Histoires d’almanach et chronique des sentiments

S’inscrivant dans la tradition des auteurs d’ Histoires d’almanach, tels Johann Peter Hebel ou Bertolt Brecht, Alexander Kluge se définit comme un chroniqueur. Il est l’auteur d’une immense Chronique des sentiments. L’image du chroniqueur – «et celle de ma vie», précise-t-il – est celle de Saint Jérôme en son étude, c’est à dire celle «du moine qui, à un moment donné au Moyen Âge, s’appuie sur des textes étrangers et les transmets».
Le texte qui suit fait l’objet d‘une petite suite
Saint Jerome en son étude par  Antonello da Messina aux environ de 1475

« Saint Jerome en son étude » par Antonello da Messina
aux environ de 1475

Je trouve cette peinture du père des humanistes par Antonello de Messine particulièrement intéressante – il en existe une de Dürer – en raison notamment de l’ouverture sur l’extérieur du cabinet d’études. Il est à la fois dans une séparation et dans une relation au monde.
Alexander Kluge a, au passage du 20ème au 21ème siècle, publié une Chroniques des sentiments (Chronik der Gefühle), vaste opus de 2000 pages et 800 histoires avec la volonté affichée de réaliser une collecte à transmettre. Une cinquantaine de ces histoires, quelques 250 pages, ont été traduites par Pierre Deshusses et publiées aux éditions Gallimard en 2003.

