Jean-Paul Klée : Roi-du-Rhin

Roi-du-Rhin

à Vigée
RHIN / ô RHIN nègre / / RHIN ?
je te vois plein de groseilles, de globules, d’ampoules-électriques rouges
longues eaux chevelues d’ondes-hertziennes
pleines d’yeux de petites-filles, de bourses de petits-garçons noyés tannés-soleil
Rhin plein de pains mouillés/ de poutres/ de sciure/ d’arbres entiers flottant couverts
d’oiseaux hérons ou mouettes sur les déluges!/ plein de drapeaux à croix/ de cerfs gothiques/
de vieilles bicyclettes/ de portes d’autos/ de petites baleines blanches/ de danses paysannes
l ‘hiver sur la glace ou les îles/ de parapluies violets/de voitures-d’enfant vertes/ de chapeaux
de chaussures/ de moulins-à-chocolat/ ou/ d’objets encore bien plus hétéroclites/ et les bouquins
de philosophie de mon noble papa emportés au royaume d’Orange/les chevelures de lorelei
décollées du crâne des plus gros cailloux du monde, tout-au-Fond/là où sommeillaient mes
sous-marins de gosse de Lauterbourg ou les poissons-chats de la Lune-Mère:
(« was alles nun den Rhein hinunterschwimmt !»
Ô styx d’osselets brûlés/ d’ixs et d’ygrecs luxés,
Fleuve des nuits; des ombres; des forêts; des fumées ;
des cauchemars les plus oppressants –
fleuve des mélancoliques/ô/des hypocondriaques
(ma grand’mère faillit s’y jeter malgré ses lunettes roses)
fleuve des juifs/des saxons/des tristes/des dorés,
fleuve des fous, des chantres-géants, des héros
de cirque, fleuve des pierrots fleuve des farines
chimiques Bayer & Co toute la quincaillerie lourde de la Ruhr
et les suicidés
—————-et
——————-les
————————sui
—————————–ci
——————————–dés) :
ô la lenteur du radeau d’herbes des énervés de jumièges,
fleuve des bibles de gutenberg//flux des pierres carrées de la mélancholia de dürer
flux de neiges/de grêles/d’orages bizarres
de zig-zags zeussiens, de Deus-ex-machina
extrêmement wagnériens voyez-vous,
et même brunâtrement hitlériens sur les bords
les plus jaunes, les plus inouïs, aux Bras-Morts les moins endigués
de dingues (ding-dong) Voici sans doute:
Noël – le Rhin est arbre-de-fées, de brumes
arbre-de-couleurs, de lueurs
arbre-d’oriflammes orientales
arbre-de-fruits, moisis
arbre-d’anges, oranges
arbre-de-lumières ou de bières fières:
le RHIN est ARBRE-de-NOEL !!!
feux/fumées/flammes/ cendres/ étoiles-
d’os, étoiles-d’os-roses, krematorium-krematoria.
crânes de cristal têtes d’or.
et-puis-quoi-encore-et-puis-quoi-encore !
Le Rhin charrie le jazz le plus éclectique
et même un peu épileptique ou hystérique:
avec des solos de poudre-d’or c’est prouvé;
des solos d’œufs-de-saumons (pêche-protégée),
des solos hélas aussi de mercure ou de cyanure
[voyez la page hebdromadaire des Dernières Nouvelles d’Alsace] –
[…]
jean-paul klée
(le 20 août 1974 dans l’autocar strasbourg – saverne

 

