Pierre Fluck, archéologue de l’Anthropocène (entretien)

Pierre Fluck est titulaire d’un doctorat en géologie de la profondeur à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg. Attaché puis chargé de recherches au CNRS, il soutient en 1980 dans la même université un doctorat d’État sous le titre « Métamorphisme et magmatisme dans les Vosges moyennes d’Alsace. Contribution à l’histoire de la chaîne varisque ».
Ses recherches s’orientent parallèlement dans le domaine de la métallogénie (il est membre dès 1977 de l’International Association for the Genesis of Ore Deposits). Paléographe germaniste, il poursuit des recherches autour du thème de l’exploitation des ressources minérales. Détaché deux années auprès du Centre de Recherches Historiques de l’EHESS, il participe ensuite, en 1990, aux côtés de Philippe Fluzin, au démarrage de l’UPR « Paléométallurgie et Cultures » de l’Université de Technologie de Belfort-Montbéliard. Il est nommé en 1992 professeur à l’Université de Haute-Alsace où il enseigne jusqu’en 2017 l’histoire et la philosophie des sciences et des techniques, l’archéologie et le patrimoine des mondes industriels, les relations entre culture, sciences et patrimoine. En 2010, il est nommé membre de l’Institut Universitaire de France (membre d’honneur à partir de 2015). Professeur émérite d’archéologie industrielle, Pierre Fluck est toujours actif au Centre de recherches sur les économies, les sociétés, les arts et les techniques (CRESAT) qu’il a contribué à refonder. Il est situé au campus de la Fonderie de l’Université de Haute-Alsace. C’est là qu’il m’a reçu pour cet entretien, ce dont je le remercie. Pierre Fluck est l’auteur de nombreux livres. Je ne citerai que celui dont je me suis servi pour l’interroger : son Manuel d’archéologie industrielle.

Un exemple de métapaysage : l’ancienne mine d’argent de Guanajuato au Mexique ( Image tirée de Pierre Fluck : Du paléopaysage au métapaysage à travers l’Anthropocène)

Peut-on vous qualifier d’archéologue de l’Anthropocène. L’association des deux mots peut paraître paradoxale dans la mesure où, sinon la réalité, du moins sa dénomination est récente (2002). Quand on parle de vous, on évoque surtout l’archéologie industrielle, expression à laquelle vous préférez celle d’archéologie des mondes ou des faits industriels. Est-ce que le fait d’appeler notre ère géologique anthropocène apporte quelque chose à votre approche ?

Pierre Fluck : C’est à partir de l’archéologie industrielle, appelons-la ainsi entre nous, que j’ai été sensibilisé à l’Anthropocène. Le concept est ancien. Josef Crutzen qui l’a popularisé en 1995 a eu des précurseurs dont l’un des principaux est Vladimir Ivanovitch Vernadsky (1863-1945), un très grand savant russe, de l’Académie des sciences de l’Union soviétique. Nous pouvons citer aussi les travaux de Pierre Teilhard de Chardin. La transformation radicale de la surface de la terre a été accélérée au moment de la révolution industrielle bien qu’il y ait eu des formes d’industries avant celle-ci. Beaucoup de gens se demandent quand marquer le début l’Anthropocène. Les uns le situent au moment de la grande accélération en 1950, d’autres à celui de la révolution industrielle, d’autres le font remonter au Néolithique. C’est un faux problème. L’Anthropocène s’est développé très progressivement avec l’impact des activités humaines sur la planète. Les défrichages au Néolithique ont transformé de très grandes aires forestières en surfaces de culture. Il y a eu, à ce moment-là déjà, un changement radical de la physionomie de la planète. Je suis d’avis que l’on peut remonter à l’époque où l’on brûle des forêts pour installer des villages et l’agriculture. Ensuite cela s’accroît progressivement dans une courbe exponentielle avec une grande accélération au cours de la révolution industrielle puis avec l’impact avéré sur le changement climatique au 20ème siècle. La plupart des archéologues s’inscrivent donc dans l’Anthropocène. C’est beaucoup moins vrai pour les époques où l’homme ne vivait que de cueillette et de chasse.

