Kafka : « allocution au paysage »

Extrait du manuscrit "Description d'un combat" tiré de "Le siècle de Kafka" Centre Georges Pompidou 1984

L’un de chapitres du récit de Kafka, Description d’un combat, porte comme sous titre Allocution au paysage. On y suit un personnage appelé le gros homme qui se promène dans un palanquin et affronte la beauté de la nature qui lui impose de garder les yeux ouverts et qui l’empêche de penser. Quand il parvient à fermer les yeux, le paysage obéit à d’autres lois et les objets perdent leurs contours. Il passe par un rituel du paysage extérieur au paysage intérieur :

 

Son visage avait l’expression niaise d’un homme qui réfléchit et qui ne s’efforce pas de le dissimuler. Parfois, il fermait les yeux; quand il les rouvrait, son menton se crispait.
« Le paysage me gêne dans mes pensées, dit-il à voix basse, il fait vaciller mes réflexions, comme un pont suspendu sur des eaux coléreuses. Il est beau et veut, pour cette raison, qu’on le contemple.
«Je ferme les yeux et je dis: Verte montagne sur la rive du fleuve, avec tes pierres qui roulent contre les eaux, tu es belle.
«Mais elle n’est pas satisfaite; elle veut que j’ouvre les yeux sur elle.
«Mais si je lui dis, les yeux fermés: Montagne, je ne t’aime pas, car tu me rappelles les nuages, le crépuscule et le ciel qui s’élève et ce sont là des choses qui me font presque pleurer, car on ne peut jamais les atteindre quand on se fait porter dans un palanquin.
Tandis que tu me montres cela, perfide montagne, tu me dissimules les lointains, qui m’emplissent de joie, car j’y vois d’un seul regard des choses accessibles. C’est pourquoi je ne t’aime pas, montagne au bord de l’eau; non, je ne t’aime pas.
« Mais ce discours lui serait aussi indifférent que le précédent, si je ne parlais pas les yeux ouverts. Elle n’est pas satisfaite, aussi longtemps que je ferme les yeux.
« Et ne devons-nous pas nous ménager ses faveurs, ne serait-ce qu’afin de la garder présente, cette montagne qui a une si capricieuse prédilection pour la matière molle de nos cerveaux? Elle abaisserait sur moi ses ombres crénelées, elle dresserait silencieusement sur ma route d’affreuses murailles dénudées et mes porteurs trébucheraient sur les cailloux du chemin.
« Mais la montagne n’est pas seule à être aussi vaniteuse, importune et vindicative; toutes les autres choses le sont pareillement. Aussi me faut il répéter sans cesse, en écarquillant les yeux – Oh, qu’ils me font souffrir:
« Oui, Montagne, tu es belle et les forêts de ton versant occidental emplissent mon cœur de joie. Et toi aussi, Fleur, tu me satisfais et ton rose rend mon âme joyeuse. Et toi, Herbe des prairies, te voilà déjà haute et forte et tu donnes la fraîcheur. Et vous, étranges broussailles, vos piqûres sont si peu attendues qu’elles font jaillir par bonds nos pensées. Mais toi, Fleuve, tu me donnes tant de plaisir que je vais me laisser porter par tes eaux flexibles. »
Après avoir prononcé dix fois ces louanges d’une voix forte, non sans d’humbles inclinaisons de son corps, il baissa la tête et dit, les yeux fermés:
«Mais à présent – je vous prie -, Montagne, fleur, herbes, broussailles et fleuve, donnez-moi un peu d’espace afin que je puisse respirer.»
Les montagnes environnantes se mirent alors à se pousser et à s’abriter derrière des rideaux de brumes. Les allées demeuraient, il est vrai, et gardaient à peu près la largeur de la route, mais elles ne tardèrent pas à s’estomper: dans le ciel, le soleil se cacha derrière un nuage humide, dont les bords étaient légèrement illuminés; dans l’ombre de ce nuage, la contrée s’enfonça plus profond, tandis que les objets perdaient leurs beaux contours.

Franz Kafka : Allocution au paysage in Description d’un combat

Cité d’après Franz Kafka : Description d’un combat/Beschreibung eines Kampfes – Les Recherches d’un chien/Forschungen eines Hundes Folio bilingue
et Franz Kafka : Récits posthumes et Fragments Actes Sud Babel

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Une réponse à Kafka : « allocution au paysage »

  1. Zehnacker dit :

    Merci pour ce site, que je découvre en lisant le roman La poupée de Kafka de Fabrice Colin.

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