Chronique

Le Littré  nous donne comme définition du mot chronique ceci :
1 Annales selon l’ordre des temps, par opposition à histoire où les faits sont étudiés dans leurs causes et leurs suites. Je veux que la valeur de ses aïeux antiques Ait fourni de matière aux plus vieilles chroniques, [Boileau, Sat. V] Il [le roi de Prusse] perdra ses États pour avoir fait des épigrammes ; ce sera du moins une aventure unique dans les chroniques de ce monde, [Voltaire, Lettr. Chauvelin, 3 octobre 1760]
2 Fig. La chronique, les chroniques, ce qui se débite de petites nouvelles courantes. Ces histoires de morts lamentables, tragiques, Dont Paris tous les ans peut grossir ses chroniques, [Boileau, Sat. X]
On a l’idée de petites nouvelles. Et on remarquera que dans la citation de Voltaire pointe déjà quelque chose d’une chronique de sentiments : perdre ses états pour avoir fait des épigrammes.
Parmi les traductions de Saint Jérôme, modèle pour Kluge, figure La Chronique universelle d’Eusèbe de Césarée, lequel «donnait un exemple précis de ce qui distinguait histoire et chronique : la chronique était un abrégé, l’histoire un récit tout à fait complet. Cassiodore ne dit pas autre chose s’appuyant expressément sur Eusèbe, il définit les chroniques comme imagines historiarum brevissimaeque temporum commemorationes : des ombres d’histoires, de très brèves évocations des temps».
(Guenée Bernard. Histoires, annales, chroniques. Essai sur les genres historiques au Moyen Âge.)
Des ombres d’histoire voilà qui est intéressant pour quelqu’un qui comme Kluge évoquera dans Die Lücke die der Teufel lässt (Les interstices du Diable) ouvrage qui prend la suite de la Chronique des sentiments  la «dimension spectrale des faits objectifs». ( Die «  Geisterwelt » der «objectiven Tatsachen»).
Les faits ont-ils une ombre ? A contrario, s’ils n’en avaient pas y aurait-il littérature ?
Restons encore un instant sur le mot chronique, sans fouiller plus avant dans ce qui distingue annales, chronique et histoire longtemps quasi synonymes, mais en rapprochant la notion telle qu’elle figure chez Alexander Kluge d’une autre tradition, celle des histoires d’almanach. Genre d’abord mineur, ces histoires souvent satiriques regroupées pour accompagner le calendrier de l’année, Johann Peter Hebel les a transformées en chef d’œuvre littéraire dans son Ecrin de l’ami rhénan ( Schatzkästlein des rheinischen Hausfrends) qui servit de modèle à Kafka et à Brecht, auteur lui-aussi d’histoires d’almanach (Kalendergeschichten).
Dans la préface de ses Histoires d’Almanach, Johann Peter Hebel écrit :
« Le motif de la publication de ce livre justifiera le titre que nous lui avons donné, et le titre justifiera la publication. C’est en effet l’auteur du livre qui, depuis quatre ans, a fourni à l’almanach badois intitulé Der Rheinländische Hausfreund les sujets qu’il contient ; la librairie J.G. Cotta a pensé qu’il serait dommage de laisser les meilleurs morceaux confinés dans le cercle des acheteurs de l’almanach, et de les voir disparaître sans retour avec l’année pour laquelle ils ont été écrits ; il les imprime donc en un petit volume séparé en même temps que les morceaux médiocres, afin que ceux-ci fassent mieux ressortir ceux-là.
Notre aimable lecteur voudra bien se rappeler qu’il a déjà entendu raconter ou lu autre part plusieurs de ces récits et anecdotes, ne fut-ce que dans le Vade mecum sorte de domaine commun à tous, dans lequel l’auteur lui-même a fait une partie de sa récolte. Cependant il ne s’en est pas tenu à une simple copie ; il s’est efforcé de donner à ces enfants du rire et de la belle humeur, un habit pimpant et coquet : et s’ils plaisent ainsi au public, son vœu le plus cher est réalisé, et il ne prétend à aucun autre droit sur ces enfants »
Trad : M. Ch. Feuillié accessible sur Gallica
Hebel ne prétend à aucun autre droit sur ses œuvres. Nous sommes au tout début du 19ème siècle. On peut retenir de cette préface que les histoires sont rassemblées dans un livre pour prolonger leur existence au-delà de l’année pour laquelle elles avaient été écrites. On ne choisit pas seulement les meilleures histoires car elles ne peuvent ressortir comme meilleures que s’il y en a de moins bonnes. Mais surtout, ce sont des histoires du domaine public où elles ont été collectées, elles appartiennent à tout le monde. Les histoires sont le plus souvent déjà là. Elles n’ont cependant pas été simplement recopiées mais parées d’un bel habit. Autant de choses que Kluge peut faire et fait siennes. Il s’inscrit dans la tradition des histoires d’almanach, celle de la collecte d’histoires préexistantes retravaillées pour être transmises, activité qu’il prête à Saint Jérôme. Ces histoires n’imposent pas une lecture continue. On y puise au gré de son envie ou de ce qui accroche le lecteur. En ce sens on n’a jamais fini de les lire. N’est-ce pas aussi un peu ce qui se passe avec nos blogs ?
Les frères Grimm ne sont-ils pas aussi des modèles de chroniqueurs ? Leur chronique ou leurs histoires d’almanach à eux s’appellent des contes. Contes pour les enfants et la maison.
A. Kluge est un conteur.

Sentiments

Mais que dire de cette étrange association de la chronique et des sentiments ?
Qu’appelle-t-on des sentiments et comment cela se chronique-t-il ? Je vais pour répondre à cette question faire appel à un autre livre de Kluge de parution récente en français, aux Presses universitaires de Lyon : L’utopie de sentiments / essais et histoires de cinéma. Cela nous rappelle que A. Kluge est aussi cinéaste et homme de télévision. L’un des textes Sur le sentiment / une contribution au débat contient une définition de la grande encyclopédie Brockhaus, du 18ème siècle :
Gefühl [sentiment], un mode élémentaire de l’expérience de vivre. […] Il faut distinguer entre les dimensions du s. : bienheureux/ malheureux, maussade / exalté, ensuite selon la nature forte ou faible du s., mais cette dernière distinction à son tour ne coïncide pas avec l’opposition profond / superficiel. Un s. à la fois fort et profond serait un s. passionné
Selon L. Klages, il existe des s. qui contiennent le monde; des s. riches en images, à côté de s. violents, étriqués et pauvres en images. [ … ] la confusion de l’usage, qui nomme s. des impressions sensorielles, comme dans « sentiment de froid », est rejetée par la psychologie. En revanche la gradation des s. en fonction de leur degré d’intimité avec le corps est très significative. L’échelle conduit ici du s. d’agréable fatigue après un effort physique jusqu’aux s. esthétiques et éthiques, fort éloignés du corps, que sont la piété et le remords, le sentiment de culpabilité, etc. […]
La valeur accordée à la vie du s. en général ou le choix des s. souhaitables ou admissibles dépendent au plus haut point des principes fondamentaux des différentes époques et des différentes cultures. Il est inexact que les femmes sont, davantage que les hommes, déterminées par le s. dans leur manière d’agir (> affect > émotion > sens commun).
Le champ est vaste. Si le travail des sentiments comme dit Kluge est le même, les traductions éclairent le mot différemment. Il en donne une liste en anglais : feeling, affectation, emotion, sentiment, passion. En français Gefühl est à la fois le sentiment, la sensation, la sensibilité. Une scène de son film Pouvoir des sentiments montre un machiniste entrain de visser une vis. Il dit : «quand on visse une vis, il faut le faire avec du sentiment». On aurait pu traduire bien sûr par avec doigté. Car le sentiment c’est aussi ce que l’on a au bout des doigts, ce que l’on perçoit par nos organes. Passé le jeu de mot entre le père la vis et la mère le écrou, il observe que la temporalité de la tendresse est absente du film érotique.
«La poétique du drame au cinéma est toujours trop pressée pour le sentiment».
La Chronique des sentiments a l’ambition d’une vaste collecte destinée non pas comme l’almanach à faire le bilan d’une année mais constituer un vaste inventaire en vue du passage du siècle. Le texte est paru en l’an 2000. Les sentiments sont comme les Celtes, ils sont partout mais on ne les voit pas. Ils sont les ancêtres qu’on traîne avec nous.
«Les Celtes, nos ancêtres vivant entre la Mer noire et la Bretagne, sont présents partout, dit-on, mais de manière invisible. Il en est ainsi pour les sentiments. Quand vous chatouillez quelqu’un, il s’avère que depuis quinze millions d’années un être qui nous ressemble est disposé à rire, ce qui signifie qu’un éveil des consciences, voire un processus d’émancipation peut se fonder sur la rate car sur celle-ci nous n’avons aucune emprise. Eulenspiegel [Till l’espiègle] avait déjà compris cela. Voici donc ma tradition, ce en quoi j’ai foi : constituer une sorte d’inventaire, avec la méticulosité du chroniqueur ou de l’archiviste, tel Montaigne vers la fin des guerres de religion. Quels choix effectuerions-nous dans l’hypothèse d’un bilan inaugural du XXIe siècle, si nous nous mettions à faire l’inventaire de tous les sentiments que nous sommes capables d’éprouver ? Pour l’occasion il s’agira alors de mettre l’accent sur le fait qu’un éveil de la conscience trouvant son origine du côté de la subjectivité pourrait nécessiter des ressources incluant l’erreur, les défauts de caractère, la paresse, l’habitude, puisqu’il semble évident que l’appui de nos simples qualités n’y saurait suffire» .
Alexander Kluge,  (entretien avec Jörg Becker), Neue Zürcher Eröffnungsbilanz des 21. Jahrhunderts. J’ai repris la traduction dans l’essai de Tobias Vincent Powald, La Chronique des sentiments de Alexander Kluge : l’héritage des Essais de Michel de Montaigne après Auschwitz et Stalingrad, TRANS- [En ligne], 4 | 2007, mis en ligne le 18 juillet 2007, consulté le 25 février 2015. URL : http://trans.revues.org/197
Les sentiments pour être invisibles car absorbés par la superstructure ne sont pas impuissants. Ils sont l’irréalisé de l’histoire. Kluge cherche l’intersection, l’endroit dans lequel se meut la vie, le point où cela aurait pu bifurquer autrement. Qu’est ce qui paralyse Gorbatchev devant les putschistes ? D’où vient la réserve d’énergie pour jeter un pont sur la Bérézina ? Pourquoi Heidegger n’est-il pas devenu directeur de la brigade d’accompagnement pédagogique du Führer ? Etc…
«Le sentiment est fait de ce qui n’est pas consommé»
Les sentiments sont sous l’emprise de la raison. Les en libérer ou plutôt trouver un nouveau modus vivendi entre les Lumières et les sens, tel semble être le projet de Alexandre Kluge.
A ceux qui en France se demandent si l’intime peut-être révolutionnaire, Kluge rappelle qu’il y a eu, en 1967, en Allemagne, un Léniniste du sentiment, un ancien noble devenu «bio-bolchéviste» : «Avec la distance, on peut dire que sa contribution a consisté à avoir engrossé 26 camarades femmes». Sans que personne ne s’en aperçoive. Il refusa de payer la moindre pension alimentaire.
Je termine cette ébauche par l’une des courtes histoires contenue dans la Chronique des sentiments. Elle est intitulée : Femme petite avec talons hauts. La voici dans son intégralité.
«La chanteuse avance à pas rapides. Ce soir, elle va jouer le rôle de la Tosca. Comme elle n’est pas très grande, elle porte des souliers à talons hauts.
Intérieurement, presque imperceptiblement, elle ressent quelque chose qui peut s’exprimer ainsi: TU VAS TOMBER. Cette impression est cachée par la nature du rôle de la Tosca, l’abandon passionné, le désir de meurtre quand il n’y a plus d’autre solution; cachée par les sentiments d’Aïda qu’elle a chanté la saison précédente. Et pourtant cette impression n’est pas sans pouvoir, elle a un passé.
Lorsque nous étions encore des reptiles, nous ne connaissions aucune impression, rien que l’action. Repos – attente – attaque ou fuite.
Puis vinrent les époques glaciaires. Lorsqu’il faisait très froid sur notre planète bleue, nous repensions souvent avec nostalgie aux mères primitives et à leurs 37 degrés. Nous apprîmes à avoir des impressions, à dire par exemple : trop chaud, trop froid.
Faire la distinction entre les deux et regretter l’un ou l’autre : tel est le pouvoir des impressions.
Tout le reste n’est que combinaisons.
Mes grands-parents étaient de simples paysans. Jusqu’à la naissance du Christ, cela fait soixante-quatre billions d’ancêtres. Chacun de ces ancêtres est apparenté à une créature qui grimpait aux arbres, ancêtre de tous les ancêtres, et dont les impressions comme : S’endormir, bon ! Mordre, aïe ! etc. réduisent leur GÉNÉALOGIE à une seule double d’impression: chaud/froid.
La côte d’Adam était en effet une nostalgie amplifiée quand il se mit à faire plus froid. 37 degrés dans les eaux chaudes des mers primitives. Impossible de l’oublier, souvenir qui revenait dans la froidure, petit feu qui s’allumait au· fond de nous. À l’origine de tout ça, les vibrations de couleurs des atomes. En ce sens, la musique est plus ancienne que le sentiment»
Note de l’auteur : Le noyau de l’atome contient trois couleurs impossibles à distinguer tant qu’elles sont ensemble. Indifférentes, sans rien de particulier. Mais si l’une de ces couleurs est éloignée de quelques mètres seulement, un DÉSIR NOSTALGIQUE cherche à la ramener avec une énergie telle qu’elle serait capable d’éclairer notre planète pendant environ trois semaines; et ce ne serait là que l’une des parties dont sont faits les éléments plus petits que l’atome.
Ouvrages utilisés
Guenée Bernard. Histoires, annales, chroniques. Essai sur les genres historiques au Moyen Âge. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 28e année, N. 4, 1973. pp. 997-1016.  url : /web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1973_num_28_4_293399 Consulté le 23 février 2015 )

Brecht Kalendergeschichten0001Chronique des sentiments

Bertolt Brecht Kalendergeschichten (Aufbau Verlag RDA)
Alexander KLuge Chronique des sentiments (Gallimard)
Alexander Kluge L’utopie des sentiments (Presses universitaires de Lyon)
Johann Peter Hebel Histoires d’almanach (Editions José Corti)
Alexander Kluge Die Lücke, die der Teufel läßt – Im Umfeld des neuen Jahrhunderts (Suhrkamp)
L'utopie des sentimentsHistoires d'almanachKluge Die Lücke die der Teufel
Print Friendly, PDF & Email
Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn
Ce contenu a été publié dans Littérature, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *