Quoi qu’il en soit, un(e) septuagénaire sera président(e) de l’Allemagne

 

Kurt-Georg Kiesinger tel qu’il apparaît à la fin du film de Rainer Werner Fassbinder, « Le mariage de Maria Braun » comme expression, selon Hans-Ulrich Gumbrecht, d’une « latence » (du latin latens, caché) générationnelle.

Il était une fois deux Allemagnes. L’une de l’Est et l’autre de l’Ouest. RDA et RFA. Ostalgie, ouestalgie. Voilà que tout cela se rejoue encore dans une mascarade électorale, dissidente de l’Ouest contre dissident de l’Est.  Retour en arrière dans un espace temps qui a pourtant volé en éclat où tout se déroule depuis comme à fronts sinon renversés du moins emmêlés. Sans avoir besoin d’institut de sondage, nous sommes en mesure de révéler qu’après la candidature de Beate Klarsfeld, un(e) septuagénaire sera président(e) de la République fédérale d’Allemagne

Reprenons.

Retour vers le passé 1

J’ai déjà évoqué le premier épisode de l’élection présidentielle déclenché par la démission de Christian Wulff qui fut pendant deux années le plus jeune président de l’Allemagne. Ont suivi des tractations coalitionnaires entre les différents partis avec en arrière plan la préparation des coalitions pour 2013 et des Verts tentés par l’alliance à droite . A la suite d’une opération de lâchage de la Chancelière par son allié libéral, le FDP, alors que la Bild Zeitung faisait le forcing pour son favori, Joachim Gauck, pasteur dissident de la RDA (mais pas du tout de la première heure) devrait être désigné, le 18 mars prochain, par l’Assemblée fédérale – sorte de congrès- 11 ème président fédéral d’Allemagne. Et aussi le plus âgé (72 ans).

Le plus âgé remplace ainsi le plus jeune.

Retour vers le passé 2 : opération « demain, j’enlève le bas »

Passons à la gauche, Die Linke. On ne voit pas pourquoi, en France, on traite ce parti d’extrême gauche – Oskar Lafontaine, d’extrême gauche ? On aura tout vu, lu ! Die Linke, donc, peut-être – sans doute même – dépitée d’avoir été exclue de la concertation des partis pour la nomination du ou de la candidat(e) à la présidence – comme d’ailleurs le Parti pirate – s’est jetée dans une opération  marketing du style « et demain j’enlève le bas ». Elle a proposé la candidature de Beate Klarsfeld (73 ans) qui ne partage pas grand-chose pourtant de ses options politiques et qui en France soutient l’actuel locataire de l’Elysée en raison de ses positions pro-américaines et pro-israélienne. On ne peut pas dire que ce soit pour le parti de gauche une projection dans l’avenir. Plutôt retour vers le passé 2.

Beate Klarsfeld s’est empressée d’accepter. C’est pour elle une occasion unique. On lui a toujours refusé en Allemagne une distinction honorifique alors qu’elle se vit comme une patriote allemande. Die Linke l’avait proposée en vain pour l’ordre du mérite allemand. Dans le message de remerciements aux mots soigneusement pesés, elle déclare

C’est pour moi un grand honneur et une reconnaissance de mon travail. Pour Die Linke, les questions sociales aussi bien que l’antifascisme sont au cœur de leur engagement politique.

Vous savez que mon mari et moi nous nous sommes fixé comme tâche dans notre vie de mettre en lumière les atrocités des nazis, de faire en sorte que les criminels soient punis comme il se doit et d’en informer les jeunes générations. Je voulais et je veux toujours servir de pont entre les peuples allemand et juif. Je milite pour la compréhension entre les peuples et je me situe toujours du côté des victimes.

Tout le monde sera attentif aux mots qu’elle saura trouver pour les dernières victimes – d’origine turque- des terroristes nazis d’aujourd’hui. Pour le reste, elle a annoncé la couleur : « Nous soutenons Sarkozy, je le dis publiquement », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse après l’annonce de sa candidature. Le « nous » à moins d’être de majesté faisait référence à son mari Serge et son fils Arno, conseiller du président de la République française. Personne n’a entendu la réaction du président du groupe parlementaire de la gauche, Gregor Gysi

Beate Klarsfeld est née à Berlin de parents « ayant fait partie de la majorité silencieuse qui a voté pour Hitler ». A 21 ans, elle s’échappe à Paris où elle rencontre Serge Klarsfeld. Le 7 novembre 1968, lors d’un congrès du parti chrétien démocrate, elle parvient à se précipiter sur Kurt-Georg Kissinger alors chancelier d’Allemagne fédérale, chancelier de la première coalition entre le parti social-démocrate et chrétien démocrate, SPD et CDU. Elle le gifle en le traitant de nazi. Le chancelier de l’époque avait en effet été membre du parti nazi. Il avait travaillé pendant la guerre au service de propagande extérieure du ministère des affaires étrangères. La gifle révèle ainsi au monde entier que d’anciens nazis se portent bien dans l’Allemagne de l’Ouest des années 1960.  Cette action qui lui valut une condamnation  à une année de prison ferme à laquelle elle échappera, elle l’a revendiquée comme le geste d’une « Allemande non juive » Peut-être, comme le suggère l’historien Götz Ali, que cette gifle s’est substituée à celle que les jeunes gens de sa génération voulaient infliger à leurs propres parents. Suivront les Années de plomb, l’Allemagne en Automne. L’avocat de Beate Klarsfeld a été Horst Mahler, qui sera de la Fraction armée rouge avant de finir néonazi.

