Christa Wolf : Réflexions sur Christa T.

A l’occasion de la réédition en France du roman de Christa Wolf sous le titre Christa T. et en hommage à son auteure qui aurait eu 90 ans, ce 18 mars 2019.

„Am nächsten Morgen, als ich vor der Bücherwand, im großen Wohnraum stand und die Bücher herausnahm, die ich Christa T. ins Krankenhaus geschickt hatte, glaubte ich ein Kühlerwerden der Luft zu empfinden und meinte, ein Schatten müsse mir über die Schulter gefallen sein. Ich mußte mich zwingen, mich nicht blitzschnell umzudrehen, um sie ertappen zu können, wie sie da in ihrem Stuhl saß, von mit abgewandt, denn sie drehte sich in der letzten Zeit immer weg und ließ sich auch nicht mehr fotografieren — wie sie da saß in ihrer dicken grünen Strickjacke, obwohl Sommer war. Sie fror so leicht.
Ich machte mich steif und drehte mich nicht um, nicht gleich jedenfalls, und als ich es dann doch tat, saf sie nicht da, es war auch kein Schatten gefallen, und es gibt kein Foto von ihr aus der letzten Zeit.
Die Kinder, ihre und meine, riefen von draufen. Ein Kaninchen hatte sich in der Hausböschung seinen Bau gegraben, es sollte gefangen und woanders ausgesetzt werden.
Ich trat in die Tür, die nach draußen führte.
Der Platz für die Terrasse mußte noch zementiert werden, wohin man sah, war Arbeit liegengeblieben. Ich ging hinaus. Auf einmal durchfuhr es mich, da ich bis zu diesem Augenblick nicht begriffen hatte, warum sie hier leben wollte und wozu sie sich dieses Haus gebaut hatte. Ich war darüber mehr verwundert als betroffen, denn nun lag es doch klar auf der Hand und war staunenswert, da dieses kleine Haus nichts weiter war als eine Art Instrument, das sie benutzen wollte, um sich inniger mit dem Leben zu verbinden, ein Ort, der ihr von Grund auf vertraut wat, weil sie ihn selbst hervorgebracht hatte, und von dessen Boden aus sie sich allem Fremden stellen konnte.
Sicherheit, ja, auch das“.

Christa Wolf : Nachdenken über Christa T. Aufbau Verlag 1975 pp 168-169

ooooo

« Le lendemain, devant la bibliothèque du grand living, sortant les volumes que j’avais envoyés à Christa T. à l’hôpital, je crus percevoir un rafraîchissement de l’air et j’eus l’impression qu’une ombre m’était tombée sur les épaules. Je dus me forcer à ne pas me retourner brusquement pour la prendre sur le fait, assise là sur sa chaise, le visage détourné, car les derniers temps elle se détournait toujours et ne se laissait plus photographier, assise là dans sa grosse veste tricotée verte, bien que ce fût l’été. Elle avait si vite froid. Je me raidis et ne me retournai pas, du moins pas tout de suite, et quand je m’y décidai pourtant, elle n’était pas là, nulle ombre ne s’était projetée sur le sol, et il n’y a pas de photo d’elle des derniers temps. Les enfants, les siens et les miens, appelèrent de l’extérieur. Un lapin avait creusé son trou dans le talus entourant la maison, il fallait l’attraper et le porter ailleurs. Je sortis sur le pas de la porte qui menait dehors. L’emplacement de la terrasse n’était pas encore cimenté, où que l’on jetât les yeux, les travaux étaient restés en plan. Je sortis. Et j’eus l’intuition soudaine que je n’avais pas compris jusqu’à présent pourquoi elle voulait vivre ici et dans quel but elle s’était bâti cette maison. J’en fus plus étonnée qu’interdite, car tout d’un coup c’était clair comme le jour et il était surprenant que toute cette maison ne fût autre chose qu’une sorte d’instrument qu’elle avait voulu utiliser pour être en contact plus étroit avec la vie, un lieu qui lui fût de fond en comble familier parce que créé par elle, et sur les fondements duquel elle pût s’exposer à tout ce qui était étranger.Sécurité, oui, cela aussi »

Christa Wolf : Christa T. Stock La cosmopolite. Traduit de l’allemand par Marie-Simone Rollin Traduction révisée par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein préface d’Alain Lance. pp 246-247

