Plaidoyer pour Luc Grün et son atelier par Cédric Aria

Luc Grün, originaire de Sarreguemines, ancien enseignant de physique, érudit et polyglotte, est, comme on le lit, une figure “haute en couleur” de Riquewihr, en Alsace, où depuis des décennies il se consacre à la peinture. Visité des Français comme des étrangers qui passent par la ville pittoresque, l’artiste en serait presque réduit à une attraction de plus, paragraphe de guide touristique entre la Tour des voleurs et la cave dégustative de la maison Hugel. Oui mais voilà. Depuis des années, Grün cause un malaise dans les milieux bien-pensants des environs avec ses idées profanes mais surtout avec son atelier littéralement hors normes, sorte de vieille caravelle échouée sur un grand récif corallien antillais. Ses peintures semblent comme émerger de strates de tubes, de journaux, de boîtes, de postes de radio bousillés – tout un bazar qui ne fait pas dire amen au pompier, ou tout au moins est-ce le prétexte que ses détracteurs ont trouvé pour le presser de partir. Les choses se sont précipitées récemment avec une inspection des locaux de Grün conduite sous l’autorité du préfet et la production d’un procès-verbal instruisant, en clair, de le vider. Ce serait évidemment détruire la chair et la psyché du ressui de Luc Grün, ainsi qu’un symbole du vieux Riquewihr, mais est-ce là ce qu’il faut défendre d’abord ? À travers l’atteinte à la liberté du créateur, à l’espace de création lui-même, en vérité nous sommes tous atteints – sous couvert de sécurité, c’est la normalisation et l’intolérance à l’art (et l’artisanat) de tout un chacun qui nous guettent. Luc Grün n’est pas un arlequin, un personnage, c’est un homme, et c’est de lui dont il est question dans cette courte prose et ces quelques vers.

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Plaidoyer pour Luc Grün et son atelier
par Cédric Aria

C’est une lueur. Une lueur dans la nuit blanche et translucide que sont désormais les allées touristiques de Riquewihr – comme des modèles de sécurité et de performance, ceux-là mêmes qui gentrifient la planète tout entière comme un cancer écrasant spontanéité, créativité et histoire… Cet atelier de Luc Grün, c’est une lueur soudaine, une pinède au coeur de Marbella, un château d’artiste qui à son dam n’est plus pour les badauds qu’une attraction parmi d’autres – une vitrine et son acteur pour animer la ville-musée.
Comment voudrait-on que l’atelier d’un artiste qui crée ou que le bureau d’un chercheur qui cherche soient en ordre ? La vie elle-même, parole de biologiste, c’est une lutte incessante contre l’entropie. Toute l’énergie de la cellule participe de sa survie contre les forces qui la désagrègent, à faire entrer en elle ce qui est voué à se disperser. Ainsi en est-il de la créativité. Non seulement ne s’encombre-t-elle pas de balayer sa propre écume, mais elle est intrinsèquement une pulsion qui désassemble la vision consensuelle et rigide du monde pour lui opposer une alternative, parfois une correction. Qu’y a-t-il d’étrange à ce que cet effort de déconstruction se matérialise chez celui qui le cultive ?
Vouloir débarrasser l’atelier de Grün, c’est échanger la liberté de l’esprit créatif contre la perfection dystopique de la société de l’ignorance et du mensonge, cette idéologie vendue comme une commodité par les maîtres à penser du marché unique et de la monoculture des masses serviles. C’est donner un peu plus d’avance au cauchemar anglo-saxon dont malheureusement je connais toute l’étendue d’euphorie, de misère et de vanité.
Quel est le vrai danger de santé publique ? Le feu hypothétique qui prendrait dans l’atelier du peintre, ou bien la pollution des eaux et de l’air, la surexploitation des terres et le traitement chimique des aliments ? Ces derniers phénomènes sont causés par les mêmes princes du profit qui en aval imposent l’illusion d’un monde des plus propres et des plus sûrs.
Laissez Luc Grün faire ses années d’être humain en paix. Vous savez en observant les tendances que personne à Riquewihr ne vous empêchera de le remplacer par un autre magasin avec une autre bonne âme bien rangée et dont l’unique talent sera de compter les billets.
Laissez la dignité colorée de Luc Grün vous déborder encore un peu dessus.
Des grains de poussière comme des étoiles
constellent le sang qui les anime –
les épouvantails de mon grand champ,
où je fais pousser des arcs-en-ciel sauvages.
Ils dorment ensemble, entre les arbres, entre les dunes,
ils causent, les géants mangent les petites dames,
les mômes se perdent, souvent, et les démons,
dans l’agitation de la ville toujours adolescente,
allument, parfois, une étincelle…
C’est vrai que dans le pavillon sans colombages,
blotties sous des coussins de nylon
parfumés d’ersatz de menthe et de vanille,
deux colombes roucoulent le réquisitoire de Prométhée…
Mais qu’importe ! Que le feu vienne !
Qu’il emporte tout, et je vois déjà la toile cendrée
planer en mille plumes chromatiques,
la suie comme une gouache ébène
retravailler le buntsandstein fade en clair-obscur
et faire de la Cène du winstub un Caravage…
Ah ! Qu’elle vienne la flamme rousse !
Hollandaise comme une Gogh,
lécher mes nénuphars et mes cadavres,
mes chapeaux, mes impers, mes paratonnerres,
mes trucs, tout mon Escher de brique-à-Braque !
Qu’elle vienne, l’aube…je l’attends depuis
mon premier dessin, une fleur-oiseau sur le sein de ma mère –
depuis mon premier amour, une pomme à grosses joues
qui virevoltait dans le ciel pascal…
Je l’attends sagement, l’aube fumante,
elle sentira le muscat et le chef-d’œuvre,
un peu le munster et l’échalote, aussi,
un peu la soupe au kirsch de la Großmü’ta
qui s’essuyait les pieds sur mes canevas.
Et je serai là, sur mes guiboles trémulantes,
offert tout crasseux à la lumière pâle
caressant les fesses vosgiennes,
et je me ferai un pinceau de quelques poils de barbe
pour tracer à l’huile de ruine
un dernier bourgeon.
Cédric Aria
Cédric Aria paléontologue à Toronto et poète partout est né à Mulhouse en 1987. De lui est annoncé pour le mois  de novembre, aux édition Hybris, un recueil de poèmes Des viscères sur l’autel du bonheur. Chez le même éditeur est paru  auparavant une nouvelle, La terreur. Lien diffuseur
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5 réponses à Plaidoyer pour Luc Grün et son atelier par Cédric Aria

  1. THILL Martine dit :

    La création est au départ le chaos.
    Un artiste ne peut créer dans un espace rangé, propre, stérile.
    Dans ce monde sclérosé, où nous sommes tous épiés, espionnés, où il n’y a plus que des règles, des devoirs, des obligations (souvent débiles) laissons aux artistes la liberté, celle de créer et cela dans un milieu propice à leurs créations.
    Si ce milieu est un foutoir, quelle importance, l’essentiel est la beauté que ce « foutoir » a permis de créer !

    • segura clarisse dit :

      Complètement d’accord avec vous. Son « foutoir » comme vous dites surprend un peu, mais il est vite oublié quand on cherche plus loin.
      Vive le Foutoir si on peut faire de telles découvertes!

      • Complètement raison Personnage typique et artiste dans l ‘âme cet homme dit et sais. philosophe dans ses tableaux il en dit long sur votre jugement et on lui doit un certain respect. Luc GRÜN est l’homme de Riquewihr

  2. segura clarisse dit :

    Pour avoir visité l’atelier de Luc Grün avec des amis artistes-peintres québécois, je trouverais dommage qu’il soit obligé de quitter les lieux.
    Nous avons passé un moment extraordinaire avec ce Monsieur, plein d’allant, à part, riche de culture et surtout humain.
    C’est un personnage!!!!!!
    Quand je retournerai en Alsace, je ne manquerai pas de retourner le voir, tant j’ai passé un merveilleux moment en sa compagnie.
    Clarisse

  3. Martine dit :

    Luc GRÜN nous a quitté en ce 23 Novembre 2017.

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