Aller-retour à Kehl avec deux poèmes de Jean-Paul Klée

Vue sur la pâtisserie Pierod depuis la librairie allemande dans la rue principale piétonne et commerçante de Kehl

OH PALMIER VERDISSANT
——————Si rarement l’Allema
gne m’a vü (je n’y mis pas souvent
le pié) comme si échaudé j’avais encor
confuse terreur de l’HORRIBLE CHOZZ
qu’à mon père assassiné fi
rent les NAZIS (c’était il y a
71 ans) mais nul n’oublie & ma
peau encor est-ell[e ta
touée d’une AFFRE qui n’aura
plus de nom ?… J’étais assis à la
PIEROD pâtisserie de l’autre côté
du Rhin devant un
bol de kafé au lait grand comme
piscine d’un[e villa de style
wagnérien — C’est à Kehl jüstement qu’a
édité Beaumarchais les
Œuvres de Voltaire (Paris l’aurait
censüré) Ici le pont a enjambé
un Styx blanchâtre qui sous le ciel
morose ne s’expri
me pas (ni flux infernal ni
sübtil trait d’union) : L’EAU
ne pense à rien elle ne charriait
que poissons ❑ sable ❑ cailloux ❑ c’est
l’insondable FLOU d’un continent perdü
& double suicidé !… L’autobus fée
son petit chemin comme s’il n’y avait
rien d’angoissant ni crüautés à l’ORI
ENT ni bientôt l’aphasique mort
d’un asiatique continent!...
Le palmier du confiseur est-il
un vrai palmier d’Arabie (c’est
oui) me dit un client « Je viens
« ici depuis quatorze ans je l’ai
« toujours vü verdissant » Le patron
l’a confirmé souriant Mais
l’Apocalypse va-t-elle d’issi
l’Épiphanie nous engloutir ?…
À koi ressemblera
février 2016 — Où donc arriv
era pourritür[e qu’Occident a
depuis si longues années inno
cülée dans tout le
monde entier ?…
L’Alsacien s’est levé a quitté
la confiserie me lançant « Prenez
« bien soin de mon arbre là — Je reviens
« d’ici 3 ans voir s’il
« est toujours verdürant. »

 

M’EN REVENANT DE KEHL
or dieuzement la gaufrette n’y
changera quasi-ri
en (sauf si l’alpaga descendrit
de son volcan) & l’angelik plümageur
m’enveloppera d’üne douceur
si émüe keu le koeur m’en
mordra Oh vieux sac rougi dont le
moralisme parfois m’enlisait
dans l’absolü d’une forêt si feuillüe
Encor un coup j’ai traversé le Rhin (la
librairie allemande s’organizait
mieux) & le lilas m’était
couleur préférée avec
saumon & rose thé Oh facilité
d’avachir tout cela d’une
forme jazzy Mon discours si
échevelé ne me sürvi
vre pas (comme si la Camarde m’a-
t-elle déjà sifflé) Quand ell[e vien
dra les herbes pâliront les boutons d’or
noirciront & d’un seul
claquement sec sa vieille FAULX
d’ivoire rouillé coupera mes
pauvres genoux pau
vres tibias & tout l’ÊTRE-là il
tombera ! …(&
pas même le temps de chanter soupi
rer) pleurer prier Le
coquelicot saignera Mes pieds
dans la cendre dispar
aîtront Ah quel mystère,
tout cela !!!…
Jean-Paul Klée, Décembre difficile, Collection de l’Olifant / Poésie, Belladone, 2017, 110 pages, 12€,
pages 26/27 et 47/48
Nous retrouvons, à l’occasion de la parution d’un nouveau recueil, Décembre difficile, l’écriture si singulière de Jean-Paul Klée, que j’ai déjà présenté ici. J’écrivais alors que la poésie de Jean-Paul Klée est une poésie du déplacement. J’ai choisi deux poèmes qui évoquent le passage du Rhin vers Kehl. Aller-retour. Ce langage très particulier s’accompagne d’un graphisme qui l’est aussi et qui semble noter les intonations de l’oralité dans ce chant de troubadour.  S’ajoute à l’écriture des mots, la partition de leur diction. Il suffit de l’avoir déjà écouté pour avoir l’impression d’entendre sa façon de pousser les aigüs. Tout cela forme  ce dialecte si caractéristique mais toujours accessible de Jean-Paul Klée. Il est de plain-pied dans nos préoccupations contemporaines et sans hésitation à nommer les choses.
Mais le souffle s’est fait plus court. Le troubadour se sait mortel (Quel mystère, tout cela !) et pressent que la planète elle-même, après la civilisation, l’est aussi.
L’écrivain éditeur Grégory Huck écrit dans la préface :
« Décembre difficile, pour lui, pour tous, le poète entre dans l’hiver de sa vie et voit pratiquement l’humanité entière le précéder. Nous finirons par disparaître n’ayant pas eu beaucoup plus de sagesse que les dinosaures. Oui, il semble plein d’amertume, le poète, dégoûté de n’avoir peut-être pas su rendre le monde meilleur. Lui, qui naquit sous les bombes, et peut-être plus affûté que d’autres pour sentir le soufre transporté par l’air de notre ère. Mais ce nouveau livre me semble davantage retentir comme une question qu’un avertissement : Que deviendront vos petits enfants ?, comment va-t-on se tirer de là ?… »
C’est tout le thème du poème Décembre difficile qui sert de titre à l’ensemble du recueil.
Jean-Paul Klée est un poète alsacien de langue française. J’avais noté à propos de René Schickele, poète alsacien de langue allemande, que les générations venues après ce dernier devront intégrer en plus de la guerre de 1870/71 et de la guerre de 1914-18 également la seconde partie de cette guerre mondiale. C’est le cas de Jean-Paul Klée né en 1943 sous les bombes et dont le père disparut au camp de concentration du Struthof en 1944.
Il est remarquable d’évoquer dans un même mouvement l’Allemagne qui assassine les philosophes, brûle les livres et celle qui a permis l’édition des œuvres complètes de Voltaire, dans l’édition dite de Kehl. Les Œuvres complètes de Voltaire ont en effet été imprimées dans le fort de Vauban à Kehl. Beaumarchais y avait installe sa Société littéraire typographique sur le territoire du margrave de Bade, pour échapper à la censure royale française, à l’hostilité de l’église et à la « douane des pensées ». En 1783, il fait débuter l’impression de la première édition avec ses nombreux volumes (70 et 92), avec les caractères de Baskerville.
Petite digression à ce propos. La présence d’un fort de Vauban nous rappelle l’annexion par la force de l’Alsace et d’une partie de la rive droite du Rhin par les armées de Louis le quatorzième venu faire la guerre ici. Louis XIV avait perdu Kehl mais gardé Strasbourg Non loin de l’emplacement de ce fort qui n’existe plus, dans une ancienne caserne se trouve aujourd’hui un très actif Salon Voltaire allemand. Allons, Kehl n’est pas seulement le bureau de tabac de Strasbourg.
On apprend sur la quatrième de couverture du recueil Décembre difficile que « dans les tiroirs de Jean-Paul Klée attendent près de treize mille pages de prose et de poésie ». Nous sommes impatients et curieux de les connaître.
 
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