Voilà pourquoi l’on nous désespère

« L’histoire est l’art de rappeler aux femmes
et aux hommes leur capacité d’agir en société »

Patrick Boucheron

Frontispice du Leviathan par Abraham Bosse.

Dans un entretien sur une pleine page au journal Dernières Nouvelles d’Alsace (27/07/2019) repris dans l’Alsace du 29/07/2019 – avec un peu de décalage, c’est la même rédaction –  alors que bien des protagonistes locaux ne bénéficient pas de tant d’honneur, Benoit Vaillot s’appuyant sur un présupposé idéologique sans nuance analyse toute forme de différenciation locale voire même toute forme de décentralisation et partant la création d’une Collectivité européenne d’Alsace comme favorisant mécaniquement une surenchère ethno-régionaliste. Voilà qui a au moins le mérite de mettre les pieds dans le plat du couvent des Jacobins. Cette mécanique ossifiée empêche d’imaginer toute possibilité de transformation accompagnant les métamorphoses de la vie. L’entretien n’a rien d’une improvisation. Je m’appuierai pour le critiquer sur une contribution du même auteur à un think-thank, comme ils disent en bon français, appelé l’Aurore. Ce laboratoire d’idées, une des appellations possibles en français, a été créé par l’ancien ministre Jean Glavany et est dirigé par Gilles Clavreul, un haut fonctionnaire proche, dit-on, de Manuel Valls qui fut membre du cabinet de François Hollande. Il se fixe pour objectif de réinvestir la place laissée vacante par la social-démocratie moribonde. A son programme : réarmer la république contre la proposition identitaire (sic). Sans confondre les uns avec les autres, cela permet se situer un peu d’où ça parle. Je ne sais pas si l’auteur se revendique de la gauche mais on trouvera dans ses propos des raisons pour lesquelles celle-ci nous désespère. Cela vaut d’ailleurs pour tous les partis dit républicains comme l’ont montré les dernières élections européennes.
Je ne me contenterai pas de cette critique. Après avoir dans un premier temps souligné que ce type de questionnement mène dans une impasse, paraphrasant le bon vieux mot d’ordre, ce n’est qu’un début, élevons le débat, je m’efforcerai de montrer que souterrainement enfouie se pose une question à ouvrir, celle de la localité. Ce faisant je me risque à un exercice de travaux pratiques du groupe Internation.
Commençons par le texte de l’entretien. Il a fait quelque bruit dans le Landerneau où la croyance en un impératif d’immédiateté a effacé le temps d’une réflexion plus approfondie. Je le reprends ici dans son intégralité en encadré, il sera entrecoupé de commentaires. Le tout sera approfondi à la fin. C’est moi qui sur- et souligne. En italique les questions de la journaliste.

1. Réplique à Benoît Vaillot

Collectivité d’Alsace et régionalisme : « Un risque d’éloignement de la nation »

Alors que beaucoup se réjouissent de la création de la collectivité européenne d’Alsace, d’autres s’inquiètent. « La différenciation territoriale favorise les mouvements ethno-régionalistes », constate l’historien strasbourgeois Benoît Vaillot (*), spécialiste des frontières et des identités.

(*) Benoît Vaillot est agrégé d’histoire, doctorant à l’université de Strasbourg et à l’Institut universitaire européen de Florence. Il est spécialiste des frontières.

Propos recueillis par Anne-Camille BECKELYNCK

Que pensez-vous de la création de la collectivité européenne d’Alsace ?

Je pense que c’est un gadget administrativo-politique qui met en danger l’unité et l’indivisibilité de la République : on attribue à une collectivité spécialement créée des compétences particulières exorbitantes et la possibilité d’adapter des lois.

D’où il ressort qu’un gadget peut ébranler les fondements de la République caractérisée par son unité et son indivisibilité. Bigre ! La République est-elle si fragile que cela ? La Constitution de la République française précise en son article 1er d’une part que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », et que « son organisation est décentralisée ». On ne trouve pas de caractère d’unicité dans notre Constitution actuelle. Ce sont l’article 1er de la Constitution de l’an I ou 24 juin 1793 ainsi que le point II du Préambule de la Constitution du 4 novembre 1848, qui précisent que « La République est démocratique, une et indivisible ». Donc les constitutions se révisent sans que cela ne constitue un danger pour la patrie. J’ai d’abord cru que notre historien n’avait pas bien lu la Constitution. Il s’avère qu’en fait il veut restaurer celle de 1793.

Exorbitantes ?

La collectivité européenne d’Alsace va être dotée de compétences supplémentaires que d’autres collectivités n’ont pas en matière de coopération transfrontalière, économie et innovation, formation professionnelle, éducation, culture, logement, ainsi que les langues et cultures régionales.
La nouvelle collectivité aura la possibilité, par exemple, de promouvoir le bilinguisme, en prenant partiellement en charge, de façon encore assez floue, l’enseignement de l’allemand. Or pour être professeur d’allemand en France il faut normalement avoir passé un concours de l’Éducation nationale et/ou être recruté par l’État. L’exception accordée à l’Alsace en la matière présage un désengagement de l’État sur des missions fondamentales et fait courir le risque d’une décentralisation sans règles communes, avec un transfert désorganisé des compétences étatiques au bon vouloir des élus locaux. De plus, c’est illisible pour les citoyens et dangereux pour l’indivisibilité de la République.

On notera que pour illustrer ce qu’il appelle des compétences exorbitantes, il cible comme exemple la singularité de l’histoire de l’Alsace d’avoir été dans son histoire de langue allemande et d’être frontalière avec l’Allemagne. Pourtant en matière de compétences supplémentaires, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Tout au plus, dans certains domaines, la nouvelle collectivité peut être chef de file – on ne sait trop ce que cela veut dire – d’un ensemble parfaitement hétéronomique. Le toute reste dans le cadre du code général des collectivités territoriales. Et sous la férule d’un pro-consul de la préfectorale. Et c’est même là qu’il y a un problème. Pas de trace de compétences, de pouvoir de décision un tant soit peu autonomes. Il est totalement inexact de dire que la nouvelle collectivité prenne en charge, fut-ce partiellement, l’enseignement de l’allemand. Le texte de loi dit ceci :

« Art. L. 3431-4. – La Collectivité européenne d’Alsace peut proposer sur son territoire, tout au long de la scolarité, un enseignement facultatif de langue et culture régionales selon des modalités définies par la convention mentionnée à l’article L. 312-10 du code de l’éducation, en complément des heures d’enseignement dispensées par le ministère de l’éducation nationale.
La Collectivité européenne d’Alsace peut recruter par contrat des intervenants bilingues pour assurer cet enseignement ».

Au fond, vous contestez la « décentralisation à la carte » voulue par le gouvernement…

Le droit à la différenciation territoriale repose sur l’idée que toutes les collectivités sont différentes et que leurs compétences doivent épouser leurs besoins. Mais le problème est que l’expression de ces besoins découle de revendications identitaires et non de la défense de l’intérêt général local.
Un statut spécifique pour l’Alsace ne bénéficiera en réalité pas vraiment à la région et à ses habitants.

Affirmer que les besoins de différenciations découlent de revendications identitaires constitue une erreur d’analyse manifeste. C’est mettre la charrue avant les bœufs. Les « revendications identitaires » tomberaient-elles du ciel ? Ces besoins sont ce qu’ils sont , on peut toujours en faire la critique, mais ils ne sont pas à confondre avec leur instrumentalisation par des forces identitaires qu’il conviendrait dès lors de nommer. Car, qui est ici visé par cette appellation confuse ?  Il n’y a pas à confondre l’aspiration à une diversalité au sens d’Edouard Glissant qui la définit comme une « mise en relation harmonieuse des diversités préservées » avec une revendication identitaire. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en pas. Le tout est de savoir pourquoi.

Mais justement, l’existence même de l’Alsace en tant qu’entité institutionnelle, sa place sur la carte de France officielle, a été effacée par la réforme territoriale de 2015 et la création de la région Grand Est. Est-ce que ce n’est pas là le péché originel ?

Cette réforme territoriale bâclée est l’une des plus grandes fautes de la présidence de François Hollande. Elle a supprimé des régions cohérentes et pertinentes pour l’action publique, et l’Alsace a été l’une de ces victimes. La suppression de la région Alsace a été une erreur fondamentale et la création du Grand Est une erreur encore plus grande. On a rassemblé ensemble des régions au profil politique, économique et culturel très différent pour constituer un monstre administratif qui éloigne les citoyens des centres de décision. Et plutôt que de remédier à cette situation ubuesque en cassant la réforme de 2015, le président de la République et son gouvernement réalisent une réforme encore plus néfaste en créant une nouvelle collectivité avec de nouvelles compétences, mais qui va rester dans la région Grand Est. L’Alsace devrait tout simplement redevenir une région à part entière.

Là nous sommes à peu près d’accord. Quoi que… peut-être pas pour les mêmes raisons. Car sa conception de la région et du département est strictement étatico-pyramidale. Du haut en bas. Toute complexité distendrait selon lui ce cadre. C’est la complexité qui l’effraye. Mais le problème n’est pas tant là que dans le fait qu’elle ne fait pas sens. La région a été créée, on le sait, sur un coin de table où François Hollande s’est amusé entre la poire et le fromage à la découper ainsi.
Je signale à propos de la région du Grand- Orient -Est, que cette dernière vient de lancer un appel d’offre pour la fabrication d’une identité grand-estienne qui lui fait si grand défaut, et pour cause. Les éléments de la carte d’identité ont déjà été définis : les rois de France ayant été sacrés à Reims, la Marseillaise créée à Strasbourg, les batailles de la Marne et de Verdun en 1914 et 1916 , etc. (Cf Rapport du SRADDET page 11) , je vous laisse imaginer la suite. Au fait, ils ont oublié que Jeanne d’Arc étant lorraine… Et forcément effacé que l’Alsace était allemande depuis 40 ans en 14-18 et qu’on y parlait alors majoritairement l’allemand. (Cf ici)

Vous êtes spécialiste de la construction des souverainetés et des identités nationales. D’après vos recherches, quels effets ont les différenciations territoriales de ce type ?

La promotion des différences de compétences entre collectivités génère une surenchère ethno-régionaliste. Par « ethno-régionalisme » on qualifie le régionalisme d’exclusion qui revendique des différences irréductibles par rapport à l’État central et qui construit l’identité régionale contre ce dernier. Il distille une petite musique contre l’État, qui est comparable à celle que l’on retrouve chez certains élus nationaux contre l’Union européenne : « Ce n’est pas notre faute, c’est la faute à Bruxelles », « Ce n’est pas notre faute, c’est la faute à Paris », au fond, c’est le même discours.
Globalement, les mouvements ethno-régionalistes manipulent les identités régionales et même, au besoin, les inventent ! Ça a été le cas en Italie avec l’invention de la Padanie dans les années 1970. Cette région a été inventée par la Ligue du Nord [initialement « Ligue du Nord pour l’indépendance de la Padanie », rebaptisée en 2018 « La Ligue » – Lega en italien. Ce parti d’extrême-droite est aujourd’hui dans la coalition au pouvoir, avec notamment le ministre Matteo Salvini, NDLR]. Ce parti ne souhaitait plus verser à l’État italien des impôts qui seraient redistribués pour le développement de toute la péninsule italienne – structurellement plus riche au nord qu’au sud – et a donc inventé une identité pour le justifier.
Les exemples en France ne vont assurément pas aussi loin, mais on peut s’étonner de voir qu’à Rennes, les plaques de rue sont aussi écrites en langue bretonne alors qu’historiquement personne à Rennes n’a jamais parlé breton…
On constate que, pour s’implanter durablement, les mouvements ethno-régionalistes ont toujours comme priorité la revendication des compétences en matière éducative et culturelle pour la région. L’aménagement du territoire qu’ils mettent en avant pour rassurer n’est qu’un leurre. C’est pour ça qu’ils insistent autant sur la question de l’apprentissage des langues régionales.

Faut-il déduire de la dernière affirmation que l’apprentissage des langues régionales suffirait de facto à mettre celles et ceux qui la pratiqueraient en opposition irréductible à l’état central ? Je passe sur l’affirmation discutable que personne à Rennes n’a jamais parlé breton… Et, placer l’Alsace sur le même plan que l’invention de la Padanie, fallait l’oser ; c’est ce qu’on appelle être à côté de la plaque. On passe donc des identitaires aux ethno-regionalistes en passant par ceux qui disent : c’est la faute à Paris puis plus loin aux régionalistes tout court, sans oublier la poignée de mafieux. Cela s’appelle un amalgame là où il faudrait introduire de la différenciation et surtout de la précision. En l’absence d’ethnie, de quoi l’ethno-régionalisme est-il le nom ? En fait ces paravents masquent le fait que l’auteur est hostile à l’idée même de singularité. Toute différentiation ferait, selon lui, mécaniquement un point de bascule dans une nébuleuse destructrice niant ainsi le fait que cela peut-être aussi une ouverture sur une métamorphose individuante. Or, c’est cette négation-ci, avec celle de la vie que révèle la vision mécanique de l’histoire – inquiétant pour un doctorant en histoire -, qui fait le jeu des obscurantismes. Surtout si l’alternative proposée est de danser autour du totem de la République « une et indivisible ».

La Corse a obtenu en 1991 un statut différencié. Qu’est-ce qu’on a pu observer depuis, ces vingt-huit dernières années ?

On constate que la différenciation territoriale favorise mécaniquement les mouvements ethno-régionalistes puisqu’elle leur offre la reconnaissance institutionnelle qu’ils réclament. Jusqu’à récemment, les régionalistes corses ne représentaient qu’eux-mêmes et une poignée de mafieux. Mais la création de la collectivité territoriale de Corse leur a donné une légitimité forte et ils n’ont cessé de progresser. Maintenant, on compte plusieurs partis régionalistes corses dont le score total a doublé entre 2004 et 2010 (de 17 à 35 %). Ils ont fait leur entrée à l’Assemblée nationale en 2017, avec trois députés sur quatre circonscriptions.
Dans ce cadre institutionnel, le danger est qu’à terme les partis nationaux disparaissent au profit des partis régionaux. Donc c’est une illusion, de la part des élus locaux alsaciens, de penser qu’ils vont maîtriser, contenir ou avaler les autonomistes. Au contraire, ils vont devoir être dans une surenchère face à eux pour exister politiquement dans le cadre de la nouvelle entité territoriale. Ils vont être progressivement phagocytés et à terme, l’unité nationale est en danger.

Si l’on ne peut pas dialoguer avec les « autonomistes », on fait quoi ? On fait appel à l’aimable docteur Guillotin du couvent des Jacobins ?

Et donc selon vous, plus on en donne aux régionalistes, plus ils en demandent ?

Absolument. Regardons à l’étranger pour prendre du recul sur nos débats franco-français. Un exemple évident nous est offert par la Catalogne. La proclamation unilatérale d’indépendance de 2017, tous les spécialistes des territoires en Europe la jugeaient inévitable. Depuis les années 1980, l’État espagnol a cédé à toutes les demandes des régionalistes. Le degré d’autonomie de la Catalogne s’est tellement rapproché de l’indépendance qu’il était devenu logique que les indépendantistes terminent le processus. En face, l’État espagnol a réagi de façon extrêmement brutale, à la mesure de son laxisme pendant quarante ans.
Au Royaume-Uni, des compétences particulières sont attribuées aux entités qui la composent [Angleterre, Pays de Galles, Écosse, Irlande du Nord] à travers la devolution. Cela a permis aux indépendantistes écossais du SNP [Scottish national party] d’accéder au pouvoir. Ils ont organisé en 2014 un référendum sur l’indépendance (55,3 % de non) et parlent d’en organiser un nouveau pour ne pas être embarqués dans le Brexit. Si l’Écosse prend son indépendance, le Royaume-Uni est non seulement mort, mais la nation britannique aussi.
Il y a aussi l’exemple belge. Les régionalistes flamands demandent depuis plus de cinquante ans plus d’autonomie en disant, à chaque fois, que c’est la dernière. Ça a amené en 1993 à une fédéralisation de l’État belge, avec des entités séparées selon des critères territoriaux et linguistiques. Maintenant les indépendantistes flamands demandent de régionaliser des domaines fondamentaux comme l’impôt ou la sécurité sociale. Aujourd’hui, il ne reste plus à la Belgique que son roi et une équipe de football ! Francophones et Flamands ont même des partis politiques séparés au Parlement national. Ce n’est pas une prédiction folle que d’envisager la dissolution de la Belgique à moyen terme…
On constate que plus on donne aux régionalistes, plus on tend vers la destruction de l’État et de la nation.

