En visite à Darmstadt, sur les traces de(s) Büchner

5H30. Le tramway me brinquebale vers la gare à l’heure où les femmes de ménages vont au boulot. A la station de correspondance, deux jeunes femmes, l’une assise et l’autre debout, tantôt baissent la tête vers un petit opuscule qu’elles tiennent entre leurs mains, tantôt relèvent la tête en remuant intensément leurs lèvres.

Arrivée à la gare, les trains sont encore :
à l’heure
à l’heure
à l’heure
à l’heure
Ils sont toujours à l’heure jusqu’au moment où ils commencent à être en retard. Et la journée ne fait que débuter ! Un TER me fait ensuite passer la frontière. Il fait encore sombre lors de la lente traversée du Rhin. Seule l’industrie chimique brille de tous ses feux, néons sur néons. Correspondance à Mülheim pour Fribourg en Brisgau. Retard. Il y a longtemps que les trains allemands ne sont plus à l’heure. « Das Auto ! » peut-être ! mais pas « der Zug » !. Le tout-à-l’exportation a pour effet la négligence du réseau ferré. Et routier. Ou du métro de Berlin. Sans parler de l’aéroport.

Deux jeunes femmes, l’une assise et l’autre debout, tantôt baissent la tête vers un appareil en plastique qu’elles tiennent entre leurs mains et sur lequel elles tapotent, tantôt relèvent la tête en remuant intensément leurs mâchoires.
Autre religion.

Qu’est-ce que j’adore les ICE, trains spacieux et confortables, peut-être un peu moins rapide que les TGV serrés mais on s’en fout. Fribourg, Baden-Baden, Karlsruhe.
A partir de Karlsruhe, c’est un inter-cités, comme chez nous la troisième classe des provinciaux. Cela t’apprendra à vouloir payer moins cher ! Le train gémit de toutes ses articulations et il en a. On dirait même parfois qu’il pleure. De se sentir à ce point abandonné ? Nouveau retard.

Sur le quai d’arrivée, mon regard scrute la gare en quête de la grande affiche annonçant la présence de Büchner dans la ville. Ah oui, au fait, je suis venu pour cela. Mais je cherche en vain. De grande affiche il n’y a que celle, publicitaire, de Willy Brandt, le « patriote » (Une du Spiegel), sa cigarette et son ukulélé (Die Zeit)

Ceci dit, on comprend que les Allemands aient la nostalgie de l’ancien chancelier (1969–1974) au vu de ses successeurs. Il est à l’antipode d’aujourd’hui et, en ce sens, l’image est révélatrice du négatif en place actuellement. « Oser plus de démocratie !» On en serait plutôt à en oser moins. Résistant en exil en Norvège puis en Suède sous le nazisme, il n’a pas toujours été considéré comme patriote par la droite allemande. « Brandt alias Frahm » disait Adenauer suggérant par ailleurs qu’il était enfant naturel d’une ouvrière.

Donc pas de Büchner pour accueillir les touristes à la gare ?
Voici venir le tramway :

Puis soudain !

« Nous avons tous besoin d’un peu d’audace et d’un peu de grandeur d’âme » Georg Büchner

En général quand on sort d’une gare, le premier réflexe n’est pas de se retourner vers elle. La référence à Büchner est là non pour ceux qui arrivent mais pour ceux qui partent. Ironie, la citation s’adresse justement à ceux qui partent. Mais, comme Danton, à la guillotine ! La phrase est extraite de La Mort de Danton Acte II sc 7. Büchner l’a placée dans la bouche de Robespierre lequel l’a réellement prononcée : « C’est ici sans doute qu’il nous faut quelque courage et quelque grandeur d’âme » Maximilien Robespierre (1758-1794), Discours au sujet de l’arrestation de Danton et de ses complices, prononcé à la Convention nationale le 11 germinal an II de la république française (31 mars 1794).

Réclame : Quand on cherche (un hamburger) on trouve (un Büchner). Mes excuses pour cette piètre tentative de me mettre au niveau de cette façade.

« Continuez tout droit, tournez le château, pouvez pas le rater, c’est le bâtiment le plus laid de Darmstadt » Le Darmadtium est un palais des congrès comme il y en a dans à peu près toutes les villes d’Europe, ni plus ni moins laid. Il restait une partie inachevée dans laquelle on a fourré l’exposition du bicentenaire, le lieu traditionnel d’exposition à Darmstadt, la Mathildenhöhe étant indisponible pour rénovation. On me dit que le Musée régional de Hesse aurait pu -même dû- s’y prêter mais il est fermé aussi. Darmstadt se considère-t-elle définitivement comme la ville de Büchner ? Des Büchner ? Je n’en suis pas convaincu. Car, autre paradoxe : il y avait lorsque que j’y suis allé, à la mi-novembre, deux expositions, l’une sur Georg Büchner, l’autre sur parents, les frères et sœurs Büchner, très intéressante –j’en reparlerai. On ne comprend pas trop pourquoi cette  dernière n’a pas été intégrée à la première.

On ne va pas y entrer tout de suite. Je traiterai les expositions à part, un peu plus tard. Je vous propose de poursuivre un petit tour de ville. Il y a failli d’ailleurs ne pas avoir d’article traitant de l’exposition sur le SauteRhin, m’étant fixé pour règle de ne plus parler des expositions dans lesquelles on ne peut pas photographier soi-même car je considère que l’interdiction de faire des photos revient à me priver d’en organiser mon propre regard pour le faire partager à d’autres. J’ai fort heureusement pu en « voler » quelques unes avec la complicité tacite des gardiennes et gardiens. Elles ne sont pas toutes réussies, l’atmosphère générale de l’exposition étant plutôt à la pénombre.

Un petit tour place du Marché. Je vous laisse imaginer la fable de la vache sur le balcon et de la corneille sur le toit :

 

Attendez, je vais demander à l’ordinateur

En passant, je suis rentré au syndicat d’initiative pour demander où se trouvait la maison Justus Liebig où avait été inaugurée deux jours avant une exposition sur la famille Büchner. Elles n’en avaient pas entendu parler. Attendez, on va regarder sur Internet. Grâce à l’ordinateur, elles ont répondu à plein de questions sur l’exposition dont je connaissais les réponses mais pas celle qui m’intéressait vraiment : où ça se trouve ?
Pour rester sur ce registre, le lendemain matin, j’ai demandé à l’hôtel s’il y avait un café Internet à proximité. Même réflexe : attendez je vais demander à l’ordinateur ! Et elle m’a imprimé un itinéraire. Personne à l’adresse indiquée. Vérification faite, sur le papier qu’elle m’avait fourni, figurait l’adresse du Chaos Computer Club de Darmstadt.

En montant vers la Mathildenhöhe, la colline de Mathilde, je m’arrête devant cette affiche :


« Qu’est-ce qui en nous fornique (se prostitue), ment, vole et tue ? »

Il est d’abord très intéressant qu’une telle question soit posée dans les rues de la ville. Mais ce qu’il y a de plus drôle, c’est le petit autocollant orange apposé sur l’affiche. Il s’agit de l’imprimatur des autorités municipales. Le texte précise en effet que cet affichage est autorisé. La deutsche Bahn n’a pas osé aller jusque là alors que la Poste, elle, a pour le timbre commémoratif du bicentenaire choisi pour motif le mandat d’amener qui a été établi contre Büchner par le Juge d’instruction Georgi. L’utilisation d’une lettre de cachet en a choqué plus d’un. Des projets alternatifs de timbres commémoratifs ont été développés notamment par Dorothea Göbel. (Source)

 

La Mathildenhöhe

La Mathildenhöhe est une colonie d’artistes fondée en 1899 par le grand-duc de Hesse Ernst Ludwig. A gauche, la Tour du mariage ou Tour des cinq doigts. A côté le musée de la colonie des artistes, devant la chapelle orthodoxe et un bassin centenaire.

La maison Ernst Ludwig servait de résidence d’artistes aujourd’hui un lieu d’exposition.


La plataneraie

L’ensemble est représentatif de l’art et de l’architecture au tournant du 20è siècle sans forcément que tout soit assimilable au Jugenstil

Non, ce n’est pas une mangeoire pour les oiseaux. C’est le plus petit musée du monde, la Kunsthalle Marcel Duchamp, œuvre de deux artistes suisses Caroline Bachman et Stephan Banz.
Il y a des salles à l’intérieur.
En voici une avec une reproduction de La broyeuse à Chocolat de Marcel Duchamp (1912) :

L’une des villas d’artistes qui complètent l’ensemble, autour de la colline, est occupée par l’Académie allemande pour la langue et la littérature.

Je crois que je n’étais pas censé pouvoir pénétrer dans le jardin. C’est ici qu’est attribué le prix Büchner.

Les lauréats se rendent parfois à la librairie Büchner où l’on se souvient du passage de Heiner Müller en octobre 1985

Après la Mathildenhöhe c’est un plaisir immense de retrouver dans un quartier de la ville une construction de Hundertwasser, la « spirale forestière » :

L’immeuble a été construit entre 1998 et 2000 selon les plans de Friedensreich Hundertwasser. Il est mort peu de temps avant que la construction n’ait été achevée.

En se promenant aux alentours, on ne peut que constater que, malheureusement, on n’a pas construit d’écrin pour ce bijou.

Il y a peu de traces de la présence de Georg Büchner à Darmstadt. Il n’y est pas né mais dans un village des environs Goddelau. Le centre de Darmstadt a été détruit à 80% par les bombardements alliées de la seconde guerre mondiale. Le vieux Pädagog, l’école que fréquentait Georg Büchner a été reconstruit dans les années 1980. Parmi les élèves qui ont fréquenté ce lycée on relève Justus v. Liebig, Georg Büchner, Georg Christoph Lichtenberg etc

La Société Luise Büchner plus connue sous l’appellation la bande à Büchner a répertorié les traces de la famille Büchner en Hesse qu’elle a rassemblé dans un opuscule Büchnerland.

 

à suivre …

Ce contenu a été publié dans Arts, Littérature, Théâtre, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , , , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Current day month ye@r *