Sebastian Münster (1488-1552) : De la noble région d’ Alsace

De la noble region d’Alsace, à laquelle
nulle autre region du Rhein n’est digne d’estre
comparée, à cause de la grande fertilite d’icelle.

Ce nom d’Alsace, lequel les Allemās appellent Elsass, n’est pas un nom ancien, veu que les habitantz de ce pays estoyent anciennement appellez Tribochiens & Tribotes. Car aulcuns ont ceste opinion, que la principale ville d’Alsace c’estoit iadiz la ville de Strasbourg, & qu’elle a esté bastie par ceux de Treues, lesquelz (comme on dict) sont yssus du prince Trebeta. Et cōme puis apres ceulx de Treues eussent amené un nouueau peuple pour habiter au mesme lieu ou est aujourdhuy la ville de Strasbourg, ces nouueaux habitantz furent appelez Tribotes de ceulx de Treues. 0r quant à ce nom Alsass que nous disons Alsace, on pense qu’ il a este long tëps depuis prins de la riuiere d’Ill & que ceste lettre A a esté changée en I, & pourtant aulcuns afferment que ceste region a esté appellée Illesass,& non point Alsass : comme aussi il y en a d’aultres qui debattent que ceste rivière a esté appellée Alsass. Au liure des jeux militaires ou de ioustes & tournoys, ce pays est appelle Edelsass, quasi noble assiette. Or ceste region est divisée en deux, l’une est le hault pays d’Alsace, l’aultre est le bas. Le hault qui touche à la region de Sunggow, cōprend plusieurs seigneuries, car assez près de la ville de Than est la iurisdiction de l’abbe de Murbach, en laquelle sont ces villes, Gebwyler, Vuatwyler & quelques aultres : apres cela on trouve Mundat & là est contenu Sultz, Rufach & plusieurs aultres bourgades & villes subiectes à l’euesque de Strasbourg.

[Le Landgrauiat
du hault pays d’Alsace]

Le Langrauiat du hault pays d’Alsace est ioigant ceste seigneurie, asçauoir la ville d’Ensisheim auec plusieurs villages. Ce Lantgrauiat paruint à la iuridiction d’Albert comte de Habspourg pere de l’empereur Raoul enuiron l’an de salut 1200. Le pays d’Alsace finit du coste d’orient vers le Rhein, & est borné du cste d’occident du mont Vesague lequel sépare la Germanie de la Lorraine, & s’estend depuis Sunggow iusques à la ville de Vuyssembourg. La largeur depuis la riuiere du Rhein iusques aux montaignes, dure bien trois lieues de Germanie, combien qu’on trouue une plaine plus large vers Hagenaw, selon que les montaignes se recullent de plus en plus du Rhein.

[Les riuieres
qui sortēt hors
du mont Vosague]

De ce mont Vosague sortent plusieurs riuieres, lesquelles entrent dedans le Rhein passantz par le milieu de ceste terre. Car la rivuiere de Tholder sort de la vallée de Masmüster, Louch du destroict de Murbach & de Gebwiler, Fecht du dedans de la ville de Turckheim, Brusche de la vallée de Schirmeck, laquelle passe au pied des murailles de la ville de Molssheim, & de là au trauers de la ville de Strasbourg. Sorn prend son cours de Zabern, Mater de Neuwyler tirant vers Hagenow, & Sur passe par la forest, de laquelle un ancien monastère nomme Surbourg a prins son nom, lequel toutesfois est auiourdhuy un college de prestres seculiers, comme aussi la ville de Lauterbourg a prins son nom de la riviere de Lauter, laquelle prend son origine des montaignes de Vuasgow [Wasgau en fr. Vasgovie], loing derriere Vuissembourg, qui est une ville imperiale. On peult veoir ces riuieres & aultres semblables en la table du Rhein qui est icy mise en la figure du pays d’Alsace.

[La riuiere
d’Ill]

Or la principale riuiere de tout ce pays c’est Ill, laquelle faict son cours presque par tout le pays. Elle a son origine en Sunggow au dessus [hinder = derrière] de la ville d’Altkirch, et passe par ces villes subsequentes, àsçavoir Mulhusen, Einsheim, Colmar, Selestad, & Benfelden, en sans destours elle s’en va à Strasbourg,ou elle entre dedans le Rhein, ayant toutefois au parauant receu dedans soy toutz les ruisseaux qui sortent du mont Vosague. Or quant à la fertilite de ceste region, on pourra facilement cognoistre combien elle est grande par ce qu’en ceste contrée si estroicte il y croist toutz les ans une si grande abondance de vins & de bledz, que non seulement les habitantz qui sont en grand nombre, en ont assez pour leurs prouisions, mais aussi il en reste si grāde quantite, que mesme aussi toutz les voysins en ont leur part abondamment. Car le bon vin qui croist en ce pays d’Alsace, est porté par voicture continuelle & quelques fois aussi par eauë en Suysse, Souabe, Bavière, Lorraine et basse Allemaigne, & quelques fois en Angleterre. Au pays de Sunggow croist grande abondance de bledz, et mesme ceste abondance se trouuera par toute la pleine d’Alsace iusques à Strasbourg, & de là se fournissēt les montaignatz de Lorraine, ceux de Frāche cōte, & la plus grāde partie des Suysses. Les montaignes & costaux produisent du bon vin, et les planines abondāce de bledz & de fruitz.