Trop long ! Coupez ! (aurait du dire le Rédacteur en chef). Régionalistes, indépendantistes, autonomistes, ethno-régionalistes, tout cela est du pareil au même. Qu’en est-il de l’Allemagne, état fédéral, de la Suisse multilingue et dialectale où les Cantons lèvent l’impôt et alimentent les finances de l’État et non l’inverse ? Comment qualifie-t-il les mouvements d’extrême droite et xénophobes qui se développent là-bas ? Ont-ils pour origine la dévolution ? Car il condamne aussi la dévolution, c’est à dire … la délégation de compétences sur le mode : vous leur donnez le petit doigt et ils veulent tout avaler.

Donc selon vous, la création de cette collectivité alsacienne fait courir à terme le risque d’une sécession ?

Les mouvements ethno-régionalistes prennent des formes différentes selon les territoires et il ne faut pas voir la Catalogne partout, mais il y a un risque d’éloignement de la nation. Toute différenciation territoriale fait mettre le doigt dans cet engrenage. Cela ne veut pas dire que la décentralisation est un danger en soi mais qu’il faut proposer une décentralisation au service de la population qui n’amoindrit pas le rôle de l’État. L’État doit garder un rôle social fort et permettre d’équilibrer le territoire.
C’est pour cette raison qu’il faudra être vigilant sur d’éventuelles revendications fiscales. La volonté d’autonomie fiscale a souvent été le moteur de l’indépendantisme. En Écosse, les revendications indépendantistes sont aussi motivées par le fait qu’il y a du pétrole en mer du Nord et qu’ils ne veulent pas partager le magot…
La décentralisation à la carte telle que la proposent le président de la République et le gouvernement actuel profite in fine toujours aux mêmes : les métropoles et les régions les plus riches. Il n’y a aucun intérêt pour la Corrèze de demander un statut particulier puisqu’elle n’en aura jamais les moyens. Cette réforme est dangereuse parce qu’elle risque de flatter les mouvements ethno-régionalistes qui souhaitent mettre fin à la solidarité nationale et à l’égalité territoriale qu’apporte l’État républicain. Les inégalités territoriales de notre pays, révélées lors de la crise des gilets jaunes, n’ont pas fini de s’accroître.

Et on y répond par un égalitarisme territorial ? On remarquera qu’il laisse courir la question de la sécession tout en abondant dans son sens. Son incapacité à penser la différence ne lui permet non seulement pas de lire les textes mais de relever la moindre singularité de l’histoire de l’Alsace comparée aux autres régions. Il est vrai qu’on ne l’apprend pas à l’école.
Simplisme, déni, et contrevérité,  le fait de prendre les effets pour les causes, ce qui est une définition de l’idéologie, caractérisent cet entretien. Alerter d’un danger n’est pas critiquable en soi, mal poser le problème peut s’avérer tout aussi dangereux car cela alimente les mauvaises réponses.

Singulièrement, Benoît Vaillot en oublie même qu’il existe déjà un droit local d’Alsace Moselle. A ce qu’on sache cette réalité n’a pas spécialement favorisé le développement d’un ethno-régionalisme. De quoi d’ailleurs cette chose est-elle le nom en l’absence d’ethnie ? Cherchant un peu à savoir ce que contenait ce néologisme on ne peut plus vague, force est de constater que nous avons à faire à une nébuleuse. On trouve pêle-mêle : ethno-régionaliste = « défenseur d’une population régionale ». Une population régionale serait une ethnie ? Un certain Lieven De Winter pose qu’un parti ethno-régionaliste est un parti qui postule la différence culturelle irréductible d’une catégorie clairement définie de la population et demande, afin que cette différence puisse être prise en compte adéquatement, une modification de la structure de gouvernement adaptée aux besoins (Cf De Winter; Lieven. Non-state wide parties in Europe. Barcelon (ES), Institut de ciències politiques isocials, 1994. cité par Frédéric Falkenhagen : Les électorats ethno-régionalistes en Europe occidentale) ».
Pour Benoît Vaillot, l’ « ethno-régionalisme » qualifie le régionalisme d’exclusion qui revendique des différences irréductibles par rapport à l’État central et qui construit l’identité régionale contre ce dernier. On voit que c’est clair ! L’impression domine que le préfixe ethno n’a ici qu’une fonction péjorative. Le néologisme doit servir de repoussoir. A quoi ? A ceci :

« De plus en plus, est apparue la nécessité de garantir la diversité des dispositions législatives afin d’adapter ces dernières aux réalités locales. Cette multiplicité législative explique peut-être que l’adjectif « une » qui figurait dans les textes révolutionnaires, ait disparu dans les Constitutions du xxe siècle. L’existence de textes venant concurrencer la loi et la reconnaissance de populations au sein du peuple français sont deux illustrations de la recherche d’une diversité territoriale qu’il n’est pas possible d’ignorer ».(Michel VERPEAUX, Professeur à l’Université Panthéon-Sorbonne, Directeur du Centre de recherches en droit constitutionnel, sur le site du Conseil constitutionnel)

Dans un article co-écrit avec le politiste Benjamin Morel, les deux auteurs critiquent la différentiation territoriale assimilée de fait à une « décentralisation asymétrique » qui conduirait ipso facto à une « surenchère ethno-régionaliste, soit un régionalisme d’exclusion se fondant sur un rejet de l’État central ». Car, il y aurait « une corrélation entre l’étendue des compétences des collectivités et le sentiment ethno-régionaliste ». Toute dévolution, tout transfert de compétence, voire d’adaptation de la loi à des réalités régionales conduirait à la radicalisation des aspirations identitaires. Plus raide, tu meurs. Pensée mécanique qui nie la vie même à partir d’une conception absolutiste de l’État. Le choix des mots et leur flou qui condensent les amalgames n’a rien d’anodin.
Benjamin Morel et Benoit Vaillot vont jusqu’à affirmer qu’il serait vain de « distinguer un régionalisme modéré qui viserait à l’autonomie de gestion et un ethno-régionalisme extrême, poussant à l’indépendance ». De quoi bloquer toute évolution. Ils en rajoutent en prétendant que « la décentralisation peut même représenter un frein à la croissance ». Les singularités quand bien même elles existeraient ne doivent pas trouver de traduction institutionnelle.
Selon les auteurs toute fêlure dans l’armature du Leviathan dont on oublie par ailleurs de dire qu’il est aujourd’hui numérique provoquerait une dérive ethno-regionaliste. Ne reste plus qu’à renforcer sa cuirasse comme s’il s’agissait d’un corps extérieur assiégé, à la mettre sous la protection de la police en guerre contre une population jugée hostile et à retourner aux fondamentaux de 1793 niant deux siècles d’histoire. Pour  finir plus royaliste que le roi puisque aussi bien nation – celle de Renan, auquel les auteurs se réfèrent – et Etat central sont confondus. Feuilletant les extraits du Journal de Robert Musil, je suis tombé sur cette annotation :

« Il dit : Savez-vous ce qu’il en est ? Il leur manque un roi en France. – Oh, pourtant, n’êtes-vous pas suisse et républicain ? rétorquai-je. – Ça, c’est une autre question ; Nous, nous sommes républicains depuis 600 ans pas seulement depuis 45 » [1845 en fait la deuxième République est de 1848 et pour 4 ans seulement. le texte de Musil date des années 1910]

(Robert Musil : Aus den Tagebüchern. Suhrkamp p. 84)

L’absence d’ouverture de l’État envers la diversité n’a d’égale que son ouverture à tous les vents de la globalisation. Ne faut-il pas plutôt considérer, sans tomber dans le faux débat jacobin/girondin, le fait que, quand le corset d’une conception unitaire de la République est trop serré, des coutures cèdent ? Et serré, il l’est.

L’Alsace qui était une région diverse devient, par fusion des anciens départements, au départ prévue dès la constitution des nouvelles régions, une collectivité unique sans réelles compétences particulières, pas même un petit supplément d’âme de langue et d’histoire régionales, cette dernière toujours absente des programmes scolaires. Tiens, au fait, pourquoi notre historien ne critique-t-il pas cela ? Avec le « nouveau » nom de Collectivité européenne d’Alsace, elle est destinée à devenir laboratoire d’une zone franche transnationale dont on vendra la marque, le plus sûr moyen de lui faire perdre sa consistance. Il fallait pour cela récupérer le nom même. La région Grand Est et non la nouvelle collectivité pourra ainsi organiser, comme elle vient de l’annoncer, expressément pour marquer le coup, en une sorte de geste inaugural, un Marché de Noël alsacien à …New-York puisque l’ « identité » de l’Alsace, c’est le marché de Noël. Quoi d’autre ? Tout ça pour ça ? En tous les cas, il y a de l’argent pour ce faire. En espérant que l’Ubu états-unien ne va pas se mettre à taxer les boules en prétextant que lui seul les a, les boules.

Je signale au passage que le Traité d’Aix-La-Chapelle, qui complète le Traité de l’Elysée entre la France et l’Allemagne, prévoit la « mise en œuvre conjointe d’un projet de territoire portant sur la reconversion de la zone de proximité de la centrale nucléaire de Fessenheim dans le contexte de sa fermeture, au travers d’un parc d’activités économiques et d’innovation franco-allemand, de projets dans le domaine de la mobilité transfrontalière, de la transition énergétique et de l’innovation ».

Que la décentralisation puisse poser des problèmes d’équilibres, de péréquations, qu’elle ne règle pas la question sociale, etc… je n’en disconviens pas. Mais un tel manichéisme mécanique ne permet précisément ni de les poser ni de les traiter.

2. La question de la localité

Avec  la restauration de l’absolutisme étatique où le citoyen finit dans la dichotomie ami/ennemi à la Carl Schmitt qui décrivait ainsi ce qui constituait la politique, nous sommes dans une impasse. La raideur mécanique de ce « rationalisme »  est un déni de l’importance la localité et témoigne de l’incapacité à la penser de manière pharmacologique sauf à débusquer un bouc émissaire (pharmakos) ici appelé ethnorégionaliste sans penser à ce qui le produit. Bétonner les exorganismes complexes que construisent les sociétés humaines revient à nier la vie elle-même. C’est d’elle qu’il faut partir. Et toute vie aussi bien biologique que noétique dépend d’une localité. Les animaux eux-mêmes, et contrairement à ce que l’on croit, ne s’adaptent pas à leur milieu mais le construisent.

Pour remettre les choses sur leurs pieds, on pourrait partir d’un peu d’empathie (Einverständnis) pour les souffrances qu’engendrent dans les populations le sentiment que le sol se dérobe sous leurs pieds et qui les conduit à se renfermer dans un illusoire cocon préservant une illusoire identité. L’illusion est dans la clôture. Il ne s’agit pas ici de s’enfermer dans une fausse alternative ouverture/ fermeture mais de considérer avec la philosophe Simone Weil que le milieu de vie quelles qu’en soient les limites n’existe pas sans relation avec un extérieur :

« un milieu déterminé doit recevoir une influence extérieure non pas comme un apport, mais comme un stimulant qui rende sa vie propre plus intense »

(Simone Weil : L’enracinement / Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain).

Il faudrait compléter cette notion par le fait qu’il s’agit aussi de vie noétique et que l’ensemble ne peut se concevoir en faisant abstraction des milieux techniques. Ne nous demande-t-on pas sur la photo d’identité de mettre nos lunettes ? Par ailleurs, le travail et les modes de vie sont, sous toutes leurs formes, prolétarisés.
Pour en rester à Simone Weil, elle note – en 1949 – que c’est précisément au moment où tout a été entièrement « remis en dépôt à l’état » qu’il se décompose :

« Enfin le village, la ville, la contrée, la province, la région, toutes les unités géographiques plus petites que la nation, ont presque cessé de compter. Celles qui englobent plusieurs nations ou plusieurs morceaux de nations aussi. Quand on disait, par exemple, il y a quelques siècles, « la chrétienté », cela avait une tout autre résonance affective qu’aujourd’hui l’Europe.
En somme, le bien le plus précieux de l’homme dans l’ordre temporel, c’est-à-dire la continuité dans le temps, [i.e : le lien entre les vivants et les morts, « la mission de la collectivité à l’égard de l’être humain, à savoir assurer à travers le présent une liaison entre le passé et l’avenir »] par-delà les limites de l’existence humaine, dans les deux sens, ce bien a été entièrement remis en dépôt à l’État.
Et pourtant c’est précisément dans cette période où la nation subsiste seule que nous avons assisté à la décomposition instantanée, vertigineuse de la nation. Cela nous a laissés étourdis, au point qu’il est extrêmement difficile de réfléchir là-dessus ».

(Simone Weil :  ibid)

En même temps, il ne faut cependant pas exagérer la question des racines particulièrement rhizomateuses en Alsace. Les racines, il faut savoir en couper, ou les déplacer tout comme il faut savoir se rendre étranger à soi-même (sich entfremden) pour mieux se retrouver.

« C’est depuis le temps des nomades, où il fallait garder en mémoire les lieux de pâture, que l’on surestime ainsi la question de l’endroit où l’on est ».

(Robert Musil L’homme sans qualité)

Ou Claude Vigée :

« l’homme n’est pas un tronc figé dans l’espace jusqu’à sa mort : seule ses jambes agiles constituent ses racines qui courent libres sur l’étendue de la terre »

(Cité dans Claude Vigée : Mon double royaume in Les orties noires Edition bilingue. Oberlin )

Claude Vigée n’en a jamais pour autant oublié son idiome dialectal, l’emportant avec lui.

Je note au passage que les plus alsaciens des Alsaciens sont en Amérique, que l’Ubu britannique, de son nom complet Alexander Boris de Pfeffel Johnson, dit le brexiteur, a des « racines » alsaciennes et ottomanes, l’un de ses ancêtres fut chambellan du roi de Bavière, de même que l’Ubu -c’est un euphémisme-  états-unien a des « racines » allemandes. Même qu’il n’aime pas qu’on le lui rappelle. Ils ont en point commun d’être des produits de l’Europe.

L’arbre généalogique est ici anecdotique ce qui ne veut pas dire que la généalogie le soit. Il n’apporte pas grand-chose. L’ « identité », pour évoquer un instant ce mot pas très heureux, n’est jamais acquise. Pour les signes extérieurs, il y a la carte d’identité. Il y en a même de trop. Elle est désormais biométrique c’est-à-dire qu’une parcelle de notre corps, empreinte digitale, de l’iris, de la rétine, de la voix, forme du visage seraient suffisantes à nous identifier dans la société de contrôle numérisée par la mise en place de dispositifs de contrôles de plus en plus automatisés. Un décret du gouvernement français vient d’ officialiser le développement d’une application mobile d’authentification d’identité sans possibilité d’un choix librement consenti comme le réclamait la CNIL, en voie de marginalisation. Baptisée «AliceM», elle fait appel à un dispositif de reconnaissance faciale.

Pas sûr qu’Alice aurait aimé cela… Elle qui disait :

« Est-ce que, par hasard, on m’aurait changée au cours de la nuit ? Réfléchissons : étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? Je crois bien me rappeler m’être sentie un peu différente de l’Alice d’hier »

Ce sera la fin du Pays des Merveilles. Dans cette société de contrôle (Gilles Deleuze) qui n’est plus simplement de surveillance (M. Foucault), nous sommes de plus en plus considérés comme des ennemis potentiels de l’État et décrits comme des homme[s] sans qualité quantifiables et numérisables.

La question de l’identité, en tous les cas posée comme un état qui permettrait de dire voilà ce que je suis, est une fausse question. Car il s’agit de devenir ce que l’on est, c’est à dire être comme Alice capable de métamorphoses, capables de développer, sans y parvenir jamais tout à fait, le maximum de nos potentialités en relation avec le développement des potentialités de la localité. Elle est celle de la singularité. Penser l’individuation, toujours aussi collective, ne peut faire l’économie d’un examen de notre assujettissement à l’algorithmisation du monde qui nous dividualise (Gilles Deleuze) et non qui nous individue et dans lequel on laisse la Silicon Valley faire la police et la justice sur les réseaux sociaux. Et créer une monnaie.

Il me semble qu’en partant de ces considérations-ci, on peut en développer une pharmacologie et panser cette souffrance. évoquée plus haut. Qu’elle soit manipulée par un certain nombre de forces, cela me paraît indiscutable. Mais on ne peut se passer de l’analyse du terreau sur lequel elles opèrent. Plus discutables sont les façons de les qualifier. Nous en avons déjà vues un certain nombre. On parle aussi de conservatisme, les progressistes étant du côté de l’État et de la rationalité financière. Certains parlent même de fascisme. Je sais – un peu – ce qu’il était hier mais j’ignore ce qu’il signifie aujourd’hui. Je me méfie en tous les cas d’un tel mot non défini. Il faudrait pour le moins le caractériser. Sans doute, le concept adéquat reste à inventer. Le mot conservateur est ambigu dans la mesure où le soin à porter aux localités peut passer par la nécessité de conserver un certain nombre de choses. Les localités qu’une politique de santé financiarisée veulent priver de leurs maternités parce qu’un accouchement par jour n’est pas rentable là où l’usine à 50km de là en réalise dix fois plus n’ont-elles pas raison de vouloir les préserver, quand bien même il faudrait les repenser ?

La globalisation a été et est vécue comme une délocalisation non seulement en termes de transfert de lieux de production mais aussi par ce qui est ressenti comme une intrusion de l’altérité des messagers du malheur (Brecht), ceux qui portent avec eux les malheurs du monde. C’est cet oiseau de malheur, ce porteur de mauvaises nouvelles, le réfugié, que l’on transforme en bouc émissaire. La localité doit présenter une dimension d’hospitalité. Elle inclut d’ailleurs la cohabitation avec d’autres espèces animales et végétales. Pensons au loup !

Nous sommes dans le contexte de l’anthropocène tel que le définit Bernard Stiegler :

«L’anthropocène est [..] ce qu’il convient de caractériser comme une liquidation des localités et une augmentation générale et planétaire de l’entropie thermodynamique comme augmentation de la dissipation de l’énergie, de l’entropie biologique comme destruction de la biodiversité, et de l’entropie informationnelle comme destruction de la noodiversité.»

(B. S.: Qu’appelle-t-on panser ? page  77).

La localité alors, qu’est-ce que c’est ? Question difficile en l’absence de traditions de réflexion sur le sujet. Je ne sais pas si l’on peut dire que le philosophe Bernard Stiegler a introduit la question ; en tous cas, il la porte fortement actuellement. Je n’en démêlerai que quelques aspects ou m’efforcerai de le faire. Commençons par ce que la localité n’est pas. Elle n’est pas assimilable à un folklore. Elle ne produit aucun déterminisme géographique. L’endroit où l’on est né n’est pas déterminant. Au demeurant, on n’a pas demandé leur avis aux femmes du temps où elles étaient tenues de suivre leurs maris. Pour Edgar Reitz, le réalisateur allemand de la série éponyme, la heimat est un univers fictif et toujours quelque chose que l’on a perdu. Le plus souvent, ce qui reste dans la mémoire ce sont les lieux des premières socialisations. Elle peut être le lieu où l’on arrive. Elle peut être la demeure du souffle, une géographie fictive, que l’on pourrait écrire avec Bernard Stiegler local-ité, c’est à dire qui a le caractère du local sans en avoir forcément une inscription physique, c’est à dire qui tient lieu de, comme l’on dit. Et à partir duquel peut se conquérir la singularité de la parole et de la pensée. Elle est ce qui permet d’acquérir un point de vue.
La localité est le lieu où la vie produit de l’anti-entropie, de l’anti-anthropie. Elle est ce qui permet de produire de la diversité, que se constituent des savoir-faire, des savoir-vivre et où se développent des capacités à penser/ panser par soi-même.

La localité dans son rapport à la globalisation / mondialisation

La localité ne se suffit pas à elle-même. Outre sa propre plasticité, elle entre en relation avec d’autres localités pour des échanges réels constituant des marchés (Fernand Braudel) et/ou symboliques, le stammtisch de l’association des joyeux chasseurs d’images, par exemple. Ou la bibliothèque municipale lieu d’un dialogue ace les auteurs vivants et morts. Le premier « non enraciné », étranger, est le commerçant (Georg Simmel), indispensable à la vie de la localité en ce qu’il transporte vers d’autres localités ce qui est produit par l’une ou y apporte ce qui est produit ailleurs. D’abord à l’intérieur d’un territoire puis de plus en plus loin. A cette dimension horizontale s’en ajoute une autre, verticale qui a tendance a supplanter la première dans la globalisation.

« …le problème de notre temps n’est […] pas d’avoir à choisir entre globalisation et repliement national, mais de bâtir un ordre juridique mondial solidaire et respectueux de la diversité des peuples et des cultures. Cette perspective tierce, la langue française nous offre un mot pour la nommer, avec la distinction qu’elle autorise entre globalisation et mondialisation. Mondialiser, au sens premier de ce mot (où « monde » s’oppose à « immonde », comme « cosmos » s’oppose à « chaos »), consiste à rendre humainement vivable un univers physique : à faire de notre planète un lieu habitable. Autrement dit, mondialiser consiste à maîtriser les différentes dimensions écologique, sociale et culturelle du processus de globalisation. Et cette maîtrise requiert en toute hypothèse des dispositifs de solidarité, qui articulent la solidarité nationale aux solidarités locales ou internationales ».

(Alain Supiot : Mondialisation ou globalisation ? Les leçons de Simone Weil)

On ne peut cependant pas mondialiser la globalisation qui est une délocalisation sans mondialiser la localité. On voit mal comment une question aussi importante que celle de la nécessaire transformation de notre agriculture et de notre alimentation posée mondialement par le Giec pourrait se gérer autrement que localement, ce qui ne veut pas dire en autarcie mais tant au niveau des différents pays, groupes de pays que de celui des régions y compris transfrontalières, villes, villages et ceci pas seulement verticalement mais aussi horizontalement, tant diachroniquement que synchroniquement.  Les agricultures ont une histoire parmi les plus anciennes même. L’effet du changement climatique n’est pas le même sur le vignoble bordelais que sur le vignoble alsacien ou champenois. De même, je ne vois pas comment on peut afficher son attachement à l’Alsace sans se préoccuper de l’état de la nappe phréatique qui se gère de manière transrhénane ou des forêts vosgiennes qui se meurent. Ces dernières se gèrent de manière transvosgienne.  C’est aussi localement qu’on fait l’expérience de l’anthropocène. Je note d’ailleurs que dans les soi-disant nouvelles compétences qualifiées d’exorbitantes aucune ne touche aux questions de l’environnement. Et pour cause, elles n’ont même pas été demandées.

La première localité dans l’univers est la biosphère aujourd’hui coiffée d’une technosphère :

« Depuis Spoutnik, des milliers de satellites encerclent la Terre en boucles de quatre-vingt-dix minutes. Leurs ondes enveloppent le globe d’une deuxième atmosphère, une technosphère. Le réseau dense des données issues d’observations satellitaires et la lourde infrastructure informatique qui permet de les traiter sont à la fois ce qui sauve, en nous permettant de mieux connaître les impacts humains sur le système Terre, et ce qui nous a perdus, en ce qu’ils participent du projet de domination absolue de la planète »

( Christophe Bonneuil / Jean-Baptiste Fressoz : l’événement Anthropocène. Seuil. p.79)

Grâce à ce système, nous sommes sans cesse géolocalisés même quand nous prenons un ticket de stationnement pour lequel il faut désormais, du moins dans ma ville, entrer en données son numéro intégral d’immatriculation. Pas sûr d’ailleurs que cela soit bien légal.

La seule façon de contrer ce futur est de construire un à-venir. Il faut sans cesse relocaliser et transformer et le global et le local en mondes et mondial-ités au sens d’habités et habitables où il n’est pas seulement question de survivre et de vivre mais de vivre bien et de vivre mieux (Whitehead). Cete question n’est pas nouvelle, ce qui est nouveau est qu’elle s’inscrit dans un horizon dans lequel se situe un point de non-retour.

C’est dans ce contexte qu’il faut poser la question de l’avenir – un avenir et non un éternel présent encore moins un passé figé – de l’Alsace car « nous avons besoin de l’avenir et non de l’éternité de l’instant » (Heiner Müller).

Il existe une catégorie particulière de localités, qui me tient particulièrement à cœur, ce sont les localités transfrontalières, surtout si elles partagent des pans d’histoire communs. Non seulement en termes de relations d’échanges entre des localités situées de part et d’autres d’une frontière mais en tant aussi d’espaces transnationaux comme par exemple celle du Rhin supérieur regroupant l’Allemagne, la France et la Suisse, par ailleurs non membre de l’Union européenne. Pour de telles régions, l’idée d’internation, au sens de Marcel Mauss peut acquérir une signification particulière à condition de ne pas confondre internation avec inter-état-nation comme c’est le cas aujourd’hui. Car cela suppose d’acquérir pour ces régions de nouvelles capacités d’autonomie et de réduire les écarts entre elles permettant de renforcer ce qu’elles ont de commun sans détruire, au contraire cultiver – prendre soin de -, leurs différences. Les hétéronomies et les interdépendances sont une réalité. On ne peut penser aucune autonomie sans penser ces dernières. Et autrement qu’en termes mécaniques.

Complexe ? Et alors ?

Print Friendly, PDF & Email
Ce contenu a été publié dans Essai, Pensée, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

1 réponse à Voilà pourquoi l’on nous désespère

  1. Bravo pour ce texte et cette excellente réponse à un indécrottable jacobin… Le centralisme est en feu, le hérisson jacobin ne sait que se mettre en boule…

    Votre vision de la localité est très juste à mon sens et rejoint l’initiative citoyenne #onreprendlamain

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *