Ernst Haeckel, créateur du mot « oecologie » (1866)

Ernst Hæckel en 1906

Quelles que soient les critiques que l’on peut formuler à son égard et son ambivalence, certains lui reprochent d’être un des précurseurs de l’eugénisme et d’un certain darwinisme social, le médecin et zoologue Ernst Haeckel (1834–1919), fervent défenseur du darwinisme en Allemagne, est  le premier à avoir forgé le mot écologie et à le définir. Il le fait dans son livre Generelle Morphologie der Organismen (Morphologie générale des organismes) paru en 1866, dans le chapitre intitulé Oecologie und Chorologie (la chorologie traite des aires de répartition géographique des espèces) non sans reprocher aux autres sciences, notamment à la physiologie, d’ignorer les « conditions d’existences » des organismes.

Unter Oecologie verstehen wir die gesammte Wissenschaft von den Beziehungen des Organismus zur umgebenden Aussenwelt, wohin wir im weiteren Sinne alle „Existenz-Bedingungen“. rechnen können. Diese sind theils organischer, theils anorganischer Natur; sowohl diese als jene sind, wie wir vorher gezeigt haben, von der grössten Bedeutung für die Form der Organismen, weil sie dieselbe zwingen, sich ihnen anzupassen. Zu den anorganischen Existenz-Bedingungen, welchen sich jeder Organismus anpassen muss, gehören zunächst die physikalischen und chemischen Eigenschaften seines Wohnortes, das Klima (Licht, Wärme, Feuchtigkeits- und Electricitäts – Verhältnisse der Atmosphäre), die anorganischen Nahrungsmittel, Beschaffenheit des Wassers und des Bodens etc. Als organische Existenz-Bedingungen betrachten wir die sämmtlichen Verhältnisse des Organismus zu allen übrigen Organismen, mit denen er in Berührung kommt, und von denen die meisten entweder zu seinem Nutzen oder zu seinem Schaden beitragen. Jeder Organismus hat unter den übrigen Freunde und Feinde, solche, welche seine Existenz begünstigen und solche, welche sie beeinträchtigen. Die Organismen, welche als organische Nahrungsmittel für Andere dienen, oder welche als Parasiten auf ihnen leben, gehören ebenfalls in diese Kategorie der organischen Existenz-Bedingungen. Von welcher ungeheueren Wichtigkeit alle diese Anpassungs- Verhältnisse für die gesammte Formbildung der Organismen sind, wie insbesondere die organischen Existenz-Bedingungen im Kampfe um das Dasein noch viel tiefer umbildend auf die Organismen einwirken, als die anorganischen, haben wir in unserer Erörterung der Selections-Theorie gezeigt.

Ernst Haeckel : Generelle Morphologie der Organismen. Allgemeine Grundzüge der organischen Formen-Wissenschaft, mechanisch begründet durch die von Charles Darwin reformirte Descendenz-Theorie, 1866)

Couverture du livre de Ernst Haeckel sur les formes artistiques de la nature (1904)

Planche dédiée aux araignées. Lithographie de Adolf Giltsch d’après les dessins de Haeckel.  Hessischen Landesmuseums de Darmstadt. Exposition „Verborgene Schönheit – Kunstformen der Natur“(Beautés cachées les formes artistiques de la nature)  2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« 

Nous désignons sous le terme écologie toute la science des relations de l’ organisme avec le monde extérieur environnant, ce qui recouvre, au sens large, toutes les « conditions d’existence ». Celles-ci sont en partie de nature organique, en partie de nature anorganique [inorganique]. Les unes comme les autres sont, comme nous l’avons montré précédemment, de la plus grande importance pour la forme des organismes car elles obligent ces derniers à s’adapter à elles. Parmi les conditions d’existence anorganiques auxquelles tout organisme doit s’adapter, il y a les propriétés physiques et chimiques de son habitat, le climat (lumière, chaleur, électricité et humidité de l’atmosphère), la nourriture anorganique, l’état de l’eau, du sol etc. Pour ce qui est des conditions d’existence organiques, nous prenons en compte l’ensemble des rapports de l’organisme qui entrent en contact avec les autres organismes dont la plupart ont sur eux soit des effets favorables soit néfastes. Tout organisme rencontre au milieu des autres des amis et des ennemis, les uns facilitent son existence d’autres la compromettent. Les organismes qui servent aux autres de nourriture ou ceux qui y vivent en parasites font également partie de cette catégorie de conditions d’existence. Toutes ces relations d’adaptation sont d’une extrême importance pour la formation des organismes. Les conditions organiques d’existence agissent de manière bien plus profonde sur la transformation des organismes dans leur lutte pour l’existence (Dasein) que les conditions anorganiques ainsi que nous l’avons montré dans notre commentaire sur la théorie de la sélection.

»

(Traduction Bernard Umbrecht)

Oecologie (prononcez Eucologuie), qu’il l’écrit avec un « c », alors qu’aujourd’hui il s’écrit Ökologie, est un mot qu’Ernst Haeckel forge à partir du grec οἶκος qu’il traduit par Haushalt (la tenue du foyer, l’économie domestique ), Lebensbeziehungen (relations de vie).
Antérieurement à ce passage, il avait succinctement défini l’oecologie comme “la science des relations métaboliques entre les organismes” (die Oecologie, die Wissenschaft von den Wechselbeziehungen der Organismen unter einander). Ailleurs, il écrit encore que l’écologie est l’étude des habitats naturels ( Die Oecologie oder die Lehre vom Naturhaushalte). Peu avant lui, Charles Darwin avait parlé d’ « économie de la nature ». Économie et écologie partagent une racine grecque commune : oïkos. D’où l’expression employée par Haeckel de „Naturhaushalt“= foyer, habitat, maison voire économie de la nature. Il parle encore d’un monde extérieur environnant. Il ne connaît pas la notion de milieu, l’Umwelt qui n’est pas l’environnement mais le monde de vie propre à chaque espèce que définira, 70 ans plus tard, Jakob von Üexküll. J’y viendrai ultérieurement. Notons cependant qu’en 1848, un médecin français, Charles Robin, inventait la notion de mésologie (du grec meson, milieu) pour appeler de ses vœux à la constitution d’une science des milieux.

L »écologie est pour Haeckel une science, une science englobant tout l’ensemble des « conditions de vies » et des relations compris dans un sens très large. Mais, comme le souligne Jean-Paul Deléage dans son Histoire de l’écologie,  il n’a pas exploré le continent qu’il a découvert et nommé. Je relève aussi qu’il parle des conditions d’existence des organismes exclusivement en termes d’adaptation. Il n’envisage pas la possibilité d’un agir sur, dans et avec le milieu. C’est un peu comme si c’était lui que visait le philosophe anglais Whitehead quand il écrit :

« Le fait que des espèces organiques ont été produites à partir de distributions de matière imorganique et le fait qu’au cours du temps des espèces organiques de type de plus en plus élevé se sont développées ne sont en rien éclairés par aucune doctrine d’adaptation au milieu, ni de lutte pour la vie.
En réalité, la marche en avant a été accompagnée par le développement de la relation inverse. Des animaux ont entrepris progressivement d’adapter le milieu à eux-mêmes. Ils ont bâti des nids et des habitations sociales d’une grande complexité ; les castors ont coupé des arbres et construit des barrages sur des rivières ; des insectes ont élaboré une vie communautaire d’un niveau élevé comportant une variété de réactions exercées sur le milieu.
Même les actions les plus intimes des animaux sont des activités qui modifient le milieu. Les plus simples des choses vivantes se laissent pénétrer par leur nourriture. Les animaux plus évolués chassent leur nourriture, l’attrapent et la mâchent. Ce faisant ils transforment le milieu pour leurs propres besoins. Certains animaux fouissent le sol pour trouver leur subsistance, d’autres traquent leur proie. Bien sûr, la doctrine courante de l’adaptation au milieu couvre toutes ces opérations. Toutefois, elles sont fort mal exprimées par son énoncé, sous le couvert duquel on perd aisément de vue les faits eux-mêmes. Les formes de vie supérieures s’occupent activement à modifier leur milieu. Dans le cas de l’espèce humaine, cette attaque active du milieu est le fait le plus saillant de son existence ».

Alfred North Whitehead : la fonction de la raison Payot . P 104

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