[forestz de
chasteigniers]

Il y a aussi es mōtaignes d’Alsace des forestz de chasteigniers, il y aussi des mōtaignes pleines de mines d’argēt, de cuyure et de plomb, et principalement en la vallée de Leberthal [Val de Lièpvre]. Il y a aussi de beaux & excellentz pascages es montaignes & vallées, de quoi les fromages gras qui se font en Munsterthal, en rendent bon temoignage. Et pour dire en un mot, il n’y a point encore une aultre region en toute la Germanie, qui puisse ou doibue estre cōparée au pays d’Alsace en tout ce qui est necessaire pour la vie de l’hōme. Vray est qu’il a des cōtrées en Germanie qui produysent aussi bon vin que l’Alsace, mais cecy leur default, qu’il n’y a point si grāde abondāce de bledz ne d’arbres fructiers. Car pres des montaignes d’Alsace il n’y a pas un seul lieu inutile ne vuyde, qui ne soit habité, ou labouré. Il y a des maretz ioignāt le Rhein, & aupres d’iceulx des pasturages gras pour le bestail. Ceste petite region est tellement cōmode pour les hōmes, qu’on trouuve en icelle 46 villes tant grādes que petites, toutes closes de murailles : cinqāte chasteau es mōtaignes et vallée, & un nombre infiny de villages et mestairies.

[Les laboureurs
du pays d’Alsace]

Le cōmun populaire & les laboureurs y sont poures ; car ils mangēt tout ce qu’ilz peuuēt amasser, et ne resruēt rien pour l’aduenir, & par ce moyen quād quelque guerre suruient, ou quand les biens de la terre sont gastez ou perduz par quelque gelée ou aultre froidure, ilz endurēt grande necessite. Toutefois on subuient aux poures des greniers publicques. Il n’y a gueres de gētz natifz du pays qui y habitēt, mais la plus grand parties sont estrangiers, àsçavoir Souabes, Bauariēs, Sauoisiens, Bourguignōs & lorrains : lesquelz quand ilz ont une fois gouste que c’est du pays, ilz n’en veulent iamais sortir, & sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Quiconque y vouldra venir, il sera receu, de quelque part qu’il soit, & principalement ceulx qui s’applicquent à cultiuer la terre. A l’entour de Keisersperg qui est à dire mont Cesar [« Caesaris Mons » camp romain], la terre est grandement fertile, & pour ceste cause ont dict que c’est là le milieu d’Alsace, & là se trouuent trois villes fermées de murailles, si prochaines l’une de l’aultre, que d’un coup de canon on peult tirer de l’une sur l’aultre. Ces villes se nomment Keisersperg, Ammerswyer & Koensheim. On faict là cuyre du vin dedans de grandz vaisseaux, avec des charbōs allumes, ou bien on met du moust dedans les vaisseaux, et les enterre on dedās le marc des raisins qu’on oste du presoir, iusques à ce que la force du vin soit amortie, par ainsi il garde sa doulceur tout le long de l’hyuer, et on mene ce vin en plusieurs lieux, et est grandement prise. Les aultres emplissēt des petitz tonneaulx auec des raisins entiers & mettēt par dessus du moust, qui est un peu cuyt sus le feu , lequel tire à soi le goust desdictz raisins & garde aussi sa dulceur tout le loing de l’hyuer. Or cela se faict principalemēt de muscadeaux [muscat].

[Les relicques
des sainctz au
pays d’Alsace]

On trouue aussi au pays d’Alsace plusieurs relicques de sainctz, auxquelles on a faict plusieurs voyages iusques à nostre tēps. Le patron de la ville de Than c’est S. Thibault, a Rubeac ou Rufacch on inuoque sainct Valētin, à Hohemnorg ilz ont S. Odile, à laquelle ont leur recours ceulx qui sont chassieux. Et à Andlaw ont monstre à ceulx qui apportēt argent les os de S. Lazare, lequel a este resuscite par Iesus Christ. On lit de l’empereur Charles 4. de ce nom & roy de Boheme, qu’une fois il s’en vint à Hasle[Haslach], & print un loppin des os de S. Florent, qui est là aussi enterre : & de là s’en vint à Andlow ou il ouuvrit la tombe de sainctLazare, laquelle est au monastère des dames,& contempla les ossementz d’icelluy : & passant plus oultre s’en vint à Einsheim, là où il découvrit le sepulchre de sainct Urbain. Aultemps en feit il à Hohembourg. Car apres auoir faict ouurir la chasse de saincte Ottile, il print un lopin du bras droict d’icelle. Et ainsi ayant amasse beaucoup de relicques il les feit emporter en Boheme,& les feit enchasser en or et argent.
Münster, Sebastian: La cosmographie universelle : contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances … [Basel] : [Heinrich Petri], [1552]. Universitätsbibliothek Basel, EU I 84, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-9029 / Public Domain Mark
NB. J’ai retranscris l’original tel quel sauf à remplacer systématiquement le s long ſ par un s court et ſ+s par ss.
Imitant Sebastian Münster dans son adresse au lecteur, je précise moi aussi d’emblée mes intentions : elles ne sont pas de chercher à savoir si ce qui est écrit correspond ou non à ce que nous savons nous de cette époque, mon projet est de consigner les inspirations que la découverte des représentations d’hier peut produire aujourd’hui.
J’évoquerai un peu plus loin la question des différentes éditions et translations et ferai la présentation plus générale de la Cosmographie comme tentative d’un wikipedia du 16ème siècle. Priorité au texte lui-même et aux images de l’Alsace à l’époque de Sebastian Münster dont on verra qu’elles font partie d’un écheveau complexe qui pourrait nous aider à sortir de l’impasse des simplismes actuels.
C’est la présentation de la page reproduite ci-dessus qui m’a fourni la première impulsion de curiosité : il ne s’agit pas du tout d’un emboitement, façon poupée russe, du plus petit au plus grand. A une ville succède un village, puis ce que l’on appelait à l’époque un paysage, équivalent de landscape et Landschaft, les trois termes apparaissant à ce moment là, le dernier avant les autres, dès 1480. J’éviterai d’utiliser le terme de région, bien que son usage soit ici attesté par la version française éditée par le beau-fils de l’auteur, mais il n’a pas du tout le sens qu’on lui donne aujourd’hui où il ne désigne plus guère qu’une unité administrative au service d’une économie qui la dépasse. Il n’y avait pas cela à l’époque et pas non plus de gouvernance unifiée. La version allemande utilise le mot Land = le paysage qui, étymologiquement, est « l’agencement des traits, des caractères, des formes d’un espace limité, d’un pays, précise wikipedia, sachant que la question des limites est elle-même compliquée.

Virgula divina, la verge devinatoire et quelques métiers de la mine

La page qui précède celle transcrite ci-dessus s’achève sur la présentation de La (sic) comté de Montbéliard. Et ce qui m’a encore plus intrigué est le fait que le texte sur l’Alsace se prolonge par un long développement sur les techniques minières qui partent de la région mais en l’insérant dans un ensemble qui la dépasse. En voici à titre d’exemple les têtes de chapitre :
– Des mines tant d’argent que d’aultres metaulx, lesquelles on trouve par cy par la par la Germanie & principalement au pays d’Alsace
– Icy par la verge devinatoire on cherche le métal caché & et le tire on des puitz profondz, qui est le premier labeur de ceux qui besognent les mines.
– De la mine d’argent de Leberthal
[connu aujourd’hui sous le nom de Val d’Argent]
Icy les faiseurs des metaulx séparent & brisent les metaulx en lingots & billons, & lavent premièrement dedans de petites fossettes
Suivent ensuite trois pages entières de dessins schématisant les différentes étapes et procédés de traitement du minerai, ainsi que les différents métiers que cela implique. A noter que des femmes participent à la dernière étape de la séparation du métal et au dernier lavage. Avant le chapitre suivant dans lequel le métal est fondu, il est question d’un partage entre ceux qui peuvent prétendre à une part. Enfin :
Louvroir pour cuire, liquéfier, forger & séparer les metaulx [l’allemand est nettement plus concis : schmelzhütte] ou la roue pulsée par l’eaue tourne sans cesse & lève les soufflets qui allument le feu. Le fondeur reçoit continuellement le metal qui estre soulz & séparé des pierres metallicques& le jette dedans les seaux.
Après l’épisode minier très détaillé dans ses techniques pas seulement à partir du Val d’Argent dans les Vosges mais aussi de la Forêt noire et de la Saxe, la Cosmographie revient vers l’Alsace non sans avoir noté au passage l’existence de quelque lac et d’en avoir dessiné un poisson, ou évoqué ces « montaignes d’Alsace [qui] séparent le langage germanicque et le français » : Du pais d’Alsace & de la seigneurerie d’iceluy. Dans ce chapitre plus historique, il rappelle que ce pays a fait partie de l’Austrasie d’où il résulte, selon certaines histoires, écrit-il qu’on l’appelle La petite France.
Je reviens sur la question de la délimitation de l’Alsace.
La Cosmographie distingue le pays de Sunggow [Sundgau] et le comté de Ferrette de l’Alsace :
Après avoir longuement décrit le pays des Helvètes, est-il écrit, il est temps de poursuivre et voir d’autres paysages de la nation allemande. Le pays du Sundgau est dans la partie septentrionale « contigu du pays d’Alsace» dit le texte dont le titre affirme lui qu’il est « au hault pays d’Alsace » (« an dem obern Elsass ligen »). Das Sunggow stosst gegen sonnen auffgang an den Rhein, gegen nidergang an das welschland aber hinab an das ober Elsass.
Le Sundgau qui s’adosse au Jura est ouvert à l’est sur le pays de Bade et la Suisse avec lesquels il partage la langue alémanique, de même qu’au nord avec …l’Alsace, tandis qu’à l’ouest il est voisin de la Franche Comté, pays welsche. Le mot welsche désigne les langues latines. A l’époque dans le giron des Habsbourg, elle en maintiendra la religion et restera insensible à la Réforme de Luther ou celle de Calvin.
Ce qui me semble important ici, c’est précisément l’hésitation de Sebastian Münster. Il sent bien qu’il y a quelque chose de différent et du coup l’hésitation est plus proche de la réalité que son absence qui se conclurait sur une unité factice.
Et la ville de Mulhausen [Mulhouse] dont il est question dans notre document introductif est située dans le Sundgau. La version française fait une erreur sur le prénom du comte de Habsbourg, erreur qui n’existe pas dans la version allemande. Il s’agit bien de Rodolphe de Habsbourg auquel les bourgeois de Mulhouse ouvrirent les portes pour qu’il en chasse l’évêque de Strasbourg, du moins son représentant.
Venons-en maintenant à la noble Alsace. Le qualificatif n’existe que dans la version française. La version allemande titre plus sobrement : De l’Alsace et de sa grande fertilité qui n’a pas d’équivalent au bord du Rhin. L’article s’ouvre comme caractéristique première de l’Alsace par ce qui est appelé une Table du Rhin (tafel des Rheins), en fait une planche représentant le bassin hydrographique de la plaine d’Alsace. Le Rhin bien entendu entre et sort du cadre. L’illustration montre que les villes se sont installées aux confluents des cours d’eau. Le tableau au fil des éditions qui n’ont cessé d’être augmentées n’est pas resté en tête de chapitre et a glissé plus loin dans le corps du texte. On peut imaginer que c’est pour des raisons de pagination. Toujours est-il que le premier réseau dans la représentation est hydrographique bien qu’il existait déjà une cartographie des voies romaines comme la célèbre table de Peutinger. Il n’est pas inutile de se le rappeler car nous en avons perdu la conscience. C’est flagrant pour ce qui concerne l’Ill. De temps en temps, les rivières se rappellent à nous comme ce fut le cas récemment et cela dans leurs deux dimensions.
Celle des inondations…

