammelte Gedichte Suhrkamp. Page 380. Traduction Bernard Umbrecht )
Quelque chose dysfonctionne entre la tête et la main. «Il serait de peu d’importance que diminue le rôle de cet organe de fortune qu’est la main, écrit André Leroi-Gourhan, si tout ne montrait pas que son activité est étroitement solidaire de l’équilibre des territoires cérébraux qui l’intéressent». Il y a un problème de régression de la main estime l’ethnologue français dans son célèbre Le geste et la parole qu’on trouve en traduction allemande dans la bibliothèque du dramaturge sous le titre Hand und Wort (Suhrkamp 1984).
«Un des résultats de l’étude simultanée de l’homme sous les angles de la biologie et de l’ethnologie est de montrer le caractère inséparable de l’activité motrice (dont la main est l’agent le plus parfait) et de l’activité verbale. Il n’existe pas deux faits typiquement humains dont l’un serait la technique et l’autre le langage, mais un seul phénomène mental, fondé neurologiquement sur des territoires connexes et exprimé conjointement par le corps et par le son. »
(André Leroi-Gourhan Le geste et la parole II La mémoire et les rythmes Albin Michel 1964 page 260)
Leroi-Gourhan a pensé à la possibilité d’une disparition de l’écriture au profit d’une parole transcrite par ordinateur. Müller met en relation la résistance de la main et le mutisme, dans le premier texte par le biais d’une citation de Maïakovski extraite du Nuage en pantalon, et, dans le poème, sans intermédiaire mais en relation avec la mort, c’est du moins ainsi que j’interprète l’expression «gouffre du mutisme». Il reste pour sauver du mutisme une autre activité, elle aussi manuelle mais différente de l’écriture manuscrite, l’écriture à la machine. Machine sur laquelle on tape, le plus souvent des deux mains avec un nombre de doigts variables selon les auteurs. Le corps s’investit aussi mais autrement. Müller avait conscience de la différence entre l’écriture tapuscrite et l’écriture manuscrite. Décrivant ce qui le différencie de Ernst Jünger à qui il avait rendu visite, Heiner Müller déclare dans son autobiographie : «Une autre différence tient tout simplement dans le fait que j’écris avec une machine et Jünger avec une plume. Je ne peux plus écrire à la main sauf des notes. Cela, la technologie, a naturellement des effets sur la forme, sur la manière d’écrire».
«Notre outil d’écriture participe de nos pensées» commente Nietzsche après avoir fait venir du Danemark une machine à écrire dont toutefois la frappe n’était pas encore visible immédiatement. Il faudra attendre un fabricant d’armes et de machine à coudre pour mettre au point l’outil que les jeunes générations ne connaissent plus mais qui les fascine toujours quand on leur en montre un. «Friedrich Kittler insiste à juste titre, écrit Catherine Violet, sur le fait que la machine à écrire est le premier outil qui dissocie, dès la phase de production le corps du scripteur et le support du texte». Il ne s’agit pas ici bien sûr de dactylographie mais d’écriture directe à la machine.
« L’écriture à la machine élimine les mouvements expressifs de l’écriture manuscrite, les traces graphiques des impulsions scripturales. Bien que soumise à des contraintes à priori très strictes – dont les principaux paramètres sont la direction horizontale de l’écriture (en principe fixe, mais qui peut être débrayée, notamment en fin de page), les marges et l’interlignage (mobiles) -, la gestion de l’espace graphique laisse cependant au scripteur une part d‟initiative, de jeu, voire de transgression de ces paramètres ».
Catherine Viollet : Ecriture mécanique, espaces de frappe. Quelques préalables à une sémiologie
du dactylogramme. Genesis, Wiley-Blackwell, 1997.<halshs-00079732>
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00079732/document
Néanmoins même les transgressions n’offrent que des possibilités limitées. L’écriture à la machine est plus pauvre. Lorsque l’on examine un manuscrit de Heiner Müller souvent fait à la fois d’écriture manuelle et d’écriture tapuscrite, on a l’impression d’un champ de bataille. La mise en espace théâtrale de l’écriture est surtout le fait de l’écriture cursive, non de celle à la machine, je parle évidemment d’un travail en chantier avant la frappe finale dactylographiée. L’écriture en train de se faire est un théâtre. Müller y fait parfois entrer une foule de personnages, de lectures, de mots clés avec l’intention de varier les approches, les points de vue. Mais la théatrographie müllerienne fera l’objet ultérieurement d’un texte à part.
Dans plusieurs poèmes et dans des textes de théâtre, la machine à écrire est présente. Pour les poèmes, je pense à AUTOPORTRAIT DEUX HEURES DU MATIN où elle est en attente entre la lecture d’un roman policier sans surprise ou d’un texte mal écrit dans un journal et la feuille blanche qui y est insérée ou à cet autre sans titre qui commence ainsi : «Devant ma machine à écrire ton visage». Dans la lettre à la Volksbühne ci-dessus, la machine se confond avec le théâtre. L’interactivité entre l’œuvre et les spectateurs passent par les trous du ruban comme s’ils figuraient l’écartement du rideau de scène.
La machine à écrire n’est pas seulement un instrument technique, elle est aussi une métaphore. Quand «La Remington remplace le Mauser » comme le dit Staline dans Germania 3 ou quand l’interprète d’ Hamlet dit « Je suis la machine à écrire »dans Hamlet-machine.
Le sujet n’est pas épuisé. A peine effleuré.
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