Les roses d’Heinrich Böll

Deux écrivains Günter Grass et Heinrich Böll se disputeront à cause de cette gifle. Heinrich Böll pour qui le Chancelier Kiesinger représentait  « les nazis bourgeois et soignés, ceux qui ne se salissent ni les mains ni les vêtements, et qui continuent, depuis 1945, à parcourir sans vergogne les régions d’Allemagne, et sont même invités à tenir des discours par le Comité central des Catholiques allemands » s’était fait publiquement reprocher par Günter Grass d’avoir envoyé des roses à Beate Klarsfeld : « il n’y a pas de raison […] d’envoyer des roses à Beate Klarsfeld. Autant je suis contre la – présence à la chancellerie d’un homme qui a été nazi de 1933 à 1945, autant je suis intransigeant contre des gifles ou de pareils actes « héroïques. Une gifle n’est pas un argument. » L’ennui pour Günter Grass, c’est que nous savons aujourd’hui qu’il a lui-même triché avec son passé.

Beate Klarsfeld a depuis son geste en 1968 mené la traque des nazis Partout où ils seront (titre de son livre) en particuliers de Klaus Barbie, un combat nécessaire et le plus honorable et digne qui soit.  La question n’est pas de contester quoi que ce soit en ce domaine. Elle bénéficie par ailleurs de la double nationalité française et allemande et n’est pas plus illégitime que quelqu’un d’autre à être candidate. Au parti de gauche die Linke d’assumer son choix mais cela risque d’être au mieux un coup d’épée dans l’eau.

Le président de la République allemande a un rôle exclusivement symbolique. D’où, précisément, une certaine importance. Que se passe-t-il au niveau symbolique ? Ce qui nous intéresse dans le fond c’est d’essayer de comprendre ce moment où se joue tout sauf une compétition d’avenir et où le passé tourneboule dans une société désemparée.

Il y a quelques timides tentatives d’interprétation : L’Allemagne est-elle une démocratie tentée par l’infantilisme qui besoin de paternalisme, de parents sachant donner des gifles ?  On peut épiloguer à propos de Joachim Gauck sur le retour au centre de la paroisse protestante. Elle en  avait disparu au profit d’une alliance entre la social-démocratie et du catholicisme social qui a marqué l’après guerre en Allemagne, comme le suggère, Franck Walter  On peut relever que la construction de  ponts transatlantiques est un objectif commun aux deux candidats, etc.…

Globalement, c’est le vieux monde qui ne veut pas céder la place. Dans un contexte de destruction massive non seulement du capital matériel mais aussi du capital symbolique, tout se passe comme si on ne savait opposer au vide néolibéral que des figures septuagénaires ou octogénaires, pourvue qu’elles aient été peu ou prou en relation avec des actes de résistance. Mais cela ne constitue pas un programme et ne préfigure aucun avenir.

« Latence » (du latin latens, caché)

Dans un récent essai intitulé Après la latence publié par la Neue Zürcher Zeitung, mon presque homologue Gumbrecht, Hans Ulrich, professeur de littérature comparée à l’Université de Stanford  évoque les portraits de chanceliers – dont Kurt Georg Kiesinger (notre illustration) giflé par Beate Klarsfeld – qui clôture le film de Fassbinder Le mariage de Maria Braun, en miroir du portait d’Hitler qui, lui, fait l’ouverture. Cela reflète, explique Gumbrecht, le sentiment d’une génération d’être prisonnière de l’histoire. Les natifs de l’après guerre vivaient dans une « latence » c’est-à-dire dans le sentiment que leur avenir ne pouvait se construire que sur la révélation de quelque chose de caché dans le passé qu’il fallait découvrir et révéler au grand jour. Toute autre considération mise à part, le geste de Beate Klarsfeld en fait partie. Mais aujourd’hui, les repères temporels ont volé en éclat et le passé est encore et toujours omniprésent, certes sous une forme muséale et commémorative, mais il n’a plus à être déterré. Et la « latence » a cessé d’être la seule référence à l’histoire.

Une dernière remarque, enfin : l’épisode qui se joue actuellement en Allemagne et les considérations générationnelles évoquées ici ainsi que dans le précédent article restent enserrées dans le monde analogique. Le vrai clivage générationnel qui s’opère aujourd’hui – autre latence ?- est celui qui sépare les natifs de l’analogique des natifs du numérique. Or sur ce monde qui vient, aucun des candidats à la présidence de la République que ce soit en Allemagne ou en France n’a réellement quelque chose à dire.

 

 

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