Ebermünster entouré d’eau. Photo du journal L’Alsace

…ou celle de la sécheresse

Photo du journal L’Alsace. L’ONF justifie l’abattage des pins sylvestres malades dans la forêt de la Hardt en expliquant que la sécheresse de ces trois dernières années a favorisé le développement du champignon qui les fait périr.

Le réseau hydraulique « naturel » a été transformé et complété de main d’hommes par un réseau de canaux qui pour certains sortent et entrent, dépassent le territoire.

Une densité de cours d’eau bien plus élevée qu’on ne l’imagine                                                                     Données : BD CARTHAGE – IGN BD OCS 2011-2012 – CIGAL En gras les canaux

L’ensemble du territoire s’est anthropisé et artificialisé, cela dès avant la publication de la Cosmographie. Parfois, l’archéologie nous le ramène à la surface et il émerge encore ici ou là d’anciennes voies romaines. Les choses n’ont fait depuis que s’accélérer. Au réseau hydrographique s’est joint à travers champs un réseau routier, et superposé un réseau ferré, puis aérien, un réseau énergétique de gaz et électricité, d’abord hydraulique puis nucléarisé et récemment digitalisé, un réseau hertzien actuellement essentiellement numérique, un réseau téléphonique d’abord analogique puis numérique, passant aussi désormais par des satellites, bref toute une techno-sphère de plus en plus complexe en partie même imperceptible, il y a même des routes que l’on appelle des orbites. Et je ne parle pas du brouillard électromagnétique. Le numérique a en outre tout transformé. Désormais tout est numérique, on n’y échappe plus. Quand bien même on voudrait se terrer dans le plus petit des hameaux, le coup de fil à son voisin est digitalisé et passe par un satellite. La vitesse de transport de toutes ces techniques aidant, on finit par perdre la perception des réseaux à commencer par celui naturel : l’eau. C’est sans doute ce qui explique que les agriculteurs et les vignerons polluent allégrement de leurs pesticides la ressource qui, le changement climatique l’accentuant, tend à se raréfier et qui assure la fertilité de la terre. Allons encore un peu plus loin. Si la techno-sphère a un effet déterritorialisant, ce n’est pas imputable aux technologies en elles-mêmes mais à leur dépolitisation. La classe politique locale n’a eu de cesse d’organiser son propre dessaisissement de toutes les questions techniques jusqu’à vouloir renoncer à la propriété des compteurs d’électricité qui appartenaient aux communes. Après l’avoir livré sans discussion aux réseaux numériques pour rendre les villes soi-disant intelligentes, en se croyant entrée dans une ère post-industrielle en fait hyperindustrielle, elle s’effraye aujourd’hui de voir le territoire lui échapper. Elle ne sait littéralement plus où atterrir, pour reprendre le titre du dernier livre de Bruno Latour qui malheureusement oublie ces dimensions du problème. Les tentatives actuelles pour renouer le contact pêchent par défaut d’objectifs à hauteur des enjeux de l’anthropocène, car espérer retrouver le territoire pour continuer à le disrupter est contradictoire et illusoire. Les politiciens locaux  veulent la renaissance d’une Alsace institutionnelle pour « libérer l’économie », comme l’écrivent la et le prédident.e.s. des conseils départementaux dans une lettre aux alsaciens. Libérer l’économie. Et de quoi, je vous prie ?
La question n’est pas du tout ici celle de je ne sais quel conservatisme mais celle d’une pensée nouvelle. Sebastian Münster était lui dans un changement d’époque, c’est à dire dans une transformation à la fois technique et conceptuelle,  en gros celle de la Renaissance et des Réformes. Nous n’en sommes malheureusement pas là. Pour parler avec Bernard Stiegler, nous vivons une grande transformation technologique dans une absence d’époque. Il nous manque le volet adéquat de nouveaux savoirs conceptuels mais aussi de nouveaux savoir-faire et -vivre.
J’en reviens à la perception de l’Alsace au milieu du 16ème siècle telle qu’elle s’exprime dans la Cosmographie. Le paysage est double, y est distingué un haut et un bas, le haut au Sud, le bas au nord. Münster ne dit rien de l’origine de cette division dont on ne sait pas très bien où elle passe. Il se contente de constater le fait. A son époque, l’Alsace était divisée en deux diocèses, celui de Bâle et de Strasbourg, ce qui n’empêchait pas l’un d’avoir des possessions chez l’autre. On a pu repérer plusieurs lignes de partage dans l’histoire mais elles ne se superposent pas. On peut se demander pourquoi la division perdure mais qu’elle le fasse est un fait. Et on ne parle pas tout à fait la même langue du nord au sud de l’Alsace.
Sur le thème des cours d’eau, Sebastian Münster construit une autre constellation et consacre un chapitre de sa Cosmologie aux fleuves et rivières d’Allemagne soulignant qu’aucun pays n’est aussi bien arrosé. Dans les fleuves, il cite en premier le Danube et ensuite seulement le Rhin, puis le Neckar, le Main, l’Embs et l’Elbe ce qui donne une image de l’Europe dont l’artère principale est constituée par la Donau qui prend sa source en Forêt noire et débouche vers… l’Asie. Le Rhin est second par rapport au Danube. Je m’arrête un peu là-dessus parce que j’ai entendu récemment un des doyens de la politique alsacienne en être encore à l’Europe rhénane, une Europe reposant sur les repères de la guerre froide, du temps où la capitale de l’Allemagne fédérale était sûr le Rhin, à Bonn. On parle beaucoup en se moment de refonder l’Europe. On peut évidemment se demander si cela est possible en perpétuant le déni sur les raisons très idéologiques de sa fondation.
Voici la vision que le cartographe avait de l’Europe
Vu comme cela, on se rapproche de la route de la soie qui serait plutôt la route des robots. Mais si la Chine investit aujourd’hui dans un projet de canal Danube-Elbe-Oder, ce n’est sûrement pas parce qu’ils auraient encore là-bas d’anciennes cartes.
« Le pays d’Alsace finit du coste d’orient vers le Rhein, & est borné du coste d’occident du mont Vesague lequel sépare la Germanie de la Lorraine, & s’estend depuis Sunggow iusques à la ville de Vuyssembourg. La largeur depuis la riuiere du Rhein iusques aux montaignes, dure bien trois lieues de Germanie, combien qu’on trouue une plaine plus large vers Hagenaw, selon que les montaignes se recullent de plus en plus du Rhein. »
Le pays est relativement bien délimité à l’ouest et à l’est, c’est moins net au sud puisqu’il en sépare le Sundgau et au nord où la limite n’est pas claire. Le Rhin est une limite et non un fleuve central pour l ‘Alsace dont la principale rivière est l’Ill.

Terre d’abondance

Ce qui frappe notre auteur, au point de le signaler dès le titre d’ailleurs, est que l’Alsace est une terre d’abondance qu’il définit comme la capacité de produire plus que ses besoins et donc d’exporter ses produits. Ce sont surtout le raisin et le vin, le blé. L’Alsace était aussi une région où poussent les châtaigniers, les fruits et où l’on produit dans les alpages des fromages. On notera à propos du vin que Sebastian Münster, qui connaissait ce pays et qui était vigneron lui-même, décrit une technique de vin cuit. Mais la richesse n’est pas qu’agricole, elle est aussi minière, une activité décrite plus précisément ailleurs et aujourd’hui disparue. Côté commerce, s’ajoute celui des reliques.
Cette abondance ne profite pas à tout le monde
« Le cōmun populaire & les laboureurs y sont poures ; car ils mangēt tout ce qu’ilz peuuēt amasser, et ne resruēt rien pour l’aduenir, & par ce moyen quād quelque guerre suruient, ou quand les biens de la terre sont gastez ou perduz par quelque gelée ou aultre froidure, ilz endurēt grande necessite. Toutefois on subuient aux poures des greniers publicques ».
La généralisation sur le paysan pauvre est abusive. Il en est de relativement aisés voire qu’il était « parfaitement possible à un serf d’être riche » (G. Bischoff : La guerre des paysans p. 276) mais on notera le côté cigale et l’existence de greniers publics pour venir en aide aux plus démunis dans les épisodes de mauvaises récoltes
La population est en grande partie composée d’habitants venus d’ailleurs.
« Il n’y a gueres de gētz natifz du pays qui y habitēt, mais la plus grand parties sont estrangiers, àsçavoir Souabes, Bauariēs, Sauoisiens, Bourguignōs & lorrains : lesquelz quand ilz ont une fois gouste que c’est du pays, ilz n’en veulent iamais sortir, & sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Quiconque y vouldra venir, il sera receu, de quelque part qu’il soit, principalement ceulx qui s’applicquent à cultiuer la terre.
& sur toutz aultres les Souabes ayment bien y faire leurs nidz. Sebastian Münster était souabe lui-même et écrivait cela depuis Bâle. Ce qui est curieux, c’est l’affirmation selon laquelle les laboureurs y sont particulièrement bienvenus. Non que cela n’ait pu exister mais il fait silence sur un éventuel besoin en main-d’œuvre des industries minières et de celle de … l’imprimerie voire du clergé.

Sebastian Münster

Portrait de Sebastian Münster tel qu’il figure dans l’édition française de 1552. La gravure sur bois est de Rudolf Manuel

 Sebastian Münster est né probablement le 20 janvier 1488 à Ingelheim aujourd’hui en Rhénanie Palatinat. Son cursus de formation passe par les écoles de l’ordre des Franciscains dans lequel il entre en 1507. Le frère mineur conventuel étudiera notamment au couvent de l’ordre, à Rouffach – aujourd’hui en Alsace (Haut-Rhin) – auprès de Konrad Pellikan, qui était avec Johannes Reuchlin, l’un des précurseurs des études judaïques en Europe. Pellikan forma son élève au grec et à l’hébreu tout en lui enseignant les mathématiques et la cosmographie. Münster accompagna son professeur lorsque ce dernier partit comme supérieur du couvent de Pfortzheim. L’élève finit par enseigner lui-même et reçut l’ordination en 1512. En 1514 on le retrouve comme lecteur à l’Université de Tübingen où il fait la connaissance de Philipp Melanchthon et Johannes Reuchlin. Il complète sa formation en mathématiques et en astronomie chez Johannes Stöffler qui l’initie à la mesure cartographique et à la fabrication d’horloges solaires, globes et astrolabes.
Les premières publications de Münster portent sur l’hébreu. Son dictionarium hebraicum notamment a connu de nombreuses éditions. En 1524, il fut nommé enseignant d’hébreu, de mathématiques et de géographie à l’Université de Heidelberg. Cette dernière est trop conservatrice à son goût et il se rend de plus en plus fréquemment à Bâle où il réussit à être nommé en 1529 à la chaire d’hébreu comme successeur de Konrad Pellikan mais dans une université en mauvais état. Il quittera l’ordre des franciscains en acquiesçant aux thèses de Luther. Avec le réformateur Oekolampade, S. Münster fera de l’université de Bâle un centre reconnu des études hébraïques. En 1547, celui qui n’aura jamais de titre universitaire, sera nommé recteur de l’Université de Bâle, une fonction qui l’ennuiera plus qu’autre chose et qu’il n’exercera pas longtemps.
Entre temps, en 1530, il avait épousé la veuve de l’imprimeur bâlois Adam Petri. C’est avec son beau-fils Heinrich Petri qu’il éditera et le cas échéant rééditera ses livres parmi eux le plus célèbre, celui dont il est question ici, la Cosmographie universelle dont la première version en allemand date de 1544 et qui sera une sorte de Wikipedia du 16ème siècle. Sebastian Münster meurt à Bâle le 26 mai 1552, de la peste.

La Cosmographie et Wikipedia

La Cosmographie comme Wikipedia se veulent un partage des connaissances d’une époque. Leur vocation à tous deux est d’être universelle et modifiable. L’œuvre de Münster a été sans cesse modifiée, augmentée. Comme Wikipedia, la Cosmographie n’est pas une source primaire, sur bien des points, elle fait appel aux connaissances et compétences existantes. Les deux entreprises sont multilingues et contributives, beaucoup moins bien sûr à l’époque qu’elles ne peuvent l’être et le sont aujourd’hui. Sebastian Münster a fait appel à des contributeurs de son temps, on en a dénombré jusqu’à 120, en leur fournissant les techniques de triangulation leur permettant eux-mêmes d’établir des distances. A titre de comparaison le nombre de personnes qui collaborent à Wikipedia se situe entre 500.000 et 1 million. On compte 21 éditions allemandes de la Cosmographie, 5 éditions latines, 7 françaises, autant en anglais mais ces dernières ne sont pas des ouvrages complets, se contentant de reprendre ce qui y est dit sur le nouveau monde. Il existe enfin une édition en tchèque, et trois en italiens. C’est, après la Bible, la plus grand entreprise éditoriale du 16ème siècle, les éditions allemandes arriveront à un total de 50.000 exemplaires. C’est aussi un work in progress, un travail sans cesse remis sur le métier, dans un contexte de concurrence entre imprimeurs. L’éditeur bâlois Heinrich Petri et son beau père sont passé d’une première édition de 818 pages en 1545 à 1752, soit le double, lors de la dernière édition de 1628, après la mort de l’auteur. Le nombre de pages est ici indiqué hors index et table des matières. Dès la deuxième édition on comptera un registre de 1008 entrées.
La cosmographie est décomposée en 6 livres. Le livre I contient « une description générale du circuit de la terre selon Ptolémée », le livre II explore les premières provinces de l’Europe, les Îles britanniques, l’Espagne, la Gaule, l’Italie. La Germanie dont l’Alsace, la Suisse et les Pays-Bas, occupe tout le livre III. Il explique qu’il s’y attarde car ceux qui ont écrit dessus n’y avaient jamais mis les pieds. Le suivant, IV, traite du Danemark, de la Norvège, de l’Islande, du Groenland, des monstres marins, de la Hongrie et d’Attila, Pologne Lituanie, Russie, Constantinople et l’histoire de l’Empire Ottoman. L’Asie se trouve dans le n°5 avec la Mésopotamie, la Perse, les Tatares, l’Inde et un peu de Chine, mais aussi les nouvelles îles, comment et par qui elles ont été trouvées. Il y est question de Christophe Colomb, de Magellan, d’Amerigo Vespucci. Et pour finir, la partie VI traite de l’Affricque, l’Egype, l’Ethiopie.
La langue choisie pour la première édition est bel et bien la langue vernaculaire de Sebastian Münster, l’allemand, témoignage d’une volonté de trouver un nouveau public plus large que celui constitué par les lettrés latinisants.
Il était conscient des limites de son entreprise. Ainsi écrit-il dans son adresse au lecteur :
« Il n’est possible qu’un homme seul puisse traverser et voir tous les lieux du monde et ne s’étend pas aujourd’hui l’âge de l’homme jusques à mille ans, comme jadis, pour pouvoir écrire les mœurs et faits tant des anciens que des modernes. Et pourtant nous aidons-nous des livres des anciens, et aussi de ceux qui en nostre temps ont couru divers pays et ont appris par expérience ce que moi et plusieurs autres n’aurons pas vu »
Plus loin, il définit un principe qui est aussi celui de wikipedia
« Quiconque pourra montrer que son opinion est meilleure que la nôtre, tant s’en faudra que lui contradictions, que même nous le remercierons s’il nous peut enseigner mieux car nous aimons mieux la vérité, qu’opiniâtreté. Des lieux lointains et à nous inconnus, nous en avons dit ce que nous avons trouvé es écrivains dignes de foi, sachant que c’est chose peneuse [? ] de transporter la plume en pais estrange ainsi en est l’enquête quelque fois trompeuse et incertaine puisque nul ne peut tout voir. Et pourtant doit on pardonner à un écrivain encore qu’il soit savant. Davantage ceux-là sont exécrables lesquels s’ils trouvent quelque mot mal propre, ils en sont si joyeux que vous diriez qu’ils ont pris Babylone. Item si on se désaccorde en quelque mot ils combattent comme s’il était question de perdre la vie. Mais je laisse ces propos et revient à toi ami lecteur quiconque tu sois qui prend plaisir en la Cosmographie qui est une étude laquelle a toujours été très plaisante aux gens honnêtes et l’est encore aujourd’hui principalement quand il y a peinture de régions, images de villes, portraitures de bêtes et de plantes rares et d’excellence et d’antiquités et vraies effigies d’illustre personnages quand on les peut recouvrer toutes lesquelles choses moi et mes compagnons avons taché de mettre en ce livre tant qu’il a été possible sans y épargner les dépenses, et avons si nous sommes servis du jugement et aide de plusieurs gens savants et avons demandé l’avis des gens de cour des princes et évêques, et l’aide des villes impériales et avons aucunement profité en ce faisant, combien qu’à vrai dire, tous n’ont pas tant fait que nous eussions bien désiré ».
En clair, tout le monde n’a pas répondu à ses attentes, à ses demandes, à ses courriers et singulièrement, précisera-t-il du côté des princes. Il ne dit pas avoir tout fait par lui-même. Au contraire. Il assume s’être servi de choses existantes qu’il a agglomérées. Si S. Münster a fait appel à des informateurs extérieurs, il reste le seul signataire de l’œuvre. Et l’on ne sait rien sur d’éventuels traducteurs.
Sebastian Münster se situe au cœur d’un changement d’époque marqué par l’imprimerie, les découvertes, les réformes et la guerre des paysans qu’il verra de près. Il en témoigne et nous voici dans une autre constellation,  un autre type de récit qui part d’une région et la dépasse – je traduis à partir du chapitre sur Sélestat de la version allemande :
« L’année 1525, dans cette ville et aux alentours, en l’espace de trois heures, plusieurs milliers de paysans insurgés furent tués par le duc de Lorraine. Tout de suite après, en trois ou quatre jours, le même duc en tua encore plusieurs milliers près de Scherwiller situé à un demi mille de Sélestat.
Cette année là quasiment toute l’Allemagne fut secouée par le soulèvement des pauvres paysans. Ils s ‘élevaient contre leurs seigneurs [oberkeit] et se mirent à faire sous couvert de l’évangile beaucoup de choses ineptes, ils voulaient être exemptés de cens, dîme, gabelles et autres charges et détruisirent et brûlèrent des monastères et des châteaux qui appartenaient aux nobles et au clergé. Ils prirent le contrôle de mainte ville. Le premier soulèvement eut lieu en Forêt Noire. Il s’étendit dans le Brisgau, l’Alsace, le Margraferland, le Palatinat, le Pays souabe, le Wurtemberg, la Franconie, la Bavière, etc. Princes, nobles, prêtres, moines, nonnes, personne n’étaient en sécurité jusqu’à ce que à la fin, la ligue [de souabe], d’autres princes et évêques s’unirent et se renforcèrent pour marcher sus aux paysans et en firent périr en maints endroits plusieurs milliers. On estime à plusieurs milliers le nombre total de morts. Même s’il n’y en avait que la moitié, ce serait tout de même un chiffre élevé ».
L’édition française, que j’ai ici utilisée, si elle reprend grosso modo à la page 508 le contenu précité mais dans un chapitre différent traitant non pas de Sélestat mais de Saverne, y ajoute ceci  :
« Il y avait un prêcheur à Mulnhausen [Mülhausen], ville de Thuringe qu’on appelait Thomas Monetarius ou monayeur [Thomas Müntzer], qui affirmait publiquement que le glaive de Gédéon lui était baillé pour abolir la tyrannie des méchants. Il éleva des bandes du menu peuple et fit piller les maisons des gentilshommes et les monastères. Mais ce pendant que le populaire était attentif au pillage sans tenir ordre, les princes de Saxe et Landgrave de Hesse les défirent. Thomas Monetarius et plusieurs de ses compagnons furent pris et eurent la tête tranchée, portant la peine de leur méchante entreprise. Ce Monetarius ou Monoyeur ci fut le premier auteur de l’erreur fantastique des Anabaptistes qui ont ému de grands troubles ça et là en Germanie. De moi qui écris ces choses, je en vis jamais de telles furies, car je fus par trois fois en danger de ma vie, étant contraint de passer au milieu des troupes de ces hommes enragés venant de Heidelberg jusqu’à Bâle »
Sebastian Münster ne témoigne guère d’une empathie envers les insurgés alors qu’il a le plus souvent par ailleurs honoré le travail des paysans. Il n’en a pas vraiment non plus, me semble-t-il à l’égard des princes dont il écrit qu’ils tuaient les paysans « comme [s’il s’agissait de] pauvres bêtes ».

Cosmographie, géographie, chorographie

Dès le début du livre dans l’adresse au lecteur apparaissent côte à côte les mots cosmographie et géographie. « L’art que l’on désigne du mot grec Cosmographiam [cosmos + graphia] est description de l’univers ou Geographiam description [dessin]de la terre ». Le mot utilisé est Ertrich qui désigne ce qui est différent de la mer, la terre dans laquelle on sème. Les mots géographie et cosmographie sont en fait assez proche. Les deux sont comparée à un travail de peintre. Mais d’emblée est introduite la question du temps de l’histoire. Sebastian Münster utilise parfois le terme de chorographie qu’il écrit corographie (du grec χώρα, chora, territoire d’une cité, et graphía, écriture). C’est une description du monde région par région en montrant la diversité de la Terre et en mettant l’accent sur sa dimension productive et nourricière. S’il s’agit avec la Cosmographie de donner un « visage au monde », son  auteur ne s’est pas contenté de la surface. On sait qu’au Val d’Argent en Alsace, il a pénétré sous la terre. Parmi les cartographes et géographes du 16ème siècle, il fait partie des tenants de l’école dite lorraine qui cultivait plus fortement le lien avec l’histoire que celle dite de Nuremberg de tradition plus mathématique et astronomique.
S’il arrive à Sebastian Münster de faire preuve parfois de condescendance envers certains peuples et d’afficher une prétendue supériorité européenne par rapport à l’Asie et l’Afrique, on peut aussi retenir dans sa conclusion, un hymne à la diversité qu’il fait découler d’une volonté divine :
« Ce n’est point de merveilles que les hommes aient entre eux non seulement diverse fortune, mais aussi diverse nature, diverses mœurs et façon de vivre, puis que nous voyons que les régions et les lieux ont cette même diversité et qu’une nation engendre des gens blancs comme lait et l’autre tirant sur le blanc l’autre bruns, l’autre du tout brûlé. Dieu l’a ainsi ordonné, afin que aussi les hommes fussent produits de diverse nature, divers courage et diverse industrie, comme les autres choses. Et cependant que chacun se contentait de sa condition , pour ne faire à autrui nul reproche de la sienne ».

Sources :

Fort heureusement plusieurs bibliothèques et universités suisses et allemandes ont mis en ligne des exemplaires de la Cosmographia. Il en existe aussi dans les bibliothèques d’Alsace mais ces dernières ne sont pas encore arrivées au 21ème siècle. Pour elles, ces trésors sont destinés à être exposés en vitrine et servent à confectionner des livres d’images occultant les contenus.
J’ai utilisé plusieurs éditions en ligne. Les deux principales viennent de la bibliothèque universitaire de Bâle. Je me suis servi de celle en allemand de 1544 :
Münster, Sebastian: Cosmographia. Beschreibung aller Lender durch Sebastianum Münsterum: in welcher begriffen aller Voelker, Herrschaften, Stetten, und namhafftiger Flecken, […]. Getruckt zu Basel : durch Henrichum Petri, 1544. ETH-Bibliothek Zürich, Rar 5716, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-8833 / Public Domain Mark
J’ajoute pour les versions allemandes digitalisées, une mention particulière pour la mise en ligne de l’Université de Cologne qui a l’immense avantage d’être indexée – une forme contemporaine d’hommage aux premiers efforts d’indexation – et permet d’accéder plus vite aux différentes parties : http://www.digitalis.uni-koeln.de/Muenster/muenster_index.html
Pour la version française, j’ai utilisé celle de 1552 imprimée à Bâle :
Münster, Sebastian: La cosmographie universelle : contenant la situation de toutes les parties du monde, avec leurs proprietez & appartenances … [Basel] : [Heinrich Petri], [1552]. Universitätsbibliothek Basel, EU I 84, http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-9029 / Public Domain Mark
La version mise en ligne par la BNF est largement adaptée par Belleforest. Il est ainsi précisé que l’ « auteur [est] en partie Munster, mais [que l’oeuvre est] beaucoup plus augmentée, ornée & enrichie par François de Belle-Forest, Comingeois, tant de ses recerches [sic], comme de l’aide de plusieurs memoires envoyez de diverses villes de France, par hommes amateurs de l’histoire & de leur patrie » http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54510n.r
Je me suis servi aussi des travaux de la Société d’histoire de Ingelheim, la ville natale de Sebastian Münster et du catalogue de l’exposition consacrée, en 2002, à Ingelheim à Sebastion Münster (1488-1552), Universalgelehrter une Weinfachmann aus Ingelheim (Sebastian Münster esprit universel et expert en vin) édité par la société d’histoire d’Ingelheim.
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2 réponses à Sebastian Münster (1488-1552) : De la noble région d’ Alsace

  1. Breuning Liliane dit :

    Votre érudition est proprement ébouriffante! Recevez une fois de plus toute ma gratitude pour votre incroyable travail.
    Bon dimanche.
    Liliane Breuning

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