J’ai choisi cet extrait parce qu’il pose la question du besoin d’habiter une localité non pour s’y fermer mais s’y ouvrir « à tout ce qui était étranger » et celle de ce mouvement de présence/absence de Christa T. qui est un aspect de la démarche de Christa Wolf mais qui ne la résume pas. Le titre allemand est : Nachdencken über Christa T., réflexion / méditation sur Christa T. Cette méditation est aussi, comme l’indique l’incipit du roman que l’on trouve sur la couverture de l’édition est-allemande de 1975, ein Nach-denken. Le tiret met l’accent sur l’après, une réflexion posthume sur une amie morte précocement de leucémie. Cette mort avant l’heure est l’élément déclencheur de cette réflexion. Elle devient une méditation sur sa tentative d’être soi-même. Nachdenken / Nach-denken, l’association des deux formes pointe sur un rapport entre synchronie et diachronie. La réflexion repose sur la construction d’un puzzle fait de divers niveaux de rétentions, celle du présent, celle de la remémoration parfois vivace parfois non, et trompeuse. S’y ajoutent les traces laissée par Christa T. documents, extraits de journaux, témoignages. Compléter les vides du puzzle, reconstruire une biographie, nécessitent cependant aussi l’intervention de la fiction, celle de l’expérience propre de la narratrice, et l’écriture « car on ne sait jamais réellement ce que les mots n’ont pas encore dit ». Et finalement « rien ne s’est passé comme on peut le raconter. » Alors autant l’écrire !

La première rencontre entre la narratrice et Christa T se fait en « uniforme de fidélité » envers le Führer, en 1944 peu après la tentative d’attentat contre ce dernier. Elles fréquentaient le même lycée. Elles avaient alors 17 ans. Puis tout se délite quand , c’est la narratrice qui parle :

« ma ville, qui, pour rester pour moi ce qu’elle était, devait demeurer inébranlable et intangible, se voyait déjà soulevée comme un bateau par le flot des réfugiés et des uniformes en débandade, et s’en allait à la dérive. Tout cela je le voyais défiler sans savoir ce que je voyais »

Allemagne année zéro. Comment dès lors se (re)construire. Tenter d’être soi-même suppose de le faire à partir d’un lieu, en l’occurrence détruit, mais cela ne suffit pas. Surtout quand les modèles proposés, notamment littéraires, sont inopérants. Gorki ? Makarenko ? Christa T. lit Dostoïevski et elle n’est pas Mme Bovary. Dans son deuxième roman, de ce point de vue avant-gardiste, Christa Wolf rompait avec cette tradition.

Comment être de son époque dans une absence d’époque ? Quand « l’avenir, c’est ce qui est fondamentalement autre ».

« Très tôt, Christa T, si l’on y réfléchit aujourd’hui. se demanda ce que veut dire ce mot : changement. Les paroles nouvelles ? La nouvelle maison ? Des machines? Des champs plus vastes ? L’homme nouveau, entendait-elle dire, et elle se mit à scruter au fond d’elle-même »

L’avenir ne se construit pas avec des slogans. Nous suivons dans la réflexion de Christa T., sa quête d’individuation. Celle-ci passe par sa tentative d’écrire. Parmi ces traces d’écritures de Christa T, la narratrice tombe sur la question de « la difficulté à dire je ».

« Après cette phrase étrange sur la difficulté de dire je, il y avait écrit là : des faits ! S’en tenir aux faits ! Et en dessous, entre parenthèse : Mais c’est quoi des faits ?
Les traces que laissent les évènements au fond de nous même. »

Un événement est explicitement cité : l’insurrection de Budapeste en 1956.

Préférer le mouvement au but. Le lecteur suit les déplacements de Christa T. entre Le Mecklembourg, Leipzig et Berlin, ses changements de vie, d’orientation voire de dépression qualifiée par la médecine officielle d’incapacité à s’adapter aux réalités avec toujours la question de la localisation :

« Mais les lieux où nous vivons comptent plus qu’on ne croit. Ils ne sont pas le simple cadre où nous nous produisons, ils y participent, ils modifient la scène, et il n’est pas rare qu’en parlant de conditions de vie nous voulions dire tout simplement un endroit quelconque totalement indifférent à notre présence »

Cette très pauvre conception des conditions de vie nous interpelle encore aujourd’hui.

Le récit-enquête de Christa Wolf oscille en permanence entre le dit, le vu et le lu, entre anamnèse – mais quelle est la fiabilité de ces ressouvenirs – et hypomnèse – mais comment interpréter les traces écrites laissées par Christa T. ? Et s’interroge sur la relation entre les deux : « Et je comparais chaque phrase avec mon souvenir ».

Nous avons dans ce roman deux personnages, l’un décalé par rapport à l’autre, la narratrice et Christa T. dans une relation de proximité et de distance. Avec une auteure qui n’hésite pas à dire à son lecteur ce qu’elle est entrain d’écrire et comment elle s’y prend. Si l’on a pu dire que la maladie de Christa T. était celle de la RDA, le moins que l’on devrait ajouter est que la RDA aujourd’hui disparue, la maladie s’est répandue. Il n’est absolument pas nécessaire de connaître l’Allemagne de l’Est pour apprécier et s’enrichir de ce roman. Il parle aussi de nous et reste d’une belle actualité.

Christa Wolf : Christa T. Stock La cosmopolite
Traduit de l’allemand par Marie-Simone Rollin Traduction révisée par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein préface d’Alain Lance.

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