Le poème dont l’auteur vient de lire l’extrait qu’il a choisi est dédié au poète Claude Vigée qualifié dans un des textes de Klée de « frère, père, ami ».Il a été pour moi une véritable découverte. Elle a été faite à l’occasion du colloque organisé par l’Université de Haute Alsace en avril 2016, colloque intitulé Les Voyageurs du Rhin dont les actes viennent de paraître.
J’y reviendrai sans aucun doute de même que sur Jean-Paul Klée.  Si le poète est à l’évidence un poète du Rhin – il est Roi du Rhin -, cela ne le résume cependant  pas. Il aborde le fleuve européen dans toute sa complexité sans en effacer la tragédie et nous sommes loin des extraits littéraires pour offices du tourisme et bateaux de croisière. Le poème cité commence ainsi :
« O FLEUVE !
Grand-Fleuve flou et gris –
très-grand-fleuve fou et blanc de grave-laitière –
éructation d ‘hymalaya hélvétique –
bave batave de limon-boileau –
qui catapulte ses 13 chevaux-à-7-têtes –
jusqu’au fond des marais néerlandais les plus hépatiques –
sexe/ sillon/ déchirure/ épine.dorsale –
fosse.nasale de l’Europe –
mer.sargasse de l’inconscient occidental –
bourrée d’anguilles pourries de brochets moussus d’algues de lianes de joncs –
cheminée d’auschwitz / trompe de l’éléphant de l’empereur barberousse –
crevasse-barbare-et-baroque pleine de
rouille/ de bronze/ de rousseur/ et d’ombre –
fossé des incendies de l’histoire –
mèche.dynamitière du monde ! »
Le Roi-du-Rhin, écrit en 1974, est paru la première fois en 1976 dans un recueil de collages écrit « à deux mains et à mille » par Jean-Paul KLÉE et Jean-Paul SORG : Le Rhin est mort, ouvrage qui mériterait de ressortir de la poussière de la bibliothèque où il est enfermé. En le feuilletant sans pouvoir l’emprunter, je me suis aperçu qu’il parlait d’une période où j’étais absent – pas seulement physiquement – d’Alsace alors qu’il s’y déroulait une sorte de zadisme poétique avant l’heure qui mériterait peut-être que l’on renoue avec cette période.
Matthieu Jung a présenté au colloque cité Le Rhin est mort comme l’ouvrage « dont Jean-Paul Sorg fut le rusé capitaine, Klée le timonier fou et l’éditeur strasbourgeois Armand Jung l’armateur bienveillant ». Ce manifeste dans la tradition de la Nef des fous est une sorte de déclaration de guerre au nucléaire symbolisé par la Centrale de Fessenheim située en contrebas du fleuve. Il fait résonner avant l’heure l’écho de Tchernobyl et de Fukushima sur les bords du Rhin
Le Roi-du-Rhin est paru également dans poésie-dichtung / La poésie en Alsace depuis 1945 – Dichtung im Elsass seit 1945 / anthologie trilingue de la poésie contemporaine en Alsace (Saverne Editions des Vosges du Nord). Jean-Paul Klée y figure – de proue- parmi les poètes de langue française.Adrien Finck le présente ainsi :
« Parmi les poètes exclusivement de langue française, la voix dominante est ici Jean-Paul Klée : lyrisme de combat et de tracts (lutte antinucléaire et action poétique), « collages » et « cris », « textes à gueuler », témoignages, surtout, dans une langue souvent d’une violence extrême, convulsive. Ce lyrisme paroxystique, qui allie d’une page à l’autre le défoulement érotique à une évocation obsédante de la mort (le souvenir du père mort au camp de concentration du Struthof en 1944), dans une atmosphère d’apocalypse, est aussi celui d’une très généreuse tendresse (« cette tendresse qui sauve ») pour les humbles, les oubliés, les menacés, pour les choses simples de la vie quotidienne ». (page 17)
La poésie de Jean-Paul Klée est une poésie du déplacement. Il écrit en (se) déplaçant, dans le cas présent dans l’autocar qui mène de Strasbourg à Saverne.
Jean-Paul Klée est né à Strasbourg le 5 juin 1943. Son père, le philosophe  Raymond-Lucien Klée, connut Simone Weil et, à Berlin, Jean-Paul Sartre, qu’il introduisit à la pensée de Husserl. Officier du  G. Q. G. britannique avec André Maurois, il rejoignit le combat du  général de Gaulle dès 1940. Arrêté, en octobre 1943 pour propagande gaulliste au lycée Hoche de Versailles où il enseignait,  il fut déporté. Arrivé au Struthof, le camp de concentration nazi en Alsace, en novembre 43, il y mourut à la suite de mauvais traitements, le 18 avril 1944. Cet événement a eu une grande influence sur la vie et l’œuvre du poète âgé alors de quelques mois. La bibliothèque du père philosophe fut emportée lors d’une crue du Rhin. L’épisode est évoqué dans le poème ci-dessus.
Après des études littéraires à l’université de Strasbourg, Jean-Paul Klée se dirige vers l’enseignement. Il publie son premier recueil poétique, L’été l’Eternité en 1970, avec une préface de Claude Vigée. Enseignant à Saverne de 1971 à 1979, il lit l’ensemble de la poésie alsacienne depuis le début du vingtième siècle et commence à collaborer à de nombreuses revues.
Militant de l’écologie dès 1977, il y a sacrifié dix ans de sa vie, mais aussi sa carrière d’enseignant. Il s’est engagé dans une croisade contre les dangereux collèges et lycées Pailleron. Son action auprès des médias sur ce scandale caché a débouché sur sa radiation de l’Education nationale en 1991. Il vit aujourd’hui à Strasbourg.
Sources pour la biographie :
Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne sur le philosophe Raymond-Lucien Klée et le dossier consacré à Jean Paul Klée dans les Chroniques de la Luxiotte comprenant sa notice bio-bibliographique.
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