Vous faites précéder l’archéologie des mondes industriels par l’archéologie minière et métallurgique. Pourquoi y accordez-vous tant d’importance ? C’est un domaine peu connu.

Pierre Fluck : Peu connu, c’est vrai sauf par les initiés. Ce sont les Anglais qui ont inventé l’archéologie industrielle. Le coup d’envoi date de 1955 avec Michael Rix. Quand on se documente, on constate qu’il y avait eu, avant, de splendides fouilles sur un haut fourneau du 17ème siècle dans le Massachusetts, près de Boston. Cette fouille s’est faite entre 1948 et 1953. Les Anglais n’ont donc pas forcément la primeur de l’archéologie industrielle. Et si l’on considère que l’activité minière est une activité industrielle, et elle l’est en grande partie, l’extraction des métaux précieux en Europe centrale, dans les Vosges ou en Forêt Noire, à l’époque de la Renaissance, a toutes les caractéristiques d’une industrie, de même que beaucoup de facettes de l’extraction des métaux dans l’Antiquité. Ce caractère industriel est très affirmé, pas systématiquement mais dans beaucoup de formes d’activités minières. L’archéologie minière et métallurgique a débuté véritablement avec Theodor Haupt qui a publié un véritable manuel d’archéologie minière. Il a beaucoup travaillé sur les mines anciennes et médiévales d’Italie et du bassin méditerranéen. Il parle des lieux souterrain mais aussi de ce qu’il y a en surface et que je qualifie, moi, d’entité stratigraphique de l’Anthropocène. Ce sont les tas de déblais à l’extérieur des mines que l’on appelle des haldes ou des terrils. Haupt affirme qu’étudier les haldes de haut en bas c’est étudier toute l’histoire de la mine, comprendre ce qu’il s’est passé à l’intérieur. Il fournit l’essentiel de la méthode d’une bonne archéologie minière. Cela date de 1865. Les vraies racines de l’archéologie minière se situent dans le 19ème siècle.

Quand vous parlez d’archéologie minière, la question n’est pas seulement celle de l’extraction. Il y a eu à l’extérieur et à proximité toute une activité de transformation.

Pierre Fluck : Vous ne trouverez aucun archéologue qui ne s’intéresse pas à ce que devient le minerai. Cela fait partie intégrante de l’investigation. La minéralurgie et la métallurgie sont les prolongements de l’extraction en mine. Beaucoup de chercheurs s’intéressent aussi au devenir des métaux produits par la fonderie en essayant par exemple de savoir s’il y a des éléments en traces, si l’on trouve de l’indium dans les monnaies en argent frappées avec de l’argent extrait en Amérique du Sud au dernier tiers du 16ème siècle, ou en dosant les isotopes du plomb dans les monnaies athéniennes, ce qui permet de suivre la diffusion des métaux. L’archéologie des mines et des métaux va jusqu’à la transformation et la consommation.

Vous qualifiez l’énergie d’épine dorsale de l’archéologie industrielle ? L’hydraulique a quelque chose d’un peu étrange, on l’enterre mais il revient. Il est à nouveau d’actualité aujourd’hui. Il est là depuis toujours.

Pierre Fluck : L’illustration la plus brillante que l’on ait de l’utilisation « en grand » de l’hydraulique, ce sont l’aqueduc et les moulins de Barbegal près d’Arles, 8 couples de deux roues en parallèle et en escalier qui constituent une véritable utilisation industrielle de l’énergie hydraulique. Pour la fabrication de la farine afin de pourvoir aux besoins de la ville qui comptait entre 15 et 20 000 habitants. Cela  se situe aux 2ème et 3ème siècles. Dans les mines d’Espagne et du Portugal, le cas est différent, les roues étaient actionnées par des esclaves. Nous pouvons citer aussi les techniques de la ruina montium pour l’exploitation des alluvions aurifères dans le nord de l’Espagne : dans les montagnes de la province du Leon, les Romains ont aménagé des barrages hydrauliques en position de haut plateau permettant de déverser de grosses quantités d’eau pour affouiller et désagréger les montagnes de conglomérats. En utilisant l’énergie potentielle, ils ont détruit la montagne pour en extraire l’or dans les laveries en contrebas. C’est une forme d’utilisation de l’énergie hydraulique. La roue, elle, va continuer son bonhomme de chemin à travers le Haut Moyen-âge pour lequel nous avons peu de documents. Nous en avons plus pour l’Angleterre, à partir du 11ème siècle où les roues étaient innombrables – plus d’un millier. Les cours d’eau ont fréquemment été équipés de canaux parallèles. Parfois ces cours d’eau ont été doublés ou triplés pour actionner les moulins. L’impact de l’homme sur les cours d’eau est une autre signature de l’Anthropocène. Depuis un temps immémorial.


Machine à vapeur de Newcomen, schéma extrait du Meyers Konversationslexikon 1890 . (Source)

A un moment donné, on passe de l’hydraulique à la vapeur. Peut-on situer cela dans le temps ?

Pierre Fluck : Les véritables inventeurs d’une machine opérationnelle l’ont fait pour les besoins du pompage de l’eau dans les mines. Il s’agissait de Thomas Newcomen et John Calley. Nous n’avons pas de carnets de laboratoires. C’étaient des hommes de terrain. Le premier était forgeron, le second plombier. Ensemble, ils associent une série de dispositifs techniques déjà connus comme le système bielle – manivelle qui existait dans les machines de pompage des eaux dans les mines du Harz. L’action du piston dans un cylindre était connue également. Ils ont eu l’idée de coupler l’ensemble et de le raccorder à une chaudière au-dessus d’un foyer. Dans les mines d’Angleterre, les dispositifs existants n’étaient pas assez puissants pour pomper l’eau. Ce besoin a suscité une sorte de stimulation intellectuelle en vue de créer une nouvelle machine. Ce démarrage a été tranquille, il n’a pas fait beaucoup de bruit. Nous sommes en 1712. En 1722, Isaac Potter a construit une machine de Newcomen – assez gigantesque d’ailleurs – pour les mines d’argent de Basse-Hongrie (actuelle Slovaquie). Ce sont des cas isolés. Les premières décennies de la machine à vapeur ont été relativement discrètes dans le paysage de la production économique européenne. Ce n’est qu’après les modifications introduites par Watt dans les années 1770 que l’énergie thermique vient répondre au besoin des filatures. Nous sommes là en pleine révolution industrielle du textile.

La caractéristique de la vapeur est qu’elle repose sur une énergie d’origine fossile. La machine de Newcomen, j’ai appris cela dans votre livre, s’appelait machine atmosphérique. Cela nous évoque l’effet de serre et la thermodynamique. Vous écrivez que la thermodynamique est née de la pratique industrielle.

Pierre Fluck : Elle a certainement des racines plus anciennes. Nous pouvons citer les travaux de James Prescott Joule. Joule ignorait totalement les travaux que Gustave-Adolphe Hirn conduisait dans l’usine de son père à Colmar. Hirn s’était pris de passion pour les machines à vapeur, une en particulier, une « Woolf », fabriquée chez Stehelin & Huber à Bitschwiller-lès-Thann. Il a amélioré son rendement de 70 %. C’est à partir d’elle, dans les années 1840, qu’il s’est efforcé de comprendre comment ça marche. On lui doit beaucoup des fondements de la théorie. Il est l’auteur d’un Traité sur la théorie mécanique de la chaleur (1862). Ce qui est remarquable, c’est que le moteur des travaux de Hirn dans le domaine de la thermodynamique est à rechercher dans la pratique industrielle.

C’était une forme de transition énergétique. La thermodynamique parle de dissipation de l’énergie. Ce qui m’a intrigué dans votre livre c’est que vous parlez des friches industrielles comme des formes de rétention de l’énergie, vous parlez d’énergie contenue, d’énergie grise.

Pierre Fluck : Bien sûr, elle n’est pas réutilisable sous forme d’énergie. L’énergie a été utilisée pour fabriquer les bâtiments, pour cuire les briques, pour mettre en forme les parties métalliques, les tuiles, le ciment, le béton. Tout cela a nécessité beaucoup d’énergie. Mettre tout cela à la décharge, c’est comme si toute cette énergie avait été dépensée pour rien. Les architectes allemands et suisses commencent à raisonner en termes d’« énergie grise ». Cela ne concernent pas seulement des bâtiments en bon état ou entiers, on peut réutiliser toute sorte de matériaux.

Y a-t-il, selon vous, un mieux dans la frénésie de démolition.

Pierre Fluck : C’est Dr Jekyll et Mister Hyde. Il y a de bons exemples un peu partout. En même temps, on voit sous nos fenêtres des bâtiments de qualité promis à la démolition. J’ai encore appris hier, qu’à Mulhouse, une des manufactures les plus intéressantes qui se trouve en plein centre-ville, et qui recèle même encore le jardin de l’entreprise, a fait l’objet d’un permis de démolir. Il y a toujours côte à côte les deux attitudes. L’action des démolisseurs ne désamorce pas et continue à faire des dégâts. Les reconversions ne constituent qu’un petit pourcentage du potentiel patrimonial.

J’ai lu dans votre Manuel d’archéologie industrielle, avec un certain étonnement que la notion de développement durable, Nachhaltigkeit en allemand était ancienne. Elle remonte à 1713. Avez-vous une idée de ce qui a pu amener son inventeur à une telle idée ?

Pierre Fluck : Hans Carl von Carlowitz occupait en quelque sorte ce que l’on appellerait aujourd’hui un poste d’inspecteur des eaux et forêts en Saxe, plus particulièrement dans l’Erzgebirge. Il disait qu’il ne fallait pas exploiter la forêt de façon anarchique mais qu’il fallait reboiser de façon à ce que dans l’avenir il y ait à nouveau de la forêt. C’est lui qui l’a formulé en termes de développement durable dans son ouvrage Sylvicultura oeconomica. La pratique est plus ancienne chez tous ceux pour qui les milieux naturels étaient des ressources.

Qu’est-ce que l’archéologie de l’Anthropocène peut nous apprendre sur la transition énergétique.

Pierre Fluck : Pour bien analyser la transition que nous nous sommes en train d’amorcer, il serait pertinent d’avoir une vue rétrospective. Savoir comment en est-on arrivé là pour mieux savoir comment continuer. L’histoire de l’énergie n’est pas une copie conforme d’un pays à l’autre. Chaque pays a son histoire énergétique propre. Beaucoup d’analyses sur les énergies sont faites par les entreprises concernées. Elles ne sont pas forcément neutres. La problématique est à la fois locale, régionale, nationale et mondiale. Il convient de s’appuyer sur des données scientifiques solides.

A propos du local, justement, je voulais vous demander si l’on peut établir une relation entre innovation technique et localité.

Pierre Fluck : Certainement. Je prends l’exemple de Pont-sur-l’Ognon, en Haute-Saône. Benoît Fourneyron vient s’y installer, je ne sais pas s’il avait une affinité particulière avec ce lieu. Il avait été élève de Claude Burdin (à qui l’on doit le mot turbine) à l’école des mines de Saint-Étienne, qui lui a mis la puce à l’oreille : opter pour l’énergie hydraulique, mais en enfermant la roue dans une bâche. Fourneyron est allé à Pont sur l’Ognon sans doute attiré par le besoin d’une petite scierie et d’une petite métallurgie. Il a donc installé en ce lieu sa première turbine en 1823. De même que pour la machine de Newcomen en Angleterre, nous avons donc là une sorte de fusion entre un lieu géographique et une innovation. Il y a ainsi de petits territoires qui sont des creusets d’innovation. Et puisque nous parlons de la Haute Saône à propos de la turbine, on peut aussi évoquer la métallurgie, la sidérurgie. Avant la turbine, nous sommes encore au 18ème siècle, on y avait inventé le procédé comtois d’affinage de la fonte. Avant cela, on utilisait le procédé wallon qui a été initié en Belgique. Le procédé comtois permet de se passer de plusieurs opérations pour transformer la fonte en acier, dans un bâtiment de forge que l’on appelle une renardière. Un procédé d’affinage alors considéré comme révolutionnaire. Autre innovation, vers le milieu du 19ème siècle : les hauts-fourneaux sont gros consommateurs d’énergie, les gaz brûlants se dissipent dans l’atmosphère. L’idée est née de les récupérer, de les épurer un peu, et de les réinjecter. Cela constituait une grande économie d’énergie. Pays industrieux, la Haute Saône a été le quatrième producteur de fer au 19ème siècle alors qu’on le considère d’une ruralité profonde. Il y a des territoires qui marquent l’innovation.

Est-ce que cette techno-géographie sous-tend ce que vous appeler des métapaysages ?

Pierre Fluck : Les métapaysages désignent plus généralement toute la transformation des paysages au fil de l’Histoire. Il y a d’abord le paysage originel, la forêt, quelques clairières. Prenons l’exemple d’une vallée des Vosges. L’homme installe de petites entités agro-pastorales, des petits villages, modifie un peu la forêt mais le paysage reste traditionnel. Arrive l’industrie, elle défriche, elle dompte l’hydraulique, construit une cité ouvrière à côté du village traditionnel, etc. Cette métamorphose conduit à ce que j’appelle un paléopaysage industriel au temps de l’apogée de l’industrie. L’usine ferme, une friche apparaît, le paysage se réorganise, le vieux canal existe toujours mais ne sert plus, la cité ouvrière continue d’être occupée parce qu’elle héberge des logements. A l’emplacement de la friche, on installe un supermarché, les tas de déchets, la pollution sont en revanche toujours intégrés dans le paysage. On est très embarrassé de cet héritage. On ne sait pas quoi en faire. L’ensemble se réorganise. C’est cette transformation du paléopaysage, l’action du temps et de la réorganisation de la société, tout cet héritage, que j’appelle métapaysage. La nature reprend ses droits. On observe dans certaines régions des friches minières, des terrils ou haldes, sur lesquels la forêt, la végétation repoussent, créant en ces lieux de véritables antres de la biodiversité.

Peut-on parler d’une sorte d’osmose entre nature et technique ?

Pierre Fluck : Oui, nous observons à la surface du globe des entités stratigraphiques de l’Anthropocène dont la nature s’est emparée. Ces entités elles-mêmes sont faites à partir d’éléments naturels.

En même temps quand on installe un objet technique dans la nature, on dirait qu’il se « naturalise »…

Pierre Fluck : Oui. Prenons l’exemple des métaux qui sont des objets techniques. Un objet en métal du Moyen-Âge abandonné dans un site lambda subit des modifications, le plomb par exemple se transforme en carbonate de plomb. On assiste à un retour de l’objet technique dans la nature. De tels processus s’inscrivent dans une minéralogie de l’Anthropocène. Des minéraux se créent à partir des restes qu’a laissé l’homme.

On s’interroge souvent sur le fait que les Mulhousiens n’aiment pas leurs friches industrielles. J’y vois au moins une raison. Ils n’y étaient pas heureux. On oublie que ces lieux n’étaient pas ceux d’un vrai travail épanouissant mais ceux de leur prolétarisation au sens où en parle Marx dans le Manifeste du Parti communiste, la prolétarisation étant le transfert à la machine du savoir-faire des ouvriers. Ma grand-mère n’avait aucune envie de parler de filature. Mon grand-père, c’est différent, il maniait encore ses propres outils. Ne faudrait-il pas inclure ces questions dans l’archéologie de l’anthropocène ?

Pierre Fluck : C’est une question d’avantage philosophique ou sociologique qu’archéologique mais je suis de ceux qui plaident pour le décloisonnement des disciplines. Je souscris à ce positionnement sachant que je me suis beaucoup posé la question du pourquoi de ce désamour pour l’héritage de l’industrie. Je pensais apporter une réponse à travers le traumatisme de la désindustrialisation. Mais votre approche ne m’est pas étrangère. C’était en effet aussi un lieu d’aliénation. Par ailleurs, sans l’industrie, la misère aurait été encore plus grande dans l’histoire de nos régions.

Je vous remercie.

Propos recueillis par Bernard Umbrecht, le 3